TOUT EST DIT

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Affichage des articles dont le libellé est Par François d'Orcival. Afficher tous les articles
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vendredi 13 février 2015

Comment faire réélire François Hollande

Sarkozy à Juppé : “Il faudrait aussi, cher Alain, se demander pourquoi 30 % de nos électeurs s’apprêtent à voter pour le Front national.” Ils ont été plus de 40 %…
Le second épisode de la partielle dans la 4e circonscription du Doubs est encore plus riche d’enseignements que le premier. Le candidat socialiste, qui avait perdu tant de voix par rapport à 2012, est quand même élu ; la candidate du Front national, qui n’en a jamais réuni autant, est quand même battue. Multipliez les résultats du scrutin par mille et vous obtenez à peu près 30 millions de votants, 15,5 millions de voix pour le candidat de la gauche et 14,6 millions pour celle du Front national. Un écart de moins de 900 000 voix (inférieur à celui qui séparait Hollande de Sarkozy en 2012 — 1,2 million de voix). Pour Hollande, c’est le scénario idéal en 2017 : éliminer la droite au premier tour, se retrouver en face de Marine Le Pen au second — et la battre. C’est ce qui s’est passé dans le Doubs ; reste à “nationaliser” la petite partielle, mille fois plus petite que la présidentielle.
Qu’a donc fait le candidat PS dans le Doubs pour arriver deuxième au premier tour et affronter ensuite la représentante du FN ? Il était le suppléant du ministre de l’Économie, donc solidaire de toute la politique gouvernementale, petit soldat discipliné du parti et par conséquent tout aussi responsable du chômage, de la délinquance, de l’islamisme, du laisser-aller général. À l’image de François Hollande. On le disait en perdition ; il l’était. Et puis les attentats du mois de janvier ont agi comme un sérieux coup d’épée dans les reins de la gauche, donc de Hollande, de Valls et de notre suppléant. De quoi faire penser (à la marge, mais souvent la marge suffit) qu’ils avaient peut-être compris ce qui se passait, de quoi leur donner un peu de nerfs et arrêter la chute — sans qu’ils n’aient rien fait ! Ajoutez à cela la baisse du prix du pétrole, celle de l’euro, la mode grecque contre l’austérité, et les commentaires médiatiques, toujours sensibles au baromètre de gauche, devenaient soudain optimistes, bien que sur le fond rien ne se soit amélioré !
La candidate du Front national n’en a pas fait plus que son adversaire du PS : l’actualité a fait campagne à sa place, le djihadisme transporté sur le sol français, la tolérance à l’égard de l’islamisme sous le prétexte de ne pas faire d’“amalgame”, le marché des kalachnikovs, les statistiques du chômage, etc. Cette circonscription ouvrière et populaire place le FN en tête au premier tour et lui fournit 16 points de plus au second, mais pas au point de le faire gagner. Sa candidate est très déçue, mais pas Marine Le Pen qui, elle, crie victoire — elle sait que, pendant deux ans, elle continuera d’être au centre du jeu en comptant bien faire face à Hollande en 2017.
Grande perdante de ce double épisode, la droite. Aphone avant le premier, pathétique avant le second. C’est finalement Nicolas Sarkozy qui a posé la seule question qui vaille et qui fâche au conseil national de l’UMP, le 7 février (veille du second tour), en s’adressant à Alain Juppé : « Il ne suffit pas de dire que le Front national n’est pas un parti comme les autres, d’appeler à voter contre lui, il faudrait aussi, cher Alain, se demander pourquoi 30 % de nos électeurs s’apprêtent à voter pour le Front national… » Sarkozy ne se trompait que sur un point : ce ne sont pas 30 % des électeurs UMP du premier tour qui ont voté FN au second, mais 40 %, si ce n’est plus. La question était bien posée.
De la droite au sens large dépend qu’elle soit ou non au second tour de 2017. Elle y a toujours été, même fracturée en deux, voire en trois candidatures de premier plan (en négligeant les autres). Mais elle ne risquait rien — Le Pen arrivait derrière. Tout a changé depuis 2002 ; Marine Le Pen est maintenant classée première dans les sondages. Si la droite ne devance pas Hollande, c’est lui qui sera élu.
Comment peut-elle retenir ses électeurs tout en évitant une fracture qui verrait deux leaders se présenter en même temps et déchirer l’électorat (hypothèse suicidaire) ? C’est la question à laquelle la droite doit répondre. Un défi, certes. Mais cela l’invite surtout à travailler sur elle-même, et sur la France : son identité, son unité, sa singularité qui ont fait son destin dans l’Histoire. C’est beaucoup demander. Mais après tout, ce ne devrait pas être si difficile, quand on fait de la politique, de comprendre ce que vous disent les gens.

lundi 14 juillet 2014

Hollande et Valls font l’unanimité…

… contre eux ! Le gouvernement réussit ce tour de force d’exaspérer la moitié des syndicats sans pour autant rassurer les chefs d’entreprise.
Il y a quinze jours, Pierre Gattaz a eu la surprise de voir un groupe d’intermittents envahir son bureau. Pas celui de président du Medef, sans doute mieux protégé, mais son bureau de patron de Radiall. Allait-il être pris en otage ? Non, les intermittents étaient venus faire du spectacle : leur projet était de déménager le bureau lui-même pour l’installer à Matignon — sous-entendu : puisque c’est Gattaz qui gouverne, montrons-le ! Le projet n’est pas allé plus loin (quelques policiers ont ramené les fantaisistes à la raison), mais la scène illustre dans quelle impasse le pouvoir s’est engagé.
De l’affaire des intermittents à la conférence sociale de la semaine, on vient de voir les effets d’une politique erratique et incohérente. Le mouvement des intermittents s’est déclenché en même temps que celui des cheminots CGT et Sud-Rail de la SNCF. Côté artistes, Manuel Valls tente la politique du compliment ; côté cheminots, celle du pourrissement. Ici, il dit : “Je prends le dossier”, il propose 40 millions et la “remise à plat” d’un régime exceptionnel ; là, il fait voter la réforme de la SNCF sans y mettre les gants. Va-t-il calmer les intermittents en laissant les cheminots ruminer leur humiliation ?
Le 19 juin, l’Humanité Dimanche le prévient : « Colère sociale, exaspération populaire, ça pète quand ? », avec ce commentaire : « Le pouvoir actuel est en train de s’aliéner des catégories sociales — cheminots, salariés de la culture — traditionnellement acquises à la gauche. » Le problème de Valls (et celui de Hollande) est de vouloir une chose et son contraire. Le déclencheur de l’affaire des intermittents est l’accord de l’Unedic sur l’assurance chômage signé le 22 mars dernier. Le patronat y avait mis un préalable : que l’indemnisation des intermittents soit, sinon réformée, du moins aménagée. Après discussion, la CFDT, FO et la CFTC signent — pas la CGT. Que le gouvernement remette en cause cet accord sous la pression, il dresserait contre lui autant le patronat que les syndicats signataires. Donc, il ne le fait pas ; il nomme un médiateur ! Du coup, il passe pour l’agent du patronat et la CGT le lui fait payer en claquant la porte de la conférence sociale. Pas seule : FO et, signal plus inquiétant, la FSU (enseignants) et Solidaires font de même. Impasse.
La confiance est-elle au moins de retour au patronat ? Pas plus. Et pour de bonnes raisons que Pierre Gattaz, au nom du Medef, et sept autres présidents d’organisations patronales font savoir à Valls et Hollande sous la forme d’un “appel” lancé le 29 juin (dans le JDD) à huit jours de la conférence du palais d’Iéna afin de les mettre en garde : quand on a une croissance zéro, un investissement zéro, un chômage en hausse perpétuelle, c’est que « les actes ne suivent pas les discours ». Alors on attend des « mesures efficaces plutôt que de privilégier la posture ».
La posture, c’est le pacte de responsabilité annoncé le 14 janvier par le président de la République, confirmé aux chefs d’entreprise, répété cent fois et qui n’existera toujours pas le 14 juillet. La posture, c’est la déclaration de politique générale prononcée par le premier ministre le 8 avril, dans laquelle il annonce un vrai plan d’économies — des baisses de charges consenties aux entreprises gagées sur 50 milliards de baisses de dépenses (ce chiffre figurait déjà dans l’intervention de Hollande, le 14 janvier).
Ce plan effraie les socialistes. Valls doit le défendre devant le conseil national de son parti avant même la représentation parlementaire (une première sous cette République). Pour rassurer (en vain) les “frondeurs” de son aile gauche, il multiplie les “gestes”, pour les ménages modestes, les fonctionnaires, l’emploi à domicile, les intermittents ; des mesures dont le Monde calcule l’addition : 4 milliards de dépenses supplémentaires, quand la Cour des comptes précise, dans son dernier rapport, que l’État aura encaissé 15 milliards de moins que ses prévisions de recettes fiscales, soit au total 19 milliards qui manqueront dans les caisses. Sans oublier les 2 milliards nécessaires pour habiller une autre posture, celle de M. Montebourg dans le capital d’Alstom, et la généralisation du tiers payant, présentée par Mme Touraine, qui aggravera encore le déficit de l’assurance maladie. Nous aurons ainsi une belle dette de 2 000 milliards à la fin de cette année.
Le 18 janvier 2012, à quatre mois de la présidentielle, Nicolas Sarkozy réunissait encore à l’Élysée tous les partenaires sociaux, patronat et syndicats ; aucun ne manquait à l’appel, même ceux qui voteraient contre lui. Deux ans et deux mois après sa victoire, François Hollande réussit le tour de force, avec un Manuel Valls qui fête ses cent jours à Matignon, d’exaspérer la moitié des syndicats, sans rassurer le patronat.

