TOUT EST DIT

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dimanche 9 décembre 2012

Sommes-nous aujourd'hui dans une situation économique pire qu'au sortir de la Seconde Guerre mondiale ?

Andrew Haldane, directeur exécutif de la Banque d'Angleterre, a récemment déclaré sur les ondes de la BBC que la crise a eu des conséquences économiques pires que la Seconde Guerre mondiale. Il affirme par ailleurs que nos petits-enfants paieront encore le prix de cette crise sans précédent.

Andrew Haldane, directeur exécutif de la Banque d'Angleterre, a récemment affirmé que la crise avait eu des conséquences économiques comparables à la Seconde Guerre mondiale. Partagez-vous son avis ?

Gérard Bossuat : Sur le long terme du XXe siècle, ce n’est pas la première crise que l’Europe et le monde traversent. La première période d'après-guerre a connu l’éclatement d’une union douanière et monétaire autour de l’ex Empire austro-hongrois ; la crise de 1929 et l’incapacité des Etats à la régler en juillet 1933 a conduit le monde à un gigantesque conflit et une crise culturelle. L’Europe n’est plus alors le centre du monde. La situation post conflit en 1945-1950 montre que les moyens de production et de financement des économies européennes sont détruits ou largement obsolètes. C’est "Allemagne année zéro" de Roberto Rossellini, film de 1948, mais c’est aussi une France exsangue où les rations de pain ont diminué en 1947 par rapport à 1945 et où des grèves "révolutionnaires" menacent le pays ! Les conséquences économiques de la Seconde Guerre mondiale sont évidemment considérables en Europe et dans le monde. La production agricole est réduite ou stockée à des fins spéculatives, Le patrimoine immobilier est gravement touché, les ponts et les routes sont détruits ou surexploités. Les équipements, dédiés à la guerre, doivent être remplacés. Les ressources en devises rares (dollars essentiellement, livres sterling) sont inexistantes, les investissements de nationaux européens aux Etats-Unis ou dans l’Empire britannique sont souvent réquisitionnés. Comment payer les importations de l’Europe sinon en utilisant les réserves d’or des banques centrales ? Les réserves d’or de la France s’amenuisent davantage entre 1945 et 1949 que pendant la guerre elle-même. En raison des pénuries de devises le programme français d’importations essentielles est stoppé dans l’été 1947. Les devises ne sont plus convertibles. On doit donc recourir à des accords de clearing incertains, c’est-à-dire au troc. Tous les acteurs économiques se précipitent sur les mêmes denrées indispensables à la reconstruction : matières premières agricoles, ciment et acier, énergie, machines-outils que l’on trouve seulement aux Etats-Unis...
Une autre conséquence de la guerre est la répartition différente de la richesse existante. L’or européen est passé aux Etats-Unis, détenteurs de la quasi totalité du stock d’or mondial. Le dollar est devenu la monnaie reine puisqu’elle peut être échangée contre de l’or jusqu’en août 1971. Mais surtout les moyens de production modernes se trouvent aux Etats-Unis (et pour partie en Allemagne) ; les innovations technologiques ont été réalisées aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne (pour partie en Allemagne). La production de masse a transformé le paysage industriel et la société américaine. La reconstruction exige des travailleurs en grand nombre. La demande est telle que la relance économique conduit à la prospérité des années 50 à 70 ; ce sont les Trente Glorieuses selon le terme consacré, en France du moins.
Les conséquences de la guerre, en bref, ont conduit les Etats industrialisés à créer des organisations de régulation monétaire et économique : le FMI, la Banque mondiale, le GATT pour le monde, et des organisations proprement européennes, telle que l’Union européenne des paiements ou plus tard les Communautés européennes et une monnaie commune.
Revenons sur les propos d’Andrew Haldane. S’il veut dire que la crise bancaire et budgétaire, commencée en 2008, a eu des conséquences financières comparables à celle de la Seconde Guerre mondiale sur les revenus des familles, il est difficile de le suivre.
Jean-Marc Daniel : En 1947, le Royaume-Uni était endetté à hauteur de 300% du PIB. Si nous ne sommes pas à ces niveaux-là aujourd’hui, il convient de noter qu’à l’époque, les perspectives étaient bien différentes. D’abord, la cause de l’endettement était clairement identifiée et venait de disparaître puisque la guerre était finie. L’équilibre est donc assez vite revenu. Aujourd’hui, l’endettement résulte de la dérive structurelle des dépenses publiques. Ensuite, les perspectives de croissance au sortir de la guerre étaient assez fortes, alors qu’elles sont aujourd’hui très faibles. Y compris aux Etats-Unis, qui maintiennent leur croissance avec une politique monétaire très expansionniste. Enfin, les Etats qui étaient endettés avaient des actifs susceptibles de rembourser la dette, notamment au Royaume-Uni. Or nous ne sommes plus dans ce cas-là aujourd’hui.

