TOUT EST DIT

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ǝʇêʇ ɐן ɹns ǝɥɔɹɐɯ ǝɔuɐɹɟ ɐן ʇuǝɯɯoɔ ùO

dimanche 22 juillet 2012

Voyage au bout de la responsabilité individuelle

Le voyage intellectuel auquel nous vous convions tentera de répondre à ces simples mais décisives questions : en fin de comptes, qui est responsable ou peut logiquement l’être, pourquoi, jusqu’où et comment ? « Ce n’est pas moi – c’est lui », « ce n’est pas de ma faute », « je ne l’ai pas fait exprès » (ou voulu) : il n’y a pas que dans l’enfance que sont proférées ces tentatives verbales de s’exonérer de sa propre responsabilité (sans d’ailleurs que le mot soit prononcé !) et de la reporter sur d’autres ou des circonstances fortuites. Dans la vie courante et sous des formulations plus élaborées, elles sont monnaie courante dès que surgissent les ennuis, s’accompagnant de conduites d’esquive ou de défausse de ladite responsabilité. Ce qui signale d’emblée que son statut est beaucoup plus problématique qu’on aimerait idéologiquement le croire. Mais de quoi retourne-t-il sémantiquement avec elle ? Le mieux, pour commencer, est de se référer à une étymologie des plus instructives. D’une part le terme procède du latin « respondere » qui renvoie au fait de répondre de ses actes devant une instance donnée ; et d’autre part et peut-être plus fondamentalement à « spondere », soit se porter garant – l’idée de base étant la prise d’initiative d’un individu qui s’engage à réussir ce qu’il entreprend (on en retrouve trace dans les actuels termes « spontané » connotant un libre surgissement, et « sponsor », pour évoquer celui qui s’engage à garantir une entreprise…). Cette dualité lexicale initiale servira de fil conducteur au voyage intellectuel qu’on va entreprendre en essayant de répondre à ces simples mais décisives questions : en fin de compte, qui est responsable ou peut logiquement l’être, pourquoi, jusqu’où et comment ? Pour des raisons de fond qu’il va falloir assez discursivement
développer, la seule réponse pertinente et grosse de conséquences à la question « qui ? » est : l’individu, et forcément un individu particulier, un individu agissant en vue de fins et animé d’intentions – ce qui n’implique cependant pas que tout évènement ou situation suscitant l’interrogation « pourquoi ? » soit imputable à des actions humaines, et encore moins des actions individuelles intentionnelles. C’est pourquoi on est venu à parler de « responsabilité individuelle », en notant au passage que c’est avant tout le fait des libéraux, dont c’est pratiquement un marqueur distinctif matriciel. Si lexicalement l’expression n’apparaît qu’au milieu du XIX° siècle, le concept, lui, est implicitement présent depuis l’antiquité. Dans L’Éthique à Nicomaque (III, 5), Aristote écrit ainsi dans une traduction française réputée pour sa fidélité au texte grec que « le coupable est responsable de son ignorance » puisque celle-ci ne dépendait que de lui et qu’il a été négligent ; au sujet d’autres mis en cause, il juge que « leur responsabilité est établie » ; et toujours selon lui, si « les défauts du corps n’engagent notre responsabilité », il faut savoir que « chacun [c’est moi qui souligne] est, dans quelque mesure, responsable de ses habitudes » et que « nous sommes, dans quelque mesure, responsables de nos dispositions ».
Quelques siècles plus tard, l’avènement du christianisme jour un rôle crucial, c’est le cas de le dire, dans l’inscription de sa responsabilité propre au plus profond d’une âme  nécessairement individuelle, en rendant chaque croyant d’abord responsable de son salut personnel et comptable de ses péchés fussent-ils seulement intentionnels devant Dieu. Bien plus près de nous, Kant en établit les fondements philosophiques lorsque dans la Critique de la raison pratique, les Fondements de la métaphysique des mœurs et la Doctrine du droit, il promeut l’homme en être par nature doté d’une « autonomie de la volonté » qui le rend libre auteur de ses choix et à ce titre imputable de leurs conséquences. Et l’on ne saurait oublier qu’il commence son célèbre texte Qu’est-ce que les lumières ? en se livrant le tout premier des Modernes à une décapante apologie de la responsabilité morale de chacun : « Les Lumières, c’est la sortie hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable […] On est soi-même responsable de cet état de tutelle… ».
Mais, alors que le terme « responsabilité » commence à s’imposer en Occident dans les textes juridiques de la fin du XVIII° siècle, ce n’est qu’au milieu du XIX° et en France que surgit explicitement la notion de « responsabilité individuelle » qui désigne l’exact champ d’application du principe de responsabilité : l’individu. Et que le concept dont l’expression est porteuse s’affirme dans toute sa force et sa logique. Cela n’a rien d’un hasard : ceux qui en sont les initiateurs sont des penseurs libéraux, et avant tout Bastiat, auquel en revient la co-paternité il est vrai partagée avec son frère ennemi, Proudhon (cf. des occurrences dès La philosophie de la misère en 1846, puis dans L’idée de la Révolution en 1850), qui inaugure là un tropisme libéral peu souvent relevé chez ceux qui l’ont mal lu. Chez Bastiat, la responsabilité individuelle joue un rôle intellectuel moteur dont on trouve trace déjà dans son fameux texte La loi (1850) où il fait allusion à « cette responsabilité individuelle que Dieu a ménagé comme juste rétribution des vertus et des vices ». Mais c’est dans son opus magnum, les Harmonies économiques (1850), qu’il se réfère avec le plus d’insistance et de profondeur de vues à cette notion.
Déplorant que l’État absorbe « la responsabilité individuelle » en même temps que « l’activité privée » et « la liberté », il ajoute plus loin toujours dans le chapitre 17 que « dès que la satisfaction d’un besoin devient l’objet d’un service public, elle est soustraite en grande partie au domaine de la liberté et de la responsabilité individuelles ». S’il émet ce constat négatif, c’est qu’il a d’emblée tout compris de l’importance primordiale de la responsabilité, de sa logique et ses enjeux : « La responsabilité ! Mais c’est tout pour l’homme : c’est son moteur, son professeur, son rémunérateur et son vengeur. Sans elle, il n’a plus de libre arbitre, il n’est plus perfectible, il n’est plus un être moral… ». Dans le chapitre 20 justement intitulé « Responsabilité », Bastiat poursuit cette apologie en expliquant admirablement comment opère cette responsabilité forcément individualisée : « La responsabilité, c’est l’enchaînement naturel qui existe, relativement à l’être agissant, entre l’acte et ses conséquences ; c’est un système complet de peines et de récompenses fatales, qu’aucun homme n’a inventé, qui agit avec toute la régularité des grandes lois naturelles […] Elle a évidemment pour objet de restreindre le nombre des actions funestes, de multiplier celui des actions utiles ». Revenant plus loin encore sur ce qu’il appelle « la loi de responsabilité », il ajoute qu’elle se « manifeste par trois sanctions » dont la première est « la sanction naturelle » : « C’est la peine ou la récompense nécessaire que contiennent les actes et les habitudes ». D’une certaine manière, tout était déjà dit et bien dit de la responsabilité individuelle ! Il est par ailleurs hautement significatif que peu de temps après, ce soit à un autre intellectuel libéral, Hippolyte Passy, que soit revenu le privilège de publier le premier texte consistant (une cinquantaine de pages) exposant les raisons de la légitimité et de la nécessité de ce principe : De l’importance morale et matérielle de la contrainte et de la liberté, ou de la responsabilité individuelle, développement d’un article paru dans le « Journal des économistes » en juin 1855.
Causalité, liberté et responsabilité
Dans la perspective commune à Kant et Bastiat mais aussi plus tard d’Ayn Rand lorsqu’elle mettra le thème de la « loi de causalité » au centre de la philosophie, le paradigme de la responsabilité individuelle repose sur le substrat objectif de la « causalité par la liberté ». Contre les multiples visages réducteurs du déterminisme (sociologique selon Marx ou Bourdieu, pseudo-freudien ou neurobiologique) qui font de l’être humain rien de plus qu’une sorte d’automate ou un mécanisme principalement « agi » par des causes extérieures à son esprit, la compréhension pertinente du principe de responsabilité individuelle érige le fait psycho-moral de la libre volonté humaine (libre arbitre, « free will »…) en moteur de la causalité. Si, dans l’ordre naturel, tout ce qui se passe résulte de causes matérielles antérieures, celles qui sont à l’œuvre dans l’action humaine sont d’un genre tout à fait particulier : elles se situent dans l’esprit de chacun, entraînant tout autant de nécessaires conséquences. Bien qu’il soit certes toujours exposé aux pressions de multiples influences externes et internes, l’esprit humain est intrinsèquement lui-même une cause agissante (K. Popper parlera de « causalité descendante ») et une libre cause. Cela tient à sa nature réflexive, délibérative et tissée d’intentionnalité : il est capable d’autodétermination.
De ce fait, l’individu est à l’origine et à la source de ses actes, dans lesquels il lui faut se reconnaître. Voici pourquoi il doit par suite « en répondre » et assumer la paternité et les conséquences de ses libres choix – que ceux-ci concernent son propre sort ou celui d’autrui. Dans cette optique, on considère qu’armé de sa volonté (un pouvoir sur soi), il aurait pu de lui-même réprimer toute impulsion dévastatrice et s’en abstenir, et se déterminer autrement qu’il ne l’a fait. La responsabilité objective (je suis effectivement l’auteur de l’acte et de ses conséquences) s’exhausse ainsi en responsabilité morale (j’en suis le libre auteur et cela ne peut être sans conséquences – malheureuses mais aussi éventuellement heureuses, il convient de le noter dès maintenant). On relèvera que cette conception objective et déontologique de la responsabilité individuelle s’oppose à celle qu’a défendue Hayek. Dans La Constitution de la liberté en effet, ce dernier assortit sa judicieuse proposition « Pour être effective, l’imputation de responsabilité doit être individuelle » de considérations surprenantes lui assignant le statut de simple convention sociale : « l’imputation de la responsabilité n’implique pas l’assertion d’un fait. Elle est plutôt de la nature d’une convention visant à induire les gens à respecter certaines règles » (I, ch. 5).
De la responsabilité individuelle à la responsabilité personnelle
L’individualisation de la responsabilité En même temps qu’elle acquiert une dimension morale, la responsabilité individualisée se vit et se pratique « à la première personne » comme l’a si bien observé le grand philosophe que fut Vladimir Jankélévitch. Toujours dans Le Je-ne-sais-quoi et le presque rien (1957), il ajoutait que dans les grandes affaires de l’existence qui exigent de faire des choix, « c’est à moi de le faire, c’est de moi qu’il s’agit […] quelque chose m’incombe ». Alors, je « ne peux plus me cacher derrière les autres, me dérober ». Cette implication existentielle et éthique de soi en particulier, un autre philosophe d’ailleurs contemporain de Bastiat, Kierkegaard, l’avait déjà pointée dans ses Discours édifiants, en relevant qu’on ne peut échapper à l’alternative : ou on fuit sa responsabilité en se réfugiant et se diluant dans le collectif et l’anonymat de « la foule » – ou on se conduit en « individu » et en être libre, et l’on paye de sa personne. Le principe général de la responsabilité individuelle ne peut en effet prendre vie que dans l’épreuve personnelle : c’est moi personnellement et pas un autre qui est en cause, c’est à moi personnellement qu’il revient de faire ce qu’il faut pour éviter des conséquences dommageables ou de les réparer, ou pour réussir à atteindre un objectif désirable en déployant des stratégies efficientes, de ne pas être négligent et de faire preuve de prudence (encore Aristote !) et de prévoyance.  En l’occurrence, loin de s’opposer, déontologie (assurer ses obligations) et conséquentialisme (anticiper des conséquences funestes pour y parer en amont) se complètent comme le font l’individuel et le personnel.
Mais de quoi et jusqu’où suis-je au juste personnellement responsable ? La première déclinaison pratique de la responsabilité individuelle s’applique logiquement d’abord à soi-même : responsabilité de soi, au sens d’un « devoir envers soi-même » (Kant). Plus concrètement, c’est la résolution de faire tout ce qu’il faut pour assurer ses propres « conservation » (préparation de sa retraite) et accomplissement. Un « bon » égoïsme au sens d’Aristote ou « souci de soi » au sens des stoïciens et des épicuriens, meilleure manière de s’opposer au « mauvais », puisqu’il consiste à éviter de reporter sur autrui la charge et la responsabilité de ce qui nous incombe et avons le pouvoir de faire.