lundi 7 juillet 2014

“Vous êtes fous, les Français”

Les Algériens tolèrent-ils chez eux ce que nous devrions tolérer chez nous ? Non. On ne porte pas non plus un maillot bleu en même temps qu’un vert.
Il faut souhaiter que la fête continue le plus longtemps possible. Une vraie fête, pas des folies. Après la victoire des Bleus contre les Nigérians, lundi soir, il était ainsi question que le président de la République se rende à Rio, ce vendredi, pour assister au match de quart de finale France-Allemagne. Son cabinet démentait cela dès mardi matin en faisant savoir qu’il devait se consacrer à la préparation de la conférence sociale des 7 et 8 juillet. L’enthousiasme était tel avant la rencontre France-Nigeria qu’une autre rumeur avait couru, toujours à propos de l’Élysée : on y étudiait la possibilité, disait-on, au cas où les Bleus iraient en finale le 13 juillet, de permettre à François Hollande d’aller au Brésil, ce qui aurait conduit à déplacer au 15 les cérémonies du 14 Juillet ! On était dans la pure extravagance. Mais que cette information ait pu courir durant quelques heures en dit long sur le discrédit de l’exécutif et le désarroi de l’opinion publique dans ce pays.
L’Algérie ne rencontrera pas la France à la Coupe du monde. Le ministre de l’Intérieur et les préfets ont dû souffler. Depuis le 17 juin, chaque match joué par l’équipe d’Algérie aura donné lieu à des incidents, de ville en ville. Il y avait eu 14 interpellations le 22 juin, 74 le 26 ; il y en a eu 128 dans la nuit de lundi à mardi (et 186 véhicules brûlés) ! Les incidents les plus graves se sont déroulés le soir de la qualification des Algériens le 26. À Paris, les rassemblements de jeunes casseurs brandissant des drapeaux algériens eurent lieu au début de la nuit autour de l’Arc de triomphe.
Un taxi, conduit par un chauffeur haïtien, remontait l’avenue de Wagram, embouteillée ; redoutant le pire, il se dégagea par une voie adjacente. Arrivés en scooters, des dizaines de “jeunes”, agissant sans casque ni cagoule, à la vue de tous, brisaient méthodiquement les vitres des voitures à la barre de fer. Des groupes de CRS, en tenue antiémeute, s’échelonnaient le long de l’avenue, sans bouger. C’était l’ordre qu’ils avaient reçu. Ne pas réagir, sauf cas de légitime défense, de peur d’enflammer la situation. « Vous êtes fous, les Français », s’exclama le chauffeur haïtien devant le spectacle. Il ajouta : « Ce n’est pas ça, la démocratie ! » Le dispositif policier s’était voulu dissuasif ; il ne l’était plus. Il fallait désormais qu’il fût massif. Lundi soir, on a déployé 7 000 policiers et CRS.
À Nice, le maire, Christian Estrosi, a fait valoir ses pouvoirs, en interdisant par arrêté la présence de tout drapeau étranger sur les bâtiments et la voie publique les soirs de match. La médiasphère s’est aussitôt mobilisée pour l’accuser de lepénisme. Mais il avait pour lui la population de la ville et le soutien de l’opinion. Les Algériens tolèrent-ils chez eux ce que nous devrions tolérer chez nous ? Non. Pas plus que l’on imagine des manifestations avec drapeaux français à Alger.
Dans la sélection algérienne des Fennecs, qui a donné tant de mal à l’équipe allemande en huitième de finale, 17 des 23 joueurs sont nés en France. Cela fait deux Franco-Algériens sur trois, qui ont grandi en France, ont été instruits dans nos écoles, encadrés par nos enseignants et nos moniteurs, dans des centres de formation qui en ont fait des sportifs brillants. Ils le savent ; certains le reconnaissent et en sont fiers. Huit d’entre eux faisaient partie de l’équipe de France junior. Et puis, adultes, ils ont choisi librement d’adopter le maillot algérien, puisque les règles internationales et les lois nationales l’autorisent.
Choisir le maillot d’une nation n’est pas neutre, c’est aussi porter ses couleurs. Pourquoi ne pas en tirer les conséquences ? Le maillot emporte la nationalité. Tout membre d’une sélection nationale peut évoluer dans n’importe quel club du monde, mais on ne peut pas porter à la fois un maillot bleu et un maillot vert. On ne voit pas pour quelle raison ce qui vaut pour le sport ne s’appliquerait pas pour la nationalité. En Allemagne, au bout de dix ans, un “binational” adulte doit choisir sa nationalité. En France, on veut tout et son contraire.
M. Benoît Hamon est sûrement un grand supporter des Bleus, comme le sont ses conseillers et ses pédagogues. Applaudir aux exploits des Bleus signifie applaudir à une sélection des meilleurs, au terme d’un long processus de formation et d’entraînement. Parmi eux, rien ne compte que l’effort et le mérite. Eh bien, ce qui est bon pour les Bleus ne l’est pas à l’école. En classe, au contraire, le ministre de l’Éducation nationale ne pense qu’à une chose : non pas encourager les meilleurs, mais ne pas donner de mauvaises notes aux cancres. Cela risquerait de les “traumatiser” et même de les “stigmatiser”. Vous êtes fous, les Français.

