TOUT EST DIT

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mardi 26 février 2013

BHL. La philosophie de l’imposture

C’est avec une virulence inégalable que Socrate combattait les sophistes. Et il le paya très cher, car, tout compte fait, ce n’est pas Protagoras qui dut boire de la cigüe, mais bien Socrate dont les idées furent subtilement falsifiées. Certaines tendances exégétiques ont tendance à voir en Socrate une préfiguration christique dans la mesure où, certes, il s’agissait d’un martyr de la vérité prêt à périr au nom de ses convictions.

Cette facette du personnage a quelque chose de fabuleux puisque, comparé aux moultes thèses philosophiques que l’on nous fait ingurgiter durant les années lycée et qui s’évaporent tout de suite après l’obtention du BAC, celle-ci reste longtemps gravée dans la mémoire.
Les époques passent, la philosophie reste. Simplement, on ne l’écoute plus. Ou on ne l’entend plus. C’est la sophistique qui a eu le dernier mot. Protagoras, une fois de plus, a gagné. Qui est ce nouveau Protagoras qui, allant plus loin que son lointain prédécesseur, s’évertue à faire de soi, d’Israël dont il se réclame explicitement, la mesure de toute chose ? Mais bien sûr, il s’agit de cette star presque douée du don d’ubiquité qu’est M. Bernard Henri Lévy.
Plutôt provocateur que penseur
Brillant à sa façon, beau parleur, « aristocrate sans noblesse ou ignoble » comme l’a désigné Alain Soral lors d’un énième accès de franchise, BHL sert les intérêts non pas directement d’Israël, car, en aucun cas, je ne voudrais insinuer cette amalgame, mais bien ceux du lobby sioniste. Il s’y dévoue corps et âme, jusqu’à se réfugier, quand besoin est, dans le déni de l’évidence ou dans des discours évasifs que n’importe quel littéraire à la langue déliée pourrait tenir.
Pour en avoir une représentation plus détaillée et plus vive, je vous encourage à consulter une vidéo postée il y a à peu près deux semaines de là sur youtube par des membres de l’UPR (Union pour la République). Elle est intitulée de la façon suivante : François Asselineau déstabilise BHL et lui propose un débat.En fait, c’est Erick Mary, secrétaire National à la Coordination (UPR), qui lance un défi à Lévy lors d’une espèce de conférence fermée où l’UPR semble s’être invitée d’elle-même. Voici donc ces deux questions insidieuses qui donnèrent tant de peine à BHL :
- Est-ce que dans une démocratie, aujourd’hui, il doit y avoir des sujets tabous ?
- Pourquoi est-ce qu’il n’y a aucun eurosceptique sur ce plateau pour débattre avec vous ?
Le spectacle commence là. Passant outre à ces deux questions, BHL nous abreuve d’élucubrations délayées fondées sur l’idée diffuse d’une UE qui est « chimère », « immense utopie » mais qui, bien malheureusement, se retrouve banalisée par ses détracteurs. Ce qui chiffonne d’emblée, ce sont les termes employés par BHL pour caractériser l’Empire qu’il défend. Une chimère, dit-il. Une utopie, renchérit-il. Je crois qu’il y a une profonde contradiction avant tout lexicale, puisque, dans les deux cas, nous avons affaire au mythe, au degré d’existence réelle zéro. Il n’y a par conséquent rien à banaliser. Suivent des arguments hallucinants : M. Lévy évoque l’exemple de deux jeunes filles présentes sur le plateau dont le français, d’une qualité irréprochable, l’a manifestement frappé puisque ces demoiselles n’étaient pas françaises. Elles étaient espagnoles. Grand bien leur fasse, moi j’appelle ça du bilinguisme. BHL pousse ses fantaisies à bien plus loin, établissant une synonymie directe entre bilinguisme et européisme. Ce sont, répète-t-il, des « européennes nées » qui, fortes de cet européisme inné, n’ont pas conscience des faiblesses de l’Europe. Et c’est reparti de plus belle ! L’Europe est un « combat », un combat tout comme l’est la démocratie, un combat qui pourrait être perdu si, par exemple, Berlusconi revient au pouvoir lui qui, ô grand vilain, « prétend qu’il n’y avait pas que du mauvais dans Mussolini ». J’ai beaucoup apprécié la riposte de M. Mary qui a pointé le doigt sur les défilés des anciens Waffen-SS en Lettonie, thématique curieusement laissée de côté par Lévy dans ses discours anti-fachos et pourtant, je crois qu’il y a beaucoup à dire là-dessus.
