TOUT EST DIT

TOUT EST DIT
ǝʇêʇ ɐן ɹns ǝɥɔɹɐɯ ǝɔuɐɹɟ ɐן ʇuǝɯɯoɔ ùO

samedi 19 mars 2011

De Tchernobyl à Fukushima, l’info reste floue

En 1986, les Estoniens étaient des citoyens soviétiques et ne savaient rien de ce qui se passait à Tchernobyl. Aujourd'hui membres de l'Union européenne, il n'est pas sûr qu'ils soient mieux informés, remarque le quotidien Postimees. 
Une personne très croyante qui vivait dans ma ville natale racontait souvent que lors de la catastrophe de Tchernobyl, en 1986, elle avait eu une vision très particulière : un jour tout à fait habituel, alors que la majorité des gens de tout l’espace soviétique faisaient, comme à l’accoutumée, la queue devant les magasins, qu'ils menaient tranquillement leur quotidien et que les chaînes d’information ne disaient pas un mot sur ce qui se passait dans la République socialiste soviétique d’Ukraine, la main de Dieu dans le ciel désignait le sud [en dirigeant les nuages dans cette direction].
Aujourd’hui, nous percevons les catastrophes naturelles au Japon et ses conséquences dans un environnement totalement différent, car nous faisons partie de l’espace médiatique mondial. Nous contribuons à alimenter cet espace tout en consommant avidement toute l’information que l'on y trouve. Mais sommes-nous pour autant réellement mieux informés sur la réalité qu’à l’époque soviétique, lorsque nous vivions dans une ignorance "heureuse" ?
Au lieu de l’absence de l’information, nous vivons dans une surabondance totale de celle-ci. Des dizaines de milliers de leaders d’opinion, d’experts, de commentateurs étouffent nos écrans à travers l’Internet. Qui croire et écouter ? Certes, à l’époque, un seul et unique parti politique avait cru nécessaire de garder le silence. Mais aujourd’hui, dans ce fouillis d’informations, beaucoup ont des intérêts en jeu.

La menace vient de Russie

En dépit du fait que beaucoup d’Etats proposent leur aide au Japon, le monde en concurrence reste incroyablement cynique. A l’heure où le Japon est confronté à des dépenses monumentales et doit attribuer des sommes importantes pour garder son économie en vie, les "marchés nerveux" et les spéculateurs font leurs calculs pour savoir combien de millions se sont rajoutés à leurs comptes. Par ailleurs, l’attention du public est détournée de la Libye; on ne compte plus pour savoir si ce sont des centaines ou des milliers de personnes qui ont été tuées par le dictateur Kadhafi soucieux de garder son pouvoir.
Dans cette situation, les médias devraient constituer un refuge. Au lieu de cela, ils se laissent emporter par un courant général. Plutôt que d’offrir de la qualité, ils misent sur la quantité, facilement utilisable par chacun pour son intérêt propre. A un moment où l’Union européenne, avec sa société ouverte et des relations publiques puissantes, annonce qu’elle a l’intention de tester ses centrales nucléaires, que les Verts manifestent à Helsinki, personne ne fait particulièrement attention aux centrales nucléaires qui se trouvent en Russie, dont la plus proche, Sosnovy Bor [entre Saint-Petersbourg et la frontière Russie-Estonie], marche tout près de nous.
On pourrait donc dire que 25 ans après Tchernobyl, la main de Dieu est toujours là. A la différence qu’aujourd’hui, nous ne percevons pas tous ces événements dans le ciel bleu clair mais sur nos écrans plats. L’augmentation du nombre de contacts signifie aussi l’augmentation de la peur et de la panique : il paraît qu’en Finlande, on fait déjà des provisions de tablettes d’iode en grosse quantité.

Grâce à l’Europe, Kadhafi a les mains libres

L’attitude des Européens face à la féroce répression des insurgés libyens évoque leur lâcheté lors de la guerre de Bosnie, écrit l’intellectuel italien Adriano Sofri. A force de tergiverser, ils donnent l’impression de se désintéresser du drame qui se déroule à leur porte. 

Quand vous lirez ces lignes, Benghazi sera peut-être tombée et la fameuse Communauté internationale pourra enfin dire, en poussant un soupir, qu’il est trop tard pour intervenir. Elle pourra ajouter, en haussant les épaules, que l’ont a trop vite donné crédit aux rebelles et que quelques bombardements ont suffi à les faire tomber.
Seulement ce n’est plus du crédit militaire des rebelles qu’il est en question, mais du sort d’une population civile en proie aux représailles. Pour parler de ce qui se passe aujourd’hui, je voudrais rappeler deux dates assez récentes. Le 15 avril 1986, deux missiles SCUD lancés depuis la Libye sont tombés en mer à quelques kilomètres des côtes de Lampedusa. Onze jours plus tard, le 26 avril, la centrale de Tchernobyl explosait. Les missiles libyens répondaient à une attaque massive de l’aviation américaine qui visait à tuer Kadhafi. Quant au nuage de Tchernobyl, il se promenait de-ci de-là au dessus de l’Europe, et en Italie, on restreignait par mesure de vigilance la consommation du lait et des légumes.

Depuis l'Europe, on voit à l'oeil nu la fumée de Benghazi

Vingt-cinq ans ont passé et Kadhafi achève sa reconquête. La Communauté internationale masque au mieux son embarras derrière l’émotion suscitée par le désastre japonais et la grande peur nucléaire.
Qu’est-il advenu pendant ces vingt-cinq ans ? Comment est-on passé d’une rétorsion militaire américaine opérée par pas moins de 24 bombardiers sur de nombreux objectifs libyens — y compris Tripoli et Benghazi — pour venger un attentat sanguinaire contre une discothèque allemande, à l’omission de toute action, au moment où le dictateur déchaine contre la population insurgée l’écrasante supériorité de ses forces militaires ?
Tant de choses se sont passée depuis : la Somalie, en 1993, le 11 septembre 2001, la guerre en Irak et en Afghanistan… Ceci explique l’abstention d’Obama, sans toutefois la justifier. Mais l´Europe ? L´Europe fait de belles affaires sur le marché de l’armement mais quand il s’agit d’une action de police, elle devient plus pacifiste qu’un fakir hindou "pour ne pas déranger". L´Europe a laissé massacrer les Bosniaques pendant des années – or la Bosnie était européenne – jusqu’à ce que Bill Clinton en ait assez. Depuis l’Europe, on voyait à l’œil nu la fumée de Sarajevo, comme on voit aujourd’hui à l’œil nu la fumée de Benghazi.
Les puissances démocratiques — doit-on les appeler comme ça ? — ne se rendent-elles pas compte qu’une telle inertie face aux représailles des milices de Kadhafi justifie a posteriori l’agression unilatérale de Bush contre Saddam Hussein ? Saddam avait parié, comme aujourd’hui Kadhafi, sur l’impuissance des puissances démocratiques. Il a mal joué et il a perdu ; mais il semble que Kadhafi ait plus de chance. Les puissances démocratiques l’ont mis au ban et l’ont menacé de le traîner devant le Tribunal pénal international, lui donnant tout le temps de se ressaisir après le coup infligé par la rébellion et de reconstituer ses forces armées.
Ces puissances se contentent d’être les spectatrices d’une reconquête qui livre aux représailles des gens sans défense. Grisés par leur libération, les insurgés avaient eu la naïveté d’intimer à Kadhafi de se rendre, comme si un condamné pouvait intimer au peloton d’exécution de ne pas tirer, convaincu d’avoir pour eux le soutien — en plus des applaudissements — des forces démocratiques.