jeudi 19 juin 2014

Valls et le chaos

Pris entre l’indiscipline de ses élus et le cynisme de Hollande, Valls a trouvé dans la grève des cheminots l’occasion à saisir. Pour se draper en chef.
L’impasse dans laquelle se trouve Manuel Valls se résume en trois scrutins. Le 10 juin, la réforme pénale de Christiane Taubira est approuvée par toute la gauche : 328 voix ; la droite vote contre, 231 voix ; pas une abstention. (En avril 2013, le mariage des homosexuels avait été voté par 327 voix contre 230 et 10 abstentions). Le 8 avril précédent, Manuel Valls obtenait la confiance de sa majorité par 306 voix contre 239, avec 16 abstentions de gauche. Le 29 avril, quand il présente son plan de stabilité (les économies de 50 milliards), il n’a plus que 265 suffrages et récolte 67 abstentions.
Que disent ces trois scrutins ? Que la gauche fait le plein sur ses réformes “de société”, celles qui, par effet contraire, braquent le plus les électeurs et par conséquent les élus de droite et du centre. Or, même si l’on entendra encore parler de PMA, de GPA, d’euthanasie, et probablement du droit de vote des étrangers, ces réformes-là, épuisées, sont hors du champ des priorités gouvernementales. En revanche, la gauche éclate quand il s’agit d’entrer dans le vif des réformes économiques et budgétaires. C’est bien pourtant sur ces sujets-là que Manuel Valls, après deux mois de déclarations, est obligé d’abattre ses cartes, en dévoilant le contenu du “collectif budgétaire” qui doit faire la démonstration qu’il peut redresser les comptes publics et rendre aux entreprises leur compétitivité. Ce qui passe en réalité par une obligation : la liquidation du socialisme.
Cela consiste à défaire systématiquement ce qui a été fait depuis deux ans — mais sans avoir de sujets de société permettant, au moins provisoirement, de rassembler ses troupes. Et quand on a sorti tous les arguments rationnels de ses cartons, que reste-t-il à brandir ? La menace du chaos. C’est ce que le premier ministre est allé faire le 14 juin devant le conseil national du Parti socialiste. Discours à huis clos, prononcé sur le ton de l’oraison funèbre, destiné à frapper les élus et les médias rapidement informés.
La gauche n’a jamais été aussi faible dans l’histoire de la Ve République » ; « nous sentons bien que nous sommes arrivés au bout de quelque chose, au bout peut-être même d’un cycle historique du parti » ; « notre pays peut se défaire, se donner à Marine Le Pen »…Ce discours, le sénateur PS de la Nièvre Gaétan Gorce, l’un des fins analystes de la gauche, le traduit de la manière suivante : « Il faut comprendre, écrit-il, que la gauche risquerait de disparaître… au moins au premier tour de la présidentielle. Nul doute en effet que, si au désarroi actuel s’ajoutait le poids de l’échec, c’est toute une culture politique qui serait gravement menacée de péremption. »
La présidentielle, évidemment ! Comment aller à la présidentielle avec un parti divisé, sceptique, frondeur, difficile à convaincre qu’entre Valls et le chaos, il n’y a rien que Marine Le Pen ? Valls n’a pas un obstacle à surmonter devant lui, mais deux. D’un côté, il doit gérer ses élus, dont un sur trois n’adhère pas à sa politique budgétaire et fiscale ; de l’autre, il est tenu de manoeuvrer avec Hollande et de le défendre alors qu’il le sait froid, cynique et indéfendable.
De ce point de vue, il a trouvé dans la grève de la SNCF le moment à saisir : celui qui peut lui permettre de se draper dans l’autorité du chef, défenseur du lycéen qui passe son baccalauréat et de l’usager des services publics en général, contre ces cheminots archaïques et privilégiés, dans un conflit d’autant plus incompréhensible que le pouvoir s’est employé à rendre son projet de loi de réforme de la SNCF, source de la grève, tout aussi obscur.
Pour le premier ministre, c’est une grève calculée. Il ne pouvait ignorer, à moins d’être aveugle et sourd, ni l’état d’esprit de la fédération CGT des cheminots, en concurrence avec Sud-Rail, ni la colère d’un électorat de base qui s’estime trahi par une politique dénoncée comme celle du patronat. Il a sciemment joué l’opinion publique contre les syndicats, fauteurs de grève, lui, le commandeur qui résiste à tout, autant à la critique d’une partie des siens qu’à un mouvement aussi prolongé que celui-là.
« Je suis le seul », doit-on comprendre. Le seul clairvoyant, le seul courageux, le seul à pouvoir sauver les deux années qui viennent avant la campagne présidentielle… Mais, note Gaétan Gorce, « en théorisant sa démarche, en en faisant l’apanage d’une nouvelle gauche, Manuel Valls prend le risque de condamner celle-ci à une défaite irrémédiable, et peut-être même irréversible ».
Risque d’une défaite irréversible parce que la division de son camp n’est pas compensée par un mouvement identique à droite et au centre. Voyez les scrutins cités plus haut : chaque fois, la droite et le centre ont voté contre, comme un seul homme. La gauche paie, non pas la facture, mais la fracture de ses deux premières années de pouvoir.

samedi 14 juin 2014

Le coup de tonnerre de l’indépendance


Le contrat de vente de bateaux à la Russie a été voulu comme un argument de paix en Europe. Sur ce point, la diplomatie Hollande-Fabius poursuit celle de Sarkozy.
Au moins, la diplomatie française tient bon. « J’ai rappelé que nous étions indépendants », dit Laurent Fabius, qui a assisté aux rencontres entre Hollande et Obama, Hollande et Poutine. Un rappel qui n’est pas du goût de la présidence américaine. On a compris que Barack Obama avait des élections intermédiaires au mois de novembre ; doit-il, pour échapper à une défaite qui va lui compliquer sérieusement la fin de son mandat, rallumer la guerre froide ? Le voilà qui fait presque le parallèle entre l’annexion de la Crimée par Poutine et l’invasion de la Pologne par Hitler. Hillary Clinton, ancien chef du Département d’État et candidate à la candidature démocrate en 2016, avait déjà assimilé le comportement de Poutine à celui de Hitler. « On ne se dispute pas avec une femme », a répondu Poutine à Europe 1 et TF1 (et non pas “on ne discute pas”). La presse nord-américaine se déchaîne. Un éditorialiste du Globe and Mail dénonce une « cinquième colonne de Poutine », en présentant la droite européenne, et notamment les Français, comme des agents de l’ennemi.
Le 5 juin dernier, jour de l’arrivée de Barack Obama à Paris, le Wall Street Journal titre en page une : « La France pousse sa vente de navires de guerre » — sous-entendu : à la Russie. Comme si la France menaçait la paix du continent. Or, c’est rigoureusement le contraire : ce contrat a été voulu comme un argument de pacification de l’Europe. Un point sur lequel la diplomatie de François Hollande, dirigée par Laurent Fabius, poursuit la politique de Nicolas Sarkozy, et pour les mêmes motifs.
Cela remonte à l’été 2008, quand la Russie et la Géorgie entrent en conflit et que Sarkozy prend l’initiative d’une médiation qui aboutit à un cessez-le-feu. Mais ce plan a besoin d’être consolidé. Sarkozy rencontre donc Dmitri Medvedev (alors président de la Russie, Poutine étant dans son ombre) à Moscou, puis à Évian, le 8 octobre, en marge de la World Policy Conference. C’est là que le Français propose au Russe de lui vendre, en contrepartie de la paix, ce que les chantiers navals français font de mieux et de moins cher, en matière de navire de transport d’assaut : le bâtiment de projection et de commandement (BPC) de la classe Mistral.
Un bateau de 21 000 tonnes qui fait l’admiration de la marine russe parce qu’il peut tout faire : transporter des chalands de débarquement, des blindés, des hélicoptères, plusieurs centaines d’hommes. La Marine nationale en exploite alors deux (le Mistral et le Tonnerre) ; depuis, elle en a trois (avec le Dixmude). On ouvre une négociation. Deux ans après, en juillet 2010, Sarkozy annonce aux 2 000 ouvriers des chantiers de Saint-Nazaire qu’ils vont en construire deux pour les Russes, qui en fabriqueront deux autres à leur tour. Le 17 juin 2011, le contrat de 1,2 milliard d’euros est signé à Saint-Pétersbourg en marge d’un forum économique.
Au même moment, nos deux BPC démontrent leurs capacités en Méditerranée durant la guerre contre Kadhafi. Or déjà, les Américains font savoir leur hostilité à cette vente. Il n’y a pourtant de crise ni en Ukraine ni ailleurs. Question de principe : les Français en font trop, et trop librement. « La guerre froide est terminée, réplique Sarkozy, le temps est venu de considérer la Russie comme un pays ami et de réfléchir avec elle à la constitution d’un vaste espace de sécurité et de prospérité… »
Ce climat se dissout dans le chaos ukrainien et la prise de gage russe en Crimée. Obama monte sur ses grands chevaux, décide que Moscou doit être sanctionné, qu’un embargo sur les livraisons d’armes doit lui être appliqué et que les Français devraient donc casser leur contrat sur les Mistral ! Or, c’est la seule carte dont dispose la France pour se faire entendre. Fabius est d’autant plus fougueux dans ses déclarations pro-ukrainiennes qu’il veut amener Poutine à plus de conciliation grâce au contrat des bateaux. En même temps, que doivent les Français à Obama ? Il les a très vite laissé tomber lors de l’engagement en Libye ; il les a plaqués au moment où leurs avions étaient prêts à décoller pour aller punir Bachar al-Assad ; et il les a regardés intervenir au Mali et en Centrafrique…
Quand Barack Obama vient présenter, le 3 juin, à Varsovie, son « initiative » de renforcement de la sécurité sur le continent en disant aux Européens : “Allez-y, renforcez-vous”, les Français le prennent au mot : “Alors, laissez-nous faire.” Fabius confirme (sur iTélé et Europe 1) que les Mistral seront livrés et que les marins russes sont attendus à Saint-Nazaire ce mois-ci pour s’y entraîner. Les Américains voudraient-ils faire payer cette indépendance par BNP Paribas ? Là aussi, il y a une négociation en cours sur le traité transatlantique. L’indépendance appelle la réciprocité.

