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samedi 23 novembre 2013

50e anniversaire de l’assassinat de Kennedy • La face cachée d’une icône nationale (I)

50e anniversaire de l’assassinat de Kennedy • La face cachée d’une icône nationale (I)


Le sabotage de l’anti-castrisme

Plusieurs dizaines de nouveaux titres en plus des 40 000 livres déjà publiés sur JFK, quarante-deux heures d’émissions télévisées, des milliers d’articles de quotidiens et de magazines, d’innombrables discours de commémoration aux quatre coins de l’Amérique : jamais une présidence – en l’occurrence, la 35e, interrompue à Dallas le 22 novembre 1963 par un tir au fusil d’une rare précision – ne fut à un tel niveau d’adhésion et de ferveur, analysée et décortiquée par tous ceux qui fabriquent l’opinion. La mort brutale et en pleine jeunesse de John Fitzgerald Kennedy le transforma en icône portée en triomphe par toute une nation. On sublima aussitôt sa famille, le personnage et son action à la Maison Blanche où, pendant mille jours (1 036 exactement), chacune des décisions avait reçu l’aval discret mais enthousiaste d’un conformisme progressiste qui venait d’investir le pouvoir.
Derrière le visage d’un chef charismatique, une certaine Amérique – celle fidèle à ses principes créateurs – était en train de basculer dans la nostalgie. Elle ne le savait pas encore. Une ère nouvelle commençait. Cinquante ans après le drame, l’icône embaumée reste intacte. Et dans l’avalanche de journalisme et d’édition qui parle d’elle, les articles et les livres résolument critiques se comptent à peine sur les doigts d’une main. Au fil des colonnes ou des chapitres, les réserves prudentes, les égratignures sympathiques, ne sont là que pour donner le change. L’essentiel est jugé : Kennedy a paru digne de s’asseoir aux côtés de Lincoln. Et pourtant, tout n’est pas bon dans ces mille jours. Disons-le tout net : la présidence Kennedy fut néfaste pour l’Amérique. La preuve, entre autres, par Cuba, le Vietnam et l’immigration : six articles pour réfuter l’imposture.
Une immense plage de sable fin, une eau turquoise digne des plus beaux lagons et, dans le fond du décor, sous un vent léger, les frémissements des premiers feuillages de la forêt tropicale : la beauté flatteuse de la baie des Cochons aurait pu légitimement inspirer les meilleurs photographes de l’office du tourisme cubain. Certes, elle fut prise en photos sous tous les angles et de toutes les manières, cette baie paradisiaque, mais ce fut par d’autres photographes avec d’autres objectifs – aux deux sens du mot.
Sur les clichés distribués par les « barbudos » à des dizaines de milliers d’exemplaires comme des trophées, l’immense plage de sable fin était envahie de péniches coulées, de blindés détruits, de camions incendiés, de cadavres à demi enfouis : les restes de la désastreuse opération « Zapata » qui, après un débarquement dans le style de celui de Normandie en juin 1944 mais en beaucoup plus modeste, devait arracher à La Havane, après une marche forcée grossie par des ralliements populaires, le pouvoir des mains de la clique de Fidel Castro. C’était au petit matin du 17 avril 1961. Celui qui, deux ans plus tôt, avait fait tomber Fulgencio Batista dans la fièvre déferlante des maquis victorieux, retrouvait l’ivresse de la vengeance anti-américaine. Pendant des années, Batista fut l’homme de main de Washington pour le sucre, le tourisme, les casinos. Et maintenant, voilà que les nostalgiques de Batista échouent lamentablement sous les cocotiers. Castro jubile ; il triomphe : décidément la révolution s’incruste. Mais existent aussi Castro « l’égocrate », Castro l’ingrat : Kennedy fut le grand artisan de l’échec qui sauva le castrisme d’une mort programmée. Pas un mot là-dessus.
1960-1961 : années charnières. Kennedy est depuis trois mois à la Maison Blanche. Il tâte le terrain, s’entoure de conseillers, utilise à fond une cote d’amour qui, dans la nation, semble inépuisable. Le plus gros problème reste, plus que jamais, l’URSS. La guerre froide se durcit en héritant d’un abcès imprévu et très mal placé : Cuba se trouve à trois cents kilomètres des côtes américaines. N’importe quelle fusée un peu sophistiquée pourrait y provoquer des dégâts considérables. Le Pentagone s’inquiète. Et si le Kremlin avait l’audace de pousser ses pions jusqu’aux Caraïbes ? L’hypothèse militaire suscite rapports sur rapports qui, dès le début, professent un certain pessimisme en contradiction avec la sérénité d’une Maison Blanche encore toute à ses clichés « libérateurs ». On y voit l’entrée en scène des « barbudos » comme l’épisode supplémentaire d’un caudillisme sud-américain dans lequel Castro, avec sa carrure de socialiste sorti de la jungle, joue le rôle d’un nouveau Bolivar un peu plus déroutant que les autres. On s’y fera. D’ailleurs, les rapports civils de cette époque parlent avec sympathie de « nationalisme musclé », de « réformisme agraire ».
