TOUT EST DIT

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vendredi 25 mai 2012

Faudra-t-il se résoudre à briser le couple franco-allemand pour sauver l’Euro ?

Les convictions allemandes sur l'austérité et la politique monétaire finissent-elles par représenter un tel coût pour l'économie du reste de la zone euro qu'il en deviendrait rationnel de remettre en cause le moteur de l'Europe et pierre angulaire de toute politique européenne française ? Les avis opposés de Noëlle Lenoir et Jacques Sapir.

Atlantico : A l'occasion du sommet européen de mercredi a eu lieu un diner entre Angela Merkel et François Hollande. Un repas au goût salé : il semble que les divergences aillent en s’accentuant, notamment sur la question des eurobonds. Face à de telles divergences, peut-on aujourd'hui sauver le couple franco-allemand ?

Noëlle Lenoir : Sans couple franco-allemand, il n’y a plus d’Europe. Ça a été vrai depuis le début. Le modèle de l’Union européenne a commencé avec la réconciliation franco-allemande, qui a été l’axe de la construction de l’Europe, et ce bien avant le traité de Rome de 57.
La réconciliation franco-allemande, c’est celle de deux pays qui ont été ennemis pendant des siècles et notamment au 20ème siècle. Deux pays qui ont des conceptions très différentes de l’Europe, mais qui se rejoignent sur la volonté de construire une Europe intégrée politiquement. C’était indispensable au début, et ça l’est mille fois plus aujourd’hui, parce qu’aujourd’hui, il n’y a plus d’autres pays véritablement « européens » au sens où on l’entendait dans les années 50, en dehors de l’Italie et de la Belgique.
La réconciliation est incontournable si l’on veut faire une Europe politique. Mais évidemment, si on veut simplement faire un marché pour la City, il n’y a pas besoin de l’Allemagne.
Jacques Sapir : Peut-être faudrait-il arrêter de nous raconter des histoires. La notion de « couple franco-allemand » existe essentiellement dans la presse française. Si, en Allemagne, on accorde du poids à la relation entre nos deux pays, nul n’en fait l’alpha et l’oméga des relations internationales. La relation germano-américaine est, à bien des égards, plus importante et plus significative.
La diplomatie française, depuis plus de vingt ans, n’erre-t-elle pas avec la construction de ce duo mythique ? Pour parler de couple, il faut être deux. Or, la réalité est que les économies de nos deux pays divergent, et cela depuis des années. Là où l’Allemagne peut se contenter de créer peu d’emplois, car elle doit faire face à la chute brutale de sa démographie, la France est contrainte d’en créer bien plus. Avec pourtant une population plus importante que celle de la France (83 millions contre moins de 66 millions), l’Allemagne ne voit qu’environ 280 000 de ses jeunes arriver sur le marché du travail chaque année, alors qu’ils sont entre 750 000 et 800 000 pour la France. L’obligation de créer des emplois a imposé une politique bien plus expansionniste à la France. Telle est l’un des sources de notre déficit budgétaire persistant.
Reconnaître cela, admettre que les structures démographiques et économiques de nos deux pays sont différentes, ainsi que leurs spécialisations industrielles, n’est en rien donner dans l’anti-germanisme. Nous ne pourrons pas atteindre la croissance par imitation l’un de l’autre. Si la France prenait l’Allemagne pour modèle, le chômage y exploserait.

Réduisons le spectre : la zone euro pourrait-elle s’en sortir sans l’Allemagne ?

Noëlle Lenoir : Non, car l’Allemagne représente avec la France les deux tiers du marché unique. La croissance de l’Europe est tirée par l’Allemagne. Même dans la période récente, où les Allemands ont fondé leur modèle plus sur la production que sur la consommation. Les chiffres de l’Allemagne, son développement, son industrie, sont incontournables.
L’industrie française est très présente en Allemagne, on ne peut pas les dissocier, ça n’aurait aucun sens. S’il doit y avoir une solidarité économique (ce qui est la base de la résolution d’une crise financière), elle ne peut pas s’installer uniquement dans les pays qui ont besoin d’argent de la part des autres. Cette solidarité se fonde au contraire sur l’idée que le pays le plus solide, qui a le moins de chômage et le plus de croissance, est suffisamment dépendant des plus faibles pour vouloir que le marché sur lequel il opère en priorité se redresse.
Mais ça n’a aucun sens de construire un mécanisme de solidarité s’il n’y a personne pour contribuer. Hors, j’observe que ce sont les Allemands qui concourent à hauteur de 27% pour le Mécanisme Européen de Stabilité (MES), et qu’après viennent les Français à 20%... Pour qu’il y ait solidarité, il faut des pays qui donnent.
Je pense que les Allemands ont tort de refuser les eurobonds. Les eurobonds seraient attractifs, et je ne pense pas qu’ils nécessiteraient les emprunts à des taux élevés. Mais les Allemands, eux, ont peur de devoir emprunter à des taux plus élevés que leur taux actuel, qui est de 2% au maximum.