mardi 10 juin 2014

Les djihadistes traquent nos faiblesses


Nemmouche et ses semblables ne combattent que des adversaires désarmés. Un État de droit n’est pas nécessairement sans défense : voyez Israël.
Droit au silence ! Le djihadiste Mehdi Nemmouche ne répond pas aux enquêteurs ? Ce sont les faits qui parlent pour lui. Le samedi 24 mai, jour de sabbat, un homme, dont on ne sait pas encore que c’est lui, pénètre dans le hall du musée Juif de Bruxelles ; il va ouvrir le feu avec un fusil d’assaut, tirer une douzaine de balles sur quatre personnes sans défense, un couple d’Israéliens, un employé, une bénévole française. Il tente de filmer la scène (comme Merah à Toulouse) ; sa caméra ne fonctionne pas, mais il est filmé. Son but est atteint : le massacre antisémite fait le tour de la planète. Il a disparu, sans risques.
Pendant une semaine, les services de police et de renseignements rassemblent tout ce qu’ils ont. Et puis, le vendredi 30, à la gare routière de Marseille, une interpellation. Au cours d’un contrôle “inopiné”, une équipe de douaniers intercepte dans un autocar venu d’Amsterdam via Bruxelles un suspect de 29 ans, né à Roubaix, détenteur d’une kalachnikov, d’un revolver et de leurs munitions. Que venait-il faire à Marseille avec ses armes : s’en servir pour un autre attentat, les remettre sur le marché ? Ce qui intrigue le député Guy Teissier, président de la communauté urbaine Marseille Provence Métropole et officier de réserve, c’est l’attitude du suspect : il se laisse interpeller sans résistance. Il tue à Bruxelles des gens désarmés, mais il se rend aux douaniers qui, eux, sont armés. “Un lâche, pas un héros”.
Dès cette arrestation, les enquêteurs ont vite fait d’obtenir le casier judiciaire de Nemmouche : sept condamnations en dix ans, la première quand il était mineur, la récidive ensuite, vols, agressions, braquage, cinq ans de prison. Beau parcours de délinquant dans un environnement complaisant : « On lui donnait le bon Dieu sans confession », dit au Monde l’ancien adjoint socialiste du maire de Tourcoing ; ses proches le décrivent, comme toujours, « calme »« discret »« sans histoires ». On nous dit alors qu’il s’est « radicalisé » en prison.
Mais cela ne se fait pas tout seul. Il y faut des réseaux, des prédications, une hiérarchie de caïds islamistes et un bon “terrain” pour pouvoir transformer un voyou imprégné de culture orientale en djihadiste — comme ce fut le cas pour Merah, le tueur de Montauban et Toulouse. L’islamisme fait là un investissement à long terme, devant lequel les aumôniers musulmans réguliers sont sans prise. À sa sortie de prison, le converti au djihadisme part en “stage” en Syrie pour y achever sa formation au combat, avant de revenir conduire la “guerre sainte” contre les “croisés” et les “infidèles”.
De retour en Europe, ces djihadistes, dont Nemmouche n’est qu’un profil analogue à des centaines d’autres, viennent traquer les faiblesses de nos États de droit. Eux profitent de frontières transparentes, des réseaux Internet, de l’argent produit par les trafics ou des circuits originaires du Golfe ; ils redoutent moins les policiers qui les interrogent que “le regard d’Allah”, portés par l’exaltation de la force. L’environnement dans lequel ils baignent, au coeur de nos pays européens unis par une même culture de l’excuse, est d’un confort incomparable par rapport à celui qu’ils ont expérimenté durant leurs “stages”.
Jean-Louis Bruguière, qui a passé vingt-deux ans de sa vie de magistrat à la tête du pole antiterroriste du parquet de Paris avant d’être renvoyé à la vie privée par la gauche parce qu’il avait travaillé pour Sarkozy, estime que nos services de police et de renseignement sont parmi les tout meilleurs du monde. Les équipes d’Al-Qaïda qui montèrent les attentats du 11-Septembre avaient reçu pour instruction de ne jamais passer par le territoire français. Mais la compétence de ces services et la qualité de leurs informations n’empêchent pas qu’ils soient soumis à des règles strictes, qu’ils ne puissent pas intervenir à leur gré ni poursuivre à l’étranger et qu’ils passent le tiers de leur temps à justifier leurs enquêtes. Et pourtant, la législation française en matière d’antiterrorisme est l’une des plus rigoureuses d’Europe — où le dispositif général de Schengen est impuissant.
« Nous les combattrons, nous les combattrons », répète François Hollande en parlant des djihadistes. Mais s’il conduit effectivement une guerre contre l’islamisme, alors il faut mettre le paquet, et un paquet dissuasif, pour couper ses sources dans notre société, cesser d’être ingénu devant l’expansion des mosquées radicales, placer la Turquie devant ses responsabilités, etc. Nemmouche et ses semblables ne combattent que des adversaires désarmés. Un État de droit n’est pas nécessairement sans défense : si tant de jeunes juifs français partent ou se préparent à partir pour Israël, c’est parce qu’ils se sentent mieux protégés dans ce pays qui n’en est pas moins un État de droit.

samedi 24 mai 2014

Carton rouge européen


Les maladies de l’Europe sont celles des élites dirigeantes des nations qui la composent. Le continent a besoin d’une France forte, pas d’une France hors jeu.
La plus belle illustration du déclassement de la France dans la tête de la gauche française est cette campagne qu’elle conduit pour M. Martin Schulz. Comme si ce M. Schulz était un François Hollande de substitution, plus fort que lui, promis aux plus hautes destinées européennes et à présider la Commission. On imagine François Mitterrand faisant campagne pour M. Schulz…
Qui est donc ce personnage qui incarne tant les espoirs de la gauche proeuropéenne française ? Un député socialiste allemand qui, depuis vingt ans, a fait toute sa carrière sur les bancs et dans les coulisses du Parlement européen, qui n’est parvenu à le présider qu’à la suite d’un accord de présidence tournante avec la droite et qui, faute d’avoir un avenir politique dans son pays, où son parti, battu par celui de la chancelière, a dû rejoindre la grande coalition, se propose de transporter à Bruxelles un projet que les électeurs ont rejeté pour l’Allemagne ! Les socialistes français se préparent donc à voter non seulement pour un Allemand mais pour un Allemand qui a échoué. C’est dire s’ils croient en leur destin !
Le pire est qu’ils ont communiqué cette résignation à notre opinion publique. L’état d’esprit désormais majoritaire, analysé dans ce numéro, est de ne plus croire en rien. Les élections au Parlement de Strasbourg (et de Bruxelles) n’ont jamais mobilisé, mais on se prépare cette fois à un record de démobilisation. Lors du premier scrutin, il y a trente-cinq ans, le taux d’abstention atteignait déjà les 39,3 % chez nous ; il n’a cessé de progresser depuis : des 51,2 % d’il y a vingt-cinq ans jusqu’aux 60 % prévus par les instituts de sondagepour ce 25 mai.
Un peuple résigné est un peuple malade, prêt à toutes les défaites. Il est vrai que l’Europe est atteinte par la maladie, dénoncée quand il en était temps par le démographe Alfred Sauvy, du vieillissement démographique. L’Europe ne fait plus d’enfants, elle ouvre ses portes aux migrants, elle se laisse dominer par la peur, le renoncement, la lassitude. À cela se sont ajoutées d’autres sévères crises de rhumatismes, croissance trop faible et chômage trop élevé, comptes en désordre et surendettement. Avec cette paralysie de l’âme que l’on appelle mauvaise conscience, destructrice des identités, familiales et nationales.
Mais l’Europe n’est qu’une résultante. La cause est à rechercher auprès des élites dirigeantes de chacune des nations qui la composent. Ce ne sont pas les forces ou les faiblesses de l’Union européenne qui ont fait que l’Allemagne soit forte, ce sont les Allemands. Ce ne sont pas les forces ou les faiblesses de l’Europe qui feront ou non que la France sera forte. La France doit être forte si elle veut que l’Europe le soit. Il y a plus de cinquante ans, quand de Gaulle revint au pouvoir pour remettre de l’ordre dans les affaires de la France et cesser d’aller chercher à Washington les crédits pour payer nos fonctionnaires, il s’appuya sur le Marché commun. Il fit de la compétition européenne un tremplin pour nos entreprises et leur croissance, des traités et institutions de l’Europe en construction un outil de puissance. Mais il avait, pour le faire, l’autorité et le leadership nécessaires.
Si le cas Alstom a aujourd’hui pris cette place dans le débat public, c’est bien parce qu’il est à l’image de la France. La question posée est : le principal actionnaire d’Alstom sera-t-il américain ou allemand ? Que l’un soit meilleur que l’autre est un problème industriel ; le sujet qui fâche est celui-ci : ce n’est pas Alstom qui achète mais Alstom qui se vend. Cela mesure assez le déclin de notre industrie.
La monnaie européenne en est-elle l’explication ? Certes, le taux de change de l’euro est pour nos exportateurs un lourd handicap (hors d’Europe, où tout se traite en dollars), mais l’euro en soi n’explique pas tout. Ce qui est en cause, ce sont nos défauts bien français (fiscaux, sociaux, administratifs). Car les Allemands ont quand même réalisé un excédent de 200 milliards en 2013 avec cette monnaie. Quant aux Grecs, pour quelle raison se seraient-ils infligé ces années de récession et d’austérité au lieu de sortir de l’euro, si ce n’est parce qu’ils ont préféré rester dans le jeu plutôt que de tenter l’aventure ? Se mettre hors jeu est aussi un signe d’abandon.
Au soir du scrutin, ce dimanche, on commentera l’écart de voix qui séparera la gauche, l’extrême gauche et la droite, le centre et la droite extrême. La gauche pleurera sur “le triomphe des démagogues” ; la droite répondra “carton rouge” et “dissolution”. On se demandera surtout comment une gauche aussi franchement minoritaire peut encore gouverner. Mais c’est évidemment cette réalité, ajoutée à la quasi-disparition du chef de l’État dans l’opinion, qui explique pourquoi elle ne se raccroche plus qu’à M. Schulz.

