TOUT EST DIT

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samedi 4 février 2012

Soleils glacés

Il aura fallu des froidures inhabituelles pour que la météo vole la vedette aux politiques. Une leçon d’humilité pour les puissants. Au diable les estrades surchauffées, l’atmosphère torride des plateaux télévisés écrasés sous la chaleur des sunlights et les petites phrases qui mettent le feu aux médias ! Toute cette ébullition s’évanouit en vapeur éphémère dans le gel bien réel qui saisit février à son orée. La morsure des basses températures déchire tout, jusqu’au ronron félin que provoquent invariablement les premières soirées de la campagne présidentielle.

Cette revanche éclair du ressenti sur le raisonné dans l’ordre des priorités de l’information ne saurait se réduire à une victoire anecdotique. Elle a un sens, physique et mental, parce qu’elle nous interroge sur notre vulnérabilité. Le thermomètre descend brusquement dans les abîmes négatifs et hopla nous voilà saisis par les craintes existentielles de notre quotidien : y aura-t-il assez d’électricité pour continuer à faire tourner la machine infatigable de nos pays développés au moment du dîner et du prime time ? Que nous puissions redouter que nos centrales électriques tiltent sans prévenir en dit long sur la fragilité de nos modèles de développement. Il faut cet électrochoc pour s’apercevoir qu’il n’y a nul impératif à éclairer nos cités a giorno. L’énergie réapparaît à nos yeux pour ce qu’elle est : précieuse. Un épisode glacial vaut mille publicités de l’Ademe regardées d’un œil distrait.

Ah, vous avez remarqué vous aussi ? Les questions environnementales ont été carbonisées dans les petites cuisines de la campagne. Les maîtres de la polémique économique n’ont ni l’honnêteté, ni le talent inégalable des meilleurs experts-comptables pour éclairer simplement notre lanterne sur les coûts comparés du nucléaire et de l’éolien marin, du thermique et du photovoltaïque. Hélas, trop souvent chez les politiques, l’intérêt électoral congèle en cours d’opération la vérité des additions.

Les vents polaires sont cruels mais ils ont au moins cette vertu : ils piquent au vif nos réflexes de solidarité, réveillent en sursaut notre humanité, décillent les yeux, nous forçant à regarder ce que nous ne voyions plus. Et soufflent sur l’espérance qu’un jour nous pourrons admirer les soleils rouges des aubes bleues de l’hiver sans trembler pour ceux qu’ils font encore souffrir quand ils rasent les trottoirs de leur lumière glacée.

jeudi 2 février 2012

L’heure de vérité de Bayrou

Il parle beaucoup de vérité, dont il prétend être le candidat. C’est une facilité dangereuse. On ne saurait vouloir confisquer sans risque un mot sauvage quand il est en terrain aussi hostile que la politique. Au moment où il affronte un mois de février décisif, François Bayrou ne peut s’offrir le luxe de slogans démagogiques. Comment cet homme de lettres pourrait-il se laisser aller à répéter la triple consonne PPP redite en guise de ritournelle dérisoire. Ce serait folie stratégique que de se banaliser quand il lui faut crédibiliser sa singularité. C’est une de ces contradictions qui ont limité son résultat en 2007 et qui cinq ans plus tard guettent toujours ses pas.

Il parle beaucoup du peuple mais le peuple, insaisissable, s’embrasse sans qu’on parvienne jamais à étreindre son immense corps. Prétendre fusionner avec lui jusqu’à l’incarner, c’est une prétention qui peut le pousser à se dérober. Quant à faire peuple avec des idées et des mots simplistes pour espérer être compris de lui, ce n’est pas le respecter, mais le considérer avec condescendance.

La stabilisation des intentions de vote en faveur du centriste n’est pas seulement l’effet collatéral d’une séquence écrasée par le rebond de François Hollande et la résistance de Nicolas Sarkozy. L’inévitable rebipolarisation de la campagne adresse un avertissement à M. Bayrou. Peut-il vraiment échapper, par la seule force de sa volonté, à la logique implacable de la V ème république ?

Il faut reconnaître au président du MoDem de la constance et une certaine approche gaullienne de la présidentielle quand il ne conçoit le rassemblement qu’autour de sa personne. Mais il ne peut pour autant s’affranchir, en les ignorant avec superbe, des réflexes électoraux qui imprègnent les Français depuis plus d’un demi-siècle. Comment pourraient-ils trouver un nouvel équilibre si on commence par les priver de ces repères devenus artificiels certes, mais toujours essentiels pour se diriger, que sont la droite et la gauche ?

S’il ne veut pas laisser son électorat dans une ignorance qu’il ne mérite pas, le candidat devra dire très tôt ce qu’il fera s’il n’est pas qualifié pour le second tour. La vie continuerait sans Bayrou... Cette transparence-là est un risque, c’est vrai, mais s’il ne le prend pas, il n’a aucune chance de conquérir les quelques pourcentages de méfiance qui lui ont manqué dans la dernière ligne droite, il y a cinq ans. La vérité se paie très cher, et jamais à crédit.

mercredi 1 février 2012

Derniers vœux

Peut-être était-ce un ultime remords... Ce n’est qu’au crépuscule du 31 janvier que le président de la République a enfin trouvé le temps de souhaiter ses vœux à la presse. Une vieille tradition oubliée depuis l’entrée de Nicolas Sarkozy à l’Élysée, à l’exception d’une conférence de presse restée fameuse pour le sérieux qu’elle conféra à la liaison du chef de l’État avec Carla Bruni. Était-ce la conscience que ce rendez-vous enfin honoré avec les journalistes étaient peut- être le dernier de ce genre si, en mai, le suffrage universel décidait de changer le locataire du palais ? L’hôte des lieux affichant la mauvaise mine des nuits trop courtes de Bruxelles avait la pâleur romanesque des adieux.

Étrange séparation, en vérité, que le président a choisi de placer sous le signe de la métaphore d’un couple un peu usé qui s’interroge sur son devenir en regardant ailleurs. L’allusion aux infidélités de la presse tentée de convoler avec le principal rival de M. Sarkozy n’a pas eu la légèreté d’un conte enchanté. Plutôt le réalisme d’un homme délaissé. Elle a surtout révélé l’amertume apparemment désabusée d’un président qui s’estime injustement critiqué par les journaux.

