Un jour qu'on lui demandait l'intérêt d'avoir fait venir, un an avant l'élection présidentielle de 2007, Henri Guaino pour écrire ses discours, Nicolas Sarkozy eut cette phrase : "Je suis un immigré sans diplôme. J'ai besoin qu'Henri m'apporte la France de Péguy et de Michelet." Jusque-là, Nicolas Sarkozy avait cru pouvoir en faire l'économie. "Un homme politique qui ne regarde pas la télé ne peut pas connaître les Français", professait-il. Incarner la "rupture", c'était aussi rompre avec "le catéchisme culturel" partagé, à ses yeux, par les seules élites. Il pressentait pourtant qu'il lui faudrait d'autres références.
Pour sa campagne électorale victorieuse, Henri Guaino lui offrit donc les mots. Ceux de Jaurès et de Camus. Trois ans plus tard, à l'Elysée, Nicolas Sarkozy plongea lui-même dans tout ce qu'il avait rejeté. Dévora Dostoïevski et le cinéma de Dreyer, lu La Chartreuse de Parme et Stefan Zweig. Mais on ne rattrape pas si vite une culture classique qu'on a longtemps fait mine d'ignorer.
Et sans doute trouvera-t-on une part du malentendu, né dès les premiers
mois de sa présidence, entre le chef de l'Etat et les Français dans
cette langue parfois malmenée, dans cette ironie longtemps affichée
envers les classiques et même dans cette forme de regret d'un homme
découvrant avec enthousiasme, sur le tard, les grands romans de la
littérature française et étrangère.
Est-il pourtant si nécessaire d'être cultivé pour diriger
un pays ? Les Américains n'ont jamais autant que nous réclamé à leurs
dirigeants d'être érudits, même si la plupart d'entre eux l'étaient. Et
de quelle culture parle-t-on ? En France, la connaissance de l'histoire
et de la géographie, les références littéraires sont restées des
marqueurs plus puissants qu'ailleurs. Il est rare que l'on interroge un
président sur sa maîtrise des langues étrangères, son savoir
scientifique, son expérience au-delà des frontières, alors que la
mondialisation, les défis écologiques, la crise économique mondiale
devraient l'exiger.
Mais la littérature ! L'Histoire ! "Ne pas en être imprégné, pour un président, c'est un peu comme l'équipe de France ne chantant pas La Marseillaise, remarque l'écrivain Erik Orsenna, que François Mitterrand avait choisi pour écrire ses discours, à l'Elysée. Et
sans doute Nicolas Sarkozy aurait-il moins choqué s'il avait affirmé
qu'il n'est pas nécessaire, dans un concours administratif, de savoir que la Terre tourne autour du Soleil qu'en soutenant comme il l'a fait qu'il n'est pas déterminant d'avoir lu La Princesse de Clèves..."
Faut-il y voir
seulement une nostalgie pour les présidents lettrés d'autrefois,
lorsque les élites politiques françaises se confondaient avec les élites
intellectuelles et littéraires ? "Sans doute, mais j'y vois aussi la conviction très française que nous avons une vocation universaliste à parler de culture aux autres civilisations, et que le président doit incarner cette conviction",
avance l'ancien ministre de l'éducation Xavier Darcos, lui-même docteur
ès lettres et président de l'Institut français. Il formule une autre
hypothèse : "Nous sommes l'un des rares pays à avoir une politique culturelle d'Etat. Il n'y a pas de ministre de la culture aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne."

La France fut le pays des écrivains engagés. Les républiques furent
celles des professeurs, des médecins humanistes, des journalistes ou des
avocats.
"Poincaré s'émerveillait de ce que Clemenceau connaissait aussi parfaitement le grec, rappelle l'historien Michel Winock, et dans l'entre-deux-guerres les dirigeants politiques ignoraient assez largement l'économie. La licence de sciences économiques n'existait d'ailleurs pas, mais on débattait avec passion à l'Assemblée de la nécessité ou non de supprimer le latin des épreuves du bachot."