lundi 5 mai 2014

Le pacte de la double peine


Le “pacte Valls” ne touche pas au nombre de fonctionnaires, ni aux 35 heures, ni à l’aide médicale aux clandestins… Il rationne ceux qui paient le plus d’impôts.
Après les levées massives d’impôts, le rationnement. Ce sont toujours les mêmes qui paient, ceux qui travaillent et supportent l’impôt ou ceux qui, par leur travail, ont constitué leurs retraites et continuent de payer leurs impôts tout en voyant les prestations des uns ou les pensions des autres rabotées. Double peine. Et pour le bénéfice de qui ? Le “pacte” que Manuel Valls soumettait, ce mardi, à l’Assemblée n’est le sien que par un artifice de présentation. Il a été préparé par ceux qui l’ont précédé à Matignon comme à Bercy, avec les consignes de l’Élysée. Après 55 milliards d’impôts supplémentaires en trois lois de finances, il fallait annoncer 50 milliards d’économies. Les impôts, c’était Ayrault, les économies, c’est Valls.
Dès lors que l’on dit économies, on entend que c’est la “bonne direction”, le “bon sens même”, une “première” depuis quarante ans, le “tournant” du quinquennat, la “révélation” de la social-démocratie et même un “virage social-libéral”… Mais la part des prélèvements obligatoires dans notre PIB va-t-elle baisser ? Non. Exception faite de l’hypothétique réforme territoriale, le plan Valls ne comprend aucune refonte structurelle. Tout est soigneusement maintenu en l’état, en réduisant seulement crédits et dotations.
Le pacte, d’abord de confiance, puis de responsabilité, maintenant de stabilité, respecte tous les interdits. Il ne réduit pas le nombre de fonctionnaires, et s’il les maltraite en gelant le point d’indice, sans pouvoir toucher ni à l’ancienneté ni à l’avancement, il aurait pu ne pas remplacer les agents qui partent en retraite, ce qui permettrait de rémunérer la performance et le mérite des autres. Il se défend de le faire. De même qu’il ne tranche pas dans les aberrations du code des impôts ni dans celles du code du travail, mais accroît en revanche le nombre des inspecteurs du travail et leur champ de compétence, c’est-à-dire celui de leurs interventions.
Héritage direct du gouvernement de Lionel Jospin et de Martine Aubry, la contrainte des 35 heures subventionnées n’est même plus citée nulle part, comme si elle ne coûtait plus 20 à 23 milliards d’euros par an en aides directes ou indirectes, comme si elle n’avait pas détruit quelque 500 000 emplois industriels en dix ans et ramené la part de l’industrie manufacturière dans notre PIB à moins de 10 % (9,3 % exactement, soit la moitié de ce qu’elle représente en Allemagne, 18,7 %, selon les chiffres cités par Jacques de Larosière, ancien directeur général du FMI, dans notre précédent numéro). On ne peut pas vouloir stimuler le travail tout en perpétuant le tabou des 35 heures. La droite avait tenté de contourner l’obstacle en libérant les heures supplémentaires par leur défiscalisation. La gauche s’est empressée de supprimer ce dispositif pour revenir aux 35 heures pures et dures. L’emploi en paie le prix.
Autre tabou légué par les années Jospin, l’aide médicale de l’État (AME) — qui fait notamment l’objet du dossier de ce numéro : destinée aux immigrés sans papiers, c’est-à-dire illégalement présents sur notre territoire et normalement poursuivis à ce titre, cette allocation aura eu deux effets directs depuis son instauration, en 2000 : elle a fait passer le nombre de ses bénéficiaires de moins de 100 000 par an au début à près de 300 000 maintenant, pour une dépense qui approchera le milliard d’euros cette année, selon l’enquête de Claude Goasguen, député UMP de Paris. À cette charge publique s’est ajouté l’engorgement des établissements hospitaliers, notamment parisiens, par une population à 95 % étrangère à l’espace européen, laquelle considère que le moindre soin dans les services d’urgence est un dû, plus encore qu’un droit.
La droite avait cherché à endiguer le phénomène en instaurant un droit, minime, d’entrée, ce qui avait stabilisé le nombre de bénéficiaires. La gauche a supprimé ce droit dans le mois de son arrivée — elle n’avait rien de plus pressé — et le plan Valls maintient ce dispositif intact, ce qui continue de gonfler les dépenses médicales et sociales (à travers l’afflux des clandestins) que ce même gouvernement entend d’autre part rationner…
Les 20 milliards d’euros des 35 heures ou le milliard de l’AME ne sont que des exemples. Mais cumulés année après année, cela représente des sommes considérables qui ne vont pas au redressement de la compétitivité du pays, encore moins au renforcement de ses moyens. Un pays qui doit emprunter quelque 200 milliards par an pour ses dépenses de fonctionnement et qui doit en débourser 50 pour payer les intérêts de sa dette n’a évidemment pas les ressources indispensables ni les ressorts politiques pour empêcher un leader mondial français comme Alstom d’être racheté par un groupe étranger.