Hésitant entre le sarcasme, travesti en confession, et l’empathie, habillée en compassion, le chef de l’État a laissé percer les lourds tourments intérieurs qui minent ses relations avec les médias. Ainsi, l’ironie sensible a enveloppé des reproches brut de décoffrage, eux, contre des plumes et des voix libres au point de s’affranchir des règles de l’équité, et de se dispenser de celles de l’impartialité. Merveilleuse démocratie...

M. Sarkozy a, gentiment, et parfois drôlement, réglé ses comptes sans choisir vraiment entre les sentiments contradictoires qui l’étreignent. Il a tant aimé la presse qu’il pourrait avoir de l’encre sur les doigts. Mais la passion négative qu’elle lui a renvoyée en retour l’a déçu. Forcément. Rarement un président aura été autant contesté dans les journaux. Une critique de bout en bout avec des critiques souvent justes... mais parfois unilatérales c’est vrai, auxquelles le président a répondu sans vraiment tracer un horizon clair pour les années à venir.

Ce fut un peu mélancolique de se dire que ce numéro alignant les sincérités successives et contradictoires était peut-être le dernier. Si le candidat virtuel, sortant, venait à être éliminé les 22 avril ou 6 mai prochains, il serait peut-être bien vite regretté. Quel acteur, tout de même!

mardi 31 janvier 2012

Au pas cadencé

La rupture la plus originale de ce quinquennat imprévisible jusqu’au bout s’est finalement produite à moins de 80 jours du terme du mandat présidentiel. Baroque, l’accélération finale de Nicolas Sarkozy contraste avec le ralentissement de tous ses prédécesseurs à l’approche du rendez-vous électoral. Le calendrier du Premier ministre pour orchestrer les réformes annoncées dimanche soir est, lui, presque sidérant. Le Parlement est carrément secoué au moment même où les députés de la majorité sont soucieux de rentrer dans leurs circonscriptions pour préparer des législatives particulièrement périlleuses. Une fois de plus, le chef de l’État a bousculé la V e République, bien obligée d’avancer à marche forcée.


Est-ce un vrai courage ou une vulgaire fébrilité ? La question n’a pas fini de diviser les commentateurs circonspects, plutôt déroutés, il faut bien le dire, par des méthodes aussi peu orthodoxes que celles de l’homme de l’Élysée. Mais ce sont bien les Français qui trancheront et nul ne peut savoir aujourd’hui comment ils jugeront la posture offensive de ce président-candidat qui ne se résout pas à devenir candidat-président.


Qui peut croire que ces réformes à la hussarde peuvent être discutées à l’Assemblée et au Sénat avec la sérénité que leur importance exige ? Ces procédures bâclées augurent mal de la qualité et de la pérennité du changement radical qu’elles annoncent. Elles ne contribuent pas non plus à donner du pouvoir législatif une image digne. Mais qui s’en soucie dans la précipitation d’une campagne qui roule déjà et roule encore. Tout se mélange : la recherche d’un indispensable effet durable et la nécessité d’un résultat immédiat…


Abaisser le coût du travail est une entreprise politique noble et nécessaire dont l’objectif peut être parfaitement rassembleur. De ce point de vue, Nicolas Sarkozy a bien joué. Mais l’usine à gaz qu’il a mise en place est tellement obscure et tellement explosive qu’elle nivelle les opinions, lassées d’un jeu politique particulièrement élitiste. Que d’efforts dérisoires pour tenter, par exemple, de démontrer scientifiquement que le relèvement de la TVA n’entraînera pas de hausse des prix ! Comme s’il suffisait de décréter l’un de ces beaux principes pour mettre le pays à l’abri… Comme s’il suffisait que 16,5 millions de téléspectateurs regardent l’émission présidentielle sur le petit écran pour que les positions du président soient validées. L’ampleur de la déception peut aussi être proportionnelle à celle de l’audimat.

Opération blanche


Où est-il passé ? Où est passé le Nicolas Sarkozy si brillant à la télévision qu’il pouvait en une seule émission renverser le cours d’une partie mal engagée contre une opinion sceptique, des sondages décourageants, des vents de face… Il nous avait conviés hier soir, sur huit chaînes à la même heure, à ce combat solitaire avec un destin contrariant. Il lui fallait absolument gagner. Montrer qu’envers et contre tout la magie pouvait encore opérer. Adversaires ou partisans, chacun attendait de voir l’artiste capable de marquer, enfin, pour libérer son camp. Certains le rêvaient exceptionnel… Il a été à peine honorable.

Le président de la République a réalisé un terne match nul quand il lui fallait l’emporter par trois buts d’écart pour espérer refaire une partie de son retard. Un jeu sans surprise après les révélations des journaux du matin sur ses « annonces ». Pas de surprises, pas de dribble inattendu non plus. Plutôt l’expression d’une certaine lassitude devant la figure qu’il s’était lui-même imposée. Le chef de l’État n’a manifestement pris aucun plaisir à égrener laborieusement des mesures déjà largement commentées sur les réseaux sociaux avant qu’il ne les présente. On avait parfois l’impression qu’il s’ennuyait autant que nous…

On peut le comprendre. Il doit être bien pénible de faire la promotion d’un relèvement de la TVA de 1,6 point quand durant un quinquennat entier, ou presque, on a juré qu’on n’augmenterait pas les impôts et les taxes. Il doit être déprimant de se faire l’apôtre d’une sorte de travailler plus pour espérer garder son emploi quand on a cru, sans doute sincèrement, qu’il suffisait de déclamer la formule miracle « travailler plus pour gagner plus » pour que la volonté s’accomplisse. Il doit être lassant de devoir citer l’Allemagne en exemple une bonne dizaine de fois quand la France en fut longtemps l’égale avant d’être largement distancée par sa voisine et amie. De quoi raviver la blessure narcissique d’un président au tempérament dominateur.

En misant tout sur sa force de proposition pour renverser la vapeur, le président engage un dernier pari à hauts risques. Les Français n’ont pas besoin d’être convaincus que les temps à venir seront difficiles : ils le savent. Ils ne cherchent pas tant à être rassurés par des recettes d’expert-comptable – toutes plus laborieuses les unes que les autres, de droite à gauche et de gauche à droite – qu’à choisir celui qui ramera avec eux dans cinq années de tempête. Dans un tel casting l’omniprésent sortant est mécaniquement handicapé par son vécu au pouvoir.

vendredi 27 janvier 2012

La stratégie tranquille ?