Sans police internationale, la police et le TPI ne sont qu'une plaisanterie

Le dilemme est désormais ancien, seul le contexte est nouveau. Tant qu’il n’existera aucune police internationale, la justice et le Tribunal international ne seront qu’une plaisanterie. Kadhafi ne pourra être arrêté ou chassé que dès lors qu’une bonne partie de ses sujets se seront rebellés contre lui, pas avant. On peut objecter qu’une insurrection qui ne compte pas sur ses propres forces n’a pas la légitimité pour gagner, ce à quoi le droit-devoir d’ingérence humanitaire a déjà répondu qu’il fallait la mettre en condition de gagner. Ce n’est pas vrai, ça ne l’a été que très rarement. Une dictature moderne, dynastique et tribale comme celle de Kadhafi confisque suffisamment de richesse pour entretenir un vaste soutien social et une importante garde prétorienne, en exploitant le travail servile d’un grand nombre de sujets, un peuple de fourmis invisibles jusqu’au jour où il se précipite aux frontières.
L'Europe semble plus divisée que jamais. La France de Nicolas Sarkozy a été trop impulsive et a voulu trop en faire, donnant l’impression de céder à un calcul électoral, à la vanité personnelle, et au poids des pertes en Afghanistan ou de la malheureuse opération de libération des otages au Niger, mais au moins l'a-t-il dit. De même la position combative de David Cameron, qui en d’autres temps aurait été prise au sérieux, sonne comme pure rhétorique.
Angela Merkel a employé une expression révélatrice : elle veut "attendre et voir comment la situation évolue". Les peuples qui couvent des désirs de rebellion et de liberté sont ainsi avertis. On dirait que les fausses notes des déclarations européenness sont le concert d’un continent uni pour s'en laver les mains. L’Italie d’ailleurs est insignifiante et entend bien continuer à le rester. Chaque jour qui passe rend le dénouement de la situation de plus en plus complexe. Il est improbable que la persuasion et quelques mesures d’embargo  puissent convaincre la bande de Kadhafi à partir.
Nombreux sont ceux qui rêvent que Kadhafi se remette solidement en selle et qu’on puisse recommencer à commercer et trafiquer avec lui comme avant, mais il y a peu de chances pour que ce rêve se réalise. Alors ? Alors, comme le temps est un facteur décisif,  pour un éventuel déblocage de la situation, l’Europe prend, c’est-à-dire perd, son temps. L’Europe, c’est perdre son temps.

Sarkozy-Le Pen, on refait le match


Étranges cantonales pour lesquelles une partie des Français est appelée aux urnes dimanche. Pas seulement parce que nous avons assisté à une non-campagne où les événements internationaux ont éclipsé les enjeux locaux. Un homme et une femme l'auront accaparée, qui a priori ne sont pas concernés au premier chef par ces élections. Lui, c'est Nicolas Sarkozy. Il pourra mesurer l'ampleur du trouble qui a saisi son électorat, à lire les sondages. Quoi qu'il dise, qu'il fasse ou qu'il change dans ses gouvernements, sa radicale impopularité demeure, démontrant que la perspective d'une défaite à la présidentielle devient plausible. Au point que sa candidature suscite un début de contestation dans son propre camp et que le spectre d'un 21 avril est avancé. François Fillon agite le scénario d'une droite éliminée du second tour. On peut y voir, à la veille d'aller voter, le signe d'une téméraire liberté de parole comme d'un doute profond. Elle, c'est Marine Le Pen dont l'ascension affole la sphère républicaine. Du PS qui s'interroge sur l'utilité des primaires en attendant Godot-DSK, à l'UMP qui en tire argument pour dissuader les candidatures de division et devra, dimanche soir, clarifier sa position : ni alliance avec le diable, ni front républicain en cas de duel gauche-FN au second tour des cantonales, mais quelle consigne de vote ? La percée de la fille idéologique de son père n'a rien d'un phénomène surnaturel. Elle sanctionne une insécurité économique et sociale et un président qui s'égaille dans des débats identitaires au lieu de rassembler. Dans un monde anxiogène, quand la droite se droitise, l'extrême droite bondit. Le paradoxe n'est pas mince : c'est le FN qui donne le ton des cantonales, non pas à travers un programme peau de chagrin dont il ne parle d'ailleurs pas mais en nationalisant un scrutin qui aura vu la droite mettre le drapeau sarkozyste sous le boisseau !

La guerre du bluff

Kadhafi, insaisissable derviche tourneur, n’a pas fini de donner le tournis aux Occidentaux. Après l’adoption de la résolution 1973 par le Conseil de sécurité de l’ONU, Paris et Londres pensaient avoir les moyens de dompter le guide libyen. C’était une illusion : incroyablement résistant, le bédouin n’a cessé, depuis, de les égarer sur les pistes de sa stratégie de survie, ce désert mental apparemment indéchiffrable dont il connaît tous les détours.

Les membres de la coalition pourraient payer très cher leur retard à l’allumage. Jouant avec le cessez-le-feu comme un jongleur, le dirigeant libyen a profité du temps de préparation de ses adversaires pour gagner du terrain jusqu’au dernier moment. Tout était prêt pour une action militaire contre lui, avait déclaré Alain Juppé, hier soir. Oui, mais rien n’était encore déclenché et les alliés pourraient regretter longtemps l’erreur d’avoir attendu le week-end, et le sommet de Paris pour entrer en action.

Ce vendredi crucial a été celui d’un double bluff. D’un côté, la menace pour faire plier le dictateur. De l’autre, la grande manipulation de Kadhafi, qui mystifie tout le monde avec un incroyable culot, osant le mensonge le plus éhonté pour continuer de pousser ses pions. Annoncer son intention de respecter la résolution 1973 pour mieux la violer en douce, continuer de bombarder tout en affirmant vouloir faire taire les armes ? Aucun scrupule ne l’arrête. Aucun tabou. Cet homme qui promet froidement toutes les folies et jure qu’il mettra la Méditerranée à feu et à sang, parvient à compenser un rapport de forces militaire défavorable.

L’horloge des événements joue fatalement contre les démocraties, qui, elles, respectent le droit… Les Occidentaux doivent échapper au piège tendu par leur insaisissable adversaire, mais aussi aux filets de leurs propres ambiguïtés. Défensif, aérien et destiné exclusivement à protéger les populations civiles, le recours à la force voté à New York n’a pas vocation, en effet, à faire chuter Kadhafi… Sur le papier en tout cas. Les cinq grands qui se sont abstenus, dont l’Allemagne, pourraient contester la lecture extensive de cette autorisation que font désormais valoir les Américains.

La confusion qui a dominé toute la nuit a mis en évidence les limites des visées de l’Occident et les doutes sur sa capacité réelle à peser sur le destin immédiat de la Libye. Le pire serait un statu quo, objectivement favorable à Tripoli, qui respecterait les termes de la résolution onusienne. Au mieux, si on peut dire, il ouvrirait la porte à une guerre civile qui, fidèle aux antiques rivalités tribales, opposerait pour longtemps la Tripolitaine, à l’ouest, fidèle au «guide», et la Cyrénaïque, à l’est, partiellement tenue par ses opposants. Un conflit interminable en perspective.


L'honneur est sauf...
 
« Nous venons ce soir et il n'y aura pas de pitié », menaçait le dictateur Kadhafi. Les habitants de Benghazi, terrorisés, s'enfuyaient.

Un pays s'est levé le premier pour empêcher le massacre : la France. Une fois encore, après d'autres drames, tel celui de la Géorgie, le président de la République française, quasiment seul en prenant beaucoup de risques, s'est dressé contre le pire.

Le ministre des Affaires étrangères s'est précipité à l'Onu. Il a redonné confiance aux dirigeants des autres pays. Il a su les convaincre. Il a arraché la motion qui, in extremis, barre la route à Kadhafi. Celui-ci s'est arrêté aux portes de la ville qu'il voulait châtier, comme on faisait jadis envers l'ennemi. Seulement voilà, ces temps affreux sont révolus. Les droits de l'Homme sont passés par là. La poursuite des criminels, agissant sans humanité aucune contre l'Humanité, sont et seront désormais poursuivis. Voilà de quoi faire réfléchir les tyrans autour du monde.

Enfin, et de justesse, notre honneur a été sauvé d'un désastre qui aurait lourdement pesé, demain, en minant la confiance dans la communauté internationale, représentée par l'Onu.

... mais nous ne sommes pas quittes

L'honneur est sauf, mais nous ne sommes pas quittes. Il va nous falloir maintenant honorer notre parole, tenir nos promesses. Ce ne sera pas facile, si nous voulons éviter les erreurs de tirs qui tuent des innocents, ceux que, précisément, nous voulons protéger. Ce ne sera pas facile si nous voulons, et il le faut absolument, éviter les erreurs psychologiques vis-à-vis de ces populations fières et courageuses ; si nous voulons éviter les fautes politiques dans cet « Orient compliqué ».

Heureusement, les Occidentaux ne sont pas seuls dans cette épreuve : la Ligue arabe fait cause commune. C'est nouveau et ce pourrait être, souhaitons-le, fécond pour demain.

Certes, de grands pays émergents ¯ Inde, Brésil, Chine, Russie ¯ se tiennent à l'écart. Mais deux veto ont été évités... Bien sûr, l'attitude distante de l'Allemagne nous pose question et nous déçoit, comme nous a déçus l'attitude de l'Union européenne... Il nous faudra nous expliquer pour dissiper les équivoques et nous comprendre.

