TOUT EST DIT

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mardi 15 mai 2012

Que reste-t-il du sarkozysme?

Vincent Le Biez a voté Sarkozy, au premier et au second tours. Il dresse ce qui, pour lui, est l'héritage du Président sortant.

L’élection présidentielle à peine passée, vient l’heure des premiers bilans. Après deux tribunes destinées à défendre le Président sortant, il est nécessaire de prendre un peu de recul en analysant ce qu’il convient d’appeler le «sarkozysme». L’occasion pour moi de poursuivre ce travail de réflexion politique qui se veut ouvert, le plus objectif possible mais aussi clairement ancré à droite.
1. Que penser de la stratégie électorale de Nicolas Sarkozy?
Nous n’avons pas fini d’entendre parler de la stratégie de campagne choisie par le Président sortant: droitisation, opposition entre la ligne Guaino (gaullisme social) et la ligne Buisson (droite maurrassienne), campagne «au peuple»… Ces concepts font la joie des analystes politiques, toujours prompt à expliquer a posteriori comment ce qui est advenu était inévitable.
Partons d’un postulat simple: Sarkozy a fait campagne pour être réélu dans un contexte de crise et de forte impopularité. Dans ces conditions, il lui était extrêmement difficile de faire campagne sur son bilan, même s’il est à bien des égards positif.
En effet, l’électorat ne se laisse pas facilement prendre au jeu de la politique contrefactuelle du type «ça ne va pas très bien, mais sans mon action cela irait encore plus mal». Sarkozy a bien essayé de manipuler les comparaisons avec les autres pays européens, notamment sur le chômage, mais ce n’est pas avec cela que l’on gagne une campagne électorale.
Dès lors, il a choisi de rendre cette campagne électorale la plus clivante possible. Finie l’époque de 2007 où chacun des deux principaux candidats piochait allègrement dans le camp de l’autre: Jaurès, Blum, le droit de vote des étrangers pour Sarkozy, les centres éducatifs fermés, l’ordre et les drapeaux tricolores pour Royal.
En 2012, les deux favoris ont parfaitement joué leur partition: Hollande a été socialiste et Sarkozy a été de droite. Le revirement de ce dernier sur le droit de vote des étrangers est de ce point de vue éclairant. La logique de Sarkozy, inspirée par Patrick Buisson, était claire: mobiliser le plus possible l’électorat de droite, dont une bonne partie est assez peu politisée et ne réagit qu’à des signaux transgressifs assez forts.
N’en déplaise aux beaux esprits (parmi lesquels je me range volontiers), on ne va pas chercher l’électeur de droite marginal en lui parlant seulement d’équilibre budgétaire et de compétitivité.
C’est ce que Sarkozy a appelé «faire campagne au peuple». Les résultats du 1er tour ont montré que cette stratégie, à défaut d’être gagnante à tout coup, était la seule possible. En effet, si Sarkozy s’était vraiment trop droitisé, alors Marine Le Pen aurait dû faire un score plus faible et surtout François Bayrou en faire un nettement plus élevé. La thèse de la légitimation des thèmes du Front national avancée par bon nombre d’analystes me laisse totalement perplexe. Qui peut penser qu’en menant une campagne plus «centriste», Nicolas Sarkozy aurait réussi à convaincre davantage d’électeurs tentés par le FN de voter pour lui?
C’est donc assez logiquement que Nicolas Sarkozy a poursuivi cette stratégie pendant l’entre-deux-tours. Il a commis à cette occasion des maladresses, pour ne pas dire des fautes.
Utiliser le soi-disant appel des 700 mosquées ou celui de Tariq Ramadan à voter pour François Hollande, insérer un panneau douane en arabe dans son clip de campagne font clairement partie des dépassements de ligne blanche inacceptables. Dans une moindre mesure, son argumentation pendant le débat contre le droit de vote des étrangers aux élections locales a fait appel à trop de raccourcis et sa formule improvisée du «vrai travail» était inadéquate.
Pour le reste, il faut remarquer que Nicolas Sarkozy n’a pas infléchi son programme et a été extrêmement clair sur son attachement au droit du sol et à son refus de tout accord électoral avec le FN.
En ce qui concerne la question de l’immigration, c’est davantage François Hollande qui a bougé entre les deux tours en admettant qu’en période de fort chômage il convenait de réduire l’immigration économique, s’alignant ainsi sur le discours de son adversaire.
Sur ce point, je suis en désaccord avec l’un comme avec l’autre, et je regrette que le discours de 2007 sur l’immigration choisie ait laissé place à cette vision qui n’est qu’une reprise light des thèses de Jean-Marie Le Pen liant le nombre de chômeurs au nombre d’immigrés.
Passée cette critique légitime, il faut bien reconnaître que Nicolas Sarkozy a en grande partie réussi dans son entreprise électorale: il a davantage mobilisé les foules qu’en 2007 avec des meetings géants et galvanisateurs et il a surtout resserré l’écart de manière spectaculaire avec François Hollande tout au long de la campagne.
Rappelons qu’au début de l’année, les sondages donnaient le socialiste vainqueur à 60/40, qu’au soir du premier tour la tendance était à 55/45 et qu’au final on arrive à 51,5/48,5. On peut surtout noter qu’il y a au final moins de voix d’écart entre Hollande et Sarkozy que de surcroît de votes blancs entre les deux tours. Quand on y réfléchit, ce score est assez inespéré après 10 ans de droite au pouvoir, 4 années de crise, 1 mois de campagne avec égalité des temps de parole à 9 contre 1 et enfin l’appel de Bayrou à voter Hollande.
