TOUT EST DIT

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vendredi 20 août 2010

"Il ne faut compter sur personne pour lancer des réformes politiques en Chine"

L'écrivain dissident Yu Jie, 37 ans, basé à Pékin, démystifie, dans le livre Wen Jiabao, le roi de la comédie, sorti lundi 16 août à Hongkong, l'image du très populaire premier ministre chinois Wen Jiabao.

Fondateur de la branche chinoise du Pen Club considéré comme une organisation clandestine en Chine, Yu Jie, qui revendique ouvertement sa foi chrétienne, est interdit de publication en Chine. Il est l'auteur de nombreux articles et essais sur le mouvement des droits de l'homme ainsi que sur l'histoire contemporaine de la République populaire.
Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire Zhongguo yingdi Wen Jiabao (Wen Jiabao, le roi de la comédie) ?

Yu Jie : J'ai commencé à écrire sur le sujet il y a cinq ans. J'ai observé Wen Jiabao, et je me suis aperçu que la plupart des experts occidentaux ont tous une très bonne impression de lui. Ils le décrivent souvent comme la personne la plus ouverte et la plus réformiste du parti.

Je trouve que c'est une grossière erreur d'interprétation. Depuis qu'il est en poste, sa fonction est de contrebalancer le côté plus sévère du président Hu Jintao. C'est un duo "président - premier ministre", à l'image du couple "bon flic - méchant flic" qui n'a pour but que de consolider leur pouvoir.

Wen Jiabao est très populaire. En Chine, il est souvent comparé à Zhou Enlai, l'ancien premier ministre de Mao Zedong.

Justement. Il y a un grand attachement, il est vrai, vis-à-vis de Zhou Enlai. Or, c'était l'exécuteur le plus fidèle de Mao, il a sa part de responsabilité dans ce que Mao a fait, et sans lui, ses ordres n'auraient peut-être pas été aussi bien exécutés… Zhou Enlai et Mao Zedong formaient un couple parfaitement complémentaire, tout comme Hu Jintao et Wen Jiabao aujourd'hui. On peut dire que ni Hu Yaobang et Zhao Ziyang, ni Jiang Zemin et Zhu Rongji n'ont aussi bien fonctionné.

Le premier ministre Wen Jiabao ne peut pas être promoteur de réformes [politiques], car son rôle l'interdit : l'empereur est au-dessus du peuple, tandis que le premier ministre est proche du peuple. Le comparer à un futur Boris Eltsine chinois n'a pas plus de sens : Wen Jiabao n'a pas assez de pouvoir, tout en étant trop haut placé. Eltsine était bien plus loin dans la hiérarchie, et puis il a quitté le parti communiste [soviétique].

Il ne faut pas, d'après moi, compter sur quiconque à l'intérieur du parti pour lancer des réformes politiques en Chine. Le seul espoir, c'est le réveil de la conscience du peuple, la lutte individuelle que chacun peut mener pour la liberté et la démocratie.

Tout le monde vit dans un énorme mensonge, auquel croient aussi les Occidentaux : que la Chine est une grande puissance qui émerge. J'ai parfois l'impression d'être l'enfant qui dit que l'empereur est nu. Il n'y a pas besoin d'aller chercher bien loin, il faut ouvrir ses yeux et oser le dire.

Wen Jiabao a autrefois travaillé sous Zhao Ziyang [le numéro un chinois limogé après les évènements de Tiananmen et décédé dans une résidence surveillée en 2005]. Il l'avait même accompagné sur la place Tiananmen lorsque celui-ci a rencontré les étudiants en grève, le 19 mai 1989. Est-ce que cette expérience ne l'a pas ouvert à une vision plus libérale ?

Le fait que Wen Jiabao ait accompagné Zhao Ziyang tient essentiellement au fait qu'il en avait reçu l'ordre de la part de Deng Xiaoping. On peut dire que si Wen Jiabao a survécu après le limogeage de Zhao Ziyang, c'est parce qu'il a fait ce qu'il fallait pour ça. Il a pu, par exemple, livrer des secrets sur Zhao Ziyang.

Dans le journal de Zhao Ziyang [envoyé clandestinement à Hongkong et publié après sa mort, en 2008, par le même éditeur que celui de Yu Jie], on comprend que quand il tente de convoquer une réunion du comité permanent du Politburo, Wen Jiabao s'y oppose.