Cependant, notre responsabilité personnelle n’est logiquement pas bornée par les strictes frontières de notre individualité. Dès lors que nous sommes implicitement, par l’initiative d’une action, ou explicitement, par contrat ou promesse, engagés envers d’autres individus, nous sommes personnellement responsables de ce qui est normalement attendu de nous. Comme Saint-Exupéry l’a fait dire au renard dans Le Petit prince : « Tu es responsable de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose » – et le Petit prince d’en convenir : « Je suis responsable de ma rose », ce qui lui impose d’en prendre soin. Et au-delà ? Ne sommes-nous pas tout autant responsables  envers ceux qui, pour une raison ou pour une autre, se trouvent dans l’impossibilité pratique d’exercer la responsabilité d’eux-mêmes – ce dont découle par exemple l’imputation pénale de non-assistance à personne en danger ?
Pathologies et perversions de la responsabilité individuelle
Si l’on n’y prend pas garde et à vouloir trop en faire ou attendre des autres sur ce plan, le risque est grand de sombrer dans un processus pathologique en hypertrophiant le champ d’application et l’implication « altruiste » de soi dans l’exercice de sa propre responsabilité individuelle, comme c’est vite le cas dans cette politique du « care » si vantée par la camarade Martine Aubry. On s’abîme alors dans ce que Ayn Rand a appelé la « culpabilité imméritée » : non seulement on n’y est pour rien tandis que d’autres sont en cause, mais on n’y peut rien tant la tâche est hors de portée humaine. Ainsi en va-t-il quand on se veut le « gardien de son frère » de manière universelle et indifférenciée. On en vient vite à se sentir et se décréter comptable de tout le malheur et la misère du monde, ce qui dégénère vite en auto-culpabilisation morbide (ce que toujours Ayn Rand pointe en parlant de « consentement des victimes ») ou en procès inquisitorial intenté à ceux qu’on accuse de ne rien faire.
À vouloir rendre l’homme « responsable de tout » comme le voulait Sartre, on le rend finalement responsable de rien. À beaucoup d’égards, les déclamations contemporaines sur la responsabilité envers « les générations futures » (dont procède l’inepte « principe de précaution » !) participent de la même perversion, illustrée par le propos d’un Hans Jonas dans ce bréviaire de l’écologisme qu’est son Le Principe Responsabilité. Une remarque qui vaut également pour ce que la bien-pensance dominante convoque avec ferveur sous le nom de « responsabilité sociale », laquelle ou bien est déjà contenue dans les implications naturelles de la responsabilité individuelle, ou bien les outrepasse si grandement qu’elle participe à plein de son hypertrophisation… irresponsable. On notera que cette disposition à l’imputation excessive de responsabilité se manifeste sur un mode rétrospectif tout aussi morbide et ravageur dans la recherche effrénée et à tout prix de responsables bien localisés à sanctionner lorsque surviennent échecs, externalités dommageables ou catastrophes : chasse au « bouc émissaire » ou à la « victime émissaire ».
C’est dans cette perspective fanatiquement imputative et punitive que l’on en vient aussi à proférer le tristement fameux « Nous sommes tous responsables », qui permet d’impliquer des individus qui ne sont aucunement responsables ou le sont inégalement de telle ou telle situation dégradée, et de dissimuler en la diluant la responsabilité personnelle de ceux qui en sont effectivement à l’origine. Avec cette auto-culpabilisation collective, on se situe sur le registre d’une « responsabilité collective » qui, sauf dans le cas exceptionnel et cumulé d’une réelle responsabilité de tous les individus concernés, représente l’arme idéologique fatale destinée à éradiquer le principe de responsabilité individuelle en renvoyant à un collectif anonyme – ou à une sorte de péché originel de groupe à valeur rétrospective. Je dois dire qu’à titre personnel, je ne me sens pas plus responsable de la colonisation ou de l’esclavagisme d’antan que de la faim dans le monde, de la montée alléguée du racisme ou du naufrage grec.
Irresponsabilité et déresponsabilisation
Cette destruction de la responsabilité individuelle par overdose n’est cependant qu’une expression parmi d’autres d’une tendance globale délétère si significative de l’air du temps : son rejet délibéré et le déclin croissant de son exercice concret. Cette fois-ci, c’est d’atrophie qu’il s’agit.
« C’est la faute à la société » (forcément « ultralibérale »…) vont en gémissant et accusant bien des individus qui n’ont de cesse d’adopter la posture de victimes non responsables des maux qui leur arrivent, alors que leur refus de toute autodiscipline et de l’anticipation rétroactive en est la cause majeure. Symptomatique de ce victimisme si prégnant sont ces fumeurs invétérés qui portent plainte contre l’industrie du tabac alors qu’il ne tenait qu’à eux-mêmes de prendre connaissance des informations publiques sur les méfaits du tabagisme et d’en tirer les conséquences pour leur santé. Ou bien ces « Indigènes de la République » qui attribuent le ratage d’une partie de la population dont ils défendent la cause au colonialisme, voire à l’esclavage d’il y a 2 siècles – et osent même réclamer des réparations aux actuels citoyens français. Le pire étant que bien souvent, ce discours déresponsabilisant provient d’abord de la caste intello-médiatique qui serine continuellement à cette population qui finit par l’intérioriser : « Vous êtes des victimes, vous ne portez aucune responsabilité personnelle de votre sort »… Un champ d’application maximal et pervers au possible de cette victimisation est la justice pénale où, grâce aux séides et aux idéologues du Syndicat de la Magistrature s’est diffusée une culture quasi-officielle de l’excuse qui exonère a priori de leur responsabilité personnelle délinquants et criminels : ce n’est pas leur faute mais celle du chômage et de la précarité de masse, de l’ « argent-roi » et du règne sans partage de la « marchandise » – voire de la stigmatisation raciste. Il y a une douzaine d’années déjà, cette idéologie laxiste était si dominante et pernicieuse que même le Premier ministre socialiste Lionel Jospin avait dû la dénoncer en déclarant au sujet de l’insécurité galopante non sanctionnée : « Chacun reste responsable de ses actes. Tant qu’on admettra des excuses sociologiques et qu’on ne mettra pas en cause la responsabilité individuelle [c’est moi qui souligne], on ne résoudra pas ces questions » (interview au Monde, 7 janvier 1999), ou encore « On peut dire que c’est le chômage, le cadre urbain ou le défaut d’intégration, mais cela ne supprime pas la responsabilité individuelle [id] de ses actes pour chacun… » (sur TF1, 30 août 2001).
Mais pour que les comptes soient bons, il convient à tout cela d’ajouter la prolifération quasiment assumée des comportements irresponsables au quotidien, quand l’endettement chronique à grands coups de crédits devient un mode de vie même si l’on a été réellement victime d’un « accident de la vie » (mais puisqu’il est question d’endettement, que dire de celui, public et devenu incommensurable, légué par nos politiciens totalement dénués du moindre sens de leurs responsabilités !), ou lorsque le téléphone portable tout en conduisant devient un sport national où le souci de la sécurité des autres et de la sienne propre est totalement banni, ou avec la démission parentale massive en matière d’éducation de leurs enfants. Il faudrait en outre parler des effets pervers de l’assurance : puisque je suis assuré, se disent le skieur, le spéléologue ou le surfeur fous, tout m’est permis ; exemple insigne du choix responsable, s’assurer devient parfois désormais une incitation à l’irresponsabilité.
Sans que ce soit l’unique explication (la débâcle de l’éducation morale des enfants depuis une quarantaine d’années en est aussi une), le grand… responsable de cette irresponsabilité de masse et banalisée n’est autre que l’État-providence, ce Big Mother tentaculaire et intrusif qui a peu à peu déresponsabilisé les individus, non seulement en les déchargeant matériellement de leurs responsabilités personnelles fondamentales mais en allant jusqu’à détruire les ressorts psychiques et moraux du sens de la responsabilité individuelle en chacun. Je rappellerai que cette production massive d’assistés à vie, d’individus infantilisés et avant tout désireux d’être pris en charge dans tous les aspects de leur vie par une puissance publique tutélaire, c’est un autre grand penseur libéral, Tocqueville, qui l’a vue venir et l’a dénoncée dès les dernières pages de La Démocratie en Amérique II en 1840. Mais sait-on que chez les sociologues de la gauche intellectuelle et malgré ce contexte de déresponsabilisation généralisée, on accuse le « néolibéralisme » de prôner une extension inique et arbitraire de la responsabilité individuelle, de vouloir étendre la responsabilisation pour transformer chacun en « entrepreneur de sa propre vie » ? Disciple de Bourdieu, Loïc Wacquand compte au nombre des projets néolibéraux « le trope de la responsabilité individuelle qui envahit toutes les sphères de l’existence », Danilo Martuccelli (CNRS !) dénonce « la responsabilisation, nouvelle forme de domination » et Alain Ehrenberg fait de la dépression son résultat…
L’autre visage de la responsabilité individuelle : fierté et récompense
Je voudrais pour conclure mon propos aller contre cette tendance actuelle qui voit surtout dans la responsabilité individuelle un fardeau dont on aspire à se débarrasser ou à libérer nos infortunés contemporains. Et souligner le lien fort qu’elle entretient avec les idées de fierté personnelle, d’estime de soi et de récompense bien méritée. Tout en ayant par ailleurs critiqué la responsabilité, Nietzsche est tout de même aussi le seul penseur à avoir su repérer en elle la quintessence de la force morale quand il parle « du fier savoir du privilège extraordinaire de la responsabilité, la connaissance de cette rare liberté, de cet empire sur [soi]-même qui pousse l’individu à pouvoir se porter garant de soi, et avec fierté, à pouvoir dire oui à soi-même » (Généalogie de la morale). S’il veut vivre à son compte, on peut aussi compter sur lui, il est fiable. Car la responsabilité n’est pas que le « revers » de la liberté : elle en est aussi l’avers, le meilleur usage possible, où s’expriment l’envie et la certitude de réussir ce qu’on entreprend volontairement ou dont on se porte garant, en prenant des risques : responsabilité roborative. Et comme Bastiat l’avait bien vu d’emblée, l’exercice de la responsabilité individuelle implique la récompense qui découle logiquement du déploiement d’initiatives et efforts judicieux. Croit-on que ceux qui répondent aux offres de recrutement professionnel demandant des « responsables » (de produit, de projet, de département…) le fassent par envie d’être punis ou sanctionnés ? Non, ce qui les motive c’est bien sûr le besoin de faire leurs preuves et de recevoir le fruit de leur engagement : l’individu pleinement responsable ne se contente pas d’assumer : il assure ; et il se veut capable avant d’être éventuellement coupable. De la tâche qui lui est confiée, il va faire son affaire. Et la plupart du temps, contre un John Rawls prétendant  que « nul ne mérite ses talents personnels » et donc le produit de leur mise en œuvre, cette capacité à réussir résulte de bon emploi de notre responsabilité personnelle : savoir et avoir le courage de faire fructifier nos talents réputés « naturels ».
Ayn Rand a pour cette raison mis en avant le principe du « gagné-mérité » : on mérite ce qu’on a gagné en se conduisant de manière responsable  aussi sûrement et heureusement qu’on mérite une peine pour avoir violé les droits d’un autre. Si une précoce éducation concrète à la responsabilité individuelle habituait les enfants à faire ce qu’il faut autant en recevant sans tarder la récompense de l’action judicieuse et réussie qu’en supportant immédiatement les conséquences néfastes des actes transgressant les règles de juste conduite, la responsabilité pourrait enfin ne pas seulement être la vertu par excellence de l’autorégulation individuelle mais le principe d’autorégulation des sociétés libres. Et en convoquant une dernière fois Aristote, on rappellera que selon celui-ci (Les Politiques, II/3) rien autant que la propriété privée ne peut avec efficience responsabiliser les individus : on ne sent vraiment responsable que de ce dont il nous revient personnellement de prendre soin parce cela nous appartient (fait intimement partie de notre être), que personne d’autre ne le fera à notre place et mieux que nous-mêmes, et que c’est une œuvre offrant l’une des meilleures manières de s’accomplir…
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Sur le web. Conférence donnée par Alain Laurent au week-end de la liberté 2012, organisé par le Cercle Frédéric Bastiat du 6 au 8 juillet.
L’Anthologie des penseurs libéraux, un recueil de textes choisis et présentés par Alain Laurent et Vincent Valentin, est à paraître aux Belles Lettres à la rentrée. Pour en savoir plus, voir ici.