Les présidents de la V
e République sont longtemps très
largement restés de culture classique. De Gaulle s'affirmait comme un
passionné d'Histoire autant que comme l'un de ses héros. Mais ses
Mémoires sont aussi ceux d'un écrivain et il en désigna un autre, André
Malraux, pour être son ministre de la culture. Georges Pompidou était un
normalien, amoureux d'art contemporain et de poésie. Elle fut même
parfois pour lui un outil politique. Lorsque, le 22 septembre 1969, on
l'interrogea dans une conférence de presse sur un fait divers qui avait
divisé la France, le suicide de
Gabrielle Russier, professeure de 32 ans condamnée pour
avoir eu une histoire d'amour avec un élève, il évita le piège des polémiques en se réfugiant derrière ces vers de
Paul Eluard :
"Comprenne
qui voudra. Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard
d'enfant perdu, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être
aimés..."
Valéry
Giscard d'Estaing
possédait une culture plus scientifique, celle des polytechniciens,
mais regrettait ouvertement de ne pas écrire comme Maupassant. Quant à
François Mitterrand...
"Il avait fait de l'Histoire, de la géographie et de la littérature l'une de ses clés de compréhension des peuples, rapporte encore Erik Orsenna.
Je me souviens de l'avoir entendu évoquer la question yougoslave à travers la lecture du Pont sur la Drina, de l'écrivain croate Ivo Andric. Sur la Russie ? Voilà que surgissait Guerre et Paix. Et ces discussions inouïes qu'il a eues sur l'Allemagne avec l'écrivain Michel Tournier !"
Même
Jacques Chirac, qui avait longtemps joué les incultes, comprit pour sa troisième tentative à l'élection présidentielle qu'
avouer sa passion et
afficher
son érudition - réelle - pour les civilisations asiatiques (qu'il
découvrit jeune en arpentant le Musée Guimet), notamment chinoise et
japonaise, ne l'éloignerait aucunement de ce peuple français qu'il
aspirait à
gouverner.
Et, du reste, les présidents, lors de leur mandat, ont souvent laissé
un bâtiment en lien avec leur dada culturel : Beaubourg pour Pompidou,
le Musée d'Orsay pour Giscard d'Estaing, la Bibliothèque nationale de
France pour Mitterrand, le Musée du quai Branly pour Jacques Chirac.
Nous voilà en 2012. La crise économique paraît
avoir
écrasé tous les autres débats. Sur la dizaine de candidats à l'élection
présidentielle, seuls deux font de leur culture générale personnelle un
argument de campagne, et ce sont les deux professeurs de lettres du
groupe,
François Bayrou et
Jean-Luc Mélenchon. Le candidat centriste cite dans ses meetings des écrivains qui lui ressemblent, Edmond Rostand, l'auteur du
Cyrano mal-aimé et plein de panache, et Ernst Wiechert, écrivain allemand chrétien de l'entre-deux-guerres, dont
Les Enfants Jéromine (1945) est depuis toujours, dit-il, son livre de chevet. L'amour de la langue, l'
Europe, le christianisme. Le héraut du Front de gauche, lui, lit le
Victor Hugo des
Misérables à ses supporteurs.
Jean-Marie Le Pen, homme cultivé, usait de la langue comme d'une arme et de la
musique de Verdi pour
accompagner ses entrées sur les tribunes. Sa fille,
Marine Le Pen, paraît pour sa part
avoir pour principal souci d'éviter toute référence à l'Histoire, sans doute parce que, dans sa volonté de "normaliser" le
Front national, elle a voulu
rompre
avec les références dans lesquelles son père avait ancré le parti à la
tête duquel elle lui a succédé : le nationalisme des années 1930, les
guerres d'Indochine et d'
Algérie.
François Hollande a un jour avoué qu'il
"ne lit jamais de roman".
Interrogé au Salon du livre sur sa lecture préférée, lui est aussitôt
venu à l'esprit le choix de son turbulent allié du Front de gauche :
Les Misérables, de Victor Hugo. Et s'il a pris soin de
citer Albert Camus dans son discours du Bourget, c'est sur l'hommage de l'écrivain à ses professeurs.
