TOUT EST DIT

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vendredi 10 février 2012

Homos et de droite

Le parti pour lequel ils affichent leur sympathie n'est pas le plus en pointe sur la défense des droits gays. Ni mariage ni adoption au programme de l'UMP... Et pourtant, ils assument leurs convictions. Envers et, parfois, contre tous.
La vidéo a été sortie du placard et tourne sur les sites gays pendant quelques semaines. On est en 2007, à neuf jours de la présidentielle, un Nicolas Sarkozy candidat annonce qu'il mettra en place s'il est élu une union civile pour les homosexuels, célébrée en mairie et garantissant l'égalité des droits avec les hétérosexuels. Il semble enthousiaste. La mesure ne sera jamais adoptée.
En juin 2011, la proposition de loi pour ouvrir le mariage aux homosexuels déposée par le Parti socialiste à l'Assemblée nationale a été rejetée par une écrasante majorité de la droite et du centre. Le débat donne lieu à quelques dérapages homophobes incontrôlés de la part des élus de la Droite populaire. A droite, seuls quelques députés prennent position pour l'égalité des droits. Dont le jeune maire de Coulommiers (Seine-et-Marne), Franck Riester, qui, six mois plus tard, sera le premier parlementaire UMP a faire officiellement son coming-out. Et qui fait aujourd'hui partie des jeunes députés qui portent la bonne parole sarkozyste au même titre que Valérie Rosso-Debord. Début janvier, ultime faux espoir pour la communauté gay : le quotidien Libération annonce que Nicolas Sarkozy pourrait relancer le projet du mariage gay. L'annonce fait grand bruit, mais elle est aussitôt démentie par les proches du président. Quelques semaines plus tard, le candidat François Hollande intègre l'ouverture du droit au mariage et à l'adoption pour les homosexuels dans ses soixante propositions. Enchaînement éprouvant pour les militants homosexuels de droite, à l'heure où une thèse, celle de la droitisation générale de la communauté gay, portée par la sortie remarquée du livre de l'ancien fondateur d'Act Up Didier Lestrade (1), laisse penser que l'UMP aurait tort de délaisser cet électorat. Selon une étude du Cevipof, le centre de recherches de Sciences Po, parue en janvier sur le comportement électoral de la communauté homosexuelle et bisexuelle, il paraît en réalité difficile de parler d'une véritable droitisation des gays : avec 49,5 % des intentions de vote, la gauche renforce encore son monopole pour l'élection présidentielle tandis que la droite parlementaire accuse un nouveau mouvement de rejet (22,5 %). Certes, le Front national progresse, mais dans les mêmes proportions que chez les hétérosexuels (19 %).
Il n'empêche. L'électorat gay existe et il pèse. Avant la présidentielle, M est allé à la rencontre de ces hommes et ces femmes de droite, libéraux ou plus conservateurs, voire extrémistes, militants ou simples sympathisants. Tous sont déçus des promesses non tenues sur l'égalité des droits et dénoncent le retard de la France sur ces questions. Au point, pour certains, de ne plus savoir quel bulletin glisser dans l'urne.

