TOUT EST DIT

TOUT EST DIT
ǝʇêʇ ɐן ɹns ǝɥɔɹɐɯ ǝɔuɐɹɟ ɐן ʇuǝɯɯoɔ ùO

samedi 25 octobre 2014

Automatisation : demain, tous sans emploi ?

La Tribune publie une sélection de neuf articles de Hubert Guillaud sur le même thème "Travailler demain" issus du site Internet-Actu (www.internetactu.net/). Ce site est édité par la Fondation Internet nouvelle génération (Fing) et publie en ligne des focus, des débats, une veille, une revue du web, des nouvelles des activités de la Fing et de ses partenaires.
Quel est le risque que votre emploi soit automatisé dans les prochaines années ? questionnait une récente étude (.pdf) réalisée par un économiste et un ingénieur d'Oxford et signalée par Martin Lassard sur Triplex. Pour les auteurs, Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, 47% des postes décrits dans les nomenclatures professionnelles traditionnelles (soit environ 702 professions analysées) sont susceptibles d'être remplacées par des machines, des formes d'automatisation logicielles ou robotiques. Selon eux, cette évolution devrait se faire en deux temps, la première touchant principalement le secteur des transports et de la logistique, les emplois de bureaux et d'administration et les fonctions de production. Mais dans un second temps, l'automatisation devrait toucher des emplois dans les services, dans la vente et la construction notamment, du fait du développement de robots et logiciels capables de créativité et d'intelligence sociale.
Si "le travail humain devrait avoir encore longtemps un avantage comparatif dans les tâches qui requièrent des formes de manipulation et de perception complexes", pour les auteurs, les jobs qui nécessitent de développer de nouvelles idées sont à terme les moins susceptibles d'être affectés par l'informatisation, ce qui devrait être le cas pour les métiers du management, les affaires, la finance, l'éducation, la santé, les arts et les médias. Pour les chercheurs, l'informatisation devrait surtout porter sur des emplois peu qualifiés. Ils n'ont réalisé aucune estimation pour évaluer le nombre d'emplois touchés par l'automatisation dans les années à venir, mais ils concluent leur prédiction en expliquant que les employés peu qualifiés et les professions à bas salaires qui devraient être les plus touchées devront être réaffectés à des tâches qui ne sont pas sensibles à l'informatisation, comme celles nécessitant de l'intelligence créative et sociale, compétences qu'ils devront acquérir, rejoignant par là les conclusions d'Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, dans leur livre, Le second âge des machines, qui en appelaient à un sursaut éducatif. Mais est-il si sûr que l'automatisation n'affecte que les emplois les moins qualifiés ?