Quoi qu'il en soit de l'avenir, un coup d'arrêt a été porté à la dictature ; un geste fort et un message ont été signifiés aux défenseurs de la liberté et des droits de l'Homme ; un soutien est apporté aux démocrates qui veulent construire une société plus juste.

Surtout si vous êtes de droite…

Bon, je sais bien qu’un demi-siècle de « désistement républicain » m’a appris que je ne devrais pas avoir d’ennemi à gauche. Et que je dois plus que jamais me souvenir de cet impératif catégorique électoral, à quelques heures des élections cantonales dont tout le monde se moque totalement entre l’apocalypse nô et la guerre civile en Lybie. Mais encore faudrait-il qu’ils soient de gauche, les ennemis. A votre avis, la phrase suivante, elle est de Sarkozy ou de DSK ? « La réalité, c’est que ces gens-là, ils sont dans la merde. Et y sont gravement. Ils ont beaucoup bricolé, ils savent très bien qu’ils ne paient pas d’impôts, que c’est un sport national de ne pas payer d’impôts en Grèce, que ça truande un maximum. Mais d’un autre côté, si on n’était pas venu à la dernière minute quand ils nous ont demandé de venir, ils seraient tombés au fond du gouffre. » Que tout ça ne vous empêche pas de voter socialiste au second tour, surtout si vous êtes de droite, si par malheur les candidats du Front de Gauche étaient battus au premier.

Non, ce n’est pas la fin du monde

Ce qui se passe actuellement au Japon est terrible, triste à pleurer, certains dévouements de sauveteurs sont admirables et le bilan effrayant, c’est terrible et pourtant ce n’est pas la fin du monde.Au lieu de préparer des plans pour aider les Japonais, fournir ce qui leur manque, soigner les blessés et les brûlés, on assiste un peu partout aux prêches de ces prophètes de l’Apocalypse que dénonce avec raison Jean de Kervasdoué (*). C’est vrai que la matière et l’époque y sont favorables : la matière c’est le nucléaire avec son péché originel, la bombe d’Hiroshima. Quoi qu’on fasse et qu’on dise le réflexe est pavlovien, même si un cœur de réacteur ne peut exploser comme une bombe. Quant à l’époque, c’est celle des sectes millénaristes, des théories du complot, genre on nous cache tout, des salmigondis fantastico-religieux où les sept cavaliers de la Bible portent dans le ciel la mort nucléaire, la fin du monde pour 2012 du calendrier maya, tout cela relayé en boucle sur le Net. Et quand le Commissaire européen à l’Energie et quelques politiques irresponsables en rajoutent, cela ne fait qu’ajouter le catastrophisme à la catastrophe, les peurs irrationnelles au drame bien réel. Il est vain de dire que le charbon tue beaucoup plus que le nucléaire et qu’un barrage qui se rompt en Chine fait 30.000 morts. Face aux mauvais prophètes il faut des leaders responsables, parmi les candidats de 2012, sur le nucléaire, MM. Sarkozy et Strauss-Kahn et Mme Aubry le sont heureusement.

Encore Plus Risible

Les Français ont de la chance. Grâce à l’EPR, le fameux réacteur que le monde entier leur envie – mais que seuls les Finlandais et les Chinois ont acheté jusqu’à présent – ils disposent du nucléaire le plus sûr au monde. Nicolas Sarkozy et Anne Lauvergeon, la présidente d’Areva, ne sont pas souvent sur la même longueur d’ondes. Ils viennent de se retrouver en marge de la catastrophe de Fukushima pour affirmer qu’en France, un tel accident n’aurait pas été possible… grâce à l’EPR. Nombre de députés ont embrayé sur ce thème, faisant fi de toute décence envers les Japonais en deuil et en lutte, et oubliant quelques vérités qui devraient les inciter à la prudence.

Un : à l’heure actuelle, aucun EPR n’est en service dans le monde. Rassurer les Français en leur vantant un réacteur qui n’existe pas encore relève de l’abus de langage. Deux : les autorités de sûreté nucléaire française, finlandaise et anglaise n’ont toujours pas donné leur feu vert au réacteur. Elles jugent son informatique de contrôle et de commande trop fragile. Trois : les chantiers d’Olkiluoto, en Finlande, et de Flamanville, en France, connaissent des retards à répétition, notamment pour des raisons de sécurité. À Flamanville, le chantier a été suspendu en 2008, pendant des mois, par l’ASN, le gendarme du nucléaire, en raison d’anomalies dans le coulage du béton.

Enfin, une double coque autour du réacteur ne suffit pas. Fukushima démontre qu’il faudrait également surprotéger les pompes et les diesels de secours, ce qui n’est le cas ni dans les centrales anciennes, ni pour l’EPR.

Plus puissant, plus compact, moins générateur de déchets que les réacteurs de la « génération Fessenheim », l’EPR bénéficie de trente ans d’expérience nucléaire. Cette expérience rejaillit sur la sécurité, c’est indéniable. Mais d’ici à prétendre que la petite merveille technologique franco-allemande aurait été à l’abri d’un tsunami, il y a de la marge. Le discours de voyageur de commerce des autorités françaises n’est pas convenable. EPR signifie European Pressurised Reactor (réacteur pressurisé européen). Il ne faudrait pas que le sigle devienne l’acronyme d’Encore Plus Risible… que la communication en marge de Tchernobyl. À l’époque, le nuage radioactif était miraculeusement resté de l’autre côté du Rhin… dans les discours officiels. En réalité, il avait pollué la France comme tous ses voisins.

Une guerre trop tard ?

On savait que «la communauté internationale» n’existait pas. Qu’elle n’était qu’un concept de journaliste. Une création du vocabulaire médiatique. Une représentation floue de l’imaginaire diplomatique. On la soupçonnait de n’être, en fait, qu’une hydre sans morale et sans âme. Un agrégat d’intérêts, écartelée par les égoïsmes nationaux.

Le dossier libyen nous prouve que c’est sans doute cette réalité-là qu’il faudra retenir pour toute définition.

Il aura donc fallu attendre que le massacre des insurgés libyens soit imminent pour que les grandes puissances occidentales se décident à faire un geste tardif pour les protéger de la vengeance sanguinaire de l’enragé de Tripoli. Un fou pas si fou que ça, joueur habile capable de planifier un bain de sang en misant à la fois sur l’impotence de l’Europe des 27, sur les hésitations de l’Amérique et sur l’inopérance des gesticulations françaises pour ébranler le froid cynisme du G8. Bingo !

C’est in extremis, en dernier ressort, et après avoir cruellement pris son temps - au point qu’on a pu se demander s’il ne voulait arriver après la bataille - que le conseil de sécurité de l’ONU a fini par donner son feu vert à des frappes ciblées au moment même où les mercenaires de Kadhafi envoyaient leurs premières bombes sur Benghazi.

Faut-il rappeler que les hommes du «guide» libyen sont armés jusqu’aux dents - 50 fois plus que leurs adversaires - avec l’argent du pétrole acheté par les bons amis européens du régime...qui le sont restés jusqu’au 15 février dernier, au moins ?

On espère, entre soulagement et appréhension, qu’il ne sera trop tard. Que les raids aériens annoncés par Alain Juppé auront été lancés dès l’aube et qu’ils parviendront à arrêter les colonnes qui ont déjà semé la mort partout sur le sinistre chemin de la «purge». Mais y aura-t-il encore quelque chose à sauver quand ils seront déclenchés ?

Après s’être spectaculairement et trop longtemps compromis avec Tripoli, Paris a sauvé l’honneur en arrachant à ses partenaires le droit d’intervenir militairement dans le ciel libyen avec le soutien de la Ligue Arabe, et de l’Amérique.

Le président Sarkozy a eu le courage d’aller jusqu’au bout de ses annonces téméraires et brouillonnes qui ont fait naître d’immenses espoirs de reconnaissance chez les opposants libyens mais sans être sûrs de pouvoir les concrétiser. C’est son ministre des affaires étrangères qui a tenu la promesse...