Emmanuel Blanc, le militant

Président fondateur de GayLib, le mouvement des homosexuels de l'UMP, agent immobilier, 41 ans, Parislongtemps d'une exemplaire fidélité et d'une infinie patience envers son parti, il commence à raffermir son verbe. Depuis 2010, les militants de GayLib, le mouvement gay de l'UMP qu'Emmanuel a fondé, ont ôté les couleurs de leur parti pour défiler à la Gay Pride (leur char était régulièrement bloqué par des militants de gauche). Pour la présidentielle, ils ne feront pas campagne pour Nicolas Sarkozy s'il ne s'engage pas, soit sur le mariage, soit sur l'adoption. Emmanuel Blanc est déçu de l'abandon de l'union civile promise en 2007. Fatigué que les dirigeants de l'UMP continuent d'accorder grâce et circonscription à des élus comme Christian Vanneste, " dont l'homophobie est le fonds de commerce " et l'opposition aux droits des homosexuels une constante. " Cela va nous faire perdre des voix et de la crédibilité. " Cet agent immobilier se dit " exaspéré, en tant qu'homosexuel, mais aussi simplement en tant que militant UMP ". Longtemps, ses deux identités ne se sont pas rencontrées. Il était gay. Il était de droite. Issu d'une famille cultivant une pensée de droite libertaire, il a fait une partie de ses études à Harvard, avant de devenir militant-salarié de Démocratie libérale, le mouvement d'Alain Madelin. Milieux ouverts où ses deux identités n'entraient guère en conflit. Et puis il y a eu le débat sur le Pacs en 1998. Expérience traumatisante où il prend conscience, " en pleine face ", de l'hostilité du milieu dans lequel il évolue : " Je découvre une homophobie violente, beauf, là où je travaille, où je milite. " Avec d'autres amis gays, militants comme lui, il monte, en réaction, GayLib. Gros succès dans les rangs des assistants parlementaires : " Chez les non-élus, GayLib a créé un effet d'outing collectif à droite, c'était libérateur. " L'accueil des responsables UDF et RPR est plus circonspect. " A cette époque pas si lointaine, Bayrou était un chrétien réac coincé et il restait pas mal de vieilles biques au RPR. " Mais le courant passe bien avec Alain Juppé, qui soutient d'ailleurs aujourd'hui le mariage homosexuel. L'idée au départ était de combattre l'homophobie par la visibilité. GayLib a depuis évolué vers la défense de l'égalité des droits, en premier lieu le mariage et l'homoparentalité. Les combats sont strictement identiques à ceux des mouvements gays estampillés à gauche. Mais l'étiquette UMP de GayLib suscite de vrais rejets au sein de la communauté homosexuelle. " C'est ridicule, on se bat sur deux fronts : contre l'homophobie de droite et contre l'intolérance à gauche. "
Catherine Michaud, l'égalitariste Cadre bancaire, militante UMP et adhérente GayLib, 28 ans, Paris Chemisier sage et chevalière discrète, elle est l'archétype du classicisme bon chic bon genre. Catherine Michaud parle de son parti, l'UMP, avec la loyauté des bons élèves, " un mouvement libéral, humaniste et tourné vers l'avenir ". Qu'elle a rejoint très jeune parce qu'elle voulait y défendre " les valeurs du travail, de l'effort, du mérite ", " une certaine idée de la France et de la nation ". A la question de savoir si l'on peut être homo et de droite, le ton change, soudain incisif : " Vous voyez, mon homosexualité n'a pas grand-chose à voir là-dedans. " Lors de ses premières années de militantisme à l'UMP du Loiret, l'homosexualité n'était jamais abordée dans les réunions de section. " C'était tabou. "
Aujourd'hui, Catherine Michaud se veut vigilante face aux questions de discrimination, d'homophobie au travail, elle veut se battre pour le mariage, le droit à l'homoparentalité. Pour preuve, son adhésion à GayLib, dont elle est aujourd'hui secrétaire générale. Un engagement qu'elle résume par une formule " non négociable " : " Egalité des droits. " L'union civile promise en 2007 par Nicolas Sarkozy ? " Déjà désuète ", estime-t-elle. C'est du côté des Pays-Bas, de la Belgique ou de l'Espagne qu'elle regarde aujourd'hui. " Ça suffit, il faut vivre avec son temps. " La jeune femme a envie de se marier. Et corrige lorsqu'on parle de " mariage gay " : " C'est mariage pour tous. On ne veut pas un truc spécial, on veut la même chose que les autres. " " E-ga-li-té des droits ", reprend-elle, en détachant chaque syllabe pour marquer sa détermination. Plus tard, elle aimerait adopter les enfants de sa compagne, ou que celle-ci adopte les siens. C'est ainsi qu'elle le formule. La société est " prête ", elle en est sûre. Et l'UMP " presque ". Les " agités " de la Droite populaire " font leur baroud d'honneur ". " Ils ont perdu sur l'IVG, ils ont perdu sur le divorce, nous, les homosexuels, sommes leur dernier combat. " Selon elle, le parti se renouvelle. Les quadras et quinquas, souvent divorcés, ayant eu des familles recomposées, sont " plus ouverts " et " plus réalistes ". Lorsque ces questions seront " réglées ", Catherine Michaud l'espère, être homosexuelle et de droite n'étonnera plus personne.

