TOUT EST DIT

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dimanche 25 juillet 2010

"L'image du jeune fait peur aux adultes"

Les ados boivent-ils trop ? Fument-ils trop ? Se droguent-ils plus qu'avant ? Sont-ils plus violents ? Se sentent-ils mal dans leur peau ?… Combien de fois Marie Choquet a-t-elle été sollicitée pour répondre à ces questions qui ont envahi le champ médiatique ? Elle ne les compte plus.
Psychologue, épidémiologiste et directrice de recherche à l'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), elle scrute, depuis 1969, les comportements à risque des adolescents. A 65 ans, après quarante ans de carrière, cette spécialiste du monde des ados prend sa retraite. L'occasion de faire le point sur des décennies de recherche.

Pour Le Monde Magazine, Marie Choquet a accepté de revenir sur tous ses sujets d'études. Les jeunes d'aujourd'hui sont-ils si différents de ceux des générations précédentes ? Qu'a-t-elle appris au fil des décennies sur cette population qui semble susciter de plus en plus d'inquiétude de la part des adultes ? La spécialiste remet les pendules à l'heure et prône la dédramatisation.

De quand datent les premières études sur les comportements à risque des adolescents ?

Après 1968, le ministère de la santé a demandé un état des lieux de la consommation de drogues. Mais à l'époque, on ne pouvait pas poser de questions sur la drogue illicite. L'idée selon laquelle en parler risquait de susciter le comportement était assez forte ! Donc, on a posé des questions sur l'alcool et le tabac et sur la "connaissance" des drogues. On a mis en évidence qu'il existait un lien entre cette "connaissance" et la consommation d'alcool et de tabac.

A l'époque, les données montraient que ces consommations étaient beaucoup plus fréquentes chez les garçons que chez les filles. Petit à petit, d'autres troubles ont été inclus dans les enquêtes (la dépression, la tentative de suicide…) et les différents modes d'expression des garçons et des filles étudiés. Nos premières enquêtes sur la consommation de drogues illicites datent de 1983, mais elles étaient locales ou régionales.

La première étude nationale (avec un échantillon représentatif de 12 000 jeunes âgés de 11 à 19 ans) date seulement de 1993. Elle portait sur la consommation de tabac, d'alcool et de drogue, mais aussi sur la tentative de suicide, la dépression, la violence, les troubles de conduites alimentaires. Elle donnait une photographie de l'adolescent ordinaire. Puis nos études se sont intégrées dans un dispositif européen, l'enquête Espad (European Survey Project on Alcohol and Other Drugs), réalisée tous les quatre ans.

On a donc peu de recul sur les comportements à risque des adolescents…

Effectivement. Les études épidémiologiques sont relativement récentes en France et, dans les années 1960, personne ne s'intéressait vraiment aux adolescents. Puis une psychiatrie de l'adolescent s'est développée. Peu à peu, cette période de la vie a été prise en compte comme une période durant laquelle des troubles pouvaient apparaître ; il fallait comprendre de quels troubles il s'agissait et ce qui était grave ou pas.

En quarante ans de carrière, qu'avez-vous appris sur les adolescents ?

Il faut comprendre qu'à une époque on ne les étudiait pas, on ne les voyait pas, alors que maintenant on les observe à la loupe. De ce fait, on perçoit des problèmes qu'on ne percevait pas auparavant. Avec comme conséquence le sentiment qu'ils sont nouveaux et que tout s'aggrave.

Je reste persuadée, au regard des données disponibles, que si des comportements comme la consommation de cannabis et la tentative de suicide ont certes augmenté, d'autres ont diminué (comme le tabagisme ou la consommation régulière d'alcool). On ne peut pas dire que tout va plus mal et que la jeunesse est de pire en pire. Seulement voilà, on met seulement l'accent sur ce qui s'aggrave…

La question de la violence est un exemple intéressant. On ne dispose de données que depuis 1993. Mais la question a été ignorée jusqu'aux années 2000 et maintenant on ne parle plus que de ça. C'est déconcertant. Regardons du côté des violences sexuelles subies. En 1993, on avait mis en évidence le fait que 1 % des jeunes avaient subi un viol. C'était considéré comme impossible, trop élevé… Or, depuis, on a "découvert" cette réalité, et on a l'impression qu'il s'agit d'un phénomène nouveau…