samedi 21 juillet 2012

L'anti-sarkozysme tient-il lieu de seul plan d'action au gouvernement ?

Les députés ont adopté le budget rectificatif 2012. Au programme, la suppression des grands axes de la politique conduite par le précédent gouvernement : suppression de l'exonération fiscale portant sur les heures supplémentaires, de la TVA sociale, effacement de l'allègement de l'ISF... Un coup de rabot antisarkozyste ?

Les députés ont adopté vendredi matin le budget rectificatif 2012. Il prévoit notamment la suppression de l'exonération fiscale portant sur les heures supplémentaires, celle de la TVA sociale, l'effacement de l'allègement de l'ISF, l'abaissement de l'abattement sur les successions et donations de 160 000 à 100 000 euros... Le programme économique du Parti socialiste consiste-t-il principalement à détricoter les mesures adoptées par le précédent gouvernement ? Peut-on aller jusqu'à parler d'antisarkozysme viscéral ?


Josée Pochat :
On ne peut pas réellement parler d'antisarkozysme. Par contre, il s'agit très clairement de détricoter les mesures prises par le précédent gouvernement. Concernant la TVA sociale, elle était programmée mais a été tuée par Nicolas Sarkozy, qui a pris le risque d'en parler avant même l'élection. Il aurait dû au contraire taire pareille option et l'engager par la suite, car pour redonner de la compétitivité à ce pays, c'était une mesure phare, essentielle, nécessaire...

Concernant les autres grandes mesures, il n'est pas nécessairement pénalisant pour l'économie de les supprimer. Pour ne prendre qu'un exemple, sur les droits de succession, nombreux sont les spécialistes à souligner que ce cadeau fiscal n'a dopé ni l'économie réelle ni la compétitivité...

Globalement, la gauche détricote... Pire, elle est d'un classicisme absolu : elle continue d'aimer et de produire de la dépense publique supplémentaire, en appuyant à fond sur le champignon fiscal ! Et ce, malgré la situation dramatique de nos finances publiques...
Michel Soudais : Je ne pense pas que le programme du Parti socialiste se définisse essentiellement par l'abrogation de mesures prises antérieurement par le pouvoir sarkozyste. Pour quelques mesures, effectivement, il y a une volonté d'abroger ce qui a été fait et de revenir en arrière, mais ce n'est pas l'essentiel. Il a une autre logique qui conduit à un programme dont on verra au fil du temps comment il sera appliqué.
Ce qui me frappe, c'est que ce programme, hormis quelques éléments, n'est pas si différent sur le fond de la politique conduite auparavant. La meilleure preuve est l'acceptation par François Hollande du pacte budgétaire exactement dans les termes que Nicolas Sarkozy a signé le 22 mars. Cela sera déterminant pour toute la suite.
Mais ces suppressions de mesures marquent de véritables choix. Il y a d'abord la volonté de revenir sur des cadeaux qui avaient été faits. C'est le cas par exemple sur l'ISF, dont l'allègement profitait aux plus riches. Revenir sur les droits de succession, c'est une vieille mesure voulue par le Parti socialiste qui se conçoit également. 100 000 euros d'abattement, cela permet de belles successions. Si vous avez quatre enfants, cela vous fait 400 000 euros de franchise, ce n'est quand même pas rien !
Le renoncement à la TVA dite sociale est un véritable choix de fond, puisqu'elle revenait à amputer le pouvoir d'achat de tous les Français indistinctement, et prioritairement des plus défavorisés. On faisait porter le coût de la protection sociale à tous en prélevant sur le pouvoir d'achat, alors que le cadeau était fait à toutes les entreprises, qu'elles soient soumises à une concurrence extérieure ou pas. Cette mesure visait essentiellement à baisser le coût du travail, donc à diminuer les salaires, puisque les cotisations sociales payées par les employeurs sont une part du salaire.


Quelles mesures propres au programme socialiste ont été et pourraient être adoptées par la suite... Et comment expliquer le manque de lisibilité de ce programme ?


Josée Pochat :
Ce collectif budgétaire se contente de 7 milliards d'euros de prélèvements supplémentaires, mais l'an prochain il faudra trouver 33 milliards lors du projet de finances rectificatives, qui consisteront pour l'essentiel à de nouveaux prélèvements supplémentaires pesant sur les entreprises, donc sur la compétitivité.

Le problème réside majoritairement dans les grands discours incantatoires de politique générale tenus par les membres du gouvernement, qui insistent sur la nécessité pour la France de ne pas perdre son autonomie, de ne pas se laisser asphyxiée par sa dette publique. Concrètement, les socialistes s'agitent plus qu'ils n'engagent un programme efficace, ils ne se donnent pas les moyens d'une action crédible.