samedi 26 avril 2014

Une crise sans fin

Une crise sans fin


D’une défaite l’autre, après les municipales, les européennes. Quand l’autorité de Hollande est contestée par les siens, on reparle d’une dissolution…
François Hollande a nommé Manuel Valls pour sortir de la crise. Économique, morale, politique. « J’ai nommé Valls, a-t-il dit, pour qu’il fasse du Valls. » Mais quoi que fasse Valls, la crise politique ne cesse de s’approfondir. Et même de s’accélérer. On sait maintenant qu’un vent de panique a soufflé sur l’Élysée bien avant les municipales : le soir du 2 février, lors du succès de La Manif pour tous à Paris et à Lyon. La présence de familles musulmanes en tête de cortège signifiait que l’électorat musulman, qui avait massivement voté Hollande en 2012, était en train de fuir (à cause des initiatives “sociétales” de la gauche concernant le mariage, la famille, le genre, etc.). Ces projets avaient créé une fracture morale dans le pays et elle s’élargissait, faisant obstacle à tout retour de la confiance indispensable au pacte présenté par Hollande aux entreprises. Il fallait intervenir. Le lendemain, Valls se chargeait d’ajourner sine die tout nouveau texte sur la famille ou les couples homosexuels. En tentant d’épargner ainsi une fracture de plus au pays, il n’avait pas prévu qu’il allait en provoquer une autre dans sa majorité parlementaire.
Celle-ci compte une moitié de “primo-élus”, ces cent cinquante députés élus pour la première fois en 2012, l’équivalent de la vague des “barbus” de 1981, anciens syndicalistes ou permanents du parti, imperméables aux contraintes économiques et pour qui le pacte de responsabilité n’est que l’emballage de 30 milliards de “cadeaux aux patrons”. Lorsqu’ils apprennent que Hollande, et déjà Valls, fait en plus un “cadeau à la droite radicale”, ils enragent.
Mais ils ne peuvent rien ; il faut d’abord sauver les élections municipales, sur lesquelles reposent les structures du PS et son réseau d’associations. Quand le scrutin tourne au désastre, le 30 mars, ils désignent un coupable, Hollande. Or, celui-ci leur impose Valls à la place d’Ayrault, les oblige à voter la confiance, à accepter le changement de direction du parti, toutes choses qu’ils font la corde au cou.
Ce n’est pas fini. Le 16 avril, le Figaro publie son enquête annuelle rejouant la présidentielle de 2012. Le résultat 2014 (sondage OpinionWay) prolonge les municipales : Hollande arrive troisième, laissant Marine Le Pen face à Nicolas Sarkozy au second tour. Trois ans avant 2017, un tel sondage n’a aucune valeur “prédictive”, dit la gauche pour se rassurer. En réalité, ces résultats doivent être comparés à ceux de 2012. En deux ans, Hollande a perdu 10 points (de 28,6 % au premier tour de 2012, il tombe à 19 %) ; Sarkozy se renforce (de 27,2, il monte à 29) ; mais Marine Le Pen bondit de 17,9 à 25 % ! Ainsi, avec un Sarkozy consolidé, Hollande perd le tiers de ses voix et Marine Le Pen en gagne autant. Bref, l’électeur de gauche qui abandonne Hollande passe directement chez Marine Le Pen. Une humiliation.
En 2012, au soir du premier tour, six des dix candidats qui s’étaient présentés (de Mélenchon à Bayrou en passant par Eva Joly) s’étaient ralliés à Hollande, alors que Sarkozy n’avait aucun soutien (pas même celui de Dupont-Aignan et de ses 1,8 %). C’est dire le gouffre qui sépare la situation de 2014 de celle d’il y a deux ans. Non seulement Hollande a perdu ses alliés, mais il ne conserve que son autorité institutionnelle sur sa famille politique. Même repris en main par Cambadélis, le Parti socialiste est démoralisé, certain d’une nouvelle défaite aux européennes du 25 mai. Hollande a sacrifié Ayrault, Moscovici, Peillon, et quelques autres ; il a démis et remplacé Pierre-René Lemas, son secrétaire général à l’Élysée, puis le premier secrétaire du parti, Harlem Désir. Mais chacune de ces décisions est contestée quand elle ne fait pas scandale : Lemas nommé à la Caisse des dépôts, Désir aux Affaires européennes. La nomination de Voynet, ancienne ministre verte, à l’Inspection générale des affaires sociales, emporte les sarcasmes d’un Bartolone, président de l’Assemblée ; quant à l’affaire Aquilino Morelle, elle ne fait qu’accentuer l’isolement de Hollande, dans un climat de règlements de comptes. C’est sans fin.
« Nous voici dans une période de grande turbulence politique », dit le socialiste Julien Dray. Anciens présidents, l’un de l’Assemblée, l’autre du Sénat, Bernard Accoyer et Gérard Larcher se posent la question (dans le Figaro du 17 avril) : François Hollande finirait-il par dissoudre pour trouver une « martingale électorale » d’ici à 2017 ? « Improbable », disent-ils, tout en condamnant d’avance une cohabitation. Mais cette dissolution “improbable” était jugée impossible il y a six mois. Reste à savoir quand l’“improbable” d’aujourd’hui deviendra “probable”.

samedi 12 avril 2014

L’improbable opération de sauvetage

L’improbable opération de sauvetage


Les commandes sont à l’Élysée. C’est François Hollande qui devrait se “remanier”. Le problème est qu’il devrait faire l’inverse de ce qu’il a fait depuis deux ans.
L’histoire retiendra sans doute que la préfiguration de la nomination de Manuel Valls à la succession de Jean-Marc Ayrault a eu lieu deux mois avant la “raclée” des municipales. C’était le lundi 3 février, au lendemain de la puissante mobilisation de La Manif pour tous à Paris et à Lyon. Manuel Valls fut le premier à annoncer, au micro de RTL, qu’il n’y aurait plus de loi sur la famille (PMA, GPA et autres sottises). Bruno Le Roux, président du groupe socialiste à l’Assemblée, lui répondit aussitôt sur une autre antenne que le ministre de l’Intérieur ferait mieux de rester dans son rôle et de respecter la règle du jeu. Le même jour, Jean-Marc Ayrault déjeunait à l’Élysée et François Hollande trancha en faveur de Valls : il fallait en effet ajourner le projet de loi sur la famille.
Dans le Monde du lendemain, Valls expliqua la pensée de Hollande : « On ne peut pas faire comme si le débat sur le mariage pour tous et la filiation n’avait pas laissé des traces. Dans une société fracturée, François Hollande a décidé d’éviter des débats non maîtrisés qui représentaient un vecteur supplémentaire de perturbation dans les mois qui viennent. » C’était clairement dit, mais le mal était fait, on l’a vu par l’ampleur de la tempête électorale qui s’est produite les 23 et 30 mars. Une fois la vague retirée, la plage sur laquelle se présente Manuel Valls est couverte de débris.
Contrairement à ce qui se répète partout, le chômage et les impôts ne suffisent pas à expliquer ce désastre. La gauche doit en chercher les causes au plus profond de l’inquiétude des Français quant à leur identité, à leur idée de la famille, des fondements de leur histoire, de leur culture et de la vie en société. La théorie du genre, qui veut faire des petits garçons des petites filles et vice versa, associée à une débauche de campagnes publicitaires, d’émissions, de films et de feuilletons provocants et destructeurs, a autant contribué à la défaite que le chômage. De cette sanction justifiée, le nouveau gouvernement va-t-il tirer la leçon ? Au moins, François Hollande reconnaît-il cette « crise civique et même morale » dont souffre la France.
La dernière carte souvenir laissée par l’équipe Ayrault l’aura été sur le perron de l’Élysée par une ministre qui sera ainsi sortie de l’anonymat. Le soir même où la France venait d’offrir un dîner d’État en l’honneur du président chinois et de son épouse, Mme Nicole Bricq confiait à la femme du premier ministre, parlant du dîner qui avait été servi : « C’était dégueulasse. » Anecdotique ? C’était dit par une ministre de la République, qui plus est ministre du Commerce extérieur, et le mot allait naturellement faire le tour de la planète médiatique. Cela révélait non seulement la vulgarité, mais aussi la morgue d’un personnel politique qui se moque du rang du pays et du travail des autres. Rien n’est plus sensible à l’électorat populaire que ce langage qui n’aura fait rire que les électeurs de Mme Hidalgo. La vague bleue aura eu le mérite d’envoyer au piquet tous les “Bricq” au pouvoir.
M. Valls saura-t-il y mettre de l’ordre ? On lui reconnaît du caractère et de l’autorité. Son bilan de ministre de l’Intérieur ne plaide guère en sa faveur. Ancien directeur de campagne de François Hollande, formé au cabinet de Lionel Jospin, il a pu mesurer dans sa circonscription de l’Essonne la dimension de la défaite socialiste. Son député suppléant, Carlos Da Silva, qu’il avait soutenu par une activité intense, a mordu la poussière à Corbeil-Essonnes, sèchement battu par Jean-Pierre Bechter, l’héritier de Serge Dassault.
Quelle sera sa liberté ? François Hollande lui demande de sauver son “quinquennat à l’envers”. Mais à peine était-il nommé que le président de la République annonçait à la télévision qu’il ajoutait un pacte de solidarité pour compenser son pacte de responsabilité. Compenser, parce que la gauche n’a rien compris au pacte de responsabilité et que son aile gauche le combat. Or, la France n’a pas le moindre euro pour financer ce nouveau pacte alors que le précédent ne l’est toujours pas sans les 50 milliards d’économies. L’impasse est totale. La France n’a pas atteint ses objectifs de déficit, elle est sous “surveillance renforcée” à Bruxelles (seul État européen à l’être avec la Slovénie) et elle doit présenter sa trajectoire budgétaire le 30 avril devant la Commission.
Manuel Valls a pour seul atout d’être un nouveau premier ministre — pour le reste, il n’a rien. Les commandes sont à l’Élysée. « J’en assume la totale responsabilité », dit François Hollande. Il devrait donc commencer par se “remanier”. Le problème est qu’il devrait faire l’inverse de ce qu’il a fait depuis deux ans. C’est ce que les électeurs lui ont dit. S’il échoue avec Valls, il ne lui restera qu’une option : la dissolution.