Place à une guerre incertaine, donc, grâce à l’abstention de la Chine et de le Russie. Au nom des droits de l’homme ? Ils n’ont pas pesé très lourd dans cet épisode diplomatique peu glorieux pour les ambassadeurs de la liberté. Ils n’ont pas le pouvoir de faire une politique, c’est sûr. Seulement la capacité de faire sangloter les démocraties d’un œil, en gardant l’autre sec.



vendredi 18 mars 2011

Le risque Kadhafi

Pendant deux semaines, du 25 février au 9 mars, le régime du colonel était aux abois et Kadhafi au comble du délire. Les rebelles contrôlaient alors non seulement la zone pétrolière de l'Est du pays, comprenant Tobrouk et Benghazi, mais aussi des cités plus proches de Tripoli. L'espoir était alors permis de voir la population civile surmonter la peur du régime, et le Guide perdre ses soutiens. Pour cela, il aurait fallu que les rebelles fussent soutenus logistiquement. Militairement. Ce ne fut pas le cas. La suite, on la connaît.

Depuis une semaine, les troupes loyalistes ont reconquis une bonne partie du territoire et menacent, en s'approchant de Benghazi, de détruire violemment, et définitivement, le quartier général des rebelles. Benghazi résiste encore, mais sans aide extérieure, ses heures sont comptées. Et le massacre imminent.

C'est dans ce contexte qu'est intervenu, hier soir, le vote du Conseil de Sécurité. Paris a beaucoup poussé pour son adoption. La France a été le premier pays à donner une reconnaissance officielle aux opposants libyens, et à rompre ainsi définitivement avec Kadhafi. La diplomatie française, épaulée par les Britanniques, s'est beaucoup activée ces derniers jours pour convaincre les Américains et certains pays arabes de la nécessité d'agir. Pour ne pas laisser les opposants libyens se faire massacrer sans réagir.

Au fil des jours, un basculement s'est opéré. Dans l'esprit des chancelleries occidentales, la menace la plus lourde a changé de camp. Intervenir est trop dangereux, disait-on au début du soulèvement des opposants libyens. Ne pas intervenir est encore plus dangereux, explique-t-on aujourd'hui. Le printemps arabe perdrait immédiatement ses feuilles.

D'où l'action menée ces derniers jours pour amener les Américains à sortir de leur prudence, les Russes et les Chinois à renoncer à leur veto, les pays arabes à participer à l'isolement de la Libye de Kadhafi. Le problème, c'est qu'au fil des jours et de ce revirement, le risque que fait courir une intervention a augmenté.

Les termes retenus par la résolution, les indiscrétions sur le type d'action militaire visant à protéger les populations civiles et à paralyser la puissance de feu des troupes loyalistes, présentent un cadre à l'apparence contenue. Mais aucun conflit, car c'est bien d'un conflit qu'il s'agit, ne se déroule indépendamment de la nature des ennemis en présence. Or, la nature de Kadhafi n'est un secret pour personne. Il a, dès hier, proféré des menaces très directes contre de potentielles cibles civiles ou militaires en Méditerranée. Son passé terroriste et ses délires rendent ces menaces crédibles.

Il y a trois semaines, on pouvait espérer aider une rébellion à libérer la Libye de son dictateur, dans le sillage des révoltes tunisienne et égyptienne. Il y a une semaine, à sauver les opposants sur une portion de territoire viable, préludant à une éventuelle partition du pays. Aujourd'hui, le facteur K, comme Kadhafi, fait peser sur toute opération militaire un facteur de risque imprévisible. À moins de le déloger par une guerre. Ce que l'Onu, pour l'heure, exclut.

Pal


Quand Pal Sarkozy arrive à Paris, en 1948, il n’a pas un sou vaillant. Il a fui son pays, la Hongrie, pour échapper à l’armée. Il voulait rejoindre la France, pays de la liberté, il a rencontré en chemin la Légion étrangère. Elle l’envoie à Sidi Bel Abbès, faire ses armes. L’étape suivante devait être l’Indochine, mais un médecin le réforme, et Pal Sarkozy prend le train pour Paris. Il a vingt ans, pas d’argent, pas de métier, et parle le français avec un accent prononcé... Il dormira sur une bouche de métro, puis dans un abri pour réfugiés, avant de trouver du travail, et rencontrer la mère de notre Président. La légende raconte (mais faut-il tout croire...) que Pal Sarkozy rencontra un jour de dèche un homme qui lui jeta: «La France aux Français !» Un autre ajouta: «Rentrez chez vous, on ne se sent plus chez nous». Ce devait être le père de Claude Guéant en goguette avec le père de Marine Le Pen.

Kadhafi va bien, merci !

Comment se porte la famille Kadhafi ? Au poil. Tandis que le fils traite M. Sarkozy de “clown”, le père fanfaronne et bombarde abondamment. La clique de Mouammar, si proche de chuter fin février, a repris force et assurance. Un formidable sentiment d’impunité lui donne des ailes.

Dans le pays, tout va bientôt redevenir comme avant. La révolte populaire, là-bas, sera passée comme un mauvais rêve. Lâchés par le monde libre, les insurgés libyens récoltent la mitraille. Eux qui réclamaient la démocratie se retrouvent seuls, en tête à tête avec la vieille et implacable dictature. Ils subissent raids aériens et tirs d’artillerie lourde. On s’indigne de voir le colonel massacrer ses opposants, qu’il ose dépeindre en “mercenaires à la solde d’Al-Qaida”. Et que dire du cynisme occidental ? Les bonnes âmes qui célébraient lyriquement “le printemps des peuples arabes” regardent aujourd’hui ailleurs. Obama, hanté par le syndrome irakien, ne bouge pas une oreille. L’Union européenne, toujours aussi divisée, décide de ne rien décider. Le couple franco-anglais peine à convaincre ses partenaires. Peut-être parce que l’Italie et l’Allemagne, du côté de Tripoli, ont de sérieux intérêts économiques à préserver…

À l’ONU, pourtant, le feuilleton diplomatique continue. La nuit dernière, Alain Juppé bataillait ferme pour obtenir le “feu vert” à une intervention militaire. Mais n’est-il pas trop tard ? Kadhafi, honte bue et sang versé, a sans doute déjà gagné la partie.

Bras de déshonneur

Kadhafi est en train d’infliger une défaite non seulement à ses opposants libyens – et à son peuple —, mais aussi à toute la communauté internationale. Le dictateur, qui a vacillé pendant plusieurs semaines, se montre plus solide que ne l’imaginaient la Ligue arabe et les chancelleries occidentales. Et en prime, il se permet d’accuser le chef de l’État français – sans aucune preuve à ce jour – d’avoir touché de l’argent libyen lors de sa campagne électorale. Quel bras… de déshonneur exhibé à la face du monde !

À qui la faute ? D’abord à ceux qui ont armé le fou sanguinaire de Tripoli. Comme d’autres, la France lui a vendu des avions, des missiles, des systèmes d’armes. Les frappes aériennes réclamées par Paris et refusées par la majorité des Européens auraient pu conduire des Rafale « made chez Dassault » à tirer sur des Mirage du même constructeur… voire sur des Rafale, puisque Nicolas Sarkozy avait tenté (heureusement sans succès) d’en vendre à la Libye. Combien de dictateurs les gouvernements de droite et de gauche ont-ils armés de la sorte ? Les révoltes arabes n’interpellent pas seulement notre diplomatie, mais aussi nos options économiques.

Est-il encore possible d’empêcher les massacres ? La France veut y croire. Mais il faudrait intervenir très vite, et l’Onu n’en prend pas le chemin. Critiqué pour avoir reconnu l’opposition libyenne et pour avoir proposé une intervention sans avoir consulté ses partenaires européens, Nicolas Sarkozy a pourtant soulevé de vraies questions : peut-on se contenter d’une diplomatie de salon, alors qu’un dictateur tire à l’arme lourde sur sa population ? En 1936, le gouvernement du Front populaire avait choisi de ne pas intervenir aux côtés des républicains, dans la guerre d’Espagne, laissant le gouvernement démocratiquement élu seul face aux troupes fascistes de Franco, efficacement soutenues sur le terrain par les soldats italiens et allemands de Mussolini et Hitler. À la honte s’est ajoutée, quatre ans plus tard, la défaite…

Aujourd’hui, l’ombre de Guernica, et celles, plus récentes, de Srebrenica et Sarajevo, où les Européens sont restés l’arme au pied, plane sur Benghazi. Ni la Ligue arabe, ni l’Onu, ni l’Union africaine n’ont la solution pour empêcher des dictateurs comme l’Ivoirien Gbagbo ou le Libyen Kadhafi de tuer leurs concitoyens.

Le prix à payer ?