Il ne sera jamais possible de savoir si cette campagne était gagnable ou pas en suivant une autre stratégie. Peut-être qu’en évitant certain excès Nicolas Sarkozy aurait pu ménager certains électeurs centristes sans s’aliéner les électeurs frontistes. Peut-être a-t-il été trop conciliant au premier tour et pas assez offensif au second contre Jean-Luc Mélenchon et sa possible alliance avec les socialistes. Chacun jugera.
2. Dans quel état Nicolas Sarkozy laisse-t-il la droite?
Au final, la droite ressort de cette élection dans un état assez convenable. Au score honorable de Nicolas Sarkozy au second tour vient s’ajouter sa sortie parfaitement digne (je n’oserais dire «républicaine» tant le terme est aujourd’hui galvaudé). En se positionnant en première ligne pendant cinq ans, il a également su catalyser sur sa personne l’hostilité de l’opinion publique et en prémunir certains responsables de droite, au premier rang desquels figure François Fillon.
A gauche, on note un soulagement de s’être débarrassé du Président sortant mais très peu d’enthousiasme pour le futur Président normal. Finalement l’antisarkozysme apparaîtra peut-être comme le salut de la droite française. C’est en effet peu à peu installé dans l’opinion l’idée que Sarkozy avait raison sur le programme et tort sur les valeurs. Sarkozy parti, la légitimation du programme économique de la droite demeure.
La résurgence de la crise grecque vient d’ailleurs rappeler, beaucoup plus vite qu’on ne pouvait s’y attendre, que les problèmes du pays et de l’Europe sont toujours là et que la gauche peine à y apporter des réponses concrètes qui ne soient pas en décalage avec son discours de campagne.
Mais l’héritage du sarkozysme à la droite française ne se limite pas au domaine économique, le Président sortant lui laisse également le thème de la frontière, dont il a affirmé qu’il s’agissait du thème de la campagne de 2012 au cours de son discours de Toulouse.
Ce discours, qui a été perçu par ceux qui ne l’ont ni lu ni écouté comme une nouvelle étape de l’école Buissonnière, a en fait été écrit par Henri Guaino et il est certainement le plus construit de la campagne, renouant avec les grands discours inspirés de 2007. Il est parvenu à faire la synthèse des propositions économiques, sociétales et migratoires du candidat avec ce concept de frontière pris au sens large. Idéologiquement, c’est une reprise de thèmes chers à Régis Debray et à Claude Lévi-Strauss, étrangère à toute xénophobie.
Ce thème des frontières est une réponse politique aux phénomènes de mondialisation, d’individualisation et de communautarisation. Il survivra largement à cette campagne électorale. C’est une manière structurée de répondre à cette inquiétude d’une partie du peuple, qui doit encore chercher les voies de sa réalisation concrète.
3. Au final, qu’aura été le sarkozysme?
Si l’on prend un peu de recul et que l’on s’attache moins à la personnalité des responsables politiques, je pense que l’on peut considérer Nicolas Sarkozy comme l’instrument utilisé à un moment donné par le peuple français pour bousculer le pays et rompre avec les années Chirac/Mitterrand où beaucoup des problèmes du pays avaient été éludés.
C’est en cela que l’attitude transgressive et peu protocolaire de Sarkozy pendant son début de mandat est explicable et a en partie été cautionnée par l’opinion française. Celle-ci s’est toutefois rapidement retournée, prouvant une nouvelle fois que les Français étaient à la fois monarchistes et régicides.
Pendant tout son mandat, Sarkozy aura été un véritable Président de la Ve République, c’est-à-dire un Président absolu, assumant lui-même les décisions et les responsabilités. En tant que véritable chef d’une majorité de droite, il n’aura pas eu en revanche ce comportement monarchique propre aux «pères de la Nation» comme Chirac et peut-être demain Hollande.
La crise économique est venue télescoper cette dynamique de rupture, ce qui a fini par convaincre les Français qu’il était déjà temps de rappeler un président corrézien capable de rassembler le pays. Cette capacité de rassemblement est assez largement incompatible avec la mise en chantier de réformes profondes dont le pays a encore besoin, les mois qui viendront ne manqueront pas de nous le rappeler.
Sur un plan plus personnel, bien que souvent critiqué sur ses «valeurs», Nicolas Sarkozy a su faire preuve au cours des dernières années de qualités humaines assez remarquables.
Outre son dynamisme et sa combattivité, unanimement reconnus, il aura su faire preuve d’ouverture en nommant des personnalités qui ne partageaient pas ses opinions à des postes importants. Il a su faire passer à plusieurs reprises l’intérêt du pays devant son intérêt politique immédiat, sans toutefois jamais oublier totalement le second.
Je pense que s’il avait été réélu, dans l’impossibilité de se représenter, il aurait été capable de grandes choses. Non pas qu’il soit moins égocentrique et mégalomane que les autres responsables politiques, mais parce que sa mégalomanie est peut-être telle que la trace qu’il laissera dans l’Histoire l’obsède, ce qui est souvent un bon principe en politique.
Qu’on l’admire ou qu’on le déteste, Nicolas Sarkozy restera un personnage extraordinaire de la vie politique française, ce qui rend particulièrement incertaine l’hypothèse de son retrait définitif.

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