"Il n'aime pas beaucoup l'abondance de citations, parce qu'il a tendance à penser que cela donne un côté ronflant aux discours, nuance sa "plume", Aquilino Morelle, à la fois médecin et énarque.
Mais la culture d'un homme permet d'affirmer sa pensée, et c'est un passionné d'Histoire." Dans son livre-programme,
Le Rêve français (éd. Privat), le candidat socialiste a ainsi pris soin de
placer sa candidature dans le continuum de la grande histoire de la gauche républicaine :
"Je propose de reprendre
ce rêve français, celui qui a été ébauché par l'esprit des Lumières au
XVIIIe siècle, celui qui a été dessiné par les révolutionnaires de 1789,
ce rêve qui s'est affirmé dans la fondation de la République, qui s'est
élargi et renouvelé avec la Résistance et au lendemain de la seconde
guerre mondiale, ce rêve qui a pris une forme nouvelle avec la victoire
de François Mitterrand en 1981."
Nicolas Sarkozy a omis pour sa part ces références à une famille de pensée.
"En 2007, il avait affirmé son appartenance à la droite républicaine et j'avais trouvé cela intéressant, remarque l'historien Michel Winock,
parce
qu'avant lui les présidents de droite s'étaient bien plus réclamés du
rassemblement gaulliste ou, comme Valéry Giscard d'Estaing, d'une
tradition plus tocquevillienne. Mais Nicolas Sarkozy ne l'a pas
explicité. La droite républicaine, dans l'Histoire, c'est Poincaré, et
lui ne citait que Jaurès et Blum, jamais ce dernier..."
Plus récemment, on l'a dit, le président s'est mis à évoquer en public ses lectures et à
convier à l'Elysée artistes et intellectuels. Comme s'il renonçait à n'
avoir pour bagage que
"la culture des gens", celle qui, paraissait-il
croire,
lui garantissait une proximité avec le peuple. Déjà en janvier 2008,
l'ancienne journaliste Catherine Pégard, devenue sa conseillère, tentait
de le défendre dans
Le Monde :
"On le fait passer pour un butor qui n'aurait lu aucun livre, et ce d'autant plus facilement que sa prévention contre les cuistres lui fait forcer
le trait en sens inverse. En le fréquentant, on s'aperçoit qu'il a lu
beaucoup, que ses curiosités sont multiples, qu'il n'est pas seulement
un enfant de la télé comme il se présente." La culture est-elle
pour autant, aux yeux du président, autre chose qu'une arme politique ?
Au printemps 2009, il a fait cette remarque en conseil des ministres :
"On ne gagne pas avec les intellectuels, mais on ne gagne pas si on les a contre soi." Frédéric Martel, journaliste et chercheur, auteur d'un cinglant
J'aime pas le sarkozysme culturel (Flammarion), n'y voit qu'une manoeuvre de communication :
"Inviter les artistes et les intellectuels, c'est laisser croire qu'ils vous intéressent." C'est comme si le président, par posture, avait voulu
rejoindre la cohorte de ses prédécesseurs qui s'affirmaient amis des
arts.
Mais, au-delà, qu'est-ce que la culture d'un dirigeant apporte au
maniement des hommes, à la direction d'un pays ou même d'une entreprise ?
Tout. La littérature est un instrument inégalé de compréhension
psychologique. Qu'est-ce qui ressemble plus aux courtisans de Louis XIV,
brossés par Saint-Simon, s'exclamant
"Sire, Marly !", éperdus
de bonheur à l'idée d'être invités par le roi dans sa résidence
campagnarde, que ces conseillers, ces ministres de François Mitterrand
qui s'émerveillaient d'être conviés dans sa bergerie à Latche !
