TOUT EST DIT

TOUT EST DIT
ǝʇêʇ ɐן ɹns ǝɥɔɹɐɯ ǝɔuɐɹɟ ɐן ʇuǝɯɯoɔ ùO

lundi 16 septembre 2013

Finance, banques, Etats, banquiers centraux... : 5 ans après le déclenchement de la grande crise, avons-nous vraiment compris qui était le(s) coupable(s) ?


Le premier épisode de notre série "La grande crise cinq ans après son déclenchement" se concentre sur les responsables de cette crise. Si elle est habituellement attribuée aux subprimes, ses véritables origines pourraient être plus surprenantes.


Chercher un coupable à ce qui est appelé aujourd’hui la grande récession, c’est admettre le fait qu’elle ait pu être évitée. L’Edito du « Monde » du dimanche 15 septembre 2013 nous donne une première version pour le moins moralisatrice de cette crise « Pour comprendre cet enchainement, il faut revenir aux causes de la crise. Elle était le résultat d’un cocktail explosif : la forte croissance des pays émergents, qui a sapé la compétitivité du nord ; la course à l’endettement, public et privé, qui a fait croire aux occidentaux qu’ils pourraient éternellement consommer les biens produits par d’autres, une finance folle, qui, dans le délire de l’enrichissement des traders et des martingales mathématiques, permettait de créer de l’argent à partir de rien, totalement déconnectée de l’économie réelle ». 
Cette première version peut être jointe au récit communément admis qui commence par l’explosion de la bulle immobilière américaine. Nous sommes en 2006 et les prix commencent à plonger entrainant avec eux les établissements financiers dans une tourmente qui trouvera son apogée à l’automne 2008. L’irresponsabilité des banques, leur fragilité, seront le point de départ d’une crise de « l’économie réelle » en 2009 et dont les répercussions sont encore sensibles aujourd’hui. Le sauvetage des banques par les gouvernements, la hausse du chômage seront eux responsables du surendettement massif des Etats qui à leur tour seront visés par des marchés financiers décidément insupportables.
Le problème est que cette histoire ne tient pas debout, et qu’elle ne supporte pas l’épreuve des faits. La crise immobilière américaine n’a eu que peu d’impact sur le reste de l’économie. Entre 2006 et 2008, le taux de chômage américain ne progresse que de quelques décimales, passant de 4.7 à 4.9% en deux ans. Et ce malgré une chute majeure des prix. Deux tiers de la baisse totale ayant eu lieu au courant de cette période. Les salariés retrouvent des emplois et la crise, comme il se doit, ne se limite alors qu’à ce secteur seul.
Déterminer la responsabilité de la crise, c’est se poser la question de la transmission d’une simple crise immobilière à l’ensemble de l’économie, et à la finance en premier chef.
Il ne fait aucun doute que les anticipations de hausse infinie des prix de l’immobilier ont entrainé les banques à baisser leur garde de façon inadmissible. L’empilage acrobatique des dettes risque de s’effondrer à tout moment si le sol n’est pas stable. Ce seront les banques centrales qui vont dérober le tapis sous les pieds de la finance pour transformer une crise « classique » en un évènement historique.

Decembre 2007 : L’avertissement de Frederic Mishkin à la FED

Nous sommes en décembre 2007, la banque centrale américaine se réunit afin de décider des mesures à prendre face à un ralentissement économique encore embryonnaire. Le gouverneur Frederic Mishkin prend alors la parole :
“Je suis actuellement très, très inquiet, pour ne pas dire déprimé. Ceci parce que je crois que le type de scénario négatif du « livre vert » est très probable. Il y a en particulier deux scenarii qui sont traités séparément : La crise immobilière et le « credit crunch ». Je pense que ces deux vont se produire de façon simultanée, car si les prix immobiliers baissent cela crée encore plus de problème en termes d’évaluation du risque, ce qui signifie de plus gros problèmes pour le marché du crédit, ce qui nous entraine vers un risque macroéconomique. L’économie réelle va en souffrir. L’incertitude gagne du terrain. Les écarts de crédit s’aggravent et vous obtenez un scenario noir. Cela nous mène au « credit crunch ». Ce dernier entrainera l’économie réelle et l’immobilier dans une spirale negative. »
“il y a dans les medias beaucoup de discussion à propos du « découplage » des économies. Ce qui me semble raisonnable. Mais lorsque nous parlons de finance, il y a de très bonnes raisons de penser au recouplage car une perturbation financière aux Etats-Unis a de très bonne chances de s’étendre à l’étranger ».
Lors de cette réunion ; Mishkin tente de convaincre le Board d’agir de façon conséquente, non pas au regard de la situation présente, mais en prévention de ce qui lui semble apparaître comme une catastrophe des plus probables. Mishkin propose de baisser les taux de façon abrupte pour donner un signal à l’économie : « nous avons compris ». Le Board ne suivra pas cette voie bien que son président, Ben Bernanke y semble plutôt favorable. L’influence de ce courant de pensée est alors encore minoritaire au sein de la banque centrale américaine.