jeudi 27 mars 2014

Un gouvernement étranglé


Après deux ans de gestion chaotique, et cette ponction fiscale massive dont il paie le prix, Hollande doit trouver 50 milliards d’économies, sans le soutien de l’élection…
Amplification. Au fur et à mesure que tombaient les résultats du scrutin municipal ce dimanche soir se révélait l’ampleur de la vague de rejet. Ampleur de l’abstention, incluant une bonne partie du “peuple de gauche” qui ne s’était pas déplacée. Ampleur de la sanction nationale qui s’exprimait partout dans le choix des candidats de droite. Ampleur du vote Front national dans ses implantations géographiques. Ampleur de la surprise des dirigeants du Parti socialiste et des membres du gouvernement, découvrant progressivement la dimension de leur défaite, jusqu’à appeler le président de la République à interrompre sa présence au sommet du G7 pour rentrer à Paris. Ce n’était pas la première fois que soufflait un vent de panique à l’Élysée ; cette fois il était électoral. Et l’on ne voyait pas ce qui pouvait calmer la tempête annoncée au second tour. À droite, les dissidences disparaissaient, laissant l’UMP et le Front national face au PS : il ne s’agissait plus que de placer les candidats de la gauche en seconde ou troisième position pour consacrer sa défaite.
Cette défaite, le président de la République, le premier ministre, le ministre de l’Intérieur la redoutaient. Ils avaient fini par croire qu’ils parviendraient à la contenir, en faisant pleuvoir sur Sarkozy et l’UMP cet ouragan de procédures judiciaires ; le premier ministre avait porté le cynisme jusqu’à lancer un appel de dernière heure contre le Front national dont il espérait bien faire une autre arme contre la droite classique. Cette double manoeuvre n’aura provoqué qu’un violent retour de flamme, braquant l’électeur de droite, qui n’a pas voulu se laisser faire. Quant aux triangulaires, qui avaient fait le succès de la gauche, elles sont destructrices pour la droite quand la gauche est en tête, mais elles le sont pour la gauche quand celle-ci est derrière.
Voilà le gouvernement étranglé. Avec 20 ou 25 % de confiance dans l’opinion, l’exécutif avait peu de chances de maintenir ses positions. C’est maintenant un jeu de dominos qui le menace : il va perdre sa majorité au Sénat, puis celle des assemblées départementales et régionales. C’est un affaiblissement durable sur le terrain auquel il devra faire face. Nicolas Sarkozy sait quels efforts cela réclame ensuite pour remonter la pente.
Si François Hollande a estimé qu’il y avait en effet urgence à rentrer à l’Élysée cette semaine, avant l’arrivée du président chinois (dont la visite avait été prévue au temps où ces élections ne devaient porter que sur des “enjeux locaux”), c’est qu’il devait se livrer à un exercice qu’il n’aime pas : prendre une décision forte. Le problème est qu’il n’est pas maître du jeu. L’électeur de gauche lui réclame une “autre politique” qu’il ne peut pas lui consentir parce qu’il n’y a pas d’alternative à la politique qui lui est imposée, avec son assentiment, par Bruxelles (la France est mise “sous surveillance renforcée”). Il a fini par lui donner un nom, le “pacte de responsabilité” — qui est d’abord sa responsabilité. Après vingt-deux mois de gestion chaotique, contradictoire, de la politique économique, sans autre résultat qu’une ponction fiscale massive dont il paie le prix ces jours-ci, il lui faut trouver 50 milliards d’économies sans avoir la majorité électorale pour cela.
Ne pouvant changer de politique, va-t-il changer les hommes pour la conduire ? Deux ans après son arrivée au pouvoir, François Mitterrand avait pareillement été sanctionné aux municipales de mars 1983 (à l’époque, l’abstention était de 20 %). Lui aussi était lié par les déficits budgétaires. Le second tour avait eu lieu le 13 mars ; le 22, Mitterrand changea le gouvernement, mais pas le premier ministre, Pierre Mauroy. C’est le scénario espéré par Jean-Marc Ayrault. Sera-ce le “choc” de nature à limiter la casse aux élections européennes du 25 mai ? Mauroy ne survécut qu’un an avant de devoir céder la place à Laurent Fabius lors de la crise suivante, en juillet 1984. Une crise de société (l’affaire de l’école libre) qui prenait la suite des crises économiques et budgétaires précédentes.
François Mitterrand avait du temps devant lui. François Hollande n’en a pas : le quinquennat ne lui en offre plus le confort. La loi de finances qu’il est en train de mettre au point est celle de 2015, et l’année suivante se préparera déjà la présidentielle. Sa pente naturelle le conduit à ne rien vouloir changer. Au mois de mars 1983 déjà, l’éditorialiste du Monde, François Renard, écrivait après la séquence municipale : « L’historien politique constaterait, une fois de plus, qu’il y a deux moyens de renverser un pouvoir : l’action de l’opposition ou l’optimisme aveugle et obstiné de la majorité. Il n’est pas certain que le dernier de ces moyens ne soit pas le plus rapide, ni le moins sûr. »