Dans quelques mois, quand on se retournera sur cette campagne présidentielle, cette dernière semaine de janvier apparaîtra comme un moment décisif. Les jours, peut-être, où l’élection a basculé.


Ce matin, peut-on écrire que François Hollande a fait le plus difficile? Il a résisté au petit trou d’air qu’il a connu et à nouveau creusé l’écart dans les sondages, il a manifestement convaincu à la tribune du Bourget, et hier soir, il s’est plutôt bien sorti du piège des Paroles et des Actes, la grande émission politique dont il était l’invité sur France 2. Il était favori, et le voilà installé dans la posture de futur président, à commencer par la majorité de droite qui l’attaque comme s’il était déjà au pouvoir.


Cette position enviable est en vérité très inconfortable et lui laisse fort peu de marge de manœuvre. Étrange campagne, en vérité, où son intérêt est d’être le plus lisse possible. Son programme en 60 mesures ressemble à l’horloge de son éventuel mandat. Lent et discret, comme un tic-tac tranquille qui rythmera son mandat en fond sonore. La retenue comptable qui a caractérisé la présentation de ses grandes priorités a singulièrement contrasté avec la geste flamboyante de dimanche dernier. A travers ce plan de vol plutôt modeste, le candidat des socialistes a mis cartes sur table toute la distance qu’il voulait prendre avec le programme du PS. Rien de très spectaculaire, rien qui puisse vraiment donner prise à une polémique embarrassante. Rien qui choque. Rien qui chagrine. Rien qui provoque. Une classique perspective sociale-démocrate qui trace un chemin modeste à travers une réorientation de la fiscalité. D’une certaine façon, il a réduit les angles de sa caricature. Évitant de prêter le flanc, il oblige ses adversaires de droite à le prendre d’assaut, et dans ce type de séquence, sa placidité est un atout.


Le duel avec Alain Juppé a, sur ce point, été révélateur. Le ministre des Affaires étrangères a été brillant, comme à son habitude, mais il n’a pas eu d’autre choix que de jouer le rôle du professeur jusqu’à commettre l’erreur de moquer assez grossièrement la témérité supposée de son adversaire face aux Chinois. Il n’est pas sûr que la méthode soit efficace, tant cette éternelle condescendance n’a jamais vraiment réussi à la droite.


François Hollande a préféré esquiver comme si tout cela était de peu d’importance. A-t-il voulu signifier que sa pratique du pouvoir serait, en définitive, plus importante que ses réformes?

jeudi 26 janvier 2012

Il va bien, merci


C’est fou ce que l’information politique est conformiste ! À quoi bon s’agiter à réclamer une déclaration de candidature à Nicolas Sarkozy comme si elle devait marquer son entrée officielle en campagne ? En campagne, il l’est déjà ! Et depuis un bon moment. Il faudrait vraiment qu’il soit masochiste pour s’infliger une figure imposée, rarement valorisante pour un sortant, qui ne lui rapporterait rien de plus et lui coûterait beaucoup. Elle le priverait ipso facto de la partie la plus précieuse de son capital, son statut de président en exercice, quand la normalité du candidat ne lui serait d’aucun secours pour regagner le terrain perdu. Lucide, il ne rejouera pas 2007.


L’épisode « Coup de blues en Guyane » façon « Plus belle la vie » ne doit tromper personne. Il n’y a que des médias en mal de mièvrerie pour passer deux jours à commenter un simple état d’âme probablement surjoué. Que les amis du président de la République se rassurent : même si leur champion ne redécolle toujours pas dans les sondages, il va bien. Évoquer une possible défaite, c’était une simple mise en condition avant un rendez-vous fin janvier qu’il s’était fixé pour allumer, après Kourou, le deuxième étage de sa fusée électorale. C’était aussi un aveu original. Il est dans la bataille. Dos au mur. Des conditions qui ont toujours inspiré, voire bonifié, ce bagarreur né. Hier matin, encore, il a eu du réflexe, pour ridiculiser sans prendre de gants, la proposition hasardeuse de François Hollande d’intégrer la loi de 1905 dans la Constitution, tout en reprenant habilement à son compte les inquiétudes alsaciennes.


Dimanche soir, le chef de l’État pourra ainsi profiter, en tout bien tout honneur de la surprenante docilité des cinq chaînes de télévision qui ont accouru au premier claquement de doigts pour retransmettre son intervention d’une heure en prime time. Un traitement de monarque républicain pour répondre, 48 heures après, à l’assaillant du Château. Va-tout ? Il pourra encore se passer tant de choses en 80 jours...

mardi 24 janvier 2012

Un vote à 600 000 voix


La République n’en sort pas grandie. Ainsi les deux plus importants partis de notre démocratie ont sciemment instrumentalisé une tragédie historique pour en faire un levier électoral. Comment interpréter autrement le vote par le parlement, hier soir, de la loi pénalisant la négation du génocide arménien ?


Pour flatter les voix des 600 000 membres d’une puissante communauté, les sénateurs, après les députés, ont su trouver une rare convergence pour transcender les clivages traditionnels. Le Parlement n’a pas hésité à bousculer un emploi du temps pourtant bien chargé pour faire adopter un texte parfaitement inutile. Car qui, sérieusement, conteste la persécution de ce peuple arménien dont tant de Français se sentent naturellement proches ? L’existence d’un négationnisme si rampant serait-il si présent qu’il faille l’éradiquer à coups de peine de prison ?


La France n’a rien à prouver ni rien à gagner dans ce calcul médiocre qui ne fait qu’entretenir les souffrances de la mémoire. En revanche elle a beaucoup à perdre. Pour Nicolas Sarkozy comme pour Martine Aubry, et leurs supporters dans les travées de l’Assemblée nationale, ce n’est qu’un texte, rien de plus, mais qui peut rapporter gros. Les uns et les autres se sont fait la course à l’échalote pour éviter, chacun, d’être celui qui laissera des plumes dans cette histoire.


Le résultat de cette rivalité consternante, c’est la dispute ouverte avec une Turquie, où nous avons de puissants intérêts. Si elle s’estime humiliée par les représentants directs ou indirects du peuple français, ce n’est pas une posture. Au nom de quoi faudrait-il l’enfermer, elle aussi, dans le cadre d’un passé inacceptable ? La réduire au pire ? Les menaces de représailles agitées par le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan ne sont pas à prendre à la légère. Elles annoncent des mesures de rétorsion de la part d’un partenaire prometteur.