Et maintenant, trêve de balivernes. Mettons-nous à l’évidence. Notre héros se moque éperdument des Waffen, car, il ne faut pas l’oublier, le fascisme se sert sous différentes sauces et l’une de ces sauces se prépare à petit feu aux antichambres d’Israël, c’est-à-dire aux USA via les états membres de l’OTAN qui font le sale boulot. Allez donc consulter le site de BHL et vous y verrez, en guise de devise, cette thèse qui, quoique polysémique, révèle parfaitement la personnalité du personnage si on la remet dans son contexte initial : « L’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre ». L’art du meurtre, car, qui dit A, devrait dire B.
Cette guerre, ostentatoirement offensive, ostentatoirement parasitaire qui est menée sous l’égide du lévyisme, on la retrouve toute belle, toute éclatante, toute cirée à la lumière de ce documentaire entièrement faussaire qu’est le Serment de Tobrouk. On y voit un Lévy resplendissant, entrant en Supermen en terre libyenne, y semant les grains de la liberté, de connivence parfaite avec Mme. Clinton affublée, tout comme lui, d’un rôle messianique. Mais les Français, entre-temps, ils en ont soupé de ce baratin autodithyrambique. La preuve : le documentaire n’a eu que très peu de succès avec seulement 1475 visualisations en une semaine sur un réseau de 15 salles. Lévy ose nous parler de la Libye comme il avait osé, en inspirateur idéologique de l’affaire yougoslave, nous parler de l’émancipation du Kosovo. Le bilan, on le connaît. Qui donc nous ressuscitera ces serbes, hommes, femmes, enfants, charcutés pour le plus grand bien de la démocratie ? Où est donc le tout-puissant BHL lorsqu’il est d’une importance cruciale de dénoncer la transplantologie noire qui s’exerçait dans les tréfonds de cette région ethniquement saignée à blanc ? Idem pour l’Irak qui à ce jour est un pays détruit. Idem pour la Lybie dont on ne parle même plus, car il s’agit tout bonnement de deux états plongés dans la Charia ? La Lybie qui était, pour rappel, un état extrêmement riche, un état satellite en plein Afrique, un état qui, grâce aux engagements de Kadhafi, était sur le point de créer le Dinar-or, monnaie susceptible de contrer efficacement le système Dollar. Or, qu’a donc fait BHL ? Il a, via le soutien sarkoziste et son don de conviction, exploité les différends tribaux presque antédiluviens inséparables de l’histoire libyenne, exploité les nuances de l’Islam pour les diriger contre cet islam éclairé qui semble tant chiffonner notre grand démocrate.
Les appétits de BHL ne tarissent pas pour si peu. Inlassable, le voici qui revient cinquante ans en arrière pour extraire l’Algérie du carcan antidémocrate dans lequel ce pays, jusque là autonome, si je ne m’abuse, aurait la malchance d’être plongé. Je me contenterai de reprendre ces paroles de Lévy qui expliquent, de un, la nature perverse des révolutions oranges, de deux, l’introduction des troupes françaises au cœur du Mali qui, dès le début, n’était conçu que comme une sorte de tremplin, de destination transitoire. « L’Algérie n’est pas un pays arabe ni islamique mais un pays juif et français, sur un plan culturel (…). L’Algérie connaîtra elle aussi un printemps arabe ». Mentionnant le cas algérien, Lévy arbore ce rictus hideux qui ne semble plus trop nuire à son image de marque. Il nous parle de « maturité » algérienne et personne ne vient le contredire. Belle maturité, en effet, que celle qui a été acquise au Kosovo, en Irak, en Tunisie, en Libye.
La philosophie, c’est comme l’homéopathie. Il est des herbes qui guérissent. Il est des herbes qui tuent. La BHL étant un poison sous toutes ses formes, elle requiert un antidote mais celui-ci ne pourra être élaboré que le jour où la France renoncera à servir des lobbies qui jamais au grand jamais ne tiendront compte de ses intérêts. En attendant, espérons qu’il se trouvera un Camus ou un Malraux susceptible de dévisser conceptuellement les fondements du lévyisme.