Maintenant, on sait. On l’a vu. Vécu en direct. Jusqu’à la catastrophe de Fukushima, le danger nucléaire restait une abstraction. Personne n’imaginait qu’un incident dans une centrale d’une grande puissance technologique, pourrait dégénérer à ce point pour devenir totalement incontrôlable. Personne n’imaginait cette terrible impuissance à arrêter la course irrésistible de six réacteurs s’emballant vers l’enfer. Vers une fusion mortelle. Nous assistons au spectacle, tant redouté par les films d’anticipation, de l’homme incapable de dominer sa création. Et nous avons compris qu’un seul accident peut avoir des conséquences immenses, et pour des siècles.

Fukushima marque une rupture dans l’histoire de notre monde contemporain. Une césure dans notre imaginaire. Il y aura désormais un avant et un après. La tranquille représentation d’une rassurante sécurité nucléaire, cette confiance inconsciente qui nous habitait, a volé en éclats avec la réalité d’une situation où les équipes les plus expérimentées semblent dépassées par les événements. Perdues. Réduites à l’improvisation. À d’expédients pour tenter de refroidir un combustible indomptable. Bataillant pour trouver l’eau nécessaire aux piscines de refroidissement. Et Tokyo..., d’ordinaire trépidante et intrépide, pétrifiée par l’attente angoissée d’un adversaire invisible: le nuage radioactif.

Il y avait eu Tchernobyl, oui, mais c’était différent. Une centrale déglinguée que l’impéritie d’un régime soviétique à bout de souffle avait menée jusqu’à l’explosion: au moins il y avait une explication qui soulageait notre inquiétude. Là, nous sommes au Japon, vanté jusque-là, pour son exemplaire politique de précaution... et qui ne peut rien faire pour éviter le pire.

Il n’y a aucune indécence à s’interroger sur les périls d’une aussi redoutable énergie. Ce n’est pas de la peur frileuse et égoïste d’un Occident protégé des tsunamis... Car ce drame n’est pas seulement japonais. C’est aussi celui d’une humanité confrontée aux méfaits durables de l’héritage empoisonné qu’elle laissera aux générations futures. Cette tragédie, qui fatalement se reproduira un jour, ailleurs et pour d’autres raisons, est-ce donc le prix à payer pour perpétuer nos modes de vie développés? Si on répond froidement oui, c’est effrayant de cynisme. Mais si on répond non, rien ne sert de pleurnicher. Il faudra aller au bout de la logique, dépasser la contradiction d’une société confortable et aboutir à la nécessité d’un autre monde, plus raisonnable. Ce qui signifie, sous une forme ou sous une autre, envisager l’impensable décroissance...

C’est un choix. Un vrai choix qui se présente à nous, loin des polémiques politiques et des petits calculs électoraux. Nous avons le devoir d’y réfléchir sereinement. C’est bien le moins que nous devons à nos frères japonais.

Une tragédie aussi pour l'économie

Signe des temps : il n'aura fallu que deux jours ouvrables pour que les marchés s'invitent dans la tragédie japonaise en faisant dévisser la Bourse de Tokyo de 15 %. Dès le lendemain, les spéculateurs vautours arrivaient, attirés par la braderie, alors que la mer continuait à rejeter des centaines de corps sans vie sur les côtes du nord de l'archipel.

La catastrophe frappe un pays dont l'économie stagne depuis vingt ans. L'industrie japonaise travaillant en flux tendu, les usines n'ont pas de pièces en stock. La désorganisation des transports, consécutive au séisme, a paralysé toutes les grandes usines d'automobile de l'archipel. Les zones sinistrées sont principalement agricoles, mais Sendai, métropole d'un million d'habitants, comptait de nombreuses entreprises fabriquant des composants de haute technologie pour l'électronique, qui commence déjà à en manquer.

Le Japon devra aussi déblayer, puis reconstruire les régions entières où villes, villages et infrastructures ont été rasés au sol. Après le séisme de Kobé (6 400 morts en 1995), la reconstruction avait coûté 110 milliards de dollars. Les premières estimations, très approximatives, font aujourd'hui état du double, voire du triple, alors que l'État est écrasé par une dette qui dépasse 200 % du PIB (produit intérieur brut).

L'économie mondiale devrait aussi être impactée. Déjà, le prix de certains composants indispensables à l'industrie électronique est en hausse. Le pétrole devrait aussi flamber si un coup d'arrêt est donné au développement de l'énergie nucléaire. Le Japon joue par ailleurs un rôle central en Asie : on y conçoit beaucoup des produits assemblés en Chine, et leurs pièces essentielles sont souvent fabriquées dans l'archipel ou en Asie du Sud-est par des entreprises japonaises. Un marasme prolongé du pays, qui reste la troisième puissance économique du monde, compromettrait la bonne marche de tout ce « circuit de production intégré asiatique ».

La finance mondiale aussi sera perturbée par le rapatriement déjà en cours d'une partie des avoirs japonais à l'étranger, pour faire face à la catastrophe qui pousse déjà le yen à la hausse, au grand dam des exportateurs nippons qui n'avaient pas besoin de ce surcroît de difficultés.

Pourtant, dans la culture japonaise où la notion de fin du monde n'existe pas, la vie a toujours vocation à l'emporter. Le choc de la catastrophe peut redonner à une nation démoralisée par une crise sans fin l'énergie exceptionnelle et la cohésion dont elle a si souvent fait preuve dans la difficulté. La reconstruction peut lui donner ce nouveau but national fédérateur qui lui manque depuis qu'elle a atteint l'objectif de « rattraper l'Occident », fixé par ses dirigeants après la défaite de 1945.

En contraignant les partis politiques à faire bloc, peut-être pour longtemps, la tragédie pourrait redonner à la démocratie nippone la capacité d'action qu'elle a perdue depuis deux décennies. Si ce qui se passe à Fukushima pousse le Japon à explorer avec tous ses moyens ¯ considérables ¯ la voie des énergies nouvelles ; si les terroirs dévastés sont ressuscités par de nouvelles formes d'agriculture respectueuses d'une nature dont le cataclysme nous rappelle qu'elle reste la plus forte, alors le Japon n'aura pas souffert en vain.





jeudi 17 mars 2011

Kersauson renoue avec l'America's Cup

Pour la première fois, Olivier de Kersauson se lance dans l'aventure de la Coupe de l'America. Un essai que le marin aimerait transformer en 2013 à San Francisco.


Olivier de Kersauson fâché avec l'America's Cup ? Ca c'était avant. Avant que le defender américain Oracle choisisse de passer au multicoque. Une aubaine que le skippeur chevronné n'allait pas laisser passer. L'ancien second de Tabarly s'est donc associé à Stéphane Kandler, challenger pour la Coupe de l'America 2009, et Hervé Devaux, dirigeant d'HDS, pour mener à terme leur projet. Une union de formidables, qui coule de source pour «l'Amiral» : «Avec Devaux, Kandler et moi, c'est une synergie de gens qui se connaissent et s'apprécient. Ce n'est pas un hasard.» confiait-il au Télégramme. Un trio complémentaire, où chacun sait quel rôle jouer : «Mon boulot sera de faire marcher le bateau et l'équipage. De gérer le maritime.» De Kersauson en chef d'orchestre donc, et Kandler en manager : «il y a aussi l'organisation et tout le reste. Je laisserai cela à Stéphane Kandler.» Des attributions qui restent encore hypothétiques, puisque la team «Kersauson» n'est toujours pas inscrite à moins de deux semaines de la clôture des inscriptions. Sur le projet depuis septembre 2009, l'emblématique skippeur laisse planer le mystère quant au nom de leur partenaire. Même si l'inscription n'est toujours pas finalisée, nul ne doute que Kersauson/Kandler rejoindront les deux autres équipes françaises déjà engagées, Team Energie des frères Peyron et Aleph de Gautier/Pacé.

Un projet coûteux
Tous les rêves sont permis. Mais leurs réalisations peuvent coûter cher. Et le songe de Kersauson est estimé à 75 millions d'euros. Juste assez pour payer les quelques cinquante employés et la construction du bateau. Un minimum si le Français ne veux pas faire pâle figure : «A mon avis, si on veut rivaliser avec les Américains, […], il faut 25 millions d'euros par an pendant trois ans.» Une somme dérisoire comparée à celle déboursée par les «superproductions» américaines ou néo-zélandaises, qui peuvent atteindre allègrement les 110-120 millions d'euros. La différence de moyen ne freine pas les ardeurs de Kersauson qui joue la gagne à tout prix : «Nous, si on y va, ce n'est pas pour figurer, c'est pour gagner.» A une condition sine qua none : boucler le budget. «Sinon ça ne sert à rien.» Une casquette de conquérant que «l'Amiral» porte bien.