Effectivement, ce manque de ligne de conduite débouche sur un manque de lisibilité. Ils cherchent toutefois à "sauver la face" en tenant en apparence certaines promesses électorales. Mais la marche arrière semble lancée. La politique économique se limite donc à trouver des milliards d'impôts supplémentaires.
Michel Soudais : La politique sur le long terme du PS est effectivement floue, on ne voit pas très bien où ils veulent aller. Ce qui est certain, c'est qu'ils veulent entrer dans les clous européens, donc dans les mêmes contraintes que celles acceptées précédemment, avec de bonnes chances de produire les mêmes effets.
Les variations seront minimes, la différence sera : sur qui faire porter l'effort ? Entre faire porter l'effort sur ceux qui gagnent le plus ou sur les catégories les plus défavorisées, il y a là deux manières d'envisager la fiscalité. Mais sur le fond, on voit bien que le PS va être extrêmement contraint par la signature du pacte budgétaire, qui devrait avoir lieu fin septembre. Les contraintes prévues par ce pacte seront fortes et agiront dès le débat de loi d'orientations de finances publiques pour 2013.
Une fois que le traité sera ratifié, on verra donc tout de suite que cette soumission au néo-libéralisme imposé par l'ensemble européen sera extrêmement forte. La seule vision qu'on peut avoir du PS a long terme, c'est celle qui a été expliquée par Jean-Marc Ayrault et qui avait été expliquée par Michel Sapin durant la campagne : d'abord les réformes de structure, et après s'il reste du grain à moindre, il sera réparti. Il n'est pas sûr qu'au bout de 2-3 ans, il reste grand-chose à se partager… Mais cela ne sera dû qu'à la politique d'austérité imposée par l'espace européen, et ça le PS n'y sera pas pour grand-chose. On pourra seulement leur reprocher leur soumission.

Ce budget rectificatif pour 2012 prévoit 7,2 milliards d'euros de hausses d'impôts pour seulement 1,5 milliard de gel supplémentaire de dépenses. Ces mesures ne risquent-elles pas d'affecter le pouvoir d'achat, pénaliser la compétitivité des entreprises et le retour de la croissance ?


Josée Pochat :
Tout est dit ! On ne règle rien du mal français, à savoir notre addiction à la dépense publique. On préfère recourir à l'impôt à l'excès, en enfumant la classe moyenne par des discours types : "seuls les riches seront touchés, c'est un impôt juste". Le gouvernement enfile les mensonges comme des perles ! Même les riches ne seront jamais assez riches pour combler le déficit abyssal  ! Et la hausse de la CSG concerne directement la classe moyenne.
En comparaison avec l'Allemagne, la France affiche 160 milliards d'euros de dépenses publiques supplémentaires. Notre pays est suradministré, affichant 30 à 50 % de fonctionnaires en plus que la moyenne des pays européens. Les collectivités locales ont créé en 20 ans 350 000 postes supplémentaires de fonctionnaires... Les 3 ou 4% de postes supprimés sur le dernier quinquennat ne sauront suffire et ne justifient pas le soulèvement de la fonction publique.

Les lettres de cadrage de François Hollande qui fixent la réduction des frais de fonctionnement de l'État à 17% sont un autre mensonge. Quand on parle du fonctionnement de l’État, on fait allusion sur les 1 100 milliards de dépenses publiques à trois grands blocs : l’État (300 milliards), les collectivités locales (200 milliards) et le budget de la santé (600 milliards).

Concernant l’État : sur les 300 milliards, 50 milliards sont issus de l'impôt sur le revenu et avalés par les charges de la dette ; 90 milliards financent les salaires des fonctionnaires et 40 milliards les pensions ; le reste est consacré aux dépenses de fonctionnement de l’État, qui sont également les dépenses d'intervention de l’État, soit les allocations, les dotations aux universités et aux grandes entreprises publiques, etc. Ces dépenses publiques ne seront jamais réduites. Nicolas Sarkozy lui-même avait promis une réduction de 10 % de ces dépenses d'ici la fin de son quinquennat, pour ne finalement arriver qu'à 1%.


Michel Soudais : Le problème de la réduction des dépenses, c'est qu'il faut trouver des postes à réduire. Qu'est-ce qu'on veut encore réduire ? Est-ce qu'il faut qu'il y ait encore moins d'enseignants, alors que les classes sont déjà surchargées ? La réduction des dépenses, c'est bien gentil, mais on la pousse jusqu'où ? Maintenir un service public de qualité, c'est maintenir du pouvoir d'achat, car ceux qui n'ont plus rien ont au moins les services publics : ça faut un peu partie de leur patrimoine.
A un moment, on ne peut plus continuer à réduire. Par contre, on n'a pas des taux de prélèvements qui sont insupportables, pour certains plus que d'autres : tous ceux qui ont profité de la période sarkozyste pour accroitre leur patrimoine, accroître leurs revenus de manière parfois indécente. Ils ne sont pas sous une pression fiscale démesurée.


Ces sacrifices permettront-ils éventuellement de réduire le déficit à la marge ?


Josée Pochat :
Non, évidemment ! Même en taxant les riches à 75%, les caisses de l’État ne seraient gonflées que de 200 à 400 millions d'euros. Soit une tête d'épingle au regard de la dette française abyssale.

Ensuite, il va falloir que la France comprenne que la dichotomie opérée entre impôts qui pèsent sur les entreprises et ceux qui pèsent sur les ménages n'a pas lieu d'être. Quand une entreprise doit supporter un impôt nouveau, elle le répercute sur le prix de vente de ses produits. Et qui achète les produits ? Les ménages, qui sont donc indirectement pénalisés ! Il faut en finir avec les artifices de langage.

Enfin, il faut également en finir avec les 35 heures dans la fonction publique. Nous sommes un des pays qui travaille le moins ! Et 35 heures dans la fonction publique, c'est un coût de 25 milliards d'euros par an !

Et ceux qui opposent l'argument que faire des coupes dans les dépenses publiques d'un côté se résume à créer du chômage de l'autre ont tort. Tout d'abord, il ne s'agit pas de licencier des fonctionnaires, mais de ne pas remplacer tous les départs à la retraite, afin de rationaliser structurellement le fonctionnement de l’État. A cela peut s'ajouter l'allègement du coût du travail (baisse des charges, cotisations, fin des 35 heures), on redonnera de l'oxygène aux entreprises qui pourront enfin embaucher et compenser cette baisse des effectifs publics.

Il s'agit certes d'un processus effectif sur le long terme, le seul viable. 

Michel Soudais :
Cela ne peut peut-être pas suffire pour réduire durablement le déficit, mais pour l'instant personne n'a trouvé la solution. Réduire drastiquement les dépenses, comme cela a été fait en Grèce et est fait en Espagne, ne permet pas de réduire le déficit : bien au contraire ! Il faut être un peu réaliste et regarder ce qui se passe dans les pays où cela s'est fait. Quand tous les pays de la zone euro auront réduit drastiquement leurs dépenses en même temps, on sera dans une grande récession et tout le monde tombera dans le trou. Ce n'est pas la solution.
La solution se trouve dans la modification des règles de financement de la dette des États. Il n'est pas normal que la BCE ne puisse pas acheter la dette souveraine, comme le fait la Banque d'Angleterre ou la Banque centrale américaine. Il y a un désavantage compétitif extraordinaire de la zone euro, et cela aboutit de fait à transférer une part de plus en plus importante de la richesse publique vers les banques et les marchés, qui finance cette dette en créant ce qui n'est rien d'autre qu'un impôt privé, au détriment de l'ensemble de la population.

 APRÈS AVOIR DÉTRICOTÉ CE QU'A FAIT SARKOZY, ILS VONT DÉTRICOTER CE QU'A FAIT CHIRAC (ça va aller très vite, là) PUIS ILS S'EN PRENDRONT À L'HÉRITAGE DE MITTERRAND...AURONT-ILS LE TEMPS DE REMONTER À DE GALLE ?
DÉTRICOTER,  UNE AUTRE FAÇON DÉGOUVERNER.



Destruction créatrice : ces effets positifs des délocalisations qu'on oublie trop souvent

L'affaire PSA remet au goût du jour certaines vieilles lunes françaises sur la mondialisation. Mais les injonctions comminatoires du gouvernement ne doivent pas faire oublier la réalité des faits.
Depuis que PSA a annoncé son plan de restructuration se joue en France un spectacle totalement ubuesque. Dans une cacophonie totale se succèdent pêle-mêle les injonctions comminatoires du gouvernement à l’attention des acteurs privés et des déclarations politiques contradictoires et d’une incohérence économique rare !
Le président de la République juge le plan « inacceptable » et son ministre du redressement productif multiplie les déclarations virulentes et excessives : le gouvernement « ne laissera pas faire » et est décidé à se substituer aux personnes privées (comme si l’Etat avait une meilleure stratégie industrielle !). Malheureusement, ils ne sont pas seuls : c’est la foire d’empoigne pour participer au "débat" sur la filière automobile.
D’un côté, on dénonce une stratégie pas assez internationale, de l’autre on critique ceux qui délocalisent !
PSA aurait ainsi raté le tournant de son internationalisation. C’est peut être vrai. Mais quelle incohérence d’entendre ces arguments de la part de ceux qui hier fustigeaient Renault parce que l’entreprise voulait ouvrir des usines au Maroc ou en Turquie. Arnaud Montebourg, alors chantre de la "démondialisation", dénonçait une « erreur ». Christian Estrosi (ancien ministre de l’industrie UMP) parlait d’un projet « dangereux et insoutenable pour notre pays ». De son côté, Guillaume Bachelay (PS) voyait dans la réaction offusquée de la Droite un « nouvel exemple de l’inefficacité de la politique gouvernementale malgré les moulinets du ministre de l’Industrie dans les médias » (sic ! et « big lol » !).
Dans le même temps, les mêmes (et d’autres), vantent et prônent toujours le « made in France » à tout prix. Le Gouvernement travaillerait ainsi à des projets visant à permettre le retour des "hotlines" en France et appelant à cesser de privilégier le consommateur au détriment du producteur : en clair, il propose de limiter la concurrence dans la téléphonie, pour que les opérateurs puissent augmenter leurs prix et par là préserver leurs marges et (soit disant) des emplois. Bref, il organise la protection des rentiers !
Pour se "rassurer", on peut constater que le débat américain ne vole pas beaucoup plus haut. Depuis quelques temps, le Président Obama, faute de pouvoir vendre son bilan économique indéfendable, a décidé de s’en prendre à la personne de son rival Mitt Romney (lequel riposte avec une  maladresse confondante). Le candidat démocrate, témoignant une fois de plus de son « analphabétisme économique de haut niveau » selon l’éditorialiste Clive Cook, dépeint donc son adversaire républicain en « délocalisateur en chef » et en « pionnier des délocalisations ».
La réalité, c’est que les chaines de production s’internationalisent toujours plus, en Europe et aux Etats-Unis. Et ce, pour le plus grand bien de tous !
De manière générale, la mondialisation et le processus continu de spécialisation accroissent l’efficacité globale. C’est d’ailleurs le consommateur qui en est le premier bénéficiaire : il achète moins cher, ce qui accroit son pouvoir d’achat. Comme le disait si bien Adam Smith : « la maxime de tout chef de famille prudent est de ne jamais essayer de fabriquer par lui-même ce qui lui coutera plus cher à fabriquer qu’à acheter ». On retrouve la théorie de l’avantage comparatif de Ricardo, encore validée par une étude économique récente.

Ce processus coûte certainement des emplois à court terme dans le pays qui voit une entreprise partir. C’est un vrai sujet social et humain : la solution réside dans l’anticipation et l’accompagnement, pas dans le blocage réactionnaire. Surtout, les délocalisations créent des emplois à moyen et long termes ! Augmenter la délocalisation d’emploi de 1 % conduit à une augmentation de 1,72 % de l’emploi des salariés américains selon une étude de la London School of Economics. C’est la « destruction créatrice » ! Le prix Nobel Gary Becker l’avait expliqué sur son site : cessons de nous lamenter et préparons l’avenir !
Au demeurant, il faut modérer le rôle des délocalisations dans la destruction d’emploi industriel aux Etats-Unis  comme en France : selon la direction du Trésor, elles ne représenteraient que 25 % des pertes d’emploi du secteur ces trente dernières années et 20 % aux Etats-Unis. Le McKinsey Global Institute avait d’ailleurs relevé quelques contre-vérités en matière de commerce international, soulignant notamment que les économies développées ne perdent pas de terrain sur les pays émergents !
Les délocalisations ont du bon !
Les entreprises qui s’implantent à l’étranger (et y trouvent des débouchés !) sont plus efficaces, produisent moins cher, créent des emplois dans les pays d’implantation et d’origine. La concurrence les incite à innover… Bref, les délocalisations ont du bon ! A l’inverse, maintenir en France, pour le principe, des emplois dans des industries non performantes ne conduira qu’à retarder le moment de la restructuration, nuisant à l’économie globale et faisant payer le consommateur !
L’Etat devrait renoncer à se lancer dans la planification des mutations industrielles : il est un piètre visionnaire : qu’il laisse le marché innover et assumer ses risques. Le politique ne devrait pas bloquer ces processus économiques, mais les faciliter et surtout les accompagner, notamment en renforçant la formation initiale et continue et en prévoyant les mécanismes d’accompagnement nécessaire.



Dessous des cartes : cette aimable Belgique qui cache si bien son jeu historique d'affaiblissement de la France

La Belgique célèbre en ce 21 juillet sa fête nationale, alors que le pays traverse une période politique complexe sur fond de question unitaire. Voici un petit retour historique sur notre voisin qui ne s'est pas toujours comporté comme un ami...
Il existe deux façons de comprendre la Belgique.
La façon officielle d’abord. Celle qui prévaut chaque 21 juillet, où des avatars de Stéphane Bern racontent comment, depuis 180 ans, une famille ducale allemande (les Saxe-Cobourg Gotha) a porté à son front la couronne de Belgique, à l’issue d’une révolution démocratique, et a guidé le bon peuple belge vers la prospérité. Ceux-là ajoutent que, grâce à sa position centrale et sa neutralité constitutionnelle, la Belgique s’est naturellement imposée comme le centre de l’Europe, et Bruxelles comme sa capitale consensuelle.
Dans cette légende, le premier roi des Belges, Léopold Ier, occupe le beau rôle. Et ses descendants aussi.
Mais il existe une version moins racontable, quoiqu’un peu plus objective, de l’histoire de Belgique.
Cette histoire commence avec l’avancée des troupes romaines durant l’Antiquité. Celles-ci, dans leur progression vers le nord de l’Europe, s’arrêtent au Rhin. Les légions de César butent sur le fleuve et n’arrivent pas à le franchir durablement.
En l’an 9, Auguste, qui n’imagine pas d’empire qui ne soit de taille européenne, décide d’ingurgiter le monde germanique dans son espace politique. Il envoie trois légions, avec le général Varus, pour mater les peuples de la forêt. La bataille de Teutoburg, où les Germains se sont rassemblés sous l’autorité d’Arminius, s’achève par une immense déroute romaine.
Commence alors une période de dix-huit siècles où le Rhin délimite monde latin et monde germanique. Et où les territoires de l’actuelle Belgique hésitent en permanence entre domination franco-latine et influence germanique. Statistiquement, la Wallonie, francophone, est sous influence allemande. Et la Flandre sous influence française jusqu’en 1600.
En 1815, après le douloureux épisode bonapartiste, le Congrès de Vienne décide de créer un glacis au nord de la France pour protéger l’espace germanique contre toute espérance d’invasion. Ce glacis s’appelle le Royaume-Uni des Pays-Bas. Il regroupe ce qui devint en 1944 le Benelux.
En 1830, les territoires francophones du Royaume-Uni portent le fer contre la domination hollandaise, et la Belgique naît. Le Congrès démocratiquement élu propose le trône au fils de Louis-Philippe, Louis d’Orléans, duc de Nemours. C’était une façon commode pour les Belges de demander leur rattachement à la France, ou, en tout cas, d’entériner leur retour dans la zone d’influence française.
Mais l’Europe a basculé sous domination germanique. Son centre de gravité n’est plus à Paris, mais à l’est du Rhin, entre Vienne et Berlin. La famille d’Orléans refuse d’affronter cet ordre établi et décline la proposition du Congrès belge. Celui-ci est contraint de solliciter un petit prince allemand, Léopold de Saxe-Cobourg, beau-frère du tsar, qui vient de refuser la couronne de Grèce.
L’indépendance de la Belgique ne peut s’entendre que dans une Europe à domination germanique.
Les thuriféraires de la famille royale belge oublient régulièrement d’en rappeler la francophobie naturelle et même institutionnelle. Sait-on par exemple, en France, qu’en septembre 1939, lorsque l’Allemagne envahit la Pologne, le roi Léopold III déploie immédiatement ses troupes le long... de la frontière française? Pour éviter un mouvement militaire français hostile à l’Allemagne.

Si la famille royale belge avait accepté une intervention franco-anglaise préventive sur son sol, dès 1939, les troupes allemandes n’auraient pas réussi leur percée de Sedan, et la face de la guerre en eut été changée.
Cette histoire-là est inconvenante. On ne la raconte pas dans les manuels scolaires.
Ce qui nous embarrasse aujourd’hui, c’est que le petit marché commun étriqué qu’on nous présente abusivement comme la réalisation la plus aboutie d’un projet européen démocratique, s’inscrit parfaitement dans cette conception d’une Europe dont le centre de gravité se situe à l’est du Rhin.
Le choix de Bruxelles comme capitale européenne, par exemple, ne tient pas qu’au hasard de la géographie. N’oublions jamais qu’en 1516, Charles Quint y fut sacré roi d’Espagne, et qu’il y abdiqua de son titre d’empereur en 1555. En réalité, le rayonnement européen de Bruxelles a toujours été lié à la constitution d’un projet impérial en Europe sous domination germanique, en opposition à la domination française.
Et comment ne pas voir que la construction communautaire qu’on imagine vierge de tout héritage historique n’a pas, au moins inconsciemment, endossé cette conception de l’ordre européen en choisissant de prendre ses quartiers officiels dans l’ancienne capitale de Charles Quint?
L’Europe d’aujourd’hui est fondamentalement germano-centrée, et fondée sur une représentation de la France faible, amputée et mise sous contrôle permanent de ses voisins. Que la France essaie de construire une Union méditerranéenne pour vivre son destin séculaire de puissance maritime et l’Allemagne la bloque. Que la France essaie de négocier une politique monétaire accommodante... Et l’Allemagne la bloque. Que la France essaie de promouvoir une défense européenne indépendante des Etats-Unis, et la Grande-Bretagne la bloque.
Le vrai sujet que les Français doivent poser sur leur table le 21 juillet, c’est celui du bénéfice historique ultime que nous retirons d’un ordre européen où nous jouons par nature les seconds rôles. D’un ordre européen construit à Bruxelles, articulé à des logiques de marchés financiers où la City domine, à des logiques de compétitivité industrielle où l’Allemagne domine. Tout cela sous le gentil habillage belge avec son humour absurde et sa générosité qui sent la bière et les frites grasses.
Mais si nous osions une autre Europe, affranchie des complexes de 1815 ? Une Europe dont l’objectif ne se limite pas à assurer la prospérité des financiers londoniens et des industriels allemands.