Les principes et les truismes de la diplomatie


Washington fait preuve de nombreux cas de violations des normes du droit international, une telle situation est anormale, a déclaré mercredi le chef russe du Ministère des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. D'après lui, il s'agira absolument de cela aux négociations s’ouvrant mardi avec le Secrétaire d'État américain John Kerry.

Camarade Sergueï Lavrov
L'observation rigoureuse de la Charte de l'ONU est importante aujourd'hui. Seulement une telle approche peut assurer la sortie des crises les plus aiguës : depuis le problème du programme nucléaire de la République Démocratique Populaire de Corée et la situation en Syrie jusqu'à la solution de la question palestinienne.
La non-intervention dans les affaires intérieures des États souverains et l'égalité – ces principes sont fondamentaux pour toute la communauté mondiale. Y compris pour la Russie, a déclaré lundi le ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov, en se produisant devant les étudiants et les professeurs de l'Académie Diplomatique. Aujourd’hui, plusieurs pays préfèrent contourner la Charte de l'ONU, en premier lieu les États-Unis. Une des principales tâches est d’obliger Washington à rester dans les cadres établis par le droit international :
« Il suffit de se rappeler la participation des États-Unis et de l'OTAN dans les bombardements de la Yougoslavie - la violation la plus grossière de la Charte de l'ONU et de l'acte d’Helsinki final de l'OSCE. On peut se rappeler aussi la guerre irakienne qui était commencée sur un prétexte faux et n'était pas conforme au droit international. Voilà une situation toute fraîche – ce qui s'est passé en Libye. Les États-Unis ont toute une liste de violations du droit international. Je pense qu’il y a beaucoup de gens raisonnables dans la nouvelle administration de Barak Obama qui comprennent quand même que le caractère légitime des actions dans l'arène internationale est extrêmement important ».
Il sera question de cela, y compris dans le contexte du règlement syrien – aux négociations de Lavrov avec son collègue américain mardi. D'autres crises demandent aussi aujourd'hui une observation rigoureuse du droit international. En premier lieu – la situation dans la Péninsule Coréenne, a marqué le ministre russe. Les actions collectives sont déjà entreprises dans le Conseil de Sécurité de l'ONU. Cependant, la réaction aux actions de la Corée du Nord ne doit pas amener à l'accroissement du conflit :
« Nous travaillons maintenant dans le Conseil de Sécurité de l'ONU sur la résolution qui doit être bien vérifiée. On ne peut pas laisser cela impuni. Avant tout, les mesures doivent être pointées vers le programme nucléaire de la Corée du Nord, parce que son développement crée la menace à la paix dans le monde. Cette résolution doit confirmer nettement l’absence d’alternative au renouvellement des négociations sur le problème nucléaire de la Péninsule Coréenne. Mais, d'autre part, cette résolution ne doit pas contenir de trous pour que quelqu'un ne tente pas de l'interpréter comme donnant le droit du recours à la force. Ce serait une catastrophe ».
Pas moins tragique, selon l'avis du ministre russe, risque de devenir le développement des événements en cas de l'échec des négociations sur le règlement palestinien. Le problème existe depuis plusieurs décennies, mais il est évident maintenant qu’on ne puisse pas continuer à remettre à plus tard sa solution, a déclaré Lavrov :
« C’est mal quand le quartette des intermédiaires internationaux ne travaille pas. Nous ne pouvons pas organiser la rencontre ministérielle depuis longtemps. En plus, l’UE et l'ONU sont prêtes à cela, mais les Américains retardent constamment la tenue d'une telle rencontre ».
Lavrov parlait aussi de l’extrême politisation du processus des négociations, en répondant aussi à la question des étudiants sur la suppression des visas avec l'Union Européenne. Au dire du ministre, une série de pays de l'Union européenne souhaitent l'allégement du régime de visas avec la Russie seulement après l’introduction des mêmes mesures à l’égard des États du « Partenariat Oriental », parmi lesquels il y a la Moldavie et l'Ukraine. Une telle position discrimine ouvertement la Russie, a souligné Sergueï Lavrov.

Maintenant que l’Europe est malade, l’Asie se débrouille seule


Les routes commerciales qui ont dominé le monde pendant des décennies ont vu leur activité diminuer avec la crise financière, et depuis, le trafic sur ces lignes ne cesse de s’éroder.
Le rapport de gestion 2012 de la compagnie de transport maritime danoise Maersk-Moller, N°1 dans le monde pour le transport de containers (.pdf), témoigne bien de l’affaiblissement des échanges entre l’Europe et l’Asie, lié à la baisse des importations de l’Europe. Les activités de fret de la compagnie entre l’Asie et l’Europe n’ont augmenté que d’un timide 3%.