De la concurrence
Entre les Américains et les Australiens, le vivier concurrentiel est bien fourni. Tout autant de monde qui n'effraie pourtant pas plus que ça de Kersauson. Le choix d'un catamaran de 72 pieds à aile rigide par la team Oracle n'intimide pas l'expérimenté marin : «Ce n'est pas impressionnant. Avec Xavier Joubert, en 1980, on a été les premiers à mettre du carbone à l'eau.» Voilà qui remet à leur place les Américains et leur catamaran en carbone. «J'y crois, sinon je n'irais pas» explique-t-il au Télégramme. Côté français, la multitude de candidatures laisse de Kersauson perplexe, qui se demande si chaque équipe s'est posée la bonne question : «Sommes-nous capables de relever ce défi de façon cohérente ?» En ce qui concerne son équipe, pas de doutes. Il explique que son expérience alliée à celle de Kandler et de Devaux a permis de «former une équipe cohérente» et que «tout cela compte.» Au moment de donner une réponse pour «les autres…», de Kersauson reste sans voix.

Sorti au premier tour

Les derniers sondages confirment la forte possibilité de voir l’élection présidentielle de 2012 se transformer en un 21 avril 2002 à l’envers : les deux premières places étant occupées au premier tour par Dominique Strauss-Kahn et Marine Le Pen tandis que Nicolas Sarkozy connaîtrait l’humiliation de l’exclusion, comme Lionel Jospin dix ans plus tôt. Cette perspective désastreuse pour la droite, où l’on verrait dans la foulée avec les élections législatives une Assemblée nationale dominée par les socialistes, marquerait un basculement tout à gauche de nos pouvoirs exécutif et législatif. Mais ce schéma catastrophique est-il inéluctable et le président de la République forcément battu dès le premier tour ? Absolument pas un an avant l’échéance réelle, il suffit pour s’en convaincre de se souvenir du match Balladur-Chirac en 1995. Nicolas Sarkozy est aujourd’hui au fond du trou, au plus mal, au plus bas dans l’opinion. Rien ne marche, tout ce qu’il touche ces jours-ci se retourne contre lui, du Mexique à la Libye, des remaniements ministériels à l’ISF.D’autant que face à lui s’est installé, grâce à une stratégie de communication astucieuse signée Euro-RSCG, un superman, un sauveur aussi présidentiel que virtuel qui s’appelle DSK, prince du FMI. Nicolas Sarkozy, largement élu en 2007, aurait pu être le favori de 2012, aujourd’hui il n’est même plus le challenger, tout juste un outsider depuis l’intrusion de Martine Le Pen. C’est peut-être sa chance ? Il aime se battre contre l’adversité, il est pour l’heure servi !

Stress


On aimerait parler d’autre chose. Du printemps qui vient, malgré la pluie. De nos footballeurs en Ligue des champions. Et même, pourquoi pas, des élections cantonales… Mais non, chaque matin, sur les radios et dans nos journaux, c’est le même mot qui écrase tout le reste : nucléaire. Et Fukushima, hier inconnu, mais qui risque de nous devenir aussi tragiquement familier que Tchernobyl. Ces mots charrient une sourde inquiétude, comme un stress qui ne nous quitte plus. Nous vivons et rions ici, mais là-bas, que se passe-t-il ? Ces fumées qui tournent en boucle sur les écrans, sont-elles bientôt pour nous ? Et nos centrales, sont-elles si sûres qu’on nous le dit ? On aimerait dénoncer l’excès de ces peurs. Inviter à prendre exemple sur le calme dont font montre les Japonais. Mais rien à faire : chaque matin depuis une semaine, de nos radios et nos journaux, monte un stress nommé Fukushima…

La diplomatie tâtonne, Kadhafi pilonne

Il y a peu, non sans imprudence, on décrivait un régime chancelant, un autocrate cramoisi. Il suffisait de tendre la main pour cueillir le trophée. Eh bien ! non seulement Kadhafi ne capitule pas, mais il est en train d'inverser le cours de la guerre civile et de regagner le terrain perdu sur l'insurrection. Au point peut-être de reconquérir Benghazi, ville symbole et bastion des révoltés. Le retour de balancier paraît presque inéluctable tant les forces d'opposition luttent à armes inégales face à l'artillerie lourde de Kadhafi. La communauté internationale a-t-elle laissé passer sa chance de faire pencher la situation en faveur des rebelles ? La question se pose dès lors que la France n'a pu rallier le G8 et les Européens à l'option d'une zone d'exclusion aérienne pour clouer au sol les avions du Guide. Elle repose sur une idée simple : les autorités libyennes ne sont plus légitimes, les exactions commises contre la population sont patentes, il y a donc urgence à mener une opération militaire ciblée, faute de quoi le mouvement pour la démocratie sera étouffé dans l'œuf. La Libye est aujourd'hui sur le fil du rasoir. Le moral des insurgés s'étiole, lesquels vivent l'inertie des diplomates comme un sentiment d'abandon, voire une forme d'encouragement aux dictateurs contestés par la rue. Un échec de la révolution libyenne ferait planer des nuages noirs sur le printemps arabe. De ce point de vue, la combativité du président français, qui lui vaut de recevoir des philippiques délirantes du clan Kadhafi, n'a pas été saluée à sa juste mesure, quand bien même Nicolas Sarkozy, emporté par sa fougue, a trop fait cavalier seul en Europe. Parlons-en, de l'Europe : elle pourrait se mordre les doigts de n'avoir pas forcé le destin si l'illuminé de Tripoli accomplissait son sinistre dessein.

Fukushima la maudite

Le destin est en marche à Fukushima. Les réacteurs explosent à tour de rôle. L'une des enceintes de confinement de la radioactivité, ce coffre-fort inviolable du nucléaire civil, est pour le moins fragilisée, sinon au bord de la rupture.

Sans tomber dans un catastrophisme morbide, sans tremper sa plume dans les prophéties de malheurs - les Japonais traumatisés n'en ont que faire - la vérité doit être regardée en face : le scénario du pire s'est produit. Désormais, tout peut arriver : l'explosion, le nuage radioactif, Tokyo menacée. Fukushima n'est pas Tchernobyl, isolée aux confins de l'Ukraine et de la Biélorussie. Au gré de la météo et des vents dominants, la menace pèse sur une région et un pays surpeuplé.

À Tchernobyl, une fois l'incendie éteint, et le nuage dispersé, l'Occident a pu se rassurer. Ce désastre était l'oeuvre d'apprentis sorciers de l'atome, la conséquence d'un réacteur conçu à la soviétique, rustique à souhait, à l'abri d'une fragile enveloppe de tôles. Pas d'enceinte de confinement. Pas de dôme en béton. Le nucléaire à la bonne franquette, indifférent à la sécurité des personnes. Le régime soviétique était en cause, et d'ailleurs, la catastrophe de 1986 a précipité sa chute.

Rien de tel à Fukushima. Certes, les réacteurs ont plus de trente ans d'âge. Mais ils répondaient à tous les critères de sécurité de l'époque. Construction parasismique. Enceinte de confinement. Les experts japonais ont excellente réputation. L'autorité de sûreté est jugée sérieuse. Et l'exploitant privé, Tepco, est l'une des plus puissantes compagnies électriques au monde, avec, ilest vrai, une certaine tendance à la dissimulation des incidents, une répugnance à la transparence.

C'est toutefois l'idée même de l'implantation de centrales nucléaires au bord du Pacifique, et dans l'une des zones les plus sismiques de la planète, qui pose question. Un séisme de force 9, accompagné d'un tsunami ravageur, comme il s'en produit tous les 250 ans paraît-il en Asie, n'était en rien improbable. Mais comme le dit le philosophe Jean-Pierre Dupuy, « il ne suffit pasde savoir pour accepter ce que l'on sait et agir en conséquence ».

Les nucléocrates japonais ont donc fait comme s'ils ne savaient pas. La population n'a pas eu son mot à dire. Au Japon, comme en France, le nucléaire relève du domaine réservé de l'État. Pas de débat au Parlement. Le nucléaire civil obéit à la même opacité que le nucléaire militaire. À Paris, il relève du pouvoir jupitérien élyséen.

