TOUT EST DIT

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samedi 26 février 2011

Ce n'est pas aux diplomates de concevoir la politique étrangère de la France

Madame, Monsieur, dont je ne connais pas les noms, j'ai lu avec beaucoup d'attention votre tribune (Le Monde du 23 février), qui laissait présager une brillante leçon de diplomatie à l'usage des amateurs parmi lesquels vous me rangez à juste titre. La rumeur vous prétend diplomates expérimentés. Je veux bien la croire et vous dire sans ironie que vous avez raison : on ne s'improvise pas diplomate.

J'ai toujours éprouvé, et j'éprouve encore, pour la diplomatie française une profonde admiration, la même que je porte à tout ce qui a contribué et contribue à la grandeur de la France. C'est mon côté patriote et gaullien, un peu désuet, je l'avoue, mais auquel je tiens beaucoup. C'est pourquoi votre texte m'a beaucoup déçu.

Je me suis laissé aller à parler de "tract politique". A la réflexion, peut-être aurais-je dû parler plutôt de "tract syndical" tellement vous vous êtes situés dans le registre de la revendication corporatiste. Vous confondez la politique étrangère et la diplomatie. Mais la diplomatie est une technique, alors que la politique étrangère, comme son nom l'indique, est de la politique.

Vous voudriez faire concevoir la politique étrangère par les diplomates. C'est une tentation à laquelle il ne faut pas céder. Le diplomate est là pour éclairer la décision et pour la mettre en oeuvre, non pour la prendre. Permettez-moi d'essayer d'élever le débat, mais il y a dans la politique une dimension morale qui lui vient de ce qu'elle est confrontée à ce qu'il y a de tragique dans le monde et dans l'Histoire. Aucun manuel du parfait diplomate ne peut trancher a priori l'inextricable enchevêtrement du bien et du mal, du bon et du mauvais, dans lequel la politique doit trouver son chemin.

A cette responsabilité morale de la politique, il n'y a qu'une seule contrepartie possible : la responsabilité politique. A la bureaucratie, aussi experte soit-elle, de peser indéfiniment le pour et le contre. A la politique d'être ce qu'elle doit être : une force de transgression qui fait des paris raisonnés sur l'avenir et dont on jugera la pertinence à l'aune des conséquences.

Vous observerez comme moi que, sur les deux derniers siècles, les grands ministres des affaires étrangères ont rarement été ceux issus du corps diplomatique. C'est normal, ce n'est pas le même métier. Vous en apportez une nouvelle preuve en vous trompant du tout au tout sur la politique étrangère.

Je vous livre un fil directeur : la France s'est donné pour but depuis trois ans et demi de remettre en Europe et dans toutes les enceintes internationales de la volonté et de la responsabilité politiques, en lieu et place de la bureaucratie qui, peu à peu, avait tout envahi et tout paralysé. Naturellement, c'est plus difficile et plus risqué que de ne rien entreprendre. Oserai-je néanmoins attirer votre attention sur le fait que, dans cette période de troubles, c'était le moment où jamais de prendre ce risque. Vous trouvez que cela provoque du désordre. Mais ce n'est pas la politique de la France qui est désordonnée, c'est le monde qui est en désordre.

Remettre de la volonté et de la responsabilité politiques, c'est ce que la France a fait à la présidence de l'Union européenne et pendant la crise financière. C'est ce qu'elle fait à la présidence du G8 et du G20. La France est dans son rôle : elle veut la régulation, le droit et la justice. Elle est la voix de ceux qui n'en ont pas. Elle se bat pour que tous les continents aient leur part dans la gouvernance du monde. Elle est l'avocat des pauvres et de l'Afrique. Elle milite pour les financements innovants. Elle porte la taxation des transactions financières. Elle veut mettre le droit de l'environnement, du travail, de la santé à égalité avec le droit du commerce.

C'est difficile, c'est perturbant, ce n'est pas diplomatiquement correct. C'est tout à son honneur. Vous dites qu'elle n'est pas audible. Vous n'écoutez pas bien. Elle n'a jamais été aussi entendue et l'on n'a peut-être jamais autant attendu d'elle dans le monde depuis au moins deux décennies. Sans la France, il n'y aurait pas eu le G20. Comment aurait tourné la crise financière ? La Géorgie existerait-elle encore ? Comment aurait évolué la crise de l'euro ? A Copenhague, la France a évité un échec total et, vous le savez bien, le blocage n'était pas diplomatique, mais politique. Suivisme à l'égard des Etats-Unis, dites-vous ? Mais où avez-vous vu la France à la remorque de quiconque ? Lors des deux derniers sommets de l'OTAN où la France s'est opposée aux Etats-Unis ? Au Liban ? Au G20 ? A Bruxelles ? A l'ONU ? Allons donc partout elle prend l'initiative. Impulsivité vis-à-vis du Mexique ? Mais oubliez-vous que le premier devoir d'un gouvernement est de protéger ses ressortissants quoi qu'ils aient pu faire ? Faut-il être indifférent au sort d'une jeune Française condamnée à soixante ans de prison ?

Permettez-moi de terminer par l'Union pour la Méditerranée qui vous agace tant. Je ne comprends pas très bien votre propos.

Aurait-il fallu faire l'Union pour la Méditerranée sans la Tunisie et sans l'Egypte ? Sans doute aussi sans l'Algérie, la Syrie et Israël ? Avec qui, alors ? Ou bien ne pas la faire du tout ? Je me souviens de ceux qui nous expliquaient il y a trois ans que la Méditerranée n'était pas un enjeu. Ils ont la mémoire courte. Mais avons-nous eu tort de dire aux peuples de la Méditerranée que nous partagions ensemble une destinée commune ? Cette évidence ne vous saute-t-elle pas aux yeux ? Seriez-vous à ce point aveugles ? Oui, l'entreprise est difficile. Mais je persiste et je signe : elle était prémonitoire. A nous de remplir ce cadre. Vos idées sont les bien revenues. Je les attends, si toutefois vous en avez demain davantage que vous n'en avez eues hier.

La France n'a pas anticipé les bouleversements du monde ? Qui les a vus venir ? Je cherche dans vos notes, vos rapports, vos télégrammes d'il y a quelques mois, quelques semaines. Je ne trouve rien. Je ne vous jette pas la pierre. Mais cessez de reconstruire l'Histoire a posteriori et avancez plutôt des propositions pour l'avenir. Quant à ce qui se passe, prenons un peu de distance avant de formuler des jugements définitifs.

Allez, faites donc votre métier le mieux possible, avec un peu de coeur, de loyauté, de sens de l'Etat, de patriotisme. Ne faites pas comme ces banquiers qui, au début 2008, disaient aux responsables politiques : laissez-nous faire notre métier, nous savons ce que nous avons à faire.

Henri Guaino, conseiller spécial du président de la République et chef de la mission interministérielle de l'Union pour la Méditerranée