En revanche, il montre l’essor spectaculaire du commerce intra-Asie. Les échanges au sein de l’Asie ont ainsi progressé de 19% en 2012, comparé à l’année précédente. Au total, la part du fret réalisé en Asie représente désormais 7% des activités de Maersk, alors qu’elle n’en représentait que 6% en 2011.
D’autres secteurs du transport constatent la même évolution, et notamment le secteur du transport aérien. La compagnie Asia-Pacific Airlines a décidé de se concentrer sur les vols intérieurs pour faire face à l’augmentation du nombre de nouveaux passagers sur les vols intérieurs, plutôt que de se poursuivre son développement à l’international. La compagnie australienne Qantas vient de dévoiler un plan de réorganisation qui prévoit de mettre l’accent sur le développement en Asie, notamment avec l’ouverture de nouvelles lignes en Chine, en Corée du Sud et en Inde, afin de répondre à la demande croissante de l'Asie pour transport aérien régional.

“Amour” ou le triomphe de la bien-pensance

“Amour” ou le triomphe de la bien-pensance


Pour l’Oscar international de la bien-pensance et du conformisme, on ne voit pas qui pouvait concurrencer Amour. Peut-être l’histoire de l’adoption d’une petite sans-papier africaine sidaïque par un couple gay fraîchement marié. Ce sera pour l’année prochaine.
Champion toute catégorie à Cannes, aux Césars français (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur acteur et meilleure actrice), aux Baftas anglais, Oscar du meilleur film étranger, le film austère, froid et clinique de Michaël Haneke qui se termine par une euthanasie-maison rafle tout. C’est plus qu’un film, un emblème pour notre époque. « Une illustration de la promesse que nous nous sommes donnée, mon épouse et moi-même… », avait déclaré le réalisateur à Cannes. Emotion, applaudissements… La critique a salué un film « magnifique » et « romantique ». Voyez plutôt…
Emmanuelle Riva incarne Anne, une octogénaire victime d’attaques cérébrales, qui perd peu à peu son autonomie jusqu’à ce que tout son corps la trahisse, sous les yeux impuissants de son mari aimant Georges (Jean-Louis Trintignant) qui s’entête dans une dangereuse solitude. Avec le fauteuil roulant et le lit médicalisé, une autre vie commence. Un deuxième accident cérébral entraîne les couches, le gobelet à bec, la démence. Anne ne sait plus rien faire d’autre que de pousser des gémissements avec une voix déchirante : « Mal ! Mal ! Mal ! »
La maladie ne peut-être qu’une déchéance, l’état de l’épouse est clairement indigne, insupportable. Les aides-soignantes et les auxiliaires sont brutales et inutiles. L’humain ne se trouve réduit qu’à un état d’humiliation permanente. A part ça, aucun parti-pris.
Michaël Haneke (La pianiste, Le ruban blanc) est un sombre, un sévère. La compassion et le secours spirituel sont totalement absents de son univers. Un moraliste moralisateur, donneur de leçons angoissantes. On regarde ses films la peur au ventre, ratatiné au fond de son fauteuil, en se demandant si on supportera jusqu’au bout son sadisme. D’autant qu’on a bien compris depuis un moment où il voulait en venir.
Trintignant, trop éprouvé par les souffrances de sa femme, lui lit une petite histoire pour l’apaiser et l’étouffe avec un coussin. Parce qu’elle vivait « comme un légume ». Ce geste que certains moins évolués nommeront meurtre, mise à mort ou euthanasie, Haneke lui a donné le titre et la signification de son film : Amour.