Juillet 2008 : Jean Claude Trichet relève les taux en Europe

De l’autre côté de l’Atlantique, Jean-Claude Trichet reste sourd et aveugle. Il restreint même l’offre de monnaie disponible en juillet 2008 en relevant les taux directeurs. Ce qui restera sans doute comme la plus grave erreur de ce début de crise. L’économie européenne vient de comprendre qu’aucun soutien ne lui sera apporté, c’est la tête sous l’eau que démarre l’été 2008.
Les banques sont aux abois suite à ces décisions inconséquentes. Ces choix, ou absence de choix donneront un signal aux marchés financiers : l’autorité monétaire ne remplira pas son rôle. La panique prend le dessus sur toute autre considération. Ce rôle avait pourtant été défini par Ben Bernanke lui-même : stabiliser la croissance nominale (croissance dont l’inflation n’est pas encore retranchée). Celle-ci chutera dans des proportions inconnues depuis les années 1930.
Variation du PIB Nominal de la France par rapport à sa tendance longue.
Ici et pour l’exemple ; le PIB nominal de la France qui avait connu une croissance moyenne de 4% depuis 1995, et ce de façon stable comme cela est préconisé. L’année 2008 marque une rupture, l’économie française fonctionne sans filet.

Les banques centrales, quel pouvoir ?

Nous pouvons rappeler les propos du prix Nobel d’économie Paul Krugman afin d’étayer l’ampleur du pouvoir lié aux banques centrales « Si vous voulez un modèle simple pour prévoir le taux de chômage aux États-Unis pour les prochaines années, le voilà : il sera là ou Alan Greenspan (Ancien président de la Réserve fédérale américaine) le voudra, plus ou moins une marge d’erreur reflétant le fait qu’il n’est pas Dieu ».
En l’espèce, les différentes autorités monétaires avaient le pouvoir de neutraliser cette crise en annonçant simplement qu’elles ne laisseraient pas la croissance nominale s’effondrer. En donnant simplement la priorité à la croissance plutôt qu’à la stabilité des prix, chaque autorité pouvait prévenir cette crise.
C’est de cette manière que  de leurs côtés, Le Canada et la Suède éviteront les plus graves effets de la récession grâce à leurs banquiers centraux (Mark Carney au Canada, qui a depuis été recruté par la Bank of England, et Lars Svensson en Suède).
Les responsables politiques n’interviendront qu’après le déclenchement du feu. Le mal est fait et seul un rôle de pompier peut leur être attribué. Barack Obama et Nicolas Sarkozy sont en tête. La création du G20 permettra d’apporter des réponses coordonnées, l’entente des banques centrales permet tout de même d’éviter le pire. Mais à aucun moment les responsables politiques ne prendront la mesure du vide laissé à l’origine des évènements par leurs autorités monétaires respectives.
Les banquiers ont été cupides, les politiques n’ont rien vu venir, les entreprises ont été prises au dépourvu, les salariés ont subi. La macroéconomie a quant à elle échouée et Fréderic Mishkin a prouvé que les évènements restaient prévisibles, envisageables, et évitables.L’ampleur de la crise doit tout aux banquiers centraux et seuls les représentants de la Banque centrale européenne se refusent encore à entrevoir toute responsabilité dans ces évènements. Il appartient aux politiques de corriger ces erreurs, en modifiant les statuts de la BCE. Les Etats-Unis, Le Royaume-Uni, le Japon ont déjà agi en ce sens, et admis par la même la responsabilité de la « pensée » monétaire alors en vigueur.
« Le Monde » conclu son édito dédié aux causes de la crise sur des mots moralisateurs de Jean-Claude Trichet, tout en lui réservant une interview de spécialiste (ou il omet à ce propos de revenir sur sa décision de juillet 2008) « l’ancien patron de la Banque centrale européenne n’est pas le plus mal placé pour en juger ». Justement si, il l’est.

0 commentaires: