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jeudi 28 août 2014

Gouvernement Valls II : trois questions à Laurent Bouvet

Même très minoritaire politiquement, les institutions de la Vème République permettent au gouvernement de poursuivre sa route

Manuel Valls a tenu aujourd’hui son premier conseil des ministres. 24 heures après la démission du gouvernement précédent, tout semble indiquer que le gouvernement s’oriente vers un recentrage politique, au grand dam d’une partie de la gauche de la gauche. Contrepoints a posé à Laurent Bouvet trois questions pour nous éclairer sur le sens à donner à ces derniers changements à la tête de l’exécutif.
Laurent Bouvet
Laurent Bouvet est professeur de théorie politique à l’Université de Saint-Quentin-en-Yvelines. Il est également le directeur de l’Observatoire de la vie politique (OVIPOL) de la Fondation Jean Jaurès. Ses recherches portent, entre autres, sur la social-démocratie. Il tient un blog sur la vie politique française.
Contrepoints – Le nouveau gouvernement Valls semble avoir sacrifié son aile gauche par souci de cohérence politique. Il en résulte une équipe resserrée autour du premier ministre, mais faiblement soutenue par son propre camp déçu et divisé. Pensez-vous que cela suffira pour gouverner ?
Laurent Bouvet - Ce sera l’enjeu des semaines qui viennent avec quelques moments-clefs à l’Assemblée nationale (AN) : le vote sur la confiance au gouvernement, celui sur le projet de loi de finances… Il paraît peu probable que lors de ces occasions, il y ait une majorité à l’AN pour renverser le gouvernement. Les « frondeurs » du PS sont eux-mêmes divisés sur l’attitude à avoir et les élus de gauche (PS, PC, EELV…) qui prendraient le risque de voter contre le gouvernement avec ceux de la droite et du centre, porteraient la responsabilité de leur propre défaite ensuite dans les urnes, car le président de la République n’aurait d’autre choix que de dissoudre l’AN. Bref, même très minoritaire politiquement, les institutions de la Vème République permettent au gouvernement de poursuivre sa route, au Parlement du moins.
Du côté de l’assemblée plane toujours la menace d’une dissolution. Croyez-vous les députés de gauche suffisamment remontés contre l’exécutif pour qu’Hollande décide de l’utiliser ? Peut-on imaginer que la majorité présidentielle fasse plier le gouvernement et l’oblige à suspendre ses objectifs de réforme ?
Chez certains « frondeurs » du PS, l’idée est bien celle-là : écarter la menace de la dissolution et contraindre le président de la République à changer de politique. Deux problèmes subsistent néanmoins, et ils sont de taille.
D’abord, comme on le disait précédemment, les outils constitutionnels dans les mains de l’exécutif lui permettent de tenir le choc d’une telle « fronde » : les députés ont davantage à perdre que le président de la République à une dissolution. Pour tordre le bras du président, ils devraient accepter de mettre en jeu leur mandat ! Or compte tenu du rapport de force aujourd’hui, les députés de gauche disparaîtraient quasiment de l’Assemblée nationale en cas de législatives anticipées.
Ensuite, contraindre le président à changer de politique conduirait à ouvrir une période très incertaine sur le plan institutionnel. On imagine qu’il faudrait un nouveau premier ministre par exemple. Or les opposants de gauche à la politique actuelle de l’exécutif ne sont pas sur la même longueur d’onde. Entre un Mélenchon, une Duflot et un Montebourg, entre autres, il y a au moins autant de convergences que de différences. Quelle serait la ligne suivie ? Qui serait accepté par les autres comme Premier ministre ? C’est d’ailleurs là un atout pour François Hollande et Manuel Valls : ils peuvent compter sur les divisions de leurs adversaires à gauche au-delà des critiques formulées.
Ce remaniement va-t-il avoir un effet sur la physionomie politique et culturelle de la gauche française ? Peut-on attendre d’Arnaud Montebourg, par exemple, qu’il cherche à occuper l’espace à la gauche du parti socialiste ? Peut-on imaginer une reconfiguration en faveur d’un rapprochement entre centre et gauche réformiste ?
Ce remaniement pourrait en effet entraîner une clarification des positions au sein du PS, surtout en cas de congrès de celui-ci dans les mois à venir : avec une aile gauche étoffée qui cherche l’alliance avec la « gauche de la gauche » (Front de gauche, EELV…) et une aile droite qui chercherait à s’allier plutôt au centre. Si une telle logique allait à son terme, le PS pourrait finir par se diviser. Cette division en fonction de lignes idéologiques serait une première depuis le Congrès de Tours en 1921. Ce n’est cependant pas le scénario le plus probable même si la période qui vient est assez incertaine et inédite dans la mesure où le PS est pour la première fois confronté non pas à une division interne sur le projet mais à une conjoncture électorale, tant nationale que locale, particulièrement mauvaise.
Jusqu’ici, la perspective de gagner les élections locales ou nationales permettait en effet de tenir ensemble les deux camps (voire davantage de courants et sensibilités) dans un même parti car il y avait en quelque sorte de la place pour tout le monde, majorité et minorité du parti, aile gauche et aile droite – c’était le schéma Mitterrand-Rocard par exemple. L’intérêt électoral supérieur l’emportant toujours au final sur les divisions idéologiques ou programmatiques. Aujourd’hui, si le PS devient un peu moins un parti d’élus et de candidats à l’élection, et un peu plus un parti clivé idéologiquement, son fonctionnement pourrait bien se modifier.