Pas de boucs émissaires 


Plus la situation est difficile, plus il faut rester calme. Ce n'est malheureusement pas le cas en ce moment en ce qui concerne l'affaire PSA.
Avant même que soient entendus les responsables de Peugeot, ils sont accusés de dissimulation, de mensonge, d'incompétence, d'avidité. Bref, ces personnes seraient des ennemis du peuple et peut-être même des traîtres à la nation. Le procès est déjà fait, la condamnation prononcée !
On comprend la déception et l'inquiétude des personnels concernés par des suppressions d'emplois. Il est indispensable de tenir le plus grand compte de ces personnes, de faire tout ce qui est possible pour obtenir leur reclassement. Mais est-ce en dressant les gens les uns contre les autres qu'on arrivera à trouver les solutions possibles ? Qui veut plus de chômage ? Qui veut mettre sur le sable les personnels des entreprises en difficulté ? Personne bien évidemment et surtout pas les chefs d'entreprise. Ils ont une grande responsabilité : celle d'embaucher du personnel car, si les affaires tournent mal, l'embaucheur risque de devoir licencier. Il n'est jamais félicité lorsqu'il embauche, mais il est toujours vilipendé lorsqu'il débauche, comme si l'on pouvait faire fi des contraintes économiques.
La confiance, condition de la croissance
Si l'on comprend que des questions puissent, et même doivent être posées, que des situations soient analysées, au besoin réétudiées, il importe de le faire dans un climat serein où puissent naître le dialogue sincère et la coopération. Mais commencer par l'accusation, voire l'insulte, ne peut que nourrir les rancoeurs, les rancunes et les oppositions.
Ce n'est pas en faisant des patrons ou des salariés des boucs émissaires qu'on favorisera le sauvetage ou l'extension des entreprises nécessaires à la croissance. La désignation de boucs émissaires ne peut cacher ni la gravité d'une situation, ni les responsabilités des uns et des autres. La désignation de boucs émissaires ne peut, en définitive, qu'accroître les divisions et risque de déboucher sur la haine qui finit par retourner les sociétés contre elles-mêmes.
À l'aube d'un quinquennat qui, de toute manière, devra faire face à de nombreuses difficultés dans tous les domaines, attiser les oppositions au lieu de les apaiser ne peut que compliquer les choses, rendre plus difficile la recherche des solutions, leur application et ainsi compromettre l'avenir. La France n'a vraiment pas besoin de ces attitudes agressives mais, au contraire, de dynamisme et de confiance mutuelle pour aller de l'avant et vite !

Le procureur Montebourg 


Dans le civil, Arnaud Montebourg était avocat. En politique, il s’est mué tout au long de sa carrière en procureur. Ses attaques contre Jacques Chirac, qu’il a traité en 2002 de « quasi-délinquant » et qu’il voulait faire traîner en Haute cour de justice, lui ont coûté un maroquin ministériel, du temps de Lionel Jospin et de la cohabitation. Chargé en 2008 de la rénovation au PS, il a endossé les habits de Saint-Just, l’accusateur public de la Terreur révolutionnaire, fidèle compagnon de Robespierre, pour s’attaquer aux fédérations corrompues. Le voilà au gouvernement, et il s’est trouvé une nouvelle croisade, contre PSA. Le ministre du Redressement productif qui tire à vue sur l’un des fleurons de l’industrie nationale : c’est du jamais vu. Il faut dire que François Hollande lui a ouvert la voie, en accusant le groupe Peugeot de « mensonge », le 14 juillet.
Nous n’allons pas défendre ici les choix stratégiques de Peugeot, à bien des égards contestables. Mais il faut savoir raison garder : on ne peut pas accuser le groupe de tous les maux de la Terre. S’il est en mauvaise posture, c’est d’abord parce que les ventes de voitures sont en chute libre sur ses marchés du sud de l’Europe, et aussi parce qu’il a voulu produire en France, pendant que son concurrent Renault réduisait ses effectifs en douce pour investir à l’étranger. S’en prendre à la famille Peugeot est facile. Montebourg pourrait aussi se souvenir que, contrairement à Louis Renault qui a collaboré avec les nazis, du temps de l’occupation, Rodolphe et Jean-Pierre Peugeot ont facilité les sabotages de leurs ateliers sochaliens par la Résistance pour entraver l’effort de guerre allemand. Le patriotisme des Peugeot vaut celui de bien des ministres.
Ce n’est pas en affaiblissant PSA – son image ainsi que le cours de son action en bourse – que l’on défend l’automobile française ! Montebourg reste campé sur une position dogmatique qui n’a jamais sauvé un seul emploi. Il se comporte comme s’il était toujours dans l’opposition, alors même qu’il peaufine un plan de relance de la filière automobile qui va demander un effort national. Et qu’il faudra bien mettre en œuvre de concert avec les deux constructeurs français tant honnis.
Le gouvernement n’a pas fini de pratiquer le grand écart entre la pensée prêt-à-porter gauchiste des années soixante-dix et la réalité du XXI e siècle. Le déchirement musculaire guette. Et c’est l’industrie française qui en souffrira.

Roulette russe 


Mais quel jeu cruel jouent donc les Russes en Syrie, en s’opposant continuellement aux résolutions de l’ONU ? Pourquoi leur indéfectible soutien à Bachar al-Assad entouré de milliers de « conseillers » dépêchés par le Kremlin, jusqu’à l’envoi de navires de guerre qui en ce moment font cap sur la Syrie ?
Les explications « classiques » ne suffisent plus. Prétendre qu’un autre régime syrien chasserait la flotte russe de son unique base en Méditerranée, celle de Tartous sans grand intérêt stratégique, n’a guère de sens. Insister sur le monopole russe du marché des armes, non plus : Damas est incapable de payer.
D’autres raisons de cet engagement sont plus obscures. Ainsi Moscou, par Assad interposé, réglerait ses comptes au fondamentalisme sunnite, soutien de la rébellion en Syrie… et du terrorisme dans le Caucase. Et comme au temps des tsars, le Kremlin se verrait aussi protecteur des minorités chrétiennes potentiellement en danger car favorables au pouvoir alaouite. Des chrétiens surtout orthodoxes chers au Patriarcat de Moscou qui ne ménage pas son appui au système Poutine…
La réalité est plus pragmatique encore. La Russie mise sur l’impuissance de l’Occident, quitte à ne pas écarter une déflagration générale au Moyen-Orient avec les conséquences que l’on sait sur l’approvisionnement pétrolier. Un Occident qui, au nom de principes humanitaires, adouberait aujourd’hui des courants fondamentalistes musulmans. En invoquant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, à renverser la tyrannie. Donc en invoquant aussi cette démocratie qui sait rassembler des dizaines de milliers de manifestants anti-Poutine à Moscou. Une démocratie dont le Kremlin et la Douma détricotent les derniers maillons russes…
Les « niet » sur la Syrie s’adressent également aux Etats-Unis, à une administration Obama paralysée au Moyen-Orient mais – au grand dam de Moscou – toujours partisane, via OTAN interposée, du bouclier antimissiles en Europe. Quant à la Chine, au diapason du veto russe, elle sait profiter de la situation : l’impuissance occidentale doublée par la crise financière en Europe fait oublier tous les griefs à son encontre.
Et pendant ce temps, le sang coule.

Vraiment

Au début, ils ont continué à regarder le film. Normal : la salle résonnait de détonations, et l’écran montrait une scène de fusillade. C’était synchrone… Mais les spectateurs du cinéma Century d’Aurora ont bientôt compris que les armes étaient des vraies armes, qui font des vrais morts – pas de ces images qui font peur et dont on se dit, moitié content, moitié coupable : c’est bien, on dirait que c’est vrai… Là, c’était vraiment vrai. Mais les douze morts n’étaient pas encore comptés que la tuerie revivait sur Twitter, Facebook et imgur, où une victime exhibait son T-shirt transpercé de balles et ses blessures. Puis nous avons vu à la télévision le visage du tueur, James Holmes, si souriant que l’on s’est dit : c’est pas vrai ! Si. Et sachez qu’on en fera sans doute bientôt un film, de la tuerie d’Aurora. Et vous imaginez, le jour de la première, la salle qui résonne de détonations…