Dans la mesure où François Hollande et Angela Merkel n'arrivent pas à se mettre d'accord sur les réponses à apporter à la crise, que faire ?

Jacques Sapir : Nous devons donc cesser de rêver à des politiques convergentes pour penser des politiques congruentes, soit partant de bases différentes mais se fixant un objectif commun. Ce qui est vrai de nos politiques nationales vaut aussi pour la politique européenne. Ici encore, la France et l’Allemagne ont des intérêts naturellement différents et divergents. Mieux vaut le reconnaître plutôt que de s’illusionner d’une quelconque similitude de vue, et d’être tragiquement déçu quand la réalité nous rattrape.

Cette divergence peut, quand tout va bien, se réduire à peu de chose. Mais, que la crise vienne taper à la porte, et les intérêts réciproques de nos États retrouvent alors tous leurs droits.

Il nous faut comprendre que la crise actuelle combine un problème particulier, la Grèce, et un problème bien plus général. L’endettement de certains pays ne peut être dissocié de la crise de la zone euro, crise dont les manifestations sont évidentes en Espagne, mais aussi au Portugal et en Irlande, ou encore en Italie et même en France.

La seule stratégie possible et jouable consiste donc à mettre l’Allemagne devant ses responsabilités, en la menaçant de lui faire porter le fardeau d’un éclatement de la zone euro. Croit-on, en effet, que Berlin serait très heureux d’une sortie de la France accompagnée d’une dévaluation de 25% ? Que deviendraient ses excédents commerciaux ? Croit-on que, politiquement, l’Allemagne puisse assumer l’éclatement de l’Europe ? On oublie trop souvent que ce n’est pas avec des ris et des sourires que l’on négocie. L’Allemagne doit donc faire un effort, et abandonner sa politique de « lone rider » (cavalier solitaire) qu’elle exerce depuis plus de dix ans. Elle doit contribuer directement par des transferts budgétaires et indirectement, par des hausses de salaires, à la création d’un contexte expansionniste en Europe.

Et si jamais l’Allemagne refusait, ce que l’on peut comprendre, alors la France devrait en tirer les conséquences et proposer à ses autres partenaires la solution d’une dissolution de la zone euro, avec une entente sur les montants des dévaluations respectives. À terme, cela permettrait de reconstituer une zone de coordination monétaire en se protégeant soigneusement des marchés financiers, dont l’Allemagne et ses alliés seraient exclus.

Cette dernière solution n’est pas souhaitable, mais elle est préférable à la poursuite de la situation actuelle qui voit la pression économique exercée par l’Allemagne porter atteinte désormais à nos intérêts vitaux en contribuant dramatiquement à l’accélération de la désindustrialisation. Nos deux pays ne peuvent s’entendre que s’ils se respectent et s’ils assument leurs différences. L’euro, tel qu’il a été conçu, organise le champ clôt de l’affrontement avec l’Allemagne. La relation entre nos deux pays ne tardera pas à s’envenimer de plus en plus. Si l’on veut sauver l’Europe, et si l’on ne peut changer l’Allemagne (et d’ailleurs de quel droit pourrions-nous le faire ?), alors il nous faut retrouver des marges de flexibilité monétaires.
Noëlle Lenoir : D'un coté, François Hollande ne peut pas admettre qu'on soit complètement à l'arrière de l'Allemagne et revenir sur la thématique principale de sa campagne, c'est-à-dire la croissance, surtout avant les législatives. Pour Angela Merkel, c'est la même chose : personne ne comprendrait qu'elle cède tout de suite. Sur ce terrain, son ministre des Finances, qui est pourtant très européen et fédéraliste, est contre les eurobonds. Il est pour la rigueur, la discipline, etc. Si elle cédait sur cette question, elle aurait donc un conflit dans son gouvernement et un problème vis-à-vis de son électorat.  Il y a à la fois des impératifs politiques de part et d'autre, des échéances électoraux et des différences de culture qui expliquent qu'il n'y ait pas de décisions de prises. Je le regrette, mais il y a des raisons objectives.  Mais je suis confiante dans l'idée que la France et l'Allemagne savent très bien qu'elles ont un destin lié de manière indéfectible si elles veulent garder leur place dans le monde.
Entre le nord et le sud, il y a des tonalités différentes en Europe au niveau de la discipline budgétaire. Mais regardez l'Angleterre ou les Pays-Bas : ça ne va pas bien du tout, alors qu'ils sont proches de la mentalité allemande. Les Allemands ont fait de très gros efforts, y compris en terme salarial, sont arrivés à ce résultat et se rendent comptent qu'ils risquent de perdre le bénéfice de ce qu'ils ont conquis à cause des autres.
Mais on voit déjà que Hollande ne parle plus de la renégociation du traité. De plus, il a obtenu que les socialistes européens le suivent, les Allemands, les Espagnols etc. il peut s'appuyer là-dessus. Merkel, elle, ne peut pas céder tout de suite. Je pense qu'in fine, ils vont tous deux s'accorder sur une mesure de project bond, qui est un peu différente des eurobonds: c'est plus du rehaussement de crédit que du financier keynésien.