Le diable et le Bon Dieu

Le diable et le Bon Dieu


Osons le dire : les Italiens ne savent plus très bien à quels saints se vouer. Ils sont plongés dans le doute, quand ce n'est pas dans le désespoir et la colère. Alors, ils guettent les volutes brunâtres, poussées par un vent mauvais, qui pourraient sortir des urnes ce soir après deux journées de vote pour les législatives. Et ils peinent à croire que la fumée blanche qui s'échappera de la Chapelle Sixtine dans quelques semaines sera annonciatrice d'un vrai renouveau « vaticanesque ». Un moment, la digne renonciation de Benoît XVI avait éclipsé les médiocrités d'une campagne électorale rongée par les démons populistes.
Hélas, les récentes révélations de la presse sur un influent « lobby gay » au Saint-Siège ont accrédité la thèse d'une démission de Benoît XVI par extrême lassitude. Malgré les dénégations officielles, elles ont aussi souligné la nécessité d'une opération « mains propres » au sein de la curie romaine, minée par ses rivalités. Fâcheux contexte, quand on connaît l'influence du Vatican sur la vie politique italienne.
Benoît XVI avait d'ailleurs reçu, il y a quelques jours, Mario Monti, le président du Conseil sortant, pour vanter « son sens le plus haut et le plus noble de la politique ». Pas étonnant. Il y a un peu de Benoît XVI dans l'austère et orthodoxe Mario Monti qui a redressé l'image de l'Italie en quinze mois de gouvernement. Sauf qu'à force de rigueur, l'ancien commissaire européen a épuisé les Italiens, sceptiques sur sa candidature à la tête d'une coalition de centre droit.
Le pire est que ce diable de Silvio Berlusconi, avec son impensable démagogie, a repris pied en politique. En promettant de rembourser des impôts, il a fait oublier ses turpitudes et acheté les électeurs. Lui et le populiste Beppe Grillo, candidat anti-système, sont en passe d'interdire à Luigi Bersani, le favori de centre gauche, d'obtenir la majorité dans les deux chambres. Dès lors, l'ingouvernable Italie replongerait dans les tourments du purgatoire.

Élites mondialisées contre masses clouées au sol : la nouvelle lutte des classes ?

L'émergence des valeurs globalisées s'opposant à celles des classes populaires "territorialisées" pourraient bien déclencher le plus important clivage social du XXIe siècle...

 Le terme "élites mondialisées" est devenu peu à peu incontournable pour décrire les nouvelles bourgeoisies qui occupent d'importants postes décisionnels dans l'économie ou la politique à l'échelle planétaire. En quoi se distinguent-elles fondamentalement des classes sociales traditionnelles ?

Philippe Pierre : L’intensification des mobilités pour les plus privilégiés mais aussi les phénomènes de déréglementation des marchés, les stratégies des grandes firmes et l’introduction d’innovations technologiques rétrécissant le temps et l’espace, confèrent certainement une version inédite des rapports entre les êtres et un visage à des élites que nous nommerons avec vous "mondialisées". Les travaux de R. Reich, au début des années 1990, ont permis de mieux mettre en évidence l'existence de cette nouvelle catégorie de “ travailleurs mondiaux ” à travers la figure de ceux qu'il nomme les "manipulateurs de symboles" qui ont plus souvent des partenaires, des associés, des contacts que des supérieurs hiérarchiques, des patrons. Diplômés d’études supérieures, ces chercheurs, ingénieurs, sportifs, avocats, consultants, publicitaires, journalistes, promoteurs, banquiers, et conseillers de toutes sortes… ces personnes travaillent en petite équipe mais plus que la connaissance pure, ce qui compte c'est qu'ils sont capables d'utiliser, de manière créative, la connaissance, les mots et les systèmes symboliques. R. Reich voit naître la constitution d’une nouvelle culture qui fait l’unité d’un groupe, du point de vue de ses représentations et de ses pratiques, au delà des différences de nationalité. Parler d'élites, c'est évoquer qu'ils occupent les positions les plus élevées dans les hiérarchies sociales et qu'ils en ont conscience. Wall Street, la City de Londres comme le World Economic Forum de Davos seraient des lieux cardinaux de ces élites avec comme mots d’ordre : "where conquest has failed, business can succeed(Là où les conquêtes ont échoué, le business peut réussir).
Josepha Laroche : Je dirais tout d’abord que cette différenciation est apparue au début des années 1980 avec le développement du processus de mondialisation des marchés lié aux principes de dérégulation économique vantés durant l’ère Reagan. C’est à partir de cette date que l’on observe un phénomène de "trans-nationalisation" des élites qui deviennent de moins en moins attachées à l’ancrage territorial. L’accroissement des mobilités fait qu’aujourd’hui les membres de cette nouvelle classe deviennent adeptes du "nomadisme", passant d’un point à l’autre du globe pour travailler et entretenir leurs réseaux professionnels. Cela les oppose aux ouvrier/salariés qui sont très "territorialisés" dans le sens où leur lieu de vie et de sociabilisation se limite généralement à un périmètre beaucoup plus restreint. Cette définition peut aussi s’appliquer par extension aux classes moyennes, petite bourgeoisie y compris, qui continuent elles aussi d'évoluer dans un environnement local. 

