TOUT EST DIT

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mercredi 3 novembre 2010


Totalitarisme d'hier et de demain


Avez-vous déjà vu une photo de l'Asie prise de nuit par satellite ? Des kyrielles de taches lumineuses parsèment l'espace. Séoul, Tokyo, Pékin et cent autres villes, saturées d'éclairages et d'enseignes, dessinent des arborescences lumineuses. Sauf dans une certaine zone, où tout reste obscur. Ce trou noir, vaste comme la Grande-Bretagne, c'est la Corée du Nord. Depuis les années 1990, plus d'électricité. Centrales à l'abandon, réseaux démantelés, 23 millions de personnes vivent dans le noir - sauf à Pyongyang, la capitale, vitrine en trompe-l'oeil. Cette panne générale a des avantages secondaires : dans les pays industrialisés, à cause de la pollution optique, on ne voit presque plus les étoiles. Il paraît qu'en Corée du Nord, au contraire, les cieux sont magnifiques.


Personne, malgré tout, ne part à l'assaut du ciel. Car dans ce black-out règne un régime opaque, l'un des derniers totalitarismes à l'ancienne. Pratiquement aucune caméra ne pénètre dans le pays. Très peu de récits en proviennent. Il faut donc saluer « Vies ordinaires en Corée du Nord », un document exceptionnel (1). Son auteur, Barbara Demick, correspondante du « Los Angeles Times » à Séoul de 2001 à 2008, est aujourd'hui en poste à Pékin. Son livre raconte par le menu la vie de six personnes à Chongjin, petite ville tout au nord. Pas à pas, au fil du récit de ces témoins, on saisit ce qui détraque leur existence : pas seulement la misère, mais son union permanente avec une propagande aux slogans radieux. De quoi rendre fou.


D'un côté règne un enfer froid : hôpitaux sans médicaments, cantines sans aliments, paysans sans ressources. Le riz manque, alors on y ajoute de l'écorce, des algues, de l'herbe. Quelques chanceux, de temps à autre, piègent un rat. Les enfants meurent en nombre, et trop de femmes meurent en couches. Les gens qui survivent succombent parfois à une banale angine, car la famine a miné leurs défenses. Pourtant, dans ce paysage terne, l'autre côté se veut lumineux. Partout claquent en couleurs vives les mots d'ordre officiels : « Nous ferons ce que le Parti nous dit de faire » , « Nous n'avons rien à envier au reste du monde. »


On souffre et meurt, donc, mais sans regret ni révolte possibles - puisque tout va bien. Guidé par le « Cher Dirigeant » (Kim Il-sung, qui régna de 1948 à 1994), le pays est déjà entré dans le paradis terrestre. Son fils, Kim Jong-il, l'y maintient fermement. La nuit s'étend sur le pays, mais les murs proclament tous « Kim Jong-il, soleil du XXIe siècle ! » Le propre du totalitarisme n'est pas de contrôler l'économie, l'information et la culture. Il doit aussi briser les individus, leur inculquer des convictions nouvelles, transformer leurs évidences. A la longue, il y parvient presque. En témoigne le désarroi pathétique des refugiés du Nord arrivant dans le monde riche, libre et hypermoderne de la Corée du Sud. Des écoles ont dû être conçues pour accompagner leur apprentissage de l'argent, des objets techniques, de la consommation. Rien ne leur est aisé : les ravages sont internes.


Rares sont les survivances de ce vieux totalitarisme que définissent parti unique, culte du chef, dressage idéologique continu, élimination physique des opposants. Comme l'ont montré Hannah Arendt, Raymond Aron et récemment Marcel Gauchet, les totalitarismes ont une naissance et un déclin qui couvrent, en gros, le XX e siècle. Il semble peu probable qu'on les voie jamais revenir. Du moins sous cette forme. Car rien ne nous assure du triomphe mondial des démocraties et du règne durable du pluralisme et des libertés. Le XXI e siècle possède des moyens de contrôler la vie privée. A l'heure actuelle, aucune idéologie n'est en mesure d'utiliser données électroniques, télésurveillance et réseaux sociaux. Si jamais, demain, c'était le cas, alors le cauchemar d'une emprise totale sur l'existence resurgirait. Autrement décliné, jouant sur le contrôle à distance plus que sur la pénurie et la force physique. Mais aussi sûrement qu'autrefois.

(1) Traduit de l'américain par Guillaume Marlière. Albin Michel, « Latitudes », 334 p., 23 euros. En librairie le 10 novembre.

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