Helder Constantino, le décomplexé

Etudiant en école de commerce, 23 ans, Toulouse excellent. " C'est ainsi que cet étudiant en école de commerce qualifie le bilan de Nicolas Sarkozy. Helder Constantino adore la politique. S'il n'est pas encarté, il se fait volontiers prosélyte en son cercle, principalement des étudiants, comme lui. En ce moment, la défense de Nicolas Sarkozy est son credo. Un affichage politique qui suscite un étonnement récurrent lié à son homosexualité. " Jeune, homo et de droite, tout le monde trouve cela anormal. " Pas lui. Ces présupposés l'énervent même profondément. Il ne comprend pas en quoi son orientation sexuelle pourrait avoir une quelconque influence sur son orientation politique. D'autant que, pour ce libéral convaincu, la chose politique est avant tout affaire d'économie, non de choix sociétaux. " La sexualité, c'est comme l'écologie, ce sont des engagements personnels, pas politiques. " Il considère pourtant l'égalité des droits comme une " évidence ", et regrette que Nicolas Sarkozy n'ait pas entériné le droit au mariage et à l'homoparentalité. Pour ce jeune homme originaire du Portugal, pays où il a été élevé et qui reconnaît désormais le mariage gay, la France est sur ce sujet un peu anachronique. Mais loin de lui l'idée de jeter la pierre aux dirigeants de l'UMP. On ne peut " forcer la loi contre l'opinion ", " et contre les extrémistes en particulier ", assure-t-il. Et un débat public sur la question serait susceptible de réveiller des démons homophobes auxquels il n'a pas envie de se frotter.
Il ne se battra pas sur le terrain politique pour ses droits, mais il les prendra. Il adoptera, recourra à une mère porteuse. " Comme le font déjà les autres. " Il s'est renseigné. Paiera s'il le faut. La précarité juridique d'une parentalité non reconnue ne l'effraie pas. Ces temps-ci, il emménage avec son copain dans le centre de Toulouse. Il n'envisage pas " une seconde " de ne pas fonder une famille.

Thomas Dupuy, l'extraterrestre

Chef de projet informatique, 39 ans, Paris De droite version gaulliste, il a, dans sa jeunesse, milité au RPR et " adoré " Chirac. A l'époque, il ne s'était pas encore " outé ". La question de s'afficher homo de droite n'existait donc pas. Elevé dans une famille toulousaine " très socialiste ", où Lionel Jospin, ami de la famille, avait gîte et couvert, Thomas Dupuy doit déjà assumer le fait d'être de droite. " J'étais l'extraterrestre. " Vingt ans plus tard, c'est dans une autre famille qu'il joue les êtres venus d'ailleurs, " au sein de la communauté gay militante qui ne comprend pas qu'on puisse ne pas être de gauche quand on est pédé ". Ce milieu, il le fréquente depuis plusieurs années à Paris comme bénévole dans une association. Dans cet univers militant, " machinalement acquis à la gauche ", ce chef de projet informatique évite d'afficher la couleur de ses opinions. " Pour être tranquille. " Laissant prudemment sa droite au placard, comme tant d'autres, ailleurs, y rangent leur homosexualité. Parfois, il se fait " griller ". Comme lorsqu'une fille de son association est tombée sur son compte Facebook et ses statuts sans équivoque sur ses préférences politiques. Une trahison à la cause gay pour cette militante qui lui a fait la tête, s'amuse-t-il. " Généralement, en discutant, ensuite, cela se détend " Il se dit plus agacé et navré que révolté par le phénomène. Selon lui, les positions du Parti socialiste pour la défense du droit des homosexuels sont " avant tout électoralistes ". Il raille cette gauche " qui soudain défend une institution petite-bourgeoise comme le mariage ". Et pourtant, ce presque quadra, très à l'aise dans ses convictions politiques, s'avoue aujourd'hui complètement désarçonné par l'attitude de sa propre famille, l'UMP. Sa tolérance vis-à-vis de l'homophobie de la droite populaire le " désespère ". Et le peu de volonté qu'elle affiche pour faire avancer l'égalité des droits le déçoit profondément. Pour ces raisons-là, et pour la première fois, il ne donnera pas sa voix au candidat de la majorité à l'élection prési-dentielle. " Si c'est Nicolas Sarkozy ", précise-t-il. Le président " et sa bande " incarnent selon lui ces " dérives " qu'il veut sanctionner. Sur qui reportera-t-il son vote ? Seule certitude : il ne basculera pas à gauche. Encore moins à l'extrême droite. " Je suis complètement perdu ", avoue-t-il.