Peut-on parler d'une fracture culturelle qui opposerait une culture mondialisée d'un côté et une culture nationale de l'autre ?

Philippe Pierre : J'ai l'habitude de dire que l'on est d'autant plus international que l'on réussit à exploiter ses ancrages nationaux. Les deux choses ne s'opposent pasDe manière apparemment paradoxale, les individus qui se définissent le plus radicalement comme "internationaux" et cultivent réellement des traits de styles de vie internationaux (plurilinguisme, mariage avec une personne d’une autre nationalité, cosmopolitisme des amitiés, scolarité internationale de leurs descendances...) sont aussi le plus souvent ceux qui mobilisent le plus systématiquement leurs ressources nationales dans l’ensemble des dimensions de la vie sociale et entretiennent les liens les plus étroits avec le pays d’origine. En ce sens, une culture internationale d’entreprise, par exemple, ne peut que difficilement s’élaborer au détriment des identités et des positions acquises dans un champ national. En cela, les managers internationaux ne forment pas une "internationale des dirigeants", homogène sur le plan de ses intérêts comme de ses pratiques (Wagner, 1998), et les filières internationales de l’entreprise sont loin de donner systématiquement accès aux plus hautes positions de pouvoir.

Les puissants invitent à penser ce que j'appelle un paradoxe des distances. Les puissants ont, en effet, la capacité de voyager, d'aller loin mais de rester dans une forme d'entre-soi caractéristique. Ils construisent, par delà les frontières, des communautés soudées qui permettent de franchir des distances géographiques importantes mais de rester dans des distances sociales faibles. Ceci n'est pas nouveau. Les siècles précédents ont fait naître, en effet, des mobilités d’apprentissage où la jeunesse des plus hautes classes faisait un long voyage dans la société européenne, en particulier britannique ou allemande, à partir du XVIIème siècle. On était envoyé dans des comptoirs, dans le circuit des familles amies, alliées ou clientes. Le but du voyage n'était pas d'aller voir autre chose, d'aller se forger une culture propre, mais de s'approprier une culture commune des classes aisées. Les dominants d’aujourd’hui continuent de cultiver une culture de lien dont ils ont hérité et qu’ils entretiennent dans la mobilité et surtout au travers de celle des autres qui travaillent pour eux. Ce partage de catégories de perceptions communes se fonde sur le plurilinguisme, l'expérience du jeu, l'aptitude à prendre la parole en public petit quand l’enfant s’habitue a être sous le regard des autres… Cette culture du lien est proposée dans les institutions d’enseignement, dès le plus jeune âge, comme un des critères, plus ou moins explicite, d’appartenance à une élite pour soutenir la réorganisation d’un capitalisme dont les unités sont dispersées sur l’échiquier mondial. La valeur d’un manager, d’un dirigeant plus encore, en entreprise, se mesure ainsi au nombre de voyages qu’il effectue chaque mois et, surtout, au nombre de personnes qu’il dirige "à distance" afin de ne pas effectuer ces voyages à tort et de continuer de contrôler le commerce "au loin". Avec ma collègue Laura Gherardi, nous reprenons le terme de"multipositionnalité" des puissants. Manuel Castells utilise de son côté une formule éloquente pour désigner les membres de cette élite d’un type particulier : il parle de “glocapolitains (mi-êtres, mi-flux)” expression qui résume bien la double essence des “nouveaux maîtres”. Beaucoup d’entre eux visent à se présenter comme un "certain type de personne", cherchant à bricoler avec les identifications ethniques et pouvant le faire précisément parce que l’information transmise par les traits physionomiques, la couleur de la peau, l’accent... est souvent insuffisante pour les enfermer dans une seule "case".

Josepha Laroche : Bien sûr. Le "digital gap" (fracture numérique, ndlr) en est l’illustration la plus visible : elle s’observe tant à l’échelle internationale (Nord développé / Sud en développement) qu’infra-nationale (certaines populations n’ayant que pas ou peu accès aux nouvelles technologies). On peut dire par ailleurs que la mondialisation des communications qui s’est faite dans les années 1980/1990 a permis à ces nouvelles élites de capitaliser des compétences et de développer une culture particulière. Un cadre français expatrié aura ainsi bien plus d’affinités avec un cadre chinois expatrié, qui pourra partager ses goûts et ses habitudes, qu’avec un paysan auvergnat.


