TOUT EST DIT

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samedi 30 août 2014

Èloge des vieux

La jeunesse est à la mode. La France vit une crise sans précédent, crise économique, crise morale, crise politique enfin, quand le premier ministre est obligé de remanier son gouvernement en pleine rentrée pour cause de contentieux idéologique non soldé, mais ce qui frappe avant tout les commentateurs, c'est la jeunesse de la nouvelle équipe gouvernementale. À l'Économie, à la Culture, à l'Éducation, à la Ville, des ministres encore trentenaires ou tout juste quadras. Sur les écrans, l'image est belle. Et les mots qui l'accompagnent le sont plus encore: «dynamisme», «renouveau» Mais derrière l'affichage, il y a surtout l'aboutissement d'un processus idéologique qui caractérise l'époque contemporaine.
La nouvelle ministre de l'Éducation nationale n'a pas la moindre idée des problématiques qui font de ce ministère le cœur même du projet républicain. Et pourtant, l'on se souvient des paroles de Michel Rocard déclarant en 1991 que ce ministère est à ce point fondamental qu'un futur premier ministre devrait prendre en charge lui-même ce portefeuille. Mais peu importe qu'elle incarne l'air du temps dans ce qu'il a de plus convenu, Najat Vallaud-Belkacem est souriante, elle est jolie, l'image est belle. Et que dire de Fleur Pellerin, bonne technicienne sur les dossiers du numérique, mais dont les références culturelles se résument au karaoké et à quelques séries à la mode. Le patrimoine se portera bien.
Hors de question, bien sûr, de nier que «la valeur n'attend pas le nombre des années» et que l'on peut être parfaitement compétent à 40 ans (même si, en l'occurrence, ce n'est visiblement pas ce qui saute aux yeux quand on détaille le casting gouvernemental). Mais la compétence technique est une chose. Une autre est de savoir répondre à des enjeux qui sont ceux d'un pays au bord de la rupture.
Dans l'histoire politique récente, celle du XXe siècle (et les «jeunocrates» nous pardonnerons d'évoquer sous le vocable «récent» des temps qui renvoient à l'époque préhistorique d'avant leur naissance), les grandes crises ont été gérées par des vieux: Georges Clemenceau a 76 ans en 1917, Charles de Gaulle en a 50 en 1940 et 67 en 1958. Pourquoi? Parce qu'ils portaient une vision, une capacité à incarner la Nation, et que cette force est celle que donne d'abord la connaissance de l'Histoire et des Hommes.
Mais comment des esprits contemporains, pétris d'idéologie progressiste, pourraient effleurer un tel raisonnement? Par-delà même cette opposition entre compétences et vision, l'unique justification au fait de nommer des jeunes à la tête des ministères - à la tête de Radio France, à la tête de n'importe quelle autre entreprise, peu importe - repose sur le fait qu'ils sont jeunes. Sublime tautologie!
Dans un monde où le progrès est un  absolu, la jeunesse est une vertu. Elle n'est pas un âge transitoire dont on sort mécaniquement, et si possible en ayant acquis ce qui confère à tout homme un peu d'épaisseur, l'expérience. Non, la jeunesse est une valeur. Elle est l'instrument du règne généralisé du Bien, c'est-à-dire du moderne. Car l'un et l'autre se confondent. Un exemple? Ce quinquennat dont tout le monde comprend aujourd'hui qu'il a tué les institutions de la Ve République, pourquoi fallait-il l'adopter? Parce que c'était «moderne». Et que dire de l'argument lancé par une «professeur des écoles» à qui l'on demandait pourquoi ne pas adopter des méthodes d'apprentissage, comme la lecture syllabique, qui on fait leurs preuves, notamment auprès des enfants défavorisés: «Vous ne voudriez pas qu'on enseigne comme il y a cinquante ans!» L'individu raisonnable, à ce stade de la conversation, sent que toute tentative de dialogue devient superflue. On ne dialogue pas avec un mystique. On s'incline devant sa croyance.
Mais l'avantage de ces jeunes biberonnés à l'idée qu'ils sont l'avenir du monde et le rouleau compresseur qui renverra le monde ancien aux oubliettes de l'histoire, c'est que leur jeunesse implique avant tout qu'on s'est gardé de polluer leur esprit conquérant avec les vieilleries que sont la culture et les références anciennes. Karaoké et Game of Thrones, c'est quand même autre chose que ces vieilles carnes qui prétendaient avoir lu Montaigne, Stendhal ou La Princesse de Clèves. Ça évite, surtout, de freiner le mouvement naturel du monde, l'ordre des choses, par un scepticisme de mauvais aloi. Le jeune aime le monde tel qu'il est, il s'y adapte. Et pour cause, il n'a rien qui lui permette de penser qu'il pourrait être autre. Des mauvaises langues rappelleront que c'est pour cette raison que les régimes totalitaires se sont toujours appuyés sur la jeunesse pour faire advenir l'Homme nouveau. Mais ce sont de méchantes langues. Vieilles, sans doute.
Alors, réjouissons-nous de cette «nouvelle génération» qui accède au pouvoir et va mener le monde, elle qui a la chance d'être dénuée de cette affreuse faculté qui fait vieillir: la mémoire. Et oublions ainsi dans la célébration du «dynamisme» que la jeunesse aussi peut parfois être un naufrage.