La ministre qui s'ennuyait


Vous ne la connaissez pas, et qui que vous soyez, elle ne vous connaît pas non plus : Michèle Delaunay est ministre déléguée aux personnes âgées et à l'autonomie. Elle n'a jamais fait parler d'elle. Elle n'intéressait personne, pas même ces quidams dont elle avait théoriquement la charge. La presse n'avait même pas besoin de chercher l'orthographe de son nom, elle lui était étrangère. Alors Michèle a décidé de faire comme Cécile Duflot qui n'existe que grâce à ses boulettes : elle a inventé un synonyme d'âgé.
Pour la ministre qui s'ennuyait, plus rien n'était aussi pressé que de sortir l'une de ces consternantes bêtises qui assurerait quelques minutes de gloire dans quelques papiers d'une presse quasiment en vacances, quelques tweets rigolos sur la toile, et l'un ou l'autre billet de blogueur en pause estivale. Elle a donc souhaité officiellement qu'on n'utilise plus le terme "vieillir" mais qu'on lui substitue "avancer en âge".
C'est, bien évidemment, du plus haut crétin. On imagine sans mal les circonlocutions improbables que devront employer les pauvres fonctionnaires de ses services pour parler des vieux et de la vieillesse dans leurs habituelles et barbantes productions ministérielles. D'ailleurs, le site du ministère dédié à leurs ébats médiatiques doit absolument être remis au goût du jour. Voici à ce propos ma modeste contribution :
Évidemment, tenter de faire une telle modification du langage est apparu, pour pas mal de commentateurs, blogueurs et tweeteurs, comme une incursion décontractée dans le domaine de la novlangue si chère à Orwell et ne sera probablement pas suivi d'effet tant le synonyme choisi par la ministre est lourd et lui-même chargé d'une connotation désagréable : une personne avancée en âge, cela fait tout de même furieusement penser à l'un de ces yaourts dont la date est très avancée et qui finira à la poubelle afin d'éviter une bactérie si dangereuse aux santés fragiles de nos anciens. Et puis la longueur même de la locution choisie pour remplacer "vieux" ou "âgé" est parfaitement rébarbative. On comprend que cette misérable tentative constructiviste d'une ministre en pleine vacance intellectuelle est d'emblée vouée à un échec cuisant, et c'est tant mieux.
Maintenant, il ne faut pas oublier que derrière cette quasi-pochade de Delaunay se cachent deux choses, bien plus inquiétantes.
L'une, évidente, est cette tendance répétée à travestir la réalité par des mots calibrés pour détourner les yeux du problème sans le régler. On ne compte plus les euphémismes niais et les circonlocutions idiotes que les autorités mettent en place tous les jours pour camoufler ce qui gène nos élites, impuissantes à les résorber vraiment : personnes à mobilités réduites, mal voyantes, mal entendantes, bientôt mal comprenantes, à beauté amoindrie et à verticalité contrariée ou que sais-je encore, tout ce fleurissement stérile de termes douillets épargne essentiellement les sensibilités chatouilleuses de ces penseurs, administrations et institutions qui en définitive ne supportent pas la différence, la difformité ou le handicap. On retrouve d'ailleurs exactement les mêmes réactions épidermiques chez les associations "d'utilité publique" (et lucratives sans but) de la même trempe boboïde lorsqu'elles partent en guerre contre les stigmatisations fantasmées dans lesquelles les méchants individualistes osent noter de façon insolente que les gens n'ont pas tous les mêmes couleurs de peau ou de cheveux, les mêmes comportements ou les mêmes capacités. Pourtant, sapredieu, tout le monde sait que nous naissons égaux et que les éventuelles différences, mineures, seront toutes gommées par la force légale, à coup de talons dans la gueule s'il le faut, enfin, voyons !
Quant à la seconde tendance derrière la saillie ridicule de la ministre, c'est celle qu'on retrouve, finalement, derrière tous les politiciens : c'est celle, puissante, quasi-reptilienne, qui les pousse irrémédiablement à tenter toutes les avanies, toutes les bêtises, toutes les méchancetés, toutes les bassesses pour se faire voir, mousser, connaître, remarquer. Tout doit être fait pour qu'on les entende, qu'on parle d'eux, en bien, en mal, mais qu'on parle d'eux.
Tous ces politiciens, de Delaunay à Hollande en passant par les actuels clowns pitoyables du gouvernement, les pantins hystériques de droite et les bouffons suffisants de gauche, tous réclament leur part d'attention médiatique et sont prêts, pour cela, à se comporter avec brutalité, absence de respect, négligence, sans pitié.
Oh, certes, on entend toujours l'un ou l'autre groupie nous sortir qu'Untel, en privé, est charmant, qu'il est adorable, humain, abordable, câlin, gentil voire drôle et j'en passe. La réalité, bien sûr, est que l'écrasante majorité de ces politiciens sont si habitués aux égards et honneurs, aux déférences et autres marques d'attention obligatoire de toute une caste de personnes sous leurs ordres qu'ils ont appris à mépriser la piétaille tout en flattant l'admirateur sincère. Ce sont d'excellents acteurs qui savent cacher leur côté psycho- ou socio-pathologique, sinon ils ne seraient pas parvenus à ces postes. Mais tous ont, intrinsèquement, acquis le goût immodéré du pouvoir et cet appétit de la domination.
Il n'est qu'à lire la façon dont, par exemple, Hollande aura fait poireauter les pilotes d'Alpha-Jets de la Patrouille de France pour comprendre l'absolu mépris à la fois des règles élémentaires de timing, de sécurité et de respect envers des hommes qui risquent leur vie pour d'autres, ce que jamais un parvenu comme Hollande ne fera.
Il n'est qu'à se rappeler des reconversions miracles de tous ces élus, traînant des casseroles et autres condamnations lourdes et infamantes, pour comprendre qu'ils sont tous drogués au pouvoir et devenus des attention-whores impossibles à soigner. Regardez ce minable Jospin, qui nous avait promis de se retirer de la vie politique, y revenir pourtant avec délectation dans le cadre d'une obscure commission dont on connaît déjà l'inutilité et la teneur des rapports, qui ne seront lus que par cette poignée de journalistes qui, justement, jouent le jeu de ces bouffis d'égo. Regardez ces Juppé, Emmanuelli, Fabius et tant d'autres qui, bien que condamnés, continuent de se pavaner sous les ors républicains en claironnant, dans la plus parfaite hypocrisie, qu'il faudrait une République irréprochable.
Delaunay, finalement, avec ses lubies de vocabulaire, montre toute l'étendue de son ambition. Là où Moscovici n'hésite pas à tordre la réalité pour faire oublier ses accointances sulfureuses avec DSK, enfin pestiféré, là où Montebourg froufroute son incompétence et son inutilité poudrée à la face des caméras, la ministrette nous propose seulement de bricoler du verbe pour faire parler d'elle. On comprend qu'elle n'ira sans doute jamais plus loin que ce sous-ministère parking pour fin de carrière pépère, et c'est d'autant mieux ainsi.
Mais par contraste, cela montre toute la toxicité des autres ministres.

Vers une dépression en France

La politique mise en place par François Hollande et le gouvernement Ayrault ne fera qu'aggraver la situation économique de la France, parce qu'elle pénalise les entrepreneurs, ceux qui créent les richesses et les emplois.
La France a un nouveau gouvernement qui présente une caractéristique qui n’a jamais existé dans aucune autre démocratie : il ne contient aucun ministre issu du secteur privé. Aucun de ses membres n’a jamais dirigé une entreprise, ils ont toujours, tous été payés par le produit de nos impôts…
Je ne suis guère rassuré par le fait que ces fonctionnaires qui n’ont donc aucune idée de ce qu’est la vraie vie soient « conseillés » par des économistes, qui sont également tous issus de la fonction publique en étant tous professeurs/fonctionnaires.
Comme tous ces gens sont sans aucun doute de bonne foi et désirent bien faire, je me suis dit qu’il était de mon devoir de procéder à leur éducation, bien déficiente jusqu’à ce jour. Je ne doute pas que ces lignes vont être portées à la connaissance de ceux qui nous gouvernent et qu’ils sauront en faire leur miel, acceptant avec la modestie qui les caractérise les conseils de quelqu’un qui a consacré sa vie à analyser ces choses-là, sans jamais être payé par quelqu’un d’autre que par ses clients [1].
Comme tous les gouvernements depuis 1974 sans exception, ils n’ont bien sûr qu’une idée en tête : le chômage et qu’un but, le réduire.Voilà qui est déjà une idée bizarre : le chômage n’a aucun intérêt pour un économiste, la seule chose qui compte c’est l’emploi.
Il ne faut donc pas faire baisser le chômage, qui n’est qu’un résidu mais faire monter l’emploi.
Pour arriver à ce résultat, commençons donc par éliminer les solutions qui n’ont jamais marché.

  • Embaucher des fonctionnaires,
  • Stimuler la consommation, en augmentant par exemple le salaire minimum,
  •  Se lancer dans une politique industrielle,
  • Créer une banque d’investissement,
  • Faire des dépenses d’infrastructure et construire plus de ronds points à  l’entrée de chaque village,
  • Etc.
Le lecteur averti qui aurait lu mon livre L'Etat est mort, vive l’état (Francois Bourin Éditeur) aura compris que chacune de ces soi-disant « solutions » revient à faire croître la part de l’État dans l’économie, ce qui toujours et partout a entrainé une baisse structurelle du taux de croissance et donc une hausse du chômage [2].
Après tout, s’il suffisait que l’État dépense de l’argent qu’il n’a pas pour qu’il y ait forte croissance, la France aurait dû être en boom économique depuis 1973 (date du dernier équilibre budgétaire) et l’Union Soviétique le pays le plus développé du monde, ce qui ne s’est pas produit, à ma connaissance. Mais je n’ai pas été dans les bonnes écoles…
Toutes ces « fausses solutions » entrainent qui plus est une hausse de l’endettement public, ce qui n’est guère conforme aux traités que nous avons signés.
Ayant écarté d’un revers de main ce qui à l’évidence n'a jamais marché et ne marchera jamais, il nous faut maintenant identifier ce qui a toujours marché.
Commençons par poser une petite question socratique toute simple et cette question n’est pas « comment créer des emplois ? » mais qui crée ces fameux emplois et comment peut-on l’aider ?
À cette question, une réponse et une seule : un type curieux que nos fonctionnaires n’ont jamais croisé sur leur route et dont on ne parle jamais à l’ENA et qui s’appelle un entrepreneur.
Ce débile profond prend les risques de dépenses certaines, salaires, impôts, loyers, frais divers et variés qu’il essaie de compenser par des recettes incertaines en vendant ses produits et services à des clients qui ne voient pas très bien pourquoi ils devraient acheter chez lui plutôt qu’ailleurs. La différence entre ses coûts - certains - et ses revenus - fort incertains - s’appelle le profit, mot abominable et dont Marx a fort bien montré le caractère injuste et spoliateur. Forts de cette analyse incontestable dont chacun a pu mesurer le bienfondé en URSS, nos technocrates ont tout fait depuis bien longtemps pour assurer la justice sociale et donc pour que notre suceur de sang ait des profits en baisse constante.
Ils y sont fort bien arrivés, ce dont on ne saurait trop les féliciter.
Depuis 1972, la part des profits dans le PNB n’a cessé de baisser et nous sommes aujourd’hui au plus bas depuis 25 ans au moins.
Remarquons également que chaque fois que se produit une récession en France, la variable d’ajustement, ce sont les profits qui du coup baissent, puisque les ventes des sociétés chutent tandis que leurs coûts ne baissent pas.
Je suis sûr que le lecteur se sentira conforté dans sa croyance en l’excellence des élites qui nous gouvernent si je lui dis que pendant que le cash flow des sociétés passait de 30% du PNB à 22%, la part de l’État dans l’économie passait, elle, de 30% à 44%, assurant la justice sociale que chacun peut constater aujourd’hui et que le monde entier nous envie.
Le seul inconvénient est bien sûr que les emplois dans l’économie varient en fonction des variations de la rentabilité de mon entrepreneur et que quand sa rentabilité baisse, il licencie, fait faillite - ce qui prouve son incompétence notoire - et cesse en tout cas d’embaucher.
Quand l’entrepreneur gagne de l’argent, six mois plus tard il embauche, quand il n’en gagne pas, six mois plus tard il débauche…
Salauds de riches qui n’embauchent que quand ils gagnent de l’argent ! On a honte pour eux !
Et c’est là où les choses vont se gâter pour « notre cher et vieux pays », comme l’appelait de Gaulle.
L’économie française est en train de rentrer en récession, comme chacun le sait, et donc les profits des sociétés vont baisser sèchement, comme à chaque fois dans une récession, et six mois après, comme à chaque fois, le nombre d’emplois va donc plonger.