On peut certes trouver dérisoires les bisbilles actuelles franco-françaises - êtes-vous pour ou contre un référendum ? - alors que le Japon vit sous la menace. On peut, au gré de ses convictions, trouver qu'Angela Merkel a tort ou raison de vouloir fermer sept des plus anciens réacteurs d'Outre-Rhin. Mais Fukushima impose le débat sur l'avenir du nucléaire civil. Sur cette Terre qui nous est prêtée par nos enfants, comme le rappelle une très belle maxime amérindienne, disséminera-t-on ici et là, dans des pays parfois politiquement mal assurés, des réacteurs, seraient-ils les plus sûrs du moment ? Au nom du réalisme et de l'intérêt bien compris, imagine-t-on la France livrer, demain, clé en mains, des centrales à des Kadhafi sanguinaires ? Fukushima la maudite est un rappel au bon sens et à la prudence.

Donnons leur chance aux jeunes

Malgré un assouplissement des conditions du plan de sauvetage, décidé par les Etats de la zone euro le 11 mars, les Grecs sont de plus en plus pessimistes sur la capacité de leurs dirigeants à les sortir de la crise. Ils disposent pourtant d'une richesse inestimable : les jeunes, pour l'instant sacrifiés. 


Les fameux e-mails du "banquier" qui annonce la faillite pour le 25 mars [jour de la Fête nationale et du prochain Conseil européen] et le retour à la drachme sèment le doute dans un corps social déjà dubitatif. Les analphabètes du net et les néophytes qui gobent l'"explication" des mystères de l'univers transfèrent massivement cet e-mail, diffusent cette rumeur stupide et sèment la panique.
Bien sûr, le mail de l'Apocalypse est semé sur une terre prête à l'accepter et à lui faire donner ses fruits : selon le sondage de l’agence Public Issue, l'insécurité et le pessimisme des Grecs envers l'avenir bat des records. Neuf Grecs sur dix se sentent menacés, huit sur dix croient que nous allons dans la mauvaise direction, sept sur dix sont convaincus que leur situation va encore empirer.
Cela renforce le sentiment largement répandu que le pays est en chute libre. Et l'inaction a tout envahi : elle engourdit les corps et les esprits. C’est très visible dans le secteur public, où les services restent gelés et dorment, soit parce qu'il ne reçoivent pas d'orientation de la part des responsables politiques, soit parce qu'ils manquent de ressources, soit parce que la crainte d’être contrôlés inhibe les fonctionnaires de base.
L’inaction est également évidente au sein du gouvernement : l'impulsion initiale pour l'application des dispositions [du plan d'austérité] est très rapidement retombée, et même la mise en œuvre de certaines mesures nécessite une énergie et une foi. Et c'est ce qui manque.
Exploiter l'originalité de l'économie méditerranéenne
Nous vivons une crise terrible de leadership, mais aussi une terrible crise d'identité. L’élite dirigeante actuelle n’existera plus dans quelques années sous sa forme actuelle. De nombreux visages vont disparaître de la scène, quelques-uns survivront et d’autres vont vouloir exprimer la société telle qu'elle se forme à travers les affres de la nouveauté.
Le combat de l’expression collective semble déjà largement répandu, avec des manifestations diverses : collectifs, groupes bénévoles, journaux, blogs d'entreprise. Mais les jeunes générations en particulier, humiliées par un horizon violent, reviennent lentement mais sûrement vers l'univers individualiste des années 90 et 2000.
Les 20-40 ans sont une précieuse source de main-d'œuvre, malheureusement sous-estimée et étouffée. L'élite actuelle a écarté les nouvelles forces des centres de décisions, sauf si elles appartiennent à une grande famille. Après le point culminant de la mobilité sociale, dans les années 80 et 90, les mouvements ont été freinés drastiquement.
Cet immobilisme social à eu des effets négatifs sur la scène politique et l'administration publique, où prévalent les familles et les intermédiaires. Il a aussi affecté le milieu des affaires : le petit marché national est obsédé par le néolibéralisme importé et n'exploite pas le caractère original de l’économie méditerranéenne (petites entreprises, petites administrations.). Le résultat, nous le voyons : cartels, corruption, Etat privatisé et destruction des classes défavorisées.
Des jeunes exclus, sous-évalués et étouffés
La grande majorité de jeunes Grecs qui entrent dans la vie active avec de sombres perspectives ont une formation de haut niveau et, surtout, un esprit cosmopolite que n'avaient pas les générations précédentes. C'est la jeune génération de la mondialisation et d'Internet. Elle est le meilleur élément dont dispose notre société vieillissante à faible natalité, une société sans morale et largement pessimiste.
Mais ces jeunes sont exclus, sous-évalués, étouffés. Notre pays n'a pas misé sur eux pour sa renaissance, car le système n'est intéressé ni par sa renaissance ni par sa survie. Il ne s'adresse pas à cette génération, il l'ignore, il la sacrifie.
Les parents de la classe moyenne, après avoir dépensé de l'argent et des sentiments pour leur progéniture, observent cette situation, impuissants, craintifs, et ne peuvent ni se défendre ni protéger leurs enfants et la société misérable qu’ils ont construite ou tolérée. Nous sommes confrontés à un paradoxe dramatique : la Grèce sacrifie ses enfants pour les péchés d'une élite inutile.
Comment ces jeunes vont-ils s'en sortir dans ces conditions ? Il est terrible de constater que notre gouvernement manque d'enthousiasme et de motivation. Il nous manque aussi une dose d'amour-propre et un minimum de sentiment de cohésion. Des carences qui se renforcent mutuellement
Ces lacunes et ce système forment une bulle. Cette bulle va bientôt exploser, inévitablement. De la douleur et des ruines de cette rupture, émergera une nouvelle Grèce, avec un amour-propre, une mobilité sociale, un espoir et un objectif commun. Un objectif surtout, le plus dur : survivre dans la liberté.


Plan de sauvetage

Souplesse contre rigueur

Le 11 mars, les 17 pays de la zone euro se sont mis d'accord pour abaisser le taux d'intérêt sur les prêts effectués par la Grèce de 5,2% à 4,2% et pour allonger la durée de leur remboursement de 3 à 7 ans et demi. Cette décision, que réclamait le Premier ministre Georges Papandréou et qui doit être confirmée lors du Conseil européen du 25 mars, a été prise en contrepartie d'un engagement du gouvernement grec d'accélérer et étendre son programme de privatisations à 50 milliards d'euros dont 15 d'ici à 2013. Alors qu'Athènes s'est félicité de cet accord, le quotidien To Ethnos a considéré pour sa part qu'il accentuait la politique d'"austérité pour tous".


mercredi 16 mars 2011

Über alles, mais sympa

Après un XXe siècle agité, l’Allemagne est le moteur économique et politique de l’Europe. Un rôle qu’elle n’assume pas encore tout à fait. 

L’Allemagne a été coup sur coup un empire, un capharnaüm, une dictature, puis un naufrage. Et, vingt ans après sa réunification, c’est enfin un pays normal. Mais cette normalité à peine acquise, la voilà de nouveau propulsée sous les feux de la rampe. A l’issue du krach financier de 2008, elle est aujourd’hui le chef d’orchestre incontesté de la zone euro.
L’an dernier, elle a sauvé la monnaie unique du désastre et arraché l’économie grecque à la faillite. Elle risque de devoir intervenir de même pour d’autres membres du club. Son pays domine l’Europe comme il ne l’a plus fait depuis, oserons-nous le dire, les années 40. Mais, cette fois, c’est avec une certaine hésitation, et avec générosité.

Une réclame pour les vertus culturelles et économiques de la discrétion

Visiter Berlin, c’est découvrir une ville métamorphosée. Les cicatrices de la division ont été effacées. Le Mur a disparu, ainsi que la plupart des traces du IIIe Reich. Les deux plus grands traumatismes du passé de l’Allemagne ont été discrètement oblitérés de la carte de la capitale. A leur place, les monuments classiques de l’ascension de la Prusse reprennent leurs droits sur les rives de la Spree, comme de vieux soldats auréolés de gloire trouvant le réconfort dans leurs souvenirs.
A leur ombre vit une ville étrange, encore blessée et prisonnière de la banalité de l’architecture de l’après-guerre. Berlin n’en peut plus de ses grands immeubles et de son manque de pavés. Ce qui lui fait défaut, c’est la chaleureuse exubérance de Munich, le raffinement ploutocratique de Francfort, le bourdonnement commercial du Rhin. Les Berlinois n’aiment pas qu’on leur rappelle à quel point leur ville paraît bon marché, et encore moins qu’elle semble vide. Or c’est la vérité dans les deux cas.
La plupart des Britanniques continuent de croire que l’Allemagne est un pays où le moindre geste est conditionné par l’Histoire, cette dernière étant perçue comme une longue succession de crises de mégalomanie. J’ai toujours considéré l’Allemagne comme le contraire, comme une réclame pour les vertus culturelles et économiques de la discrétion et du provincialisme. A l’exception du siècle guerrier de Bismarck à Hitler, ce joli pays cher à Simon Winder [auteur d'ouvrages à succès sur l'Allemagne] peuplé de trolls et de naïades rhénanes, hérissé de forêts, d’usines et d’hôtels proprets, stimulé par la Réforme, la Renaissance nordique et la révolution industrielle, est dépourvu des atours d’une grande puissance.

