TOUT EST DIT

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dimanche 19 février 2012

La Grèce se prépare à la « résistance »

Dans un contexte de vie quotidienne de plus en plus difficile, les Grecs ressortent un vocabulaire guerrier. Ils craignent une Europe dirigée par des technocrates. 

Historien et ethnologue, Panagiotis Grigoriou (photo) est retourné en Grèce en 2009 après une décennie passée en France. Se partageant entre Trikala, dans le centre du pays, et Athènes, il tient depuis cette date un blog (1) à destination des francophones, dans lequel il raconte le vécu quotidien de la crise en Grèce continentale et dans les îles. Mais ses réflexions de chercheur vont bien au-delà.

« Sud Ouest Dimanche » Comment font les Grecs pour vivre avec des salaires en chute libre ?
Panagiotis Grigoriou. Ils vivent très mal. À cette baisse qui va de 30 à 60 % s'ajoute pour certains d'entre eux la question de l'endettement immobilier. S'il paraît aujourd'hui exagéré, il ne l'était pas lorsque l'emprunt a été contracté, c'est-à-dire dans le contexte d'une économie en état de marche. Encore parle-t-on ici de ceux qui ont conservé leur emploi, parce qu'il y a aussi tous ceux qui ont perdu le leur.
Pourquoi le niveau des prix ne suit-il pas la baisse des salaires ?
Parce qu'une bonne partie des produits que nous consommons est importée, et pas seulement le carburant ; parce que les taux d'impo- sition, y compris la TVA, ont été augmentés ; parce que les frais de fonctionnement fixes des entreprises restent élevés.
La crise est-elle plus difficile à vivre dans les grandes villes que dans les campagnes ou dans les îles ?
Nous vivons une crise nationale qui, à part quelques invulnérables, touche toutes les couches de la société. La situation est pire à Salonique qu'à Athènes, où le tissu industriel a été démantelé ces dernières années. Mais dans des quartiers considérés comme chics de la capitale, je vois pratiquement tous les jours des retraités - qui ne sont pas des SDF - faire les poubelles des centres commerciaux. En dehors des villes, on trouvera plus de solidarité. À la campagne, beaucoup de gens ont des potagers, et en bord de mer ou dans les îles, ils ont des embarcations. Un chômeur dont l'épouse a perdu son travail de coiffeuse et qui vit sur l'île de Salamine, près d'Athènes, m'a raconté qu'il part plonger lorsque le temps le permet pour ramener assez de poisson pour la semaine.
La famille retrouve-t-elle son statut protecteur ?
L'impossibilité de payer un loyer, même si ceux-ci commencent à baisser, amène à des « regroupements familiaux ». On partage une location entre frère et sœur. On déménage pour retourner chez ses parents. Du moins tant qu'ils touchent encore une retraite. Car avec le risque d'une faillite totale, - je veux dire une faillite officialisée - même les pensions risquent de disparaître.
Est-ce que la crise a amené un regain de solidarité ?
La solidarité a ses limites. On se fait loger par des amis, on mange chez eux s'ils ont encore des moyens. Mais il faut surtout se débrouiller. J'ai l'exemple d'un gestionnaire financier qui gagnait entre 4 000 et 5 000 euros par mois. Lorsqu'il s'est retrouvé sans allocation chômage, il est retourné sur sa petite île de 200 habitants en mer Égée. Il a repris son embarcation pour pêcher. Il vit de ses économies et des 200 euros par mois que lui verse la mairie pour les conseils financiers qu'il lui prodigue.
Les velléités d'émigration manifestées ici et là se concrétisent-elles ?
Elles sont devenues réalité. On estime qu'entre 40 000 et 150 000 personnes sont déjà parties. Chacun de nous connaît quelqu'un qui a quitté la Grèce ou qui envisage de le faire.
Que disent vos concitoyens ?
On entend de plus en plus des termes guerriers : « La Grèce est sous occupation » ; « Nous sommes en guerre » ; « La soupe populaire revient comme dans les années 40 » ; « Bientôt les tickets de rationnement », etc.
Si les Grecs emploient des mots guerriers, se préparent-ils pour autant à une résistance, voire à un conflit ?
Difficile de donner une réponse claire et définitive. Il est sûr que nous sommes sur une pente glissante et dans une situation où tout bouge : que ce soient les opinions, la doxa générale, la façon suivant laquelle on pense la politique et le personnel politique, la façon selon laquelle on se représente l'Union européenne, ou encore la zone euro. Impossible de prévoir ce qui peut se passer. Mais l'idée d'envisager le pire devient majoritaire ! On sait aussi par leurs syndicalistes que le mécontentement monte parmi les forces de l'ordre. Et certains cadres de l'armée commencent à se manifester. Les scénarios sont ouverts. Tout peut se jouer. Ces jours derniers, un garagiste, plutôt conservateur, me disait qu'il « espérait un mouvement de résistance » et que « l'armée serait avec nous ».
L'engagement de Mikis Theodorakis et du héros antinazi Manolis Glezos sont-ils signe d'espoir ou de désespoir ?

Ce sont des signes d'espoir. D'autant qu'il s'agit de personnalités qui n'ont à gagner ni gloire ni argent en s'engageant ainsi. Ils essaient de créer un « front national » (rien à voir avec l'extrême droite française !), un front de résistance dont on ne sait s'il réussira. Il est minoritaire, mais on ne peut pas dire qu'il ne compte pas dans les représentations collectives. Ils ne pourront pas, seuls, faire avancer les choses. En revanche, la sociologie de ceux qui sont avec eux est intéressante : je suis de près ce mouvement et j'y rencontre surtout des Grecs représentatifs de la classe moyenne qui ont quitté les partis traditionnels, dont le niveau d'études et de formation est assez élevé et qui n'avaient jamais été habitués à manifester.
Pourquoi dites-vous que le système politique grec est en état de « mort clinique » ?
Parce que la classe politique actuelle est finie. En tout cas, celle qui a signé le mémorandum dont l'immense majorité des citoyens ne veut pas entendre parler. Le personnel politique sait qu'il sera rapidement remplacé par des technocrates. C'est une nouveauté dans la manière de gérer « nos » affaires. Les dettes de l'Allemagne, de la France, de l'Italie, des États-Unis sont proportionnellement équivalentes à la nôtre qui est utilisée comme une arme. J'ai l'impression qu'on expérimente le prochain régime de l'Union européenne.
(1) www.panagiotis-grigoriou.gr.

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