Ce n’est nullement faire insulte à l’Arménie que de considérer le respect d’Ankara comme une priorité que s’est assignée elle-même la nouvelle politique pour la Méditerranée. La double bienveillance que Paris avait préservée jusque-là a volé en éclats sous le regard consterné de notre propre ministre des Affaires étrangères. Aurions-nous seulement osé un tel gâchis de toutes pièces si nous n’étions pas à quelque 90 jours du premier tour de la présidentielle avec un président Sarkozy qui ne peut même pas se défausser sur le simple candidat Sarkozy puisque le chef de l’État a choisi de superposer les deux statuts ?

lundi 23 janvier 2012

En suspension...


Lors de ses primaires, le PS s’était choisi un candidat, mais ce n’est qu’hier que François Hollande a enfilé le costume qui va avec. Un moment délicat. On ne sort pas toujours indemne de cette mue qui, si elle est ratée peut vous laisser nu. Mais au Bourget, le favori des sondages a plutôt bien réussi la périlleuse opération. L’ancien premier secrétaire a réussi à faire oublier son absence de squelette gouvernemental pour se glisser directement dans le corps d’un éventuel président de la V e République.


Beaucoup de « je » et beaucoup d’idées développées à la première personne du futur ont fait l’affaire et donné à cet expert des effets de tribune l’apparence d’une stature. M. Hollande a fait ça à l’ancienne maîtrisant à la fois le pupitre, le public et le phrasé dans une adresse classique, à la limite parfois d’un suranné mitterrandien. Une prestation qui a semblé parfois hors du temps, tant elle a fait abstraction, non seulement du nom du chef de l’État mais aussi de la comédie dramatique de ce début de campagne, et d’une certaine façon, de la crise.


C’est un François Hollande en suspension qui a parlé de lui-même avec une candeur parfois naïve jusqu’à en oublier totalement son habituelle subtilité. De la rime désespérément facile de son « j’aime les gens quand d’autres sont fascinés par l’argent » à ses résolutions de chevalier Bayard partant en guerre contre « le monde de la finance », son « seul adversaire », l’impétrant n’a pas davantage fait dans la dentelle qu’un Bayrou prêt à en découdre, lui, avec « les quatre chevaliers de l’apocalypse ».


Quand les caisses de l’État sont vides, il faut croire que la parole peut rester d’or. Elle a eu quelques éclats sous les vivats quand elle a énoncé des grands principes chers à l’humanisme de gauche, les vertus d’une présidence modeste ou la nécessité de l’Europe. Mais elle a aussi enluminé à l’excès une histoire sombre, comme si le réel pouvait encore obéir à la volonté trop simpliste qui permettrait de créer un million de logements, de bloquer les loyers scandaleux ou de créer une taxe européenne sur les transactions financières. Sus à la chancelière... Sitôt élu, François-le-Téméraire traversera le Rhin : Angela me voilà !


Le champion de la synthèse a tricoté du synthétique avec savoir-faire. Reste le tissu des promesses. Un patch- work plus brillant que solide. Le made in France breveté H devra encore prouver qu’il peut résister à l’exportation.

vendredi 20 janvier 2012

Pour le meilleur et sans le pire ?

Il est de bon ton de dire que le mariage va mal. On a tort. Oui, sur le papier, le nombre de célébrations (241 000 en 2011) est en baisse régulière depuis dix ans mais si on y regarde de près, c’est un excellent résultat. Longtemps monopolistique, l’exigeant engagement conjugal résiste plutôt bien à la montée en flèche d’un jeune et plus léger concurrent qui a surgi dans son pré carré. Contre toute attente, le PACS (190 000 signatures l’an dernier !) ne l’a pas tué. Ultra-majoritairement hétérosexuel - alors qu’il avait été pensé pour les unions gays et lesbiennes - il est même, de plus en plus souvent, une espèce d’antichambre qui prépare au conjungo... Les deux modèles rivaux sont pratiquement devenus des alliés et la famille, sous toutes ses formes, s’en porte bien si on en juge par l’excellente fécondité des Françaises. Le problème, si on peut dire, c’est le divorce (134 000), en progrès constant. C’est son... succès qui pousse aujourd’hui le gouvernement à lancer «un kit de préparation au mariage civil». Le diagnostic de la secrétaire d’État chargée de la Famille, Claude Greff, est simple. En substance, si les gens divorcent autant, c’est parce qu’ils ont unis leurs destins n’importe comment, dans des conditions improbables, et sans vraiment réfléchir aux implications de leur statut. Qui mesure réellement les devoirs et les contraintes juridiques ultérieures que supposent les trois articles du code civil trop souvent expédiés à la mairie comme s’il ne s’agissait que de folklore ? C’est souvent au moment de la séparation - c’est exact aussi - que les époux s’aperçoivent que ce qu’ils avaient signé n’était pas «qu’un simple bout de parchemin».

L’initiative charitable de l’anonyme sous-ministre n’en est pas moins naïve. Le mariage n’est pas une décision rationnelle dont la réussite tiendrait à une solide information initiale. C’est un acte inconscient - au sens positif du mot - une petite folie qui obéit désormais à l’amour et non plus à l’intérêt ou au calcul, comme au XIX e siècle. Une preuve ? Au temps de l’éphémère, les mariés vous parlent tous d’éternité, y compris ceux qu’une première, voire une seconde expérience, a échaudés... Et tant pis si ensuite, victime du périlleux voyage de la vie à deux, leurs chemins se séparent. Au moins, ils y ont cru ! Alors vouloir encadrer cet élan gratuit jusqu’à l’aveuglement - même avec les meilleures intentions du monde - c’est vouloir discipliner l’indisciplinable. Et réintroduire l’État dans l’intimité du couple... qui s’en était affranchi. Non merci.

jeudi 19 janvier 2012

Dernière station avant l’autoroute

Comment en aurait-il pu être autrement ? Comme prévu, le sommet de crise est resté dans les brumes. À commencer par l’échéance des grandes décisions. Le «fin janvier» du président de la République serait donc l’horizon indépassable sur lequel se découperont les «bases d’une refondation sociale», pour reprendre la formule allégorique du secrétaire général de l’UMP Jean-François Copé. En attendant cette échéance lyrique, on a fait hier dans le pratique, voire le petit bricolage.