La fusion entre démocratie et puissance industrielle

En 1945, quand les Alliés se sont méthodiquement attelés à la mise au point d’une Constitution susceptible d’"empêcher l’Allemagne de relever la tête", ils ont puisé dans l’Histoire des principautés et des "villes libres" d’avant Bismarck. Le miracle économique prend ses racines non seulement dans l’éthique allemande du travail, mais aussi dans la décentralisation, la concurrence locale et l’esprit d’entreprise. L’Allemagne reste avant tout un pays fragmenté. Ses dirigeants et l’essentiel de sa vie culturelle sont peut-être de retour dans la nouvelle capitale, mais ses finances sont à Francfort, son industrie dans la Ruhr et ses journaux à Munich et Francfort.
La Constitution conférait au pays une faiblesse délibérée, un trop-plein de coalitions, d’autonomie des Länder et d’élections incessantes. Mais cette démocratie dont les Allemands n’avaient aucune expérience s’est révélée vivace. C’est avec une facilité impressionnante que les Allemands de l’Ouest ont absorbé leurs voisins de l’Est après 1989, une affaire qui a coûté plus de 1 000 milliards d’euros.
Cette fusion entre démocratie et puissance industrielle reste le principal atout de l’Allemagne. Pour les apôtres anglo-américains du libéralisme, il est exaspérant de constater que le corporatisme social allemand se porte toujours bien, avec ses finances cartellisées et ses comités conjoints regroupant syndicats et direction. Avec pour résultat que, de 2000 jusqu’au krach, le coût de la main-d’œuvre allemande n’a cessé de baisser tandis qu’il augmentait au Royaume-Uni et en France.
Pendant la récession, les patrons allemands n’ont pas licencié alors que la demande dégringolait, mais les salariés ont accepté des baisses de salaires et les banques ont aidé les entreprises à sortir du marasme. Ces dernières sont donc sorties de la récession avec une main-d’œuvre intacte, et elles ne demandaient qu’à s’étendre. Mais si les étrangers s’émerveillent d’un taux de croissance évalué l’an dernier à 3,7 %, les Allemands, eux, s’estiment menacés de toutes parts.
Le pays ne connaît pas de renouvellement démographique, et sa population, vieillissante, atteint l’âge de la retraite. L’apport des 16 millions d’Allemands de l’Est touche à sa fin. La réserve de main-d’œuvre diminue, et la population ne se maintient à son niveau que grâce à l’immigration. Le Conseil pour l’intégration et les migrations prédit que, d’ici à 2050, la moitié des Allemands ne seront pas d’origine germanique. Beaucoup d’entre eux seront des Turcs, dont l’absence d’éthique du travail et l’incapacité à tirer parti d’un système scolaire archaïque tout en vivant des allocations font régulièrement l’objet de débats acharnés.

Bismarck aux portes de Paris

Ces dix dernières années, le nombre d’Allemands qui estiment que la société est "injuste" est passé de 50 % à 75 %. On pourrait croire qu’il ne s’agit que d’un problème allemand, mais un problème allemand devient européen dès qu’il pousse l’Allemagne à se replier sur elle-même.
Une relation est désormais cruciale, celle qui relie Berlin à la France, cette nation qui a vaincu l’Allemagne une fois et a été vaincue à trois reprises par elle en deux cents ans. La vieille plaisanterie qui voulait que l’Allemagne permette à la France de dissimuler sa faiblesse tandis que la France permettait à l’Allemagne de masquer sa force n’a plus cours. Le président Nicolas Sarkozy a désespérément besoin de la discipline fiscale et budgétaire allemande dans la zone euro, pour pouvoir tenir la bride à ses syndicats et à son secteur public, vorace. Il a pratiquement invité Bismarck aux portes de Paris.
L’euro a été accepté par les Allemands à contrecœur à la place du mark, la monnaie unique étant considérée comme le talisman de l’Union européenne et comme un moyen de protéger les marchés allemands d’exportation sur tout le continent. Mais, en 2010, l’opinion publique allemande serait volontiers revenue à l’ancienne devise. Je me trouvais en Grèce à l’époque, et j’y ai été témoin d’un violent sentiment antiallemand, reflet exact du sentiment antigrec des Allemands. Le journal à scandales Bild a envoyé des journalistes distribuer des liasses de vieilles drachmes aux passants athéniens, geste que l’on pouvait interpréter comme de la satire, mais aussi comme du mépris.

Aucune alternative à l'hégémonie allemande

En 1989, incapable de comprendre l’Europe moderne, Margaret Thatcher s’est opposée avec férocité à la réunification allemande. "Nous avons battu les Allemands deux fois, et ils reviennent", avait-elle lancé. Elle avait raison sur un point : ils reviennent.
L’idée qu’un pays puisse “dominer” une fédération aussi diverse et financièrement corrompue que l’Union européenne est synonyme d’instabilité. Jamais l’Allemagne ne pourra se permettre de laisser l’euro s’effondrer, car elle se retrouverait environnée de mini-républiques de Weimar à ses frontières. Mais cela dépendra en grande partie de la capacité de ses dirigeants à faire preuve d’une relative sensibilité, comme Merkel et son prédécesseur Gerhard Schröder. Tout dépendra de ce "leadership allégé" à l’allemande.
Ce mois-ci, les négociations sur un “pacte pour l’euro”, dont Londres se tient à l’écart, prévoient d’imposer une nouvelle discipline aux pays de la zone euro, de réglementer leurs budgets, leur dette et leur politique fiscale. Elles envisagent une énorme macroéconomie avec l’Allemagne en pointe.
C’est le prix que réclament les électeurs allemands pour avoir constamment versé de l’aide à des Etats plus faibles.
C’est cette "union toujours plus étroite" qui, à en croire les sceptiques, va accoucher d’une économie politique friable, germanique et dirigiste au centre, latine et rebelle à la frange. C’est l’Europe que la nouvelle Allemagne est désormais faite pour mener. Le pays n’a pas vraiment eu le temps d’arriver à maturité avant d’assumer cette hégémonie, mais ni lui ni l’Europe n’ont d’autre solution.

mardi 15 mars 2011

Nucléaire : opportunismes mal placés

Pendant que le Japon panse ses plaies et tente avec des aides internationales d'éviter une catastrophe nucléaire, les intégristes de l'écologie politique préparent des rassemblements partout en France contre... le nucléaire. Il faut souffrir de cécité avancée pour ne pas voir, dans ce soulèvement, une manœuvre visant à utiliser la catastrophe nippone pour avancer une position idéologique et politique. Tout aussi malvoyant serait celui qui ne verrait pas derrière l'activisme d'Éric Besson dans les médias, pour défendre la cause d'Areva et de l'industrie nucléaire française, la plume des puissants lobbies de l'énergie atomique.
Le Japon vient, rappelons-le quand même, de subir une catastrophe naturelle sans précédent, un séisme suivi d'un tsunami jamais vu. L'Empire du Soleil levant avait gagné son indépendance énergétique grâce au nucléaire, énergie non polluante, classée comme telle par l'Europe aux côtés de l'éolien et de l'hydraulique. À la différence de ces dernières, la technologie nucléaire est extrêmement dangereuse. La catastrophe de Tchernobyl, mais aussi les séquelles des bombes atomiques d'Hiroshima ou de Nagasaki (pauvre Japon) le rappellent sans cesse. Elle mérite évidemment un débat public. Sortir du nucléaire : avec quelle alternative ? Confier la fabrication de notre électricité à l'industrie pétrolière ? A la Libye, par exemple ! Tapisser nos régions d'éoliennes ? La Picardie, première région dans ce domaine, ne pourrait pas subvenir à ses propres besoins par cette solution. Le solaire ? On n'en est qu'aux balbutiements hoquetants du photovoltaïque, mal accompagné par les pouvoirs publics. Mais alors, quoi ? Et si on allait aider les Japonais et qu'on y réfléchissait avec eux, ensuite, pour que la mondialisation soit d'abord celle de la solidarité, avant celle des concurrences économiques ?