Des choses ont néanmoins changé. Il y a une précocité dans certains types de comportements, pour la simple raison que tout est de plus en plus précoce. Est-ce signe que notre jeunesse va plus mal ? Non. Cela dépend de ce que l'on considère. Si l'on prend le cannabis, oui. Sa consommation a augmenté dans les années 1990 – on a laissé cela s'installer, car durant ces années-là aucune action spécifique n'a été menée – mais on est plutôt aujourd'hui dans une phase de plateau, voire de diminution.

Néanmoins, il ne faut pas oublier que l'offre est quasiment sans limites et que la majorité des jeunes savent où s'en procurer. Pourquoi voulez-vous, dans ce contexte, qu'il y ait une diminution de la demande ? Actuellement, la mode est moins au tabac, dont la consommation baisse, qu'à l'alcool et au cannabis.

Ce qui me choque le plus, c'est que l'on a construit une image du jeune qui fait peur aux adultes. Il y a une vraie dévalorisation des adolescents, ainsi que de leurs parents.

Cette précocité ne contribue-t-elle pas à susciter l'inquiétude ?

Si, d'autant que la précocité est en soi un facteur de risque. On a voulu que nos jeunes soient très vite conscients de tout, très vite responsables et autonomes. Or on a oublié de les accompagner davantage entre 12 et 18 ans, car le monde dans lequel ils vont vivre est de plus en plus complexe.
Il faut donc renforcer davantage la protection. Par exemple, il est inconscient de laisser un appartement avec bar grand ouvert pour une fête ou un anniversaire à 14 ans. On pousse ainsi à la précocité et on oublie qu'elle va de pair avec le risque. L'âge du risque, c'est le collège. Parler du collège uniquement à travers l'"acquisition des connaissances", c'est totalement déconnecté de la réalité. Quand un collégien va mal, sa scolarité est fichue, et souvent il n'y a pas de deuxième chance.

Y a-t-il une utilisation politique de ces représentations pessimistes sur la jeunesse ?

Evidemment. Et ce sont les jeunes qui en font les frais. Par exemple, on s'inquiète des jeux dangereux. Est-ce fréquent ? On comptabilise 13 décès sur un an. Ce sont toujours treize décès de trop, évidemment, mais peut-on pour autant parler d'un phénomène national ? Pendant ce temps, 500 jeunes se suicident chaque année, et de cela on parle peu. Il existe un décalage important entre ce dont on parle – et qui accuse toujours les adolescents – et la vraie vie.

Avez-vous le sentiment qu'en quarante ans l'incompréhension entre les générations s'est aggravée ?

Entre ce que nous dit la télé et la situation dans les familles, il existe un gouffre. Dans bon nombre d'entre elles, cela se passe plutôt bien. Les parents communiquent plus avec les enfants, s'en occupent mieux, partagent davantage d'activités avec eux, mais ce travail au quotidien n'est pas reconnu. Dès qu'il y a un problème, les parents sont mis en accusation, on les traite de démissionnaires.

Reste que certains d'entre eux vivent des situations difficiles et qu'on ne porte pas un regard compréhensif sur eux. Les femmes aujourd'hui travaillent, ont des enfants et s'occupent souvent en plus de leurs propres parents… On cherche le bouc émissaire des problèmes de la société, on a trouvé les jeunes et leurs parents, et on n'en démord pas.

N'est-ce pas inhérent à la jeunesse de tester les interdits ?

C'est inhérent à l'être humain. Les plus gros consommateurs d'alcool et de tabac, ce sont les adultes ! Il faut arrêter de croire que ce sont uniquement les jeunes.

Mais désormais l'accès aux drogues est devenu très facile…

Oui mais ce n'est pas pour cela qu'ils en consomment tous. Tous les produits sont actuellement disponibles pour celui qui les veut et qui est prêt à payer. L'offre de tout est totale. Et l'on n'a pas vraiment préservé les jeunes de cette nouvelle donne.