La frustration des classes populaires, souvent pénalisées dans le processus de mondialisation, peut-elle devenir le moteur d'une nouvelle lutte des classes ?

Philippe Pierre : La distinction entre ceux qui sont obligés de se déplacer pour survivre,  issus principalement des pays du Sud de la planète, et ceux qui se déplacent dans le cadre de leur profession, souligne comme jamais la distribution inégale des chances de mobilité physique comme de mobilité "virtuelle". Zygmunt Bauman écrit que"certains d’entre nous jouissent de la nouvelle liberté de se déplacer sans papiers ; d’autres, pour les mêmes raisons, n’ont pas droit de rester où ils sont ”, voulant souligner que cette mobilité nouvelle des capitaux, dont bénéficient les gens qui font le “choix d’investir”, ne correspond pas à leur devoir de contribuer à la vie quotidienne de la communauté où ils ont investi (devoirs à l’égard d’employés, des plus faibles, des générations à venir…). Pour les "dominants", l’annulation des distances spatio-temporelles marque une indépendance à l’égard des obstacles physiques et consacre également de nouvelles possibilités d’agir à distance en se ménageant une sécurité de nature “extraterritoriale”. Plus qu’hier, quiconque est libre d’échapper au local est en quelque sorte libre d’échapper aux conséquences de son départ et de ses retraits… Aujourd’hui, ni la finance, ni l’économie ne requièrent de proximité.  Voici peut-être les termes d'une nouvelle exploitation de classes. Au Moyen Age, le lieu premier était la porte. Il y eut ensuite le port et la gare. Aujourd’hui, la grande ville s’articule autour de l’aéroport et des gares de transit, ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Serge Latouche a su souligner que ce qui importe également, c’est que tout se vende et s’échange : travail, terre, corps, organes, sang, sperme, location d’utérus… tout doit concourir à l’omnimarchandisation du monde et à sa parfaite circulation. Zygmunt Bauman souligne que le capitalisme financier donne à certains la possibilité de se libérer des contraintes spatiales détachant le pouvoir de la responsabilité, ce qui est une nouveauté historique dans le contexte industriel.
Josepha Laroche : Pas exactement. Le processus de mondialisation est paradoxal dans le sens où il est à la fois positif (il construit de nouveaux échanges) et négatif (il déstructure les liens sociaux classiques). Les frustrations que vous évoquez existent bel et bien mais elles ne débouchent pas réellement sur une critique construite et organisée. Nous sommes plutôt ici dans une exacerbation des communautarismes, vécus comme une  solution de repli sur soi et de sécurité identitaire. Cela se voit un peu partout dans les zones désindustrialisées des pays développés, notamment en France, où l’on observe une croissance notable de la xénophobie et de la méfiance à l’égard des institutions transnationales (comme Bruxelles en Europe, ndlr).

Peut-on pour autant parler d’une "internationale des dirigeants" ?

Philippe Pierre : Il ne s’agit pas d’une élite d’emblée mondiale (indépendante de toute appartenance nationale) mais d’une fraction des élites nationales (se distinguant progressivement des autres catégories supérieures du pays) en compétition pour le contrôle d’une sphère de pouvoir à prétention internationale. Précisons encore que les modalités nationales de sélection des élites demeurent très prégnantes. Ainsi, les étrangers sont quasiment absents chez les dirigeants des cents plus grosses entreprises en Allemagne, en Grande-Bretagne, en France et aux Etats-Unis à la fin des années 1990. Plus des 4/5e de ces grands dirigeants n’ont jamais vécu dans un pays étranger. En cela aussi, les managers internationaux ne forment pas une "internationale des dirigeants", homogène sur le plan de ses intérêts comme de ses pratiques (Anne Catherine Wagner, 1998), et les filières internationales des entreprises sont loin de donner systématiquement accès aux plus hautes positions de pouvoir. En réalité, seul le passage en filiales par un petit nombre de pays industrialisés, et à certains postes, confère une "expérience internationale" qui peut être fortement valorisée d’un point de vue professionnel en entreprise. L’espace international des cadres reste en cela fortement hiérarchisé par l’importance des échanges propres à l’économie mondiale. Et la nationalité d’origine demeure un élément de statut qui "stratifie" cette population des élites.