La généralisation de la déqualification

Certes, le déplacement de l'emploi du fait de l'automatisation n'est pas nouveau, comme le rappelait Marc Giget aux derniers Entretiens du Monde industriel. Mais pourquoi tout le monde semble être d'accord pour laisser les machines prendre le relai ?, interrogeait Nicholas Carr sur son blog il y a quelques mois.
Il y a quelque chose de profondément rassurant à l'idée que la technologie pousse les travailleurs à des occupations plus élevées. Cela rassure nos inquiétudes sur la perte d'emplois et la baisse des salaires. "L'échelle de l'occupation humaine va toujours vers le haut, qu'importe la hauteur à laquelle nos machines grimpent, il y aura toujours un autre échelon pour nous". Mais ne sommes-nous pas là face à un fantasme ? Le problème avec ce "mythe de l'échelle sans fin" repose sur le flou de la revendication... Qu'est-ce qu'un travail de plus grande valeur ? Est-ce une valeur pour l'employeur ? Pour l'employé ? Est-ce une valeur en terme de productivité ? De profit ? De compétence ? De satisfaction ?...
Non seulement ces valeurs sont différentes, mais elles sont souvent en conflit, rappelle Nicholas Carr. Si l'automatisation peut améliorer le travail, le rendre plus stimulant et intéressant, une machine trop sophistiquée peut aussi générer de la déqualification, transformant un artisan compétent en opérateur de machine modérément qualifié.
Bien sûr, si l'automatisation réduit les besoins en compétence dans une profession, elle peut contribuer à la création de nouvelles catégories de travail. C'est en tout cas ce que nous racontent les "mythologues de l'échelle sans fin". Mais les temps sont différents et les machines ont changé, estime Carr. Les robots logiciels peuvent désormais prendre en charge bien plus de travail que les machines des usines n'en étaient capables. Les travailleurs de la connaissance sont eux-mêmes en train de se déqualifier, ressemblant de plus en plus à des opérateurs informatiques, estime Carr.
S'il y aura toujours de nouvelles découvertes permettant de concevoir de nouveaux produits et de nouveaux emplois, il n'y a aucune garantie que le déploiement des ordinateurs va ouvrir de vastes et nouvelles étendues d'emplois intéressants et bien rémunérés comme l'a fait le déploiement des machines d'usines. Les mythologues de l'échelle sans fin attribuent à la technologie une volonté bienfaisante qui nous libère des tâches difficiles et nous propulse dans un travail plus gratifiant. Mais la technologie ne nous libère pas plus qu'elle nous propulse, rappelle Carr. Les gens qui les conçoivent sont surtout motivés par le désir de gagner de l'argent. "Les emplois ont toujours été un sous-produit de la main invisible du marché, pas son but". Les plus grands bénéficiaires du mythe de l'échelle sans fin sont ceux qui ont acquis une énorme richesse par les effets de concentration engendrés. Nous ne devrions en tout cas pas supposer que les machines ont l'intérêt des travailleurs au coeur, concluait-il.
Dans un billet plus récent, il revient à nouveau sur le mythe de l'échelle sans fin. Désormais, rappelle-t-il, les ordinateurs jouent un rôle nouveau dans les secteurs où l'on a besoin d'analyse et de décisions. En lieu et place d'une "échelle sans fin", nous pourrions désormais être confrontés à une "rampe descendante", estime le professeur d'économie du MIT David Autor, qui parle aussi depolarisation (.pdf). Plutôt que de nous libérer des travaux les plus contraignants pour des travaux plus intéressants et plus stimulants, l'automatisation pourrait nous apporter demain tout le contraire !
Dans le New York Times, Thomas Edsall revient sur une étude (.pdf) des économistes Paul BeaudryDavid Green et Ben Sand qui mettent en avant une érosion généralisée de l'employabilité depuis les années 2000, quel que soit le niveau de compétence. Si dans les 20 dernières années du XXe siècle nous avons connu un exode des emplois les moins qualifiés vers des emplois qualifiés et très qualifiés, la perte d'emploi se fait désormais dans tous les domaines de compétences.
Pour les chercheurs, les employés sont poussés vers le bas de "la rampe de compétence" :
"Après deux décennies de croissance de la demande pour des professions nécessitant de hautes compétences cognitives, l'économie américaine a connu une baisse de la demande pour ces compétences. La demande pour des tâches cognitives était dans une large mesure le moteur du marché du travail américain avant 2000. Mais, une fois ce moteur inversé, le taux d'emploi dans l'économie américaine a commencé à se contracter."
En fait, depuis les années 2000, la concurrence dans les emplois manuels peu qualifiés s'est accrue et les travailleurs plus qualifiés ont pris la place des moins qualifiés pour des emplois eux-mêmes moins qualifiés.
11edsall-chart1-articleLarge
Graphique tiré de l'étude de Breaudry, Green et Sand montrant l'augmentation constante de 1980 à 2000 des emplois nécessitant de fortes compétences cognitives... et leur chute depuis.
Edsall rapporte que deux autres études, l'une (.pdf) par Andrew Sum et l'autre par Lawrence Mishel, qui mettent également en évidence la montée de la déqualification. Pour Andrew McAfee, le coauteur du Second âge des machines, c'est là une bien mauvaise nouvelle.
Pour Carr, c'est une preuve de plus qu'il faut remettre en question non seulement l'hypothèse que les avancées technologiques poussent les gens vers de meilleures qualifications, mais également l'idéologie même de la Silicon Valley tout entière pétrie de cette hypothèse, comme l'exprimait encore récemment l'investisseur libéral Marc Andreessen.