La réunion de l’Élysée de ce mercredi 18 janvier, ce fut comme une matinée de courses au rayon quincaillerie des grandes enseignes: la satisfaction de trouver de quoi rafistoler mais la confirmation, aussi, que l’outil miraculeux n’existe pas. Juste un petit viatique pour gagner du temps.

Dans le panier des partenaires sociaux, des promos bienvenues. Créer 1 000 CDD (admirable précision: ils auront droit à l’assurance chômage...) pour renforcer les équipes de Pôle Emploi, c’est évidemment une idée pertinente. Comment les agents pourraient-ils régler humainement et efficacement les cas posés par un chômage de masse quand ils doivent traiter plus de 120 «dossiers» à la fois, et, pour les record(wo)men jusqu’à 450 voire 500 ? Au moment des grandes espérances de la fusion ANPE-Assedic, on avait promis que le total n’excéderait pas 60...

Le président de la République et sa majorité se convertissent sur le tard aux vertus palliatives du traitement social du chômage. Prévoir une formation pour chaque demandeur d’emploi, très bien, mais franchement cela devrait aller de soi et la France ne fait que rattraper son retard dans ce domaine. Quant au recours au chômage partiel, une solution à l’allemande vers laquelle s’oriente désormais la politique du gouvernement, il est globalement approuvé par les centrales syndicales qui le réclamaient depuis des mois. Au moins, avec ça, on aura un peu avancé. Les financements de ces mesures sparadraps ? On verra. Difficile, dans l’urgence, de se débarrasser des mauvaises habitudes.

Le président a écouté. Il va maintenant supporter sur ses seules épaules tout le poids des décisions qu’il va annoncer. Une stratégie audacieuse, à la limite du kamikaze. Car cette fois, il ne pourra pas se rater. Dernière station avant l’autoroute de la campagne ! Il a parié sur la récompense d’un courage proclamé sans savoir si les Français adhéreront à une rigueur mal définie. Faute d’une définition convaincante d’un effort néo-gaullien, il est à craindre que l’adjectif «social», label d’une nouvelle TVA, ne soit qu’un placebo sans plus d’effet.

mardi 17 janvier 2012

Télescopage

S’il fallait se résigner à opposer les règles de l’économie contemporaine à la démocratie, la journée d’hier serait un modèle. Le discours volontiers caricatural d’un Jean-Luc Mélenchon aura eu de quoi faire son miel du galimatias que les agences de notation nous ont imposé. L’une dégrade, l’autre pas. La gauche embraye sur les prévisions de la première, et le surlendemain la droite se surexcite, à la limite, sur la seconde. « Le peuple » n’y comprend rien. La presse fait semblant de trouver un ordre immanent à l’anarchie des analystes financiers mais la plume hésite à se noyer dans les marécages de calculs dérisoires qui lui échappent.

Une seule certitude : ça va mal, comme l’a confessé, à Strasbourg, et le plus gravement du monde, le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, et toutes les petites manœuvres pour exploiter les oscillations positives ou négatives du désastre n’y pourront rien changer. Que Moody’s et Fitch conservent le triple A deux jours après que Standard & Poor’s l’eut ramené à un simple double (plus) suffit à démontrer l’inanité des spéculations sur ce nouveau symbole qui ridiculise de grandes et vieilles nations au gré de ses humeurs. À quoi bon perdre du temps en vaines conjectures sur ces thermomètres approximatifs quand, de toute façon, il apparaît indiscutable — hélas — que la situation de la France est mauvaise, sinon critique ? Le petit jeu de ping-pong entre le clan Sarkozy et l’équipe Hollande est d’un pathétique navrant. Un président de la République qui refuse de répondre à une question simple sur la première lettre de l’alphabet. Une opposition qui fait semblant de croire, contre toute raison, que le programme du candidat PS est insensible à la crise. Et les amis de l’un qui accusent les amis de l’autre de se réjouir du malheur national… Tant d’intelligence réduite à tant de mesquinerie infantile c’est un spectacle affligeant. Assez ! Quel mépris pour eux-mêmes. Quel mépris pour nous ! Quel mépris à l’égard des électeurs ! Quel cadeau fait aux extrêmes !

Faut-il que les candidats à la présidentielle soient à ce point aveuglés par les lumières du pouvoir pour se ruer comme des affamés vers la sombre pénitence de l’Élysée ? Récupérer une note dégradée pourra prendre dix-quinze ans. De quoi user deux ou trois mandats… et couper l’appétit. Mais non. Il faut croire que les ministères protègent du réel pour rester autant convoités. Hier soir, à l’heure de la rédaction de cet éditorial, mon fils de 17 ans révisait un cours d’économie sur Tocqueville. Je ne sais pas pourquoi, l’ironie du télescopage m’a fait sourire…

lundi 16 janvier 2012

Voyelles impies

Cette semaine où la France va apprendre à vivre sans le triple A commence mal. Les politiques butent décidément sur cette première lettre de l’alphabet qui fait bégayer leurs discours. Le président de la République n’a même pas osé prononcer la voyelle impie et encore moins la répéter trois fois par crainte qu’elle n’évoque son propre reniement à l’égard de canons économiques et politiques qu’il avait lui-même formulés. Le chef de l’État a préféré décliner les rassurantes consonnes du c de « courage » et du v de « volonté » pour conjurer le mauvais sort lancé par Standard and Poor’s. Face à une dégradation qui n’est en rien une surprise, il a préféré une incantation supplémentaire. Il faut agir vite, préconise-t-il, pour annoncer aussitôt qu’il… parlera au pays à la fin du mois. Parler pour annoncer qu’on parlera, donc. On était en droit d’attendre plus de réactivité après le non-événement si prévisible de vendredi soir.

Est-ce la torpeur du premier dimanche froid de l’hiver ? De son côté, le Premier ministre a semblé, lui aussi, avoir du retard à l’allumage. Curieuse stéréo des moteurs du pouvoir. Au moment même où on pouvait feuilleter le JDD dans lequel le chef du gouvernement excluait tout nouveau cran supplémentaire au plan de rigueur, Nicolas Sarkozy suggérait à Amboise des efforts supplémentaires dictés par la crise. Entre les deux voix de l’exécutif, il faudra choisir celle qui délivrera la bonne version.