Pas de croissance, pas de guerre, pas d’actifs : voilà la situation dans laquelle nous nous trouvons. Et face à cela, nous n’avons que peu de solutions. La seule réponse envisageable et possible, d’ailleurs utilisée à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, c’est de revenir à l’inflation et là, je crois qu’il y a un vrai débat. Olivier Blanchard, économiste en chef du FMI, estime ainsi qu’il existe une position médiane entre le taux d’inflation des années 1950 et les 2% que nous nous imposons. Autoriser 4% d’inflation pourrait être acceptable.
Les Britanniques se situent à mi-chemin entre cette position et celle de Paul Krugman, qui défend qu’il ne faut pas hésiter à monter à 7% d’inflation, tout en misant sur une épuration des comptes et sur le fait qu’il y aura eu de la croissance. Selon lui, il faudrait ainsi se laisser 10 ans et se dire qu’on ne peut pas présager de ce que sera la dette en 2020. Or, si on change en permanence l’objectif d’inflation, les anticipations sur la politique monétaire sont perturbées. Et cela, c’est dangereux.
La position allemande est radicalement différente : 2%, c’est 2%. Si vous faites 4% d’inflation, pour revenir à 2% quand vous aurez purgé les dettes, vous allez régénérer du chômage et de la dette, car vous serez obligés de mettre en place des politiques monétaires restrictives… que vous allez devoir compenser par une politique budgétaire extensive qui créera du déficit. Le discours allemand, qui consiste à dire que la solution du problème n'est pas l'inflation mais son report dans le temps, est cohérent.
L’inflation étant un mensonge, il faut trouver une autre méthode pour résorber la dette. Nous n’avons pas d’autre choix que celui d’une politique de sincérité.

Que serait une politique de sincérité pour la France ?

Jean-Marc Daniel : Au sortir de la guerre de 1870, notre dette était au même niveau qu’aujourd’hui (85-90% du PIB). Mais encore une fois, l’endettement et le déficit étaient identifiés : nous avions perdu une guerre et étions rançonnés par le vainqueur. Le déficit budgétaire a rapidement cessé de se creuser puis la politique de relance de 1880 a mis fin aux dégâts. Revenir à l’équilibre était facile, mais pour abaisser la dette, il a fallu un effort de 20 ans. La France a dû serrer ses budgets jusqu’aux Trente Glorieuses. Une dette élevée demande un effort, la France le sait, il est chiffré à 75 milliards d’euros.
Il existe trois pistes. Déjà, la France possède encore, contrairement au Royaume-Uni, des actifs publics susceptibles de lui permettre d’apurer une partie de son passif. C’est d’ailleurs ce qui est demandé à la Grèce dans son programme de redressement. Mais il ne faut pas le faire de façon précipitée : la stratégie, c’est de mettre ses actifs dans une caisse d’amortissement de la dette publique et de considérer que la mission de cette caisse, c’est de réduire la dette.
En deuxième lieu, la France doit arriver à un équilibre structurel et ne pas se donner des objectifs de politique budgétaire en terme de déficit en tant que tels, car il y a des phases conjoncturelles. Il faut donc baisser les dépenses publiques, accepter la baisse des prestations sociales et des allocations chômage et en France, on le sait, c’est assez délicat.
Une chose qui reste cependant inquiétante, c’est le niveau très bas des taux d’intérêts et donc la charge de la dette, qui reste à peu près maîtrisée. Mais pour combien de temps ?

En quoi la situation actuelle diffère-t-elle de celle des années 1945-1950 ?

