TOUT EST DIT

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lundi 22 juin 2009

Ali Khamenei, l'énigme iranienne

PORTRAIT - Il contrôle l'armée, la justice, la télévision, les gardiens de la révolution et les milices. Le guide suprême de la République islamique iranienne va devoir trancher pour mettre un terme aux manifestations qui secouent Téhéran.

Il incarne tous les mystères du régime iranien. Aucun journaliste étranger n'a pu le rencontrer depuis vingt ans. L'ayatollah Ali Khamenei ne reçoit jamais les ambassadeurs accrédités en Iran. Et sa parole est des plus rares. Derrière ses lunettes en écaille, sa barbe blanche et son turban noir des descendants du Prophète, c'est pourtant ce personnage énigmatique qui est au centre de la République islamique - son très officiel Guide suprême - depuis la mort en 1989 de son fondateur, l'ayatollah Khomeyni. Ce septuagénaire, amateur de marche en montagne, doit trouver une issue à la pire crise politique qu'ait connue l'Iran depuis 1979, après la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad, vendredi, à la présidence de la République. Accéder aux demandes du perdant, Mir Hossein Moussavi, de faire revoter les Iraniens ? Ou céder au rouleau compresseur de la répression, quitte à pousser le vaincu dans la dissidence, en l'érigeant comme chef de l'opposition ?

L'heure du choix va bientôt sonner. Or, choisir n'est pas son fort. Sur le papier, pourtant, le numéro un du régime dispose des quasi-pleins pouvoirs. Il contrôle l'armée, la justice, la télévision, les gardiens de la révolution - donc le nucléaire -, sans oublier les milices bassidjs en charge de la défense du régime. Mais comme en Iran rien n'est jamais simple, le guide est entouré d'une armée de conseillers - 1 700 environ - et placé sous le regard d'une demi-douzaine d'instances de régulation du système. «Khamenei n'est en fait que le primus interpares (le premier parmi les égaux)», souligne un diplomate occidental. En clair, l'ultime arbitre entre factions rivales au sommet de l'État, le défenseur d'un consensus minimum pour sauver un régime, contesté dans la rue depuis bientôt une semaine.

Né dans la ville sainte de Mechhed dans l'est de l'Iran, Ali Khamenei étudia la philosophie islamique, avant de devenir ayatollah. Mais ses adversaires ont longtemps raillé ses connaissances religieuses plutôt limitées. Il fut l'une des principales figures de la révolution qui balaya le chah en 1979, derrière l'ayatollah Khomeyni, qui le nomma imam de la grande prière du vendredi à Téhéran, un poste influent auprès des foules. Deux ans plus tard, en 1981, il sera le premier religieux à être élu président de la République islamique. Tout au long de ses huit années à ce poste, Khamenei prendra soin de ne pas contrarier Khomeyni, refusant obstinément tout cessez-le-feu avec l'Irak pendant la guerre qui opposa les deux voisins. Pour de nombreux Iraniens, ces années à la présidence resteront celles qui ont vu l'Iran abandonner tous les espoirs de sécularisme. À la mort de Khomeyni, Khamenei est élu guide suprême par l'Assemblée des experts, un collège de 80 religieux, qui peut également le révoquer. Considéré comme un «dur», il freina la politique d'ouverture de la société et des institutions voulue par le président Mohammad Khatami entre 1997 et 2005. En 2006, Khamenei alla jusqu'à bloquer un décret autorisant l'entrée des femmes dans les stades.

Barack Obama n'ignore pas que c'est lui qui décidera, in fine, du sort du dialogue qu'il propose aux Iraniens. Mais comment entrer en contact avec ce pourfendeur virulent du «Grand Satan» ? «Le guide n'est pas prêt à une rencontre avec Obama», assure un diplomate iranien. Son conseiller diplomatique, Ali Akbar Velayati, qui est de nationalité américaine, par mariage, certainement. Mais Khamenei, qui n'est pas sorti de son pays depuis 1989, est-il réellement intéressé par une ouverture, qui pourrait conduire à la chute du régime ?

Ses déclarations sur le sujet entretiennent le flou. À Yazd, l'an passé, il affirmait qu'un rapprochement avec les États-Unis était «acceptable, dès lors qu'il servait les intérêts de l'Iran». Mais, après la main tendue d'Obama à l'occasion du Norouz - le Nouvel An iranien - douche froide au sommet de l'État : il ne s'agit que de «slogans», minimisa le guide.

En fait, sur cette question cruciale, «Khamenei hésite entre ceux qui pensent autour de lui que les divergences avec les États-Unis sont idéologiques et que le fossé ne peut être comblé ; et d'autres pour qui c'est d'abord une question d'intérêts pour l'Iran», écrit le centre d'études International Crisis Group.

Mais c'était avant l'élection présidentielle. Car, pour les sceptiques, la caution que le numéro un du régime apporta à la fraude montre clairement qu'il préfère voir l'Iran présidé par un dur comme Ahmadinejad, qui certes tendra la main à Obama, mais à un prix tel que ce dernier ne pourra que la refuser. Ce qui laissera à l'Iran le beau rôle de renvoyer sur l'Amérique la responsabilité d'un échec… Ces dernières années, ses relations avec le président sortant n'ont pas toujours été au beau fixe. Si le guide a défendu sa gestion du dossier nucléaire face aux Occidentaux, il a en revanche critiqué Ahmadinejad pour avoir laissé filer l'inflation.

Des rumeurs sur son état de santé alimentent régulièrement les spéculations sur la guerre de succession à laquelle se livreraient certains prétendants, dont Ali Akbar Rafsandjani, un autre pilier du régime, aujourd'hui dans le collimateur d'Ahmadinejad pour «avoir pioché dans les caisses de l'État». «Ne vous inquiétez pas pour la santé du guide. Il fait deux heures d'exercice chaque jour, il nage et il escalade encore facilement», raconte un de ses compagnons de randonnée sur les hauteurs de Téhéran. Père de six enfants, Ali Khamenei habite une demeure impériale du nord de Téhéran, mais est réputé mener une vie modeste. Ce rescapé d'une tentative d'assassinat, qui lui fit perdre l'usage de son bras droit en 1981, est désormais confronté à une autre bataille. Cruciale pour l'avenir de la République islamique.

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