Comment
comprendre l'
Europe sans connaître ses guerres de
religions, de territoires, ses rivalités économiques, sa
démographie,
ses mouvements de frontières et sa géographie ? Peut-on apprécier ce
symbole si fort et si simple d'Helmut Kohl et François Mitterrand se
tenant par la main sans
avoir
profondément intégré les soubresauts de l'histoire franco-allemande ?
Jacques Chirac se serait-il battu contre l'intervention de la France en
Irak s'il n'avait eu, comme le souligne celui qui fut son ministre de l'enseignement scolaire puis de la coopération,
Xavier Darcos,
"ce
point de vue très polynucléaire sur la politique étrangère, ce tropisme
Nord-Sud qui reposait en grande partie sur sa connaissance des arts
premiers" ?
L'inculture historique empêche la contextualisation et la
compréhension de la complexité. Mais la connaissance de l'Histoire peut
parfois, à l'inverse, être un carcan, comme elle le fut pour Mitterrand,
héritier de la guerre froide, qui crut, lors de la tentative de
renversement de Gorbatchev par les communistes, que l'effondrement du
régime soviétique ne pourrait pas
avoir lieu. Elle reste cependant le grand moyen de ne pas
succomber à l'excitation de l'instant. Et parfois une source de modération et de relativisation à
manier avec doigté.
François Hollande a ainsi raconté sur France Culture ses premiers pas
en politique, en 1983 et 1984. Il appartenait alors au cabinet de
l'historien
Max Gallo, alors porte-parole du gouvernement Mauroy.
"J'étais
son directeur de cabinet pendant cette période très chahutée où la
gauche était contestée par les grandes manifestations de l'école privée,
les confrontations politiques avec la droite, la rigueur qu'elle était
obligée de concéder, les restructurations industrielles dans le nord et
l'est de la France, explique-t-il. Nous étions toujours confrontés à des
offensives, qu'elles viennent de la rue ou de la scène politique. Max
Gallo était toujours capable de trouver une analogie avec une autre période, il nous permettait de comprendre
ce que nous traversions en fonction de ce que l'Histoire nous avait
déjà enseigné. C'est à la fois utile et cela conduit souvent à des
conclusions que j'appellerais de relativisme : ça s'est déjà produit, il
n'y a pas de surprise..."
Mais quoi de plus essentiel, pour un dirigeant, que d'échapper à la
pression de l'événement ? C'est bien cela l'usage le plus abouti de la
culture.
"La culture était pour Mitterrand une manière d'avoir du temps, analyse Erik Orsenna.
Les livres le protégeaient contre la montre..." Quelle meilleure manière de ménager sa réflexion, ce temps pour soi qui permet de
penser une décision, que de se
plonger dans la lecture de Marc Aurèle ou de Tite-Live, de
penser les changements au regard de l'Histoire, de
comprendre les peuples à travers leurs territoires ?
C'est sans doute là la plus grande difficulté des dirigeants actuels.
"Il
paraît bien plus difficile aujourd'hui d'être maître du temps et, dans
la grande lutte des origines entre Chronos et Kairos, c'est bien ce
dernier qui a gagné, souligne encore Xavier Darcos.
L'époque de
François Mitterrand semble aujourd'hui incroyablement lointaine, comme
si Internet, la "googlisation" des informations avaient accéléré
l'Histoire. Et pourtant... L'ordinateur à 100 dollars date de 2005, l'iPhone, de 2007. Mais ils ont révolutionné notre rapport au savoir et à la culture. Et transformé, de la même façon, le rôle des dirigeants." Nos
sociétés postmodernes paraissent
avoir
succombé au "présentisme", cette croyance qui ignore le passé et le
futur. La politique, les batailles électorales sont devenues une
succession d'instantanés incompatible avec une culture qui se nourrit au
contraire de la durée. Avant tout, il faut réagir vite. Et c'est
finalement là l'enjeu, au-delà même des politiques culturelles mises en
place : réduire ce divorce entre le court et le long terme qui,
aujourd'hui, a pris un tour si vif et empêche ceux qui dirigent l'Etat
d'
avoir une vision profonde et plus lointaine de la direction dans laquelle doit s'
orienter le pays.