Gérard Bossuat : La situation de guerre totale, de mobilisation des hommes pour la guerre et pour l’économie de guerre n’a rien à voir, à moins de vouloir tout simplifier à l’excès, avec la situation de crise actuelle. Les PIB stagnent ou se réduisent peu (sauf en Grèce et en Espagne). L’inflation est contenue par la BCE dans l’Union européenne mais le chômage augmente. Les problèmes budgétaires des Etats trouvent des solutions trop lentes mais réelles grâce à ces grandes organisations internationales créées après la Seconde Guerre. Et en Europe, grâce surtout à la mécanique de l’Union européenne, grâce, on veut le croire aussi, à l’accumulation des expériences et des échecs passés, capitalisés dans les réflexions et théories des économistes de la régulation, les responsables politiques se rencontrent "obligatoirement" pour inventer des réponses à la crise. Dans l’Union européenne des politiques de relance sont souhaitées par certains Etats. La complexité du système communautaire et les conflits doctrinaux entre Etats membres de l’Union n’ont pas encore permis de répondre à la crise sociale.
Toutefois l’historien insiste sur les singularités des situations. Si le terme de séisme peut caractériser la période de guerre et d’après-guerre, peut-elle qualifier celle que nous connaissons depuis 2008 ? Il y a une grande différence entre la guerre et la chute de Lehman Brothers ! Mais il est peut-être fructueux de comparer la manière dont on sort d’une crise. Nous ne sommes plus dans des économies administrées, le commerce international est puissant, les moyens de paiement abondants. La mondialisation est effective. La sortie de crise en 1945 a duré plusieurs années en Europe. Elle a consisté à augmenter par tous les moyens la production de base pour pouvoir ensuite laisser les acteurs politiques, industriels et le marché décider du type de produits mis à la disposition des consommateurs en Europe occidentale. En France, cette sortie de crise a été dirigée par le pouvoir politique qui a inventé le plan de modernisation et d’équipement, dirigé par Jean Monnet à la demande du général de Gaulle. Peu ou prou les pouvoirs politiques ont eu un rôle d’incitation au développement en RFA, en Italie, au Bénélux, selon des modalités variées mais discutées à l’OECE, organisation créée par le plan Marshall. Une puissante incitation extérieure est venue, en effet, renforcer le choix national, l’aide américaine du plan Marshall (1948-1951), accordée, sous conditions, à 17 pays européens. Rien de tel aujourd’hui. On note, de plus, une absence : celle d’une grande idée pour le développement et le bien-être social, celle de la modernisation qui s’imposait sans débat en 1945. La crise actuelle n’a pas permis de définir clairement ce que doit être la nouvelle économie "moderne". En 1945 les modernisateurs voulaient une industrialisation de masse capable de produire en abondance des biens d’équipement et de consommation. Le plein emploi s’était rapidement installé. Ils voulaient une augmentation rapide du pouvoir d’achat assise sur l’utilisation sans frein des matières premières. La crise actuelle demande un changement de paradigme économique et culturel dont les linéaments se dessinent lentement autour de l’économie verte, des nouvelles énergies, de l’innovation bio-technologique et numérique, sans que soit ébranlée la doctrine du développement capitaliste, à la différence de 1945 ! Nos contemporains ne savent pas où ils vont alors que la génération du baby-boom le savait.

Andrew Haldane affirme que nous laissons une dette que nos petits-enfants devront payer. Aurons-nous autant de mal que ça à sortir de cette crise ? Nos moyens d'actions sont-ils réduits en comparaison avec la situation de la Seconde Guerre mondiale ?

Gérard Bossuat : Il est commun de parler ainsi de la dette laissée à nos petits-enfants, soit une dette budgétaire, soit une dette sociale, soit une dette plus grave encore, liée à l’exploitation sans compter des ressources de notre monde. Les dettes budgétaires seront remboursées ou effacées par les instruments de régulation ou par des décisions politiques ; les dettes écologiques ou environnementales, nées de l’exploitation sans mesure de notre planète, sont plus difficiles à rembourser puisque cette question est posée, sans solution satisfaisante à la clef, depuis le rapport Meadows au Club de Rome de 1970 qui recommandait de stopper la croissance. Actuellement, la tendance serait de recommander une croissance d’un autre type, qu’il est possible d’installer si les opinions publiques en adoptent l’objectif.

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