Il y a quand même les discours de prévention…

Est-ce en informant sur les dangers que l'on va prévenir les comportements ? Toutes les études prouvent que la réponse est non. La question est de savoir comment diminuer l'envie, faire en sorte que les jeunes soient mieux dans leur peau et qu'ils n'aient pas besoin de fumer, de boire ou de se droguer pour être bien. Mais les adultes montrent tout à fait le contraire ! Alors pourquoi les jeunes seraient-ils une exception par rapport à la société ?

En 1990, une étude sur le stress scolaire devait être menée dans les classes prépas. Elle n'a jamais été réalisée. Pourquoi ?

Nous n'avons jamais eu ni l'argent ni l'adhésion des grandes écoles pour le faire. Un grand tabou demeure encore, celui de réaliser des études sur les enfants des milieux favorisés. Autant étudier les pauvres ou les élèves de ZEP dans tous les sens ne pose de problème à personne, autant il est difficile de faire des enquêtes auprès des élèves des grandes écoles ou des prépas. Autre tabou, la question du stress scolaire, qui est plus fréquent dans l'enseignement général que professionnel. Il existe un lien important entre stress à l'école et dépression.

En quarante ans, comment ont évolué les différences de comportement entre les filles et les garçons ?

Les filles ont adopté certains comportements qui étaient auparavant typiquement masculins (tabac, alcool, etc.) alors que l'inverse n'est pas vrai. Les tentatives de suicide, les dépressions, les troubles alimentaires restent plus que jamais des problèmes féminins. Les filles sont plus dans le mal-être corporel, les inquiétudes, l'angoisse, mais on parle beaucoup moins de ces troubles-là. Elles se font du mal à elles-mêmes, les garçons à autrui ou aux règles établies.

Politiquement et médiatiquement, en fait-on trop sur la violence scolaire ?

Prenez les bagarres en milieu scolaire. Déjà, il y a trente ans, ça se bagarrait pas mal entre garçons. La violence faisait partie du quotidien et on essayait de la gérer. Aujourd'hui, toute violence est devenue intolérable, le "risque zéro" est passé par là… On a perdu un peu de bon sens entre ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas.

On a aussi renoncé à éduquer sur ce sujet. Le seul outil, c'est la répression. Désormais, on parle beaucoup de la violence, mais on fait peu pour la prévenir, sauf à mettre des caméras de surveillance. Or, on ne travaille pas sur la racine de la violence avec des caméras.

A propos des addictions, comment distinguer les jeunes qui vont mal de ceux qui consomment dans des occasions festives ?

Malheureusement, on ne fait pas du tout la différence. Sur la consommation d'alcool, par exemple, on a complètement perdu la mesure. Entre consommer un peu, consommer beaucoup, consommer pour s'enivrer occasionnellement ou tout le temps, on ne fait plus la part des choses. Est-ce que chaque ivresse est pathologique ? Il faut distinguer la consommation festive, qui peut avoir une valeur de lien social, de celle qui est excessive et répétée… La différence réside dans le contexte de vie des jeunes. Lorsque le jeune a besoin d'une forte dose d'alcool pour exprimer son malaise familial, scolaire ou personnel, il y a danger… pas seulement de coma éthylique, mais aussi de tentative de suicide, d'échec scolaire...

On devrait aussi s'occuper du lien entre sport et alcool. On nous montre largement des victoires arrosées et, en même temps, on interdit les apéros géants ; franchement, je ne comprends pas. Finalement, cette angoisse est très liée au fait que cela échappe aux adultes. Cela rejoint la peur de la jeunesse et le besoin d'avoir le contrôle sur elle.

Qu'est-ce qui distingue les jeunes Français des jeunes Européens ?

