TOUT EST DIT

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vendredi 26 septembre 2014

Nos trois nationalités

Il me semble que nous sommes devenus des citoyens de notre temps au moins autant que de notre lieu.

Chacun d’entre nous, si nous nous en tenons à nos passeports ou autres documents officiels, sommes légalement les citoyens – ou les sujets – d’un seul pays. Cette affiliation obligatoire a pour origine lointaine le Traité de Westphalie de 1648, lorsque les monarques et les prélats en Europe se répartirent les territoires et leurs habitants derrière des frontières supposées inaltérables. À aucun moment dans ce partage, il ne fut tenu compte du vœu des populations, pas plus de leur liberté religieuse que de ce qui ne s’appelait pas encore les Droits de l’homme. Nous avions l’occasion de dénoncer l’archaïsme de cet « ordre mondial » qui perdure jusqu’à nos jours quoique dépassé de l’intérieur et contesté de l’extérieur. La Chine y voit un complot occidental, les Russes une manière de contenir leurs ambitions et les Islamistes un obstacle à la restauration du Califat. Or, il se trouve par coïncidence que Henry Kissinger, qui a consacré sa carrière de diplomate à sauver cet ordre westphalien, publie cette semaine, aux États-Unis, un ouvrage intitulé Ordre Mondial déplorant l’effondrement de ce vieux système.
S’agit-il d’une coïncidence ? Plutôt un constat : ceux qui pensent l’époque à voix haute, tendent tous à penser la même chose en même temps. Cette concomitance des chroniqueurs est quelque peu déroutante et une leçon de modestie pour ceux qui se prennent pour des penseurs originaux. Mais, au contraire de ce que regrette Kissinger, il me semble que nous sommes devenus des citoyens de notre temps au moins autant que de notre lieu. Cette citoyenneté du temps fut bien expliquée et intériorisée parIsaiah Berlin, professeur de philosophie à Oxford, originaire de Riga qui fut russe avant de devenir la capitale de la Lettonie, Juif et Sioniste, tout en étant citoyen britannique. Un journaliste (moi, je crois) lui demanda un jour d’où il était vraiment ? « Question stupide », rétorqua Isaiah Berlin, « je suis de mon époque et pas d’un lieu ». À vrai dire, nous sommes tous de notre époque, beaucoup plus que nous ne l’imaginons.
À cette citoyenneté du temps, en plus de celle du territoire, j’ajouterai que, la mondialisation aidant – depuis les années 1990 – nous sommes, de surcroît, devenus des citoyens du monde : trois citoyennetés donc, au moins, car certains y ajoutent volontiers une filiation ethnique, religieuse ou linguistique.  À Henry Kissinger, nostalgique emblématique de « l’ordre mondial », et à Isaiah Berlin, citoyen du temps, j’ajouterai que citoyen triple, il nous appartient, faute d’avoir vraiment le choix, d’accepter cette triple nationalité et, si possible, de bâtir sur elle un nouvel ordre collectif stable autant qu’une vie personnelle empreinte d’espérance plus que de craintes ou de regrets.
Macérer dans le bon vieux temps à la Kissinger, qui voulut être Metternich et ne l’aura pas été, me paraît aussi inutile que cynique. Car feu l’ordre mondial tel que l’invoque Dr K., sous couvert du réalisme contre l’idéalisme, ne fut jamais que le règne d’une aristocratie soucieuse de ses bénéfices et totalement indifférente aux peuples opprimés par cet ordre mondial-là. Cette Realpolitik garde ses apôtres : il est aujourd’hui significatif que ses partisans, Kissinger parmi eux, proposent, par exemple, de neutraliser l’Ukraine – la « finlandiser » comme on le dit en vocabulaire diplomatique -, sans s’interroger un instant sur les désirs des Ukrainiens. De même, pour les partisans de la Realpolitik, Poutine, Xi Jinping, Bachar El Assad, Abdel Fatah Al Sissi, voici des interlocuteurs sérieux avec qui on peut discuter plutôt que d’écouter les excités de la Place Maidan à Kiev, ceux de la Place Al Tahrir au Caire ou de Tien Anmen à Pékin. Mais, en revenir à cet ordre ancien implique d’oublier ces bavures regrettables de la Realpolitik que furent les génocides, les ravages des guerres territoriales, religieuses et idéologiques, en un temps où les puissants du monde détournaient le regard au nom de l’ordre. Comme l’avait écrit Goethe, « Mieux valait, n’est-ce pas, une injustice que le désordre ».
La triple nationalité rend cet ordre ancien caduc, n’en déplaise à tous les Dr K. et à leur clientèle, et à Goethe. Il nous faut envisager que, désormais, la justice vaut mieux que l’ordre : l’accès de tous à la parole, ne serait-ce que par les médias sociaux, confère à chacun d’entre nous la même puissance d’expression qu’aux grands de ce monde. Tant pis pour les réalistes, les idéalistes sont en voie de gagner la partie. Ces idéalistes peuvent s’avérer incompétents, mais les réalistes étaient-ils et sont-ils compétents ? Il reste à prouver que les résultats de la Realpolitik furent plus positifs et plus humains que ceux des idéalistes incompétents. Par conséquent, la triple nationalité qui est devenue la nôtre ne nous fait pas nécessairement entrer dans le meilleur des mondes possibles mais elle invite à contempler, sans regret aucun, le monde ancien. Cette triple nationalité libère parce qu’elle offre le choix entre des allégeances diverses : nous sommes de moins en moins les sujets des princes qui nous gouvernent et toujours plus des individus libres de nos choix, ces choix fussent-ils inconséquents. Mais ce sont les nôtres.