Wen Jiabao est connu en Chine pour se rendre immédiatement sur toutes les catastrophes et pour faire preuve d'une grande compassion vis à vis des victimes…

Cela ne veut pas dire que c'est un bon dirigeant. On a vu les dictateurs les plus cruels faire très bien ce genre de choses. Wen Jiabao s'est rendu immédiatement au Sichuan après le séisme [en mai 2008], il a pleuré avec les parents d'enfants morts dans les écoles et promis que des enquêtes seraient menées sur les raisons de leur fragilité.

Deux ans après, aucun rapport officiel convaincant n'a été publié et personne n'a été désigné comme responsable. Au contraire, les intellectuels, les militants et les ONG qui ont entrepris d'enquêter sur ce sujet ont été soumis à la répression. Ce que peut dire Wen Jiabao à un moment donné, et ce qu'il fait ensuite, sont contradictoires.

En avril dernier, un long hommage à l'ancien secrétaire général du parti Hu Yaobang, connu pour ses idées libérales, a été signé par Wen Jiabao dans le quotidien du peuple. N'est-ce pas un moyen pour l'actuel premier ministre de choisir son camp ?

Cet article signé de M. Wen est à mon avis le résultat d'une décision à laquelle sont arrivés les neuf membres du Comité permanent du Politburo. L'article a simplement été publié au nom de Wen Jiabao suite à un commun accord. Le fonctionnement du cercle dirigeant du parti fait que même si M. Wen le voulait, il ne pourrait pas publier un article de son propre gré.


Certains membres du Comité permanent sont tout à fait conscients du fait que le parti communiste est mal vu par le peuple : rendre hommage à Hu Yaobang, c'est une manière de capitaliser sur quelqu'un qui était très populaire. L'article, d'ailleurs, ne parle que d'une facette du personnage, son côté "à l'écoute du peuple". Cela colle à l'image du dirigeant bon et pur auquel aspirent les Chinois.
Les autres facettes de Hu Yaobang, comme ses positions sur la liberté d'expression, sa conscience de la nécessité de limiter le pouvoir du PC et sa vision libérale vis-à-vis du Tibet, sont complètement passées sous silence. Ce prétendu hommage à Hu Yaobang de la part de Wen Jiabao n'a donc pas très grande valeur et les médias occidentaux se sont livrés d'après moi à une surinterprétation.

On parle toutefois de factions conservatrices et de factions libérales au sein du parti, dont Wen Jiabao seraient l'un des représentants.

D'après moi, il n'y a plus aucune divergence idéologique au sein du PCC depuis 1989 et on ne peut plus parler de camp progressiste, ni de camp conservateur. Ce sont des groupes d'intérêt dont les divergences tiennent à des questions de partage du pouvoir.

Ce sont des conflits d'intérêt et non d'idéologie. Sur les questions de corruption ou de répression des dissidents, on s'aperçoit que Hu Jintao et Wen Jiabao sont complètement sur la même ligne.

L'année 1989 fut un tournant. Avant, la sélection des futurs dirigeants se basait sur les choix de gens qui avaient fait leurs preuves au niveau local, comme Zhao Ziyang, ou Wan Li [Président de l'Assemblée populaire du peuple en 1989, il est aux Etats-Unis durant les évènements de Tiananmen et fait des déclarations en faveur du mouvement étudiant].

Après 1989, le parti s'est rendu compte qu'il fallait mieux ne pas laisser entrer au cœur du pouvoir de telles personnalités réformatrices. Tout a alors été fait dans le système pour les écarter. Et on n'a choisi que des gens qui ne sortaient pas du rang et se caractérisaient par leur loyauté. Jiang Zemin [prédécesseur de l'actuel président chinois], Hu Jintao et Xi Jinping [dauphin désigné de Hu Jintao] sont coulés dans le même moule !

Le fait que Wen Jiabao ait été chef des affaires générales du Comité central sous Hu Yaobang, Zhao Ziyang et Jiang Zemin et ait survécu jusqu'au poste de premier ministre prouve, avant tout, qu'il sait très bien tirer son épingle du jeu lorsqu'il y a des luttes de pouvoir





Propos recueillis par Brice Pedroletti

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