Que distinguer dans cette musique confuse ? Rien de précis pour le moment. Faute de mieux, François Fillon a renvoyé la grenade dégoupillée dans le camp adverse : « Que François Hollande soumette son projet à la notation ! ». Une défausse plutôt inspirée, bien que facile, tant le candidat du PS serait effectivement très embarrassé s’il devait mettre ses propositions, très floues, à l’épreuve des analystes financiers. Il préfère expliquer que « c’est une politique que l’on a dégradée », si pratique pour éviter les remises en question.

L’absence de programme des principaux présidentiables — rien avant la fin janvier, braves gens ! — est représentative d’une France championne d’Europe de l’attente. Cette discipline s’ajoute à la lenteur avec laquelle le pays a tardé à s’attaquer au déficit public. Aujourd’hui encore, ses élites continuent de conjuguer à merveille le « il faut laisser du temps au temps » mitterrandien qui permet au gouvernement d’aborder le sommet social de mercredi sur un mode impressionniste comme si une surprise salvatrice pouvait en émerger. Ni chiffres, ni lettres. Simplement un quitte ou double au casino de la crise.

mercredi 11 janvier 2012

Médaille d’or !

Le ministère de l’Intérieur nage donc dans le bonheur. Enfin un succès pour ce quinquennat avec un record pulvérisé: 14 % au-dessus de la barre. Entonnons la Marseillaise ! Paris n’a pas remporté l’organisation des Jeux Olympiques mais en 2012 elle a au moins cette performance à offrir au monde: un total d’expulsions d’étrangers beaucoup plus important que prévu. Claude Guéant est satisfait. Il le dit. Il le montre. Oui, pourquoi cacher sa joie après un tel succès ?

La satisfaction de l’ancien secrétaire général de l’Élysée met de très nombreux Français mal à l’aise. Il ne s’agit pas de contester à une démocratie le droit et même le devoir de maîtriser ses flux migratoires. Même le rêve américain n’épargne guère des réveils difficiles à ceux qui en convoitent les horizons ! En France, un certain nombre de reconduites à la frontière - pas toutes ! - sont justifiées et les lois de notre hospitalité - même si elles sont parfois discutées - sont faites pour être respectées. Mais expulser des hommes, des femmes et des enfants dont (pour l’immense majorité d’entre eux) le seul crime est d’avoir voulu s’installer sur notre territoire pour essayer de vivre mieux, dont la seule mauvaise intention est d’avoir cherché à échapper à la misère, ne saurait être une victoire en soi. Répétons-le (au risque d’agacer quelques lecteurs), car on aurait tendance à l’oublier: c’est d’hommes, de femmes et d’enfants dont on parle, et pas de délinquants, et la légèreté du contentement ministériel semble faire abstraction d’une désespérance dont n’ont pas idée ceux qui bénéficient de l’immense privilège d’être nés Français dans un des cinq pays les plus riches du monde.

Faute de pouvoir célébrer une percée de notre commerce extérieur, le gouvernement se console en faisant le ménage à l’intérieur de nos frontières. On a les plaisirs que l’on peut et tant pis, alors, s’ils sont artificiels. Même la limitation de l’immigration légale, y compris dans les universités, est désormais présentée comme un bienfait, alors qu’elle rapetisse l’image internationale de la France. Le pouvoir, lui, préfère laisser croire qu’il débarrasse la nation d’un poison mortel ou, au moins, la désintoxique quand, à y regarder de près, les étrangers concourent positivement à la richesse nationale et représentent moins d’une interpellation sur six.

Quand la question de l’immigration se délivrera-t-elle des idées reçues, récupérations, angélismes et autres dénis, qui empêchent qu’on y réponde avec intelligence, sérénité et confiance ?

mardi 10 janvier 2012

Une question de cohérence

Peut-on faire, dire ou écrire à peu près n’importe quoi en période préélectorale ? La question s’adresse à tous les candidats à l’élection présidentielle de 2012. Elle n’est pas si outrancière si on en juge par la propension des impétrants à privilégier l’effet d’annonce au-delà du raisonnable. D’une certaine façon, Angela Merkel leur a répondu. En ne cédant pas au caprice du président français, qui voudrait lui imposer une taxe sur les transactions financières dont elle ne veut pas en l’état, la chancelière a tracé les limites de ce que son interlocuteur considère comme une audace exemplaire et qu’elle n’est pas loin de qualifier, elle, de précipitation dangereuse tant que l’ensemble de la zone euro ne l’adopte pas.

Pendant la séance de vœux de la presse, à Matignon, le Premier ministre s’est pourtant donné beaucoup de mal pour justifier la démarche du chef de l’État et infirmer la thèse d’un spectaculaire revirement : cette taxe, la France en portait l’idée depuis « un an et demi » ! À preuve, une proposition de directive européenne — en réalité très nébuleuse et résolument attentiste — était en chantier…

Soyons clairs : le président de la République a parfaitement le droit de changer d’avis- il n’y a que les imbéciles qui ne le font pas -, lui qui dénonçait par avance les ravages d’une initiative unilatérale… Mais par pitié qu’on nous épargne une réécriture de l’histoire mettant en avant la vertu d’une France qui irait « de l’avant ». Dans une période où sans cesse le sol se dérobe sous leurs pieds, les opinions ont besoin de clarté et d’un minimum de cohérence. Il y a moins de deux mois, le gouvernement n’avait-il pas voué aux gémonies un amendement de la majorité de gauche au Sénat qui prévoyait une mesure franco-française tout aussi hardie, et en tous points semblables ?

Tout cela ressemble à une politique de gribouille. En voulant jouer sur un sentiment populaire sévère à l’endroit des pratiques — moralement contestables — des circuits financiers, M. Sarkozy joue ouvertement sur la crédulité générale. Ce faisant, il ne peut produire que de la déception. Après le « nein » clair de Mme Merkel, au moins pour le moment, la taxe « Tobin » en version uniquement française ne deviendrait, au mieux, qu’une modeste taxe boursière sans grand intérêt. Un simple produit électoral dont l’Élysée ne peut pas garantir la mise en place avant le premier tour, et qui n’a même pas réussi à piéger la gauche. Un triomphe ! La France a-t-elle vraiment les moyens et l’énergie de gaspiller du temps dans ces enfantillages quand elle a d’autres chats à fouetter ?

lundi 9 janvier 2012

Catch à quatre

«La campagne s’emballe» nous dit-on. Et pourtant, elle n’emballe personne, à l’exception des professionnels de la profession. Les Français, eux, ont la tête ailleurs. Et cette distance relativise d’autant les sondages qui se présentent volontiers comme une mesure des passions politiques quand ils ne sont que les anémomètres des vents changeants et des humeurs contradictoires du pays. Ils ont malgré tout une qualité irremplaçable : ils égaient les dimanches gris de l’hiver par des épisodes d’intensité. Hier ce fut le «resserrement». La belle affaire ! Quel tournant quand chacun pressent que la qualification pour le second tour ne se jouera pas seulement dans un duel Sarkozy-Hollande mais dans un match à quatre, entre 16 % et 22 % des voix, avec Marine Le Pen et… François Bayrou.

