TOUT EST DIT

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lundi 17 janvier 2011

La porte étroite de la démocratie


Espoir de démocratie. Peur du chaos. C'est entre ces deux sentiments que, depuis vendredi, plus de dix millions de Tunisiens vivent, jour et nuit, l'incroyable accélération des événements dans leur pays. Depuis le départ précipité de Ben Ali, tout paraît enfin possible. La dictature n'est plus une fatalité. Ni les portraits géants de Ben Ali un décor immuable. La démocratie, pour laquelle la société civile tunisienne est sans doute la plus mûre du monde arabe, est à portée de la main. Tout est possible, se disent les Tunisiens. Même le pire, redoutent les observateurs.


Car le flottement qui vient de succéder au départ du dictateur est dangereux par nature. Omniprésente dans la société tunisienne pour surveiller les citoyens, la police de Ben Ali n'assure plus l'ordre. Les membres de l'appareil sécuritaire sont même, pour une bonne part, au coeur des tensions. Les scènes de pillages et de règlement de comptes font craindre une dérive anarchique qui mène, généralement, tout droit vers une réaction autoritaire. Éviter cette pente est l'urgence absolue pour la Tunisie. Les habitants, retranchés dans leurs quartiers et leurs habitations, sont les premiers à en être conscients.


Depuis trois jours, et contrairement à ses habitudes, c'est l'armée tunisienne qui occupe ostensiblement l'espace public, pour compenser les errances d'une police désorientée. C'est elle qui a probablement fait comprendre à Ben Ali que la partie était jouée. Que l'alternative était la fuite ou le bain de sang. Que ce que WikiLeaks a publiquement révélé en novembre, la dérive affairiste du clan au pouvoir, tout le pays le savait depuis des lustres. Sans avoir pu le dire ouvertement.


Que va faire l'armée ? C'est l'une des interrogations centrales. Car les hommes qui dirigent par intérim le pays, à commencer par le président de l'Assemblée, sont tous des hommes du régime. Par essence, illégitimes aux yeux de la population. Parce qu'elle a traditionnellement été tenue à l'écart des principaux jeux du pouvoir politique, l'armée tunisienne est peut-être moins portée que d'autres sur le coup de force. Mais, si les troubles persistent, elle pourrait s'y sentir contrainte.


Passer, en soixante jours, d'un régime policier à une authentique démocratie est sans doute illusoire. Le processus de démocratisation d'une société exige généralement du temps et la traversée de plusieurs crises de croissance. La fragilité du moment tient au vide de légitimité du pouvoir sans tête laissé par Ben Ali. Il avait tout fait pour n'avoir ni dauphin ni opposant de marque. Cela rend la transition particulièrement fragile et trouble.


Mais la Tunisie a aussi des atouts incontestables. Une jeunesse éduquée, des défenseurs des droits de l'homme courageux. Des opposants en exil et de nombreux Tunisiens émigrés à l'étranger qui n'ont qu'une envie : rentrer au pays pour participer à ce moment historique et contribuer à faire naître, enfin, un régime démocratique.


La partie se joue à Tunis, mais pas seulement. Depuis vingt ans, les États-Unis et l'Europe déplorent la faiblesse du camp démocrate dans les pays arabes, tout en prétendant exporter la démocratie. La Tunisie est une occasion rare de renverser l'équation. Ce sont les Tunisiens qui demandent le pluralisme. Ils veulent en être les acteurs. Il ne s'agit pas d'exporter la démocratie, mais d'en favoriser l'éclosion. Là où elle ne demande qu'à germer.

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