Nous nous situons dans la moyenne européenne pour la consommation de tabac et d'alcool ; en revanche, nous sommes en tête pour celles du cannabis, des autres drogues illicites et des médicaments psychoactifs. Il est intéressant de noter que nous sommes les seuls en Europe à considérer comme "consommation régulière de cannabis" le fait de fumer dix joints et plus dans le mois (on prend le même critère pour l'alcool que pour le cannabis), alors que, dans la majorité des pays d'Europe, le critère diffère selon qu'on considère un produit licite ou illicite…

Bizarrement, en France, on est plus tolérant vis-à-vis du cannabis que vis-à-vis de l'alcool ! Pas dans les familles, mais dans les politiques publiques. Quant aux médicaments, la France est en tête de la consommation, chez les adultes comme chez les jeunes. Pourquoi en parle-t-on si peu ? Est-ce parce que le pouvoir médical est en cause ? Sur ces sujets – cannabis, médicaments –, on est davantage dans l'idéologie que dans la réalité.

Peut-on dire que la jeunesse d'aujourd'hui va plus mal que celle des années 1970 ?

Nous sommes passés de 10 % à 15 % de jeunes qui cumulent au moins trois troubles (consommation régulière de substances psychoactives, dépressivité, fugue, tentative de suicide...). Il y a une détérioration pour cette minorité-là. Mais dans l'ensemble, la majorité des jeunes vont bien, et c'était déjà comme cela avant.

Ce qui est grave, c'est lorsque les troubles se chronicisent, sont précoces et se cumulent, c'est-à-dire lorsque les garçons adoptent des conduites traditionnellement féminines (comme les plaintes somatiques et la tentative de suicide) ou que les filles adoptent des conduites traditionnellement masculines (comme la consommation d'alcool, les conduites de violence).

Les médias ont-ils une part de responsabilité dans la perception négative que la société a des jeunes ?

J'en suis persuadée. On préconise la modération – toutes les études montrent que ce sont les modérés, et non ceux qui s'interdisent tout, qui vivent bien et longtemps –, mais la modération ne fait pas vendre, elle n'est pas porteuse. On a le sentiment que les adolescents changent et vont très mal, parce qu'on nous parle un jour des jeux dangereux, le lendemain de l'ivresse ou de la violence. On met toujours l'accent sur des extrêmes.

Quand la famille va, le jeune va bien…

C'est certain. Deux facteurs sont déterminants : être bien dans sa famille et être bien à l'école. Le niveau social en soi n'est pas un facteur de risque. L'erreur fondamentale a été de penser que ceux qui allaient mal étaient les pauvres ; à force, on a oublié les jeunes de la classe moyenne. Une politique de la jeunesse devrait porter l'ensemble des jeunes. Je m'insurge contre le misérabilisme.

Pourquoi la société porte-t-elle un regard pessimiste sur les adolescents ?

Essayer de comprendre un comportement ne signifie pas être laxiste. Or, la compréhension des phénomènes est assimilée au fait de laisser faire. Pourtant, si on ne comprend pas un comportement dans son contexte, on ne peut pas réaliser de prévention efficace. En assimilant la compréhension au laxisme – ce qui n'a rien à voir –, on est passé, en termes de discours, au répressif.

On ne parle que de ce qui inquiète la société, sans pointer ce qui peut être à l'origine de la souffrance des adolescents. Comme si la répression allait diminuer les phénomènes en tant que tels… Les études montrent bien que les gosses très violents ont souvent subi eux-mêmes des violences. L'écoute est un premier acte avant d'agir. La compréhension n'est pas indépendante de la punition.

Usage abusif d'Internet ou de jeux vidéo, de nouvelles addictions se sont développées…

Bien sûr. Elles apparaîtront dans les futures études. Le problème est de savoir ce qui est pathologique : le nombre d'heures ? Le contenu de ce qui est visionné ?… En 2001, j'avais rédigé un rapport sur la pornographie dans les médias et sur Internet pour le CSA. Ce dernier l'a laissé dans un tiroir. Cette étude montrait que la pornographie était une forme de violence subie. Le CSA n'a pas du tout aimé les résultats, parce qu'il voulait que soit prouvé que ce sont les gosses en difficulté qui regardaient la pornographie. On préfère toujours montrer que ce sont les jeunes (et leurs familles) qui sont en cause et continuer de croire que la responsabilité de la société est quasi nulle. Alors qu'elle n'est pas innocente.



Propos recueillis par Sandrine Blanchard

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