Qui aurait parié ne serait-ce qu’un drachme sur le Béarnais il y a encore deux mois ? Mais il est là et bien là entre 12 % et 14 % dans les intentions de vote, continuant de progresser régulièrement. Lui qui a traversé un long désert de cinq ans avec l’improbable véhicule du MoDem a réussi à tenir jusqu’à l’aube de cette année 2012. Luxe suprême, le survivant observe tranquillement le ralliement d’une partie de ceux qui l’ont trahi depuis la création de l’UMP il y a 10 ans. Le voilà qui peu à peu reconstitue le socle d’un centre-droit qu’il avait imprudemment dédaigné après le premier tour de 2007, ces déçus de l’aventure sarkozyste qui se reconnaissent à nouveau en lui. Tout l’enjeu, pour celui qui fut le dernier président de l’UDF, consiste désormais à faire la synthèse de ces revenants avec son nouvel électorat, plutôt de gauche, lui. S’il y parvient, il pourrait - à la tête d’un parti qui n’a que 3 députés et même pas de groupe parlementaire à l’Assemblée - faire mentir les fondamentaux de la V e République. Face à un candidat socialiste qui peine à trouver sa véritable dimension et à un candidat-président qui se bat mais ne convainc pas - ou plus, ou peu - il s’est ouvert, avec une présidentialité naturelle, un espace suffisant pour conquérir une chance sérieuse de l’emporter.

Tout est possible, décidément, dans cette compétition dont les règles du jeu volent en éclats jour après jour. En proposant tout à trac d’instaurer une taxe sur les transactions financières en solo - avant le 1er tour ! - après avoir misé sur la création d’une taxe sociale, Nicolas Sarkozy joue son va-tout au risque de s’exposer à la colère de ses pairs européens. Comment sa chère «Angela», qui voulait attendre 2014, va-t-elle accueillir aujourd’hui celui qui lui fait une infidélité pour jouer au joli cœur avec l’électorat français ?

mercredi 28 décembre 2011

Triste anniversaire

Dix ans, ce devrait être au moins l’âge de raison pour l’euro. Mais c’est encore de maladie infantile dont souffre la monnaie unique européenne. Alors qu’on la croyait à l’abri des mauvaises infections, la voilà qui connaît même l’un de ces accès de fièvre répétitifs qui peuvent à tout moment l’emporter pendant l’hiver. Le plus triste, c’est que personne n’éprouve de véritable affection pour elle. Pas même d’attachement particulier au delà, pour ses protecteurs, de la certitude de sa nécessité. Aura-t-elle jamais été populaire ? Trop nordique dans son dessin. Trop allemande dans sa rigueur. jusqu’à son nom - préféré à «l’écu » de VGE qui sonnait tellement français - jugé d’emblée froid. Impersonnel. Comme « la zone » sur laquelle elle règne qui suggère davantage les urgences hospitalières - il faut la sauver ! - que le voyage dans l’histoire que nous proposaient Pasteur ou Richelieu.

Ah, la nostalgie du franc… Elle ne s’est pas vraiment éteinte, animée par le souvenir flou de l’âge d’or des trente glorieuses. Et régulièrement revient la tentation de ressusciter la semeuse des rêves de prospérité d’une France pleinement souveraine et maîtresse absolue de son destin monétaire et politique. Et qu’importe si cette illusion anachronique coûterait des fortunes, elle berce les langueurs monotones.

L’euro a l’odeur aigre de la crise après avoir longtemps traîné derrière lui un lourd parfum de soupçon. Le passif psychologique qui leste son image est chargé. Calcul impossible, la division par 6,55 avait servi - une bonne partie de l’opinion en reste persuadée - à dissimuler une augmentation des prix. Désormais, on lui reproche d’avoir incité les démocraties à remplir leurs valises de dettes jusqu’à ce qu’elles deviennent des boulets paralysants. Et qu’ils sont agaçants ces Britanniques qu’on disait isolés avec leur livre sterling avec leur livre sterling, et qui paraderaient presque aujourd’hui avec un AAA que la Banque d’Angleterre rend nettement plus durable que le nôtre. Quant aux autres Etats sceptiques qui ne tentèrent pas l’aventure, eh bien ils entendent le rester.

Les vertus de la faible inflation et du dynamisme des échanges que portait l’euro ont été inhibées par la mauvaise coordination manifeste de ses opérateurs. Les nuits bruxelloises de l’automne 2011 au chevet de l’objet sulfureux ont fait oublier la légèreté du printemps 2002 quand il avait rapproché Paris d’Amsterdam, Berlin de Madrid, Rome de Dublin. Contre toute attente l’argent - un seul et même argent - avait alors généré une furtive fraternité.

mardi 27 décembre 2011

Signal d’alarme

Dans les milieux autorisés, on s’autorise à penser (comme disait Coluche en se moquant gentiment des périphrases journalistiques) que les Restos du Cœur sont un indicateur. Leur succès est le signe d’un échec. Et non seulement ils ne désemplissent pas, mais ils affichent presque complet. Une fréquentation en progression de 25 % en trois ans : nombre d’établissements se réjouiraient de ce résultat quand celui-là préférerait tirer le rideau de fer faute de clients.

Le rouge est donc mis. Les prolongements de la « crise » de 2008 sont sur le point de déborder une institution — non-gouvernementale — de la pauvreté. Il n’est plus possible, pour les Restos, de rester une entreprise marginale capable de compenser le déficit de solidarité d’une société qui ne fait pas de quartiers. À leur corps défendant, ils sont devenus « trop» indispensables. Et l’appel à la générosité nationale que leurs responsables ont lancé pour trouver cinq millions supplémentaires résonne comme un signal d’alarme : le pays ne peut plus compter sur quelques-unes de ces associations « exceptionnelles » — comme l’a qualifiée le président Sarkozy — pour relever le défi posé par l’augmentation exponentielle des personnes en situation de précarité, voire de danger.