samedi 15 février 2014

La peur du peuple

La peur du peuple


Donner la parole, c’est la démocratie, mais comme ils en connaissent la réponse, Hollande, Ayrault et Valls ne se risqueront pas à soumettre l’immigration à référendum.
Les Suisses ont pris la parole, participation élevée, résultat serré mais net : 17 cantons ont voté oui à la limitation de l’immigration, 9 ont voté contre. Les institutions et chancelleries européennes, les milieux dirigeants et le gros de la classe politique et médiatique se sont mis à trembler : le “populisme” avait gagné en Suisse (lire aussi page 34) ! Et si ce “populisme” se répandait aussi aux élections européennes… Les Suisses ont voté deux jours avant la réunion d’un nouveau séminaire gouvernemental convoqué par Jean-Marc Ayrault sur l’intégration, ce qui revient au même sujet. Mais pourquoi ne pas donner la parole aux Français plutôt que de débattre entre ministres de rapports qui n’ont d’autre but que de changer les mots pour pouvoir changer la France ?
Donner la parole, c’est la démocratie, mais comme ils en connaissent la réponse d’avance, MM. Hollande, Ayrault et Valls ne prendront pas le risque de soumettre la question à un référendum. Cela tuerait dans l’oeuf leurs projets.
Cette question, Valeurs actuelles avait demandé à l’Ifop de la poser aux Français. Nous en avions publié les réponses dans notre numéro du 14 novembre dernier. Autant les rappeler : 86 % des personnes interrogées répondaient qu’il fallait passer d’une “immigration subie” (la situation actuelle) à une “immigration choisie” (ce que viennent de décider les Suisses) ; 67 % estimaient que l’on en faisait “plus pour les immigrés que pour les Français”, et 37 % seulement pensaient encore que l’immigration était “une chance pour la France”. Or cette enquête, l’Ifop l’avait déjà réalisée en 2006 et 2007, ce qui permettait de constater que le « durcissement de l’opinion », pour reprendre l’expression du directeur de l’institut, s’était accéléré au cours des dernières années et qu’il concernait toutes les composantes de notre spectre politique. Mais un sondage, on peut le passer sous silence, pas un référendum !
Si le résultat est si net chez nous et si serré chez nos voisins suisses, c’est aussi que le contenu de l’immigration n’est pas le même. Chez eux, il s’agit surtout de travailleurs frontaliers qualifiés ; chez nous, l’immigration résulte de l’accueil non maîtrisé de populations qui nous viennent du Maghreb et d’Afrique sahélienne. Malgré cette différence, les Suisses ont dit “stop” à un mouvement qui, en s’amplifiant, pouvait finir par ressembler au nôtre. L’immigration est devenue tout autre chose qu’un déplacement de populations.
C’est ce qu’Élisabeth Schemla a parfaitement analysé, à la lumière de son expérience d’enquêtrice dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient, dans un livre, Islam, l’épreuve française (Plon), qui rompt avec les stéréotypes de la pensée toute faite. Quand elle écrit : « En vingt-cinq ans, le noble objectif associé à l’immigration, l’intégration, s’est estompé ; il a cédé la place à un problème anxiogène, l’islamisation », elle heurte de plein fouet la pensée dominante qui préfère ne pas voir. L’immigration fait peur parce qu’elle s’accompagne de l’importation d’une religion et qui plus est « d’une religion en plein essor qui n’a jamais été celle de la France et qu’elle a souvent combattue ».
Élisabeth Schemla traduit par une jolie formule l’anxiété qui frappe un peuple attaché à sa culture : « Les cloches continuent de sonner partout ; mais ici et là, le muezzin nasille déjà. Les unes égrènent le temps qui fuit, l’autre appelle et convertit. » Que demande-t-on au pape François ? « D’être un rempart efficace et déterminé contre la montée de l’islam ».
Et comment s’oppose-t-on à l’islamisation qui s’infiltre “pernicieusement” à travers toutes les fractures de nos sociétés ? Il est vain d’envoyer nos soldats au Mali se battre contre le djihadisme si l’on ne combat pas l’islamisme aussi et surtout sur notre sol, si l’on ne lutte pas avec la même fermeté contre tout ce qui le nourrit, à l’école, dans la rue, au bureau d’aide sociale. Élisabeth Schemla cite ces « politiques musulmanes » défendues par des élus de gauche qui font la promotion du communautarisme. Voyez Delanoë, qui parraine Hidalgo à Paris : il a consacré chaque année 100 000 euros à la rupture du jeûne du ramadan et construit dans le XVIIIe arrondissement un institut culturel islamique pour 22 millions d’euros !
C’est ainsi que la politique de l’immigration s’invite dans la campagne des municipales. On voit bien ce que sont les intentions de la gauche : s’approprier un “électorat musulman” tout en provoquant un gros mouvement “populiste” qui viendrait amputer la droite d’une partie de ses électeurs. 
Devant une aussi grosse ficelle, la droite n’a pas intérêt à somnoler : à elle de saisir le micro — faute de référendum, toute élection est bonne à prendre.

samedi 30 novembre 2013

Dispositif d’autodestruction


Hollande laisse Ayrault s’empêtrer dans sa réforme fiscale, laquelle va se détruire toute seule. Elle peut aussi entraîner le premier ministre…
Les socialistes sont passés maîtres dans l’art de déclencher les dispositifs d’autodestruction. Il y a huit jours, Hollande et Ayrault allaient mieux. Le premier ministre venait de se donner de l’air en lançant un coup politique : la remise à plat de la fiscalité — ce qu’il accompagnait de déclarations énergiques pour couper dans les dépenses publiques. Il pouvait espérer désamorcer la révolte antifiscale, rendait le moral à ses élus pris de panique devant l’ampleur d’un mouvement social hors contrôle et il déconcertait la droite.
Le soir même du lancement de cette contre-offensive, François Hollande s’annonce (à son retour d’Israël) au Stade de France pour assister au match retour France-Ukraine. Quatre jours plus tôt, les Bleus s’étaient débandés devant les Ukrainiens en encaissant deux buts à zéro ; ils risquaient l’élimination de la Coupe du monde. Or le mardi soir 19 novembre, les Bleus se reprennent, jouent en équipe, accomplissent un exploit en renversant le score : trois buts à zéro. Euphorie ! Le camp Hollande-Ayrault y voit un signe annonciateur : la gauche n’est pas perdue, pas plus que ne l’étaient ces Bleus si décriés. Elle aussi est capable de rebondir. En avant les métaphores. Hollande va remonter dans les sondages et Ayrault, en tête, renverser la tendance.
Est-ce l’effet de ce mardi euphorique ? Toujours est-il que, dès le lendemain matin, après ses explications à France Inter sur la méthode qu’il va employer pour mettre en oeuvre sa réforme fiscale, le premier ministre fournit au Monde des précisions qui complètent son plan. L’après-midi, le journal titre : « Jean-Marc Ayrault reprend Bercy en main », avec cette information supplémentaire : « Pour coordonner la réforme fiscale, deux nouveaux directeurs vont être nommés à des postes stratégiques. » C’est à cet instant-là que le premier ministre allume le dispositif d’autodestruction. Parce que aucun des sept ministres de Bercy n’est au courant de son plan, pas plus que les directeurs concernés.
D’un coup d’un seul, il vient de dresser contre lui les deux ministres de tête de Bercy, Pierre Moscovici (Finances) et Bernard Cazeneuve (Budget), cependant que le troisième poids lourd, Arnaud Montebourg, ne se fait plus d’illusions sur Ayrault depuis longtemps. Si ce n’était que cela, ce serait une crise intergouvernementale de plus (on se souvient des épisodes précédents, Valls, Taubira, Duflot, etc.), mais cela devient une crise au sommet même de l’État, parce qu’elle engage les deux hauts fonctionnaires des grades les plus élevés, le directeur du Trésor et celui du Budget, les deux qui tiennent les finances du pays. L’un comme l’autre n’ignoraient pas les rumeurs qui couraient à leur sujet, mais de là à les voir accréditer par le chef du gouvernement, sans en avoir été informés au préalable, ce n’est pas pardonnable. Cela révèle que la machine gouvernementale est dirigée par des amateurs. Des “branquignols”.
Les deux directeurs sont, pour le Trésor, Ramon Fernandez, 46 ans, et pour le Budget, Julien Dubertret, 47 ans. L’un et l’autre, Ena et personnalités brillantes, ont évidemment fait leur carrière sous la droite puisque celle-ci gouvernait depuis dix ans, le premier avec Sarkozy, le second chez Fillon. Est-ce une raison suffisante pour être limogés par le premier ministre ? Moscovici avait vite compris, lui, que, sans Ramon Fernandez, les autorités de Bruxelles n’auraient pas accordé leur bienveillance à la France pour décaler ses objectifs budgétaires et que cela n’aurait pas été sans conséquences sur les marchés financiers. “Mosco” est donc doublement furieux : pour lui-même et pour Fernandez. Il va l’être une troisième fois, parce que celui qui est supposé succéder au directeur du Trésor, François Villeroy de Galhau, 54 ans, ancien directeur du cabinet de DSK aux Finances, actuel directeur général délégué de BNP Paribas, n’en savait rien non plus et qu’il réagit tout aussi énergiquement.
Bref, la “reprise en main” de Bercy est ratée. D’autant plus ratée que François Hollande n’en connaissait pas plus le détail. Cela fait aussitôt renaître des rumeurs de remaniement lancées par certains ministres eux-mêmes — feu sur Ayrault ! Et comme Hollande estime qu’un remaniement serait aujourd’hui un coup pour rien, ce qui montre la confiance (sic) qu’il place dans les éventuels successeurs du premier ministre, il préfère laisser Ayrault s’empêtrer dans une réforme fiscale à laquelle il ne croit pas une seconde. Sans doute parce qu’il compte sur lui pour que cette réforme s’autodétruise à son tour, grâce à toutes ces réunions et concertations avec les syndicats, le patronat, les élus, les conseils et les hautes autorités, qui auront vite fait de démontrer qu’elle n’était pas possible. Dans huit jours, on aura changé de sujet.