Philippe Galibourg et Cédric Balasse, les traditionalistes

Cadre dans les télécommunications, 34 ans, et aide-soignant, 33 ans, Saint-DenisPhilippe et Cédric vivent ensemble depuis 2006. Ils se sont pacsés en 2010 au tribunal de Saint-Denis " dans un bureau minable, presque un couloir, derrière des plantes vertes en plastique ". Ce n'est pas leur conception de ce que représentent pour eux " l'engagement, le couple et la famille ", valeurs auxquelles ils revendiquent leur attachement. Philippe Galibourg, 34 ans, cadre supérieur dans une société de télécommunications, et Cédric Balasse, 33 ans, aide-soignant, se réclament d'une droite " profonde ", conservatrice et traditionnelle. Une droite qui ne badine pas avec l'amour et les valeurs. Cette même droite qui, à leur grand regret, ne leur accorde pas le droit de se marier ni d'être parents. La question travaille Philippe depuis déjà quelque temps. Il en veut à l'UMP de ne pas évoluer, en particulier sur l'adoption. A tel point que, lorsque DSK était encore un potentiel candidat, il avait pensé voter pour lui. " Pour François Hollande, c'est inenvisageable ", évacue-t-il. Philippe estime que le Parti socialiste est " économiquement dangereux " et ne se voit pas faire passer ses " intérêts particuliers " (le droit des homosexuels) avant " l'intérêt général " (la sauvegarde -économique du pays), " surtout en temps de crise ".Son compagnon a la droite plus dure. Ancien électeur du Front national, Cédric a été " récupéré " en 2007 par Nicolas Sarkozy dont il aime la " franchise ", le " dynamisme " et le " pragmatisme ". Il reproche à la gauche son " hypocrisie " sur la défense du droit des homosexuels. Pour preuve, selon lui, la " bienveillance " du PS envers " la poussée de l'islam en France ". Cédric n'a pas une relation simple avec les religions monothéistes, qui le rejettent " en tant qu'homosexuel ". Elevé dans une famille de petits commerçants " très à droite " et catholiques, il a demandé et obtenu l'apostasie (se faire débaptiser) au Vatican sous Benoît XVI pour ces raisons. Il est aujourd'hui néo-païen. Philippe partage ses inquiétudes sur une radicalisation de l'islam en France qu'ils disent constater quotidiennement en Seine-Saint-Denis. L'homophobie dont elle serait le vecteur les effraie. Cédric : " La société française a incroyablement évolué sur ce sujet, relève-t-il. Je trouve qu'on est trop tolérant sur l'homophobie des musulmans, surtout à gauche où l'on se donne bonne conscience. "Les sorties homophobes de Jean-Marie Le Pen ne l'empêchaient ni de dormir ni de voter lorsqu'il était encore électeur du Front national : " Je la connais cette homophobie, j'ai été élevé avec dans ma famille. C'était autrement plus violent, ça venait de mes parents. " Selon lui, les mentalités ont évolué grâce à des couples comme le leur. " Stable, propre, loin des images véhiculées sur les chars de la Gay Pride. " Cédric pense qu'aujourd'hui sa mère, pourtant " FN à mort ", serait ravie qu'il puisse adopter des enfants.

 

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