Ce n’est que dans les derniers mois du gouvernement Eisenhower et les premiers du gouvernement Kennedy que les illusions disparaissent, que le voile se déchire. La vraie nature du régime surgit dans toute sa réalité : dictature policière, répression sanglante, encadrement idéologique. Les 400 entreprises américaines implantées dans l’économie cubaine (pétrole, sucre, transports, services) sont expropriées sans indemnités. Radio La Havane crache quotidiennement des injures contre les « yankees capitalistes ». Castro se rapproche de Moscou et Washington rompt avec l’île rebelle. Dans le Bureau ovale, le dossier est désormais souligné à l’encre rouge.
Les plus lucides parmi les conseillers d’un Eisenhower bouclant ses valises après huit ans de présidence estiment qu’il faut en finir avec « l’agité fumeur de cigares » qui se prend pour un « Lénine des mers chaudes ». En finir par la force, bien sûr. Solution d’autant plus accessible, en apparence, que deux communautés poussent pour son adoption dans les meilleurs délais : les exilés de Miami, dont beaucoup pensent que Castro ne maîtrise qu’en surface une situation encore très fluctuante, et les agents de la CIA à La Havane qui multiplient les messages faisant état d’une sourde opposition parfaitement exploitable. Cette convergence réussit à rassurer les hésitants et aboutit, en mars 1960, au griffonnage d’une opération Terre-Air-Mer qui a les encouragements d’Eisenhower et le patronage du vice-président Richard Nixon. Celui-ci étant persuadé de remporter l’élection de novembre 1960, et donc de succéder à son mentor ex-général en chef de la seconde guerre mondiale, fixe le début de l’attaque dans les premiers jours du printemps 1961, soit quelques semaines après sa propre entrée en fonction supposée à la Maison Blanche. Les urnes en décideront autrement, mais le calendrier envisagé finira malgré tout par s’inscrire dans la réalité. Seul changera le personnage qui donnera le feu vert à l’intervention armée. Kennedy remplacera Nixon à la tête du dispositif déployé et assumera donc le passage à l’acte. Ce qu’il refusera toujours d’assumer, en revanche, c’est le dérapage de l’aventure, considéré par les témoins et acteurs de l’époque comme une trahison.
Constituée de 1 500 combattants, pour la plupart d’anciens révolutionnaires déçus, la brigade de l’opération Zapata est encadrée, entraînée, dynamisée au Guatemala par des instructeurs américains dans des camps dépendant de la CIA. La politisation de l’entreprise se voit assurée par un groupe d’intellectuels ayant fui La Havane, eux-mêmes placés sous l’autorité d’anciens ministres de Castro passés à l’opposition dès qu’ils comprirent que le régime ne pouvait s’inscrire dans la durée qu’en durcissant un marxisme orthodoxe de plus en plus officiel.
Cette double formation dure environ un an. Si les camps sont relativement bien protégés contre d’éventuelles incursions prédatrices, le principe d’une reconquête de Cuba devient très vite de notoriété publique. Dans l’île aussi bien qu’aux Etats-Unis, l’opinion se doute que le passage, d’un bloc idéologique au bloc idéologique ennemi, d’un point d’appui aussi important sur le plan stratégique ne se fera pas sans réaction. Et une réaction violente. Plus que quiconque, Castro lui-même suit de très près les rapports de ses agents à Miami et au Guatemala. Une évidence s’impose : un coup est en préparation. Castro sait qu’il n’a plus le temps d’étoffer son armée ni en hommes, ni en matériel. Il résistera donc avec ce qu’il a en main. En revanche, une mesure préventive lui est accessible : retirer l’eau (c’est-à-dire le peuple) au poisson vorace (c’est-à-dire l’assaillant) avant que celui-ci ne devienne trop dangereux. C’est ainsi que, début avril 1961, 200 000 Cubains furent emprisonnés : des tièdes susceptibles d’apporter un soutien aux libérateurs. Ce fut le premier acte du drame.
(A suivre)

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