Les recettes fiscales vont fort logiquement s’écrouler tandis que les dépenses de l’État vont augmenter très fortement et donc le déficit budgétaire français va exploser à la hausse comme l’ont fait les déficits italiens ou allemands depuis un an.
Le déficit primaire (c’est-à-dire hors paiement des intérêts) va repartir à la hausse à toute allure, pour repasser la barre des -5% en termes de PNB et devant ce désastre, il est à craindre que les taux français ne se mettent à monter, comme en Espagne ou en Italie, rendant la situation ingérable puisque la France sera alors dans une trappe à dettes.
Heureusement, comme je ne cesse de le répéter, nous sommes gouvernés par des gens qui ont été dans les meilleures écoles et qui donc vont certainement prendre les bonnes décisions.
Et d’ailleurs, ils ont commencé à  les prendre. Citons dans une liste qui se veut non exhaustive de ce qui a été déjà décidé  :
  1. Un alourdissement de la fiscalité sur les sociétés.
  2. Une augmentation du SMIC, qui augmentera mécaniquement le coût du travail pour tous les employeurs.
  3. Un retour des charges sociales sur les heures supplémentaires, faisant baisser le salaire moyen.
  4. Une imposition plus lourde sur le capital, sur les revenus du capital, sur les plus values en capital et sur les salaires élevés, qui fera baisser le taux d’épargne  français et donc à terme nos investissements.
  5. Une contribution spéciale sur les banques qui va réduire les fonds propres de ces profiteurs et donc renchérir le crédit tout en le rendant moins disponible.
  6. Une taxe spéciale sur les sociétés pétrolières qui va inciter ces dernières à se débarrasser encore plus rapidement de leurs activités en France, en fermant des raffineries et en en licenciant le personnel.
  7. Une quasi-interdiction de licenciement, accompagnée de la mise en examen d’un certain personnel de direction qui avait essayé de préserver la marge de leurs sociétés.
On voit donc que ces mesures vont amener pour mon entrepreneur et une baisse de la consommation (donc une baisse de ses ventes), et une hausse de ses coûts incompressibles, c’est-à-dire des charges de sa société. Ses marges, prises dans cet effet de tenaille, vont absolument s’écrouler (voir Peugeot en ce moment, pour une démonstration en temps réel).
La marge brute d’autofinancement va donc se ratatiner, à la place de simplement baisser - à cause des mesures insensées prises par ce gouvernement et il existe maintenant une quasi certitude que l’économie de notre pays  rentrera en dépression fin 2012, début 2013, tant le carnage dans les PME va être incroyable cet été, comme l’ont déjà fait l’Espagne et l’Italie qui ont suivi avec le succès que chacun peut voir des politiques tout à fait similaires.
Bref, les hauts fonctionnaires sous l’impulsion des génies profonds tels Trichet ou Delors avaient déjà mis l’économie de notre pays à genoux en imposant cette incroyable stupidité appelée l’Euro.
Cette même classe, qui dispose aujourd’hui d’un pouvoir absolument sans partage et qui est composée de gens au moins aussi incompétents que les deux personnages mentionnés plus haut (ce qui parait impossible, mais est hélas la réalité) ont décidé de finir le travail et d’achever de foutre en l’air notre économie puisque maintenant, ils n’ont plus aucun contrepoids. Tout à l’air bien parti pour qu’ils atteignent le but auquel ils travaillent depuis 1974 et qui semble être de faire de notre pays une zone de non droit où le secteur privé n’existera plus - enfin.
Mon premier livre, dans lequel je décrivais dans le détail tout ce qui allait se passer si on continuait à laisser agir ces gens-là, s’appelait Des Lions menés par des Ânes, publié chez Laffont en 2001.
Rétrospectivement, je trouve que j’ai été trop sévère pour ces pauvres ânes qui ne méritent en rien d’être mis en comparaison avec nos fonctionnaires… Mais après tout, comme me l’a fait remarquer un fidèle lecteur, âne n’est-il pas l’anagramme d’ENA ? Va donc pour l’âne.
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Sur le web.
Notes :
  1. Il m’est arrivé de conseiller des États ou des banques centrales. Je l'ai toujours fait à une seule condition : qu’ils ne me payent rien.
  2. Je me ferai une joie d’envoyer aux lecteurs les graphiques prouvant tout cela et qui se trouvent tous dans l’ouvrage mentionné plus haut.

« Pschitt » dans l’affaire “Piss Christ”


Il va falloir redéfinir les poursuites contre les quatre prévenus accusés d’avoir dégradé, le 17 avril 2011, une, ou deux « œuvres » d’Andres Serrano dans le cadre d’une exposition organisée par la collection Lambert à Avignon. La première convocation de Pierre Colinge, Rémi Crassous, Benjamin Michelet et Gaël de Crepy, âgés de 20 à 29 ans (tiens, l’AFP donne leurs noms…) a été purement et simplement annulée par le tribunal correctionnel sur interpellation de Jérôme Triomphe, l’un des quatre avocats présents. Les jeunes hommes ont été convoqués à nouveau pour le 19 novembre, date à laquelle on leur signifiera, a fait savoir le procureur, de nouveaux motifs de poursuites…
L’audience qui s’est déroulée jeudi après-midi au palais de justice d’Avignon aura été marquée par un double coup de théâtre. Me Triomphe a d’emblée fait remarquer le flou de l’acte de poursuite : les quatre prévenus se voient reprocher la « dégradation d’un bien culturel ». Un seul. Alors que la collection Lambert en invoque deux : le tristement célèbre Piss Christ, une provocation photographiée d’Andres Serrano montrant un crucifix en plastique plongé dans ce que Serrano affirme être sa propre urine, et une photo des mains d’une religieuse sur le fond blanc de sa robe : Sœur Jeanne Myriam.
Plus grave encore : la première photo produite par la collection Lambert est dans un état bien plus dégradé que lors de l’attaque du 11 avril 2011 : c’est un détail qui a son importance, car les peines encourues ne sont pas du tout les mêmes selon que l’œuvre est simplement endommagée ou au contraire cassée.
Alors que la collection Lambert réclame aux quatre prévenus smicards 400 000 euros de dommages et intérêts – dont 32 000 pour son seul avocat, Me Agnès Tricoire – Me Jérôme Triomphe, auquel se sont joints Me Jacques Trémolet de Villers, Me David Dassa Le Deist et Me Pierre-Marie Bonneau, a dénoncé le fait qu’il ne savait pas sur quoi il devait défendre son client, et que les juges eux-mêmes ne pouvaient savoir de quel fait ils étaient saisis. Le vice-procureur Laurent Couderc a abondé en son sens.
« La partie civile croit pouvoir réclamer 400 000 euros à nos clients, c’est-à-dire pour des jeunes Smicards 40 années de Smic, ça s’appelle la ruine tout simplement. Quand on demande de condamner quelqu’un à être ruiné, je crois qu’il faut le faire dans les règles et qu’on dise exactement ce qu’on leur reproche », a plaidé Me Triomphe.
Les juges se sont retirés, ont délibéré pendant cinq minutes et donné raison aux avocats des prévenus.
Un de nos lecteurs, présent dans la salle d’audience, nous signale que Me Tricoire n’invoqua alors que la présence des quatre prévenus à la manifestation de rue qui avait eu lieu la veille de l’attaque du ou des œuvres (ou de « l’objet », ou de la « chose » comme le dit la convocation annulée) pour démontrer leur culpabilité. C’est bien peu… D’autant qu’ils nient toute participation à l’attaque au marteau ou au pic : un acte commis « en réunion » selon les poursuites mais enfin un seul marteau a agi, cassant le verre de protection de Piss Christ et abîmant le centre de cette épreuve photographique. C’est alors que le garde cherchait à maîtriser celui qui tenait l’outil que la vitre de protection de Sister Jeanne Myriam a été étoilée par un impact involontaire.
Bref, des dégâts qu’on ne peut qualifier d’importants et qui même – à l’aune de l’art conceptuel – ont ajouté à la valeur des œuvres qui ont vu leur transgression couronnée en quelque sorte par la réaction brute du béotien. Ce n’est pas comme si on avait perforé un Van Gogh ou un Rembrandt…
400 000 euros, voilà pourtant la somme réclamée.
Mais la procédure aboutira-t-elle jamais ? Outre le doute sur la responsabilité des quatre prévenus, l’impossibilité de dire qui a porté les coups, et malgré la valeur sacrée que notre monde et sa justice accordent aux productions de l’art contemporain, il reste le deuxième coup de théâtre de l’audience de jeudi.
Pour la première fois depuis le 11 avril 2011, en effet, les photographies d’Andres Serrano ont quitté la collection Lambert pour être produites devant la justice. L’audience ayant tourné court, Me Tricoire est repartie vers la salle des pas perdus avec ses tableaux et les y a enfin déballés pour les exhiber à la presse, présente en grand nombre. C’est donc là que les avocats des prévenus les ont vus pour la première fois. Me Jérôme Triomphe a immédiatement constaté, et fait remarquer qu’il manquait deux morceaux de la photographie Piss Christ, ce qui n’était pas le cas au soir du 11 avril 2011 – comme en attestent les nombreuses photographies parues alors dans la presse. Les mêmes photos figurent au dossier des poursuites : elles ne correspondent pas à l’œuvre que la collection Lambert exhibe aujourd’hui.
Pourquoi ? Qui ? Comment ? Il n’appartient pas aux avocats des prévenus de conjecturer. Ils ne peuvent que constater le fait. Et souligner que depuis un an et quatre mois, le Piss Christ qui a déclenché ces poursuites est resté en possession de la collection Lambert sans jamais être remis à la justice.