« Aujourd’hui, on n’a plus le droit d’avoir faim, ni d’avoir froid », chantent toujours Les Enfoirés, vingt-six ans après l’écriture d’une chanson qui espérait provoquer un déclic, et rester éphémère. Comme une évidence oubliée… À quatre mois de la présidentielle, ce refrain devrait résonner dans la tête de tous les candidats comme une musique entêtante. Pas pour les culpabiliser à bon compte, pas pour tirer des larmes misérabilistes et pas davantage pour inspirer des déclarations pleines de bons sentiments aussi indiscutables que sans lendemain en pleine période des fêtes. Non, c’est bien un sursaut politique qu’exige la situation concrète des 860 000 bénéficiaires — dépasseront-ils bientôt le million ? — qui se résignent — c’est le verbe approprié — à venir manger aux Restos du Cœur. Ce n’est pas une affaire d’argent mais de réalisme. Au moment où l’Insee confirme, pour novembre, une aggravation de l’augmentation inexorable du chômage, il est temps de se préparer à affronter sans faux-fuyants de pure communication, et sans slogan commode, la vérité d’un pays qui se fracture sous nos yeux. Et d’envisager comme un programme prioritaire de combattre le sauve-qui-peut qui le guette.

lundi 26 décembre 2011

Aube d’hiver

L’important, c’est le matin. Le retour du jour. La conquête tranquille mais inexorable du ciel par la lumière. Qu’importe alors si l’aube est pâle ou triomphante puisqu’elle l’emporte. Qu’elle donne vie à cet éternel recommencement qui pousse les hommes à se remettre en marche et à attendre, une fois encore, d’être éblouis par le soleil.

Celui du 25 décembre est toujours empreint d’une vertu particulière. Il porte l’espérance, quoi qu’il arrive. Une sorte de mission définitive que lui assignent, comme un devoir, les médias saturés d’actualité anxiogène. Même pour les journalistes, revenus de tout, Noël n’est jamais une date comme les autres. Un moment en suspension, entre deux événements, où l’on se détache du quotidien. Où l’on s’élève. Où l’on oublie. Un territoire où l’imaginaire a décrété, définitivement, qu’ici tout est vraiment possible. Le cinéma ne l’a-t-il pas élu pour abriter les miracles, sur la 34 ème rue ou ailleurs? Intérieur, le film des rêves qui se terminent bien s’étire de New York à Strasbourg, d’océans en continents, au rythme de 25 images par seconde qui ont le temps, universel, de l’éternité. Et pas seulement dans les yeux des enfants.

Bien entendu, c’est une question de foi. Pour les uns, elle est portée par les convictions religieuses. Pour les autres, par les certitudes que procure une détermination sereine face à l’existence. Angélisme ? Dans tous les cas, l’époque, c’est vrai, lui oppose son redoutable scepticisme. La vie est le plus souvent moins spectaculaire et plus rude que sur le grand écran. La véritable histoire de cette fin 2011 laisse peu de pages, ni de chances, aux contes de fées. Jamais, nous disent les enquêtes d’opinion, les Français n’auraient été, collectivement, aussi pessimistes et cette période des fêtes, où le malheur ne fait pas relâche, est empreinte d’une morosité persistante perceptible jusque dans les allées des grands magasins et des marchés de Noël.

Pour poursuivre l’espoir, il nous faut donc apprivoiser la nuit. Prendre le temps de regarder les étoiles. Les astrophysiciens ont raison : c’est un travail de patience toujours récompensé. Au bout de quelques minutes, l’œil fait abstraction de la pollution lumineuse et finit par voir ce qu’il ne voyait pas : des constellations d’éclats qui éclairent les ténèbres, vous relient à l’humanité tout entière, et vous emportent dans leurs tourbillons. Jusqu’à l’aurore.

Joyeux Noël à tous !

mardi 20 décembre 2011

«Surmenage mental»

Le régime nord-coréen a un talent inégalable pour faire confiner le sinistre et le loufoque. La mort de son «Cher leader» lui a donné une occasion de se surpasser dans ce registre singulier. La qualification de la cause profonde du décès de Kim Jong-Il n’est pas la moindre des drôleries involontaires des plumes serviles de Pyongyang. «Surmenage mental»: cela pourrait tenir de l’humour décalé pour signer l’acte de décès d’un des chefs d’État les plus authentiquement paranoïaques de la planète.

Les rares témoins qui ont pu approcher le personnage parlent pourtant d’un homme au comportement étrangement normal en dépit d’une cinéphilie monomaniaque qui laissait transparaître une admiration baroque pour… Jean-Paul Belmondo. Ce tyran de carnaval a réussi, pourtant, à asservir son pays au-delà des limites les plus sombres. Les pleurs, grincements de dents et autres manifestations théâtrales qui ont accueilli sa disparition ne sont pas le signe d’un soupçon d’humanité et de sentiment au cœur d’une nation autarcique. Toute cette émotion démonstrative est au contraire la preuve – hélas – de la folie totale d’un système qui a réussi, en circuit fermé, à transformer ses citoyens en robots obéissants. L’effacement du maître qui les manipulait provoque une impression, sincère, de manque… Ce stade ultime de la lobotomisation des esprits a de quoi provoquer l’effroi tant il est mécaniquement organisé dans un état où les intelligences sont capables de maîtriser la technologie nucléaire.

On cherche en vain des raisons d’espérer dans la transition de longue date préparée par le défunt, de la même façon que son père, Kim Il-Sung, l’avait envisagée pour lui. Ces despotes de père en fils réussissent l’exploit de cadenasser l’univers concentrationnaire dont dépend leur pouvoir, et qui survit à leur règne. Toute forme de contestation, toute forme de contre-pouvoir moral ou religieux, toute forme d’autorité autre que la leur a été éradiquée, ruinant par avance toute perspective d’évolution.

L’Amérique et la Chine ne souhaitent d’ailleurs rien de plus que «la stabilité» de cette zone stratégique pour toute la région, et pour le monde. Même la Corée du Sud, qui souffre depuis plus d’un demi-siècle d’une partition bien plus douloureuse que ne fut de l’Allemagne, ne rêve plus vraiment de réunification… Comment adresser messages plus désespérants à un peuple abandonné par l’Histoire ?