TOUT EST DIT

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samedi 22 mars 2014

Washington fait vaciller la Bourse de Moscou


Les sanctions occidentales contre, notamment, la « banque personnelle des hauts responsables russes » commencent à perturber l'économie de la Russie.
Après la deuxième salve de sanctions américaines et européennes, l'ours russe a perdu de sa superbe. Le principal coup de griffe a été asséné par Washington et a fait vaciller la Bourse de Moscou, dont l'indice RTS a perdu, vendredi, 1,27 %. Le titre Novatek, producteur de gaz contrôlé par un proche de Vladimir Poutine, Guennadi Timtchenko, a reculé de près de 8 %. Ce dernier fait partie des cinq oligarques membres de la fameuse coopérative Ozero, un groupe de propriétaires de datchas fondé en 1996 à Saint-Pétersbourg autour de Vladimir Poutine. Tous sont frappés par les sanctions américaines. Privé de visa, Iouri Kovaltchouk voit aussi ses avoirs personnels aux Etats-Unis gelés, tout comme sa banque, Rossiya, considérée par le département d'État comme «la banque personnelle des hauts responsables russes».

Dans la foulée, tous les clients de cet établissement financier, 17e au classement des avoirs, ont vu leur cartes Visa et Mastercard bloqués, seulement accessibles au retrait dans les distributeurs. Les deux grandes sociétés de paiement ont pénalisé six autres banques russes, dont SMP, un établissement contrôlé par les frères Rotenberg, eux-mêmes proches du chef du Kremlin. Ultime effet boule de neige des sanctions américaines, les agences Fitch et S & P ont révisé à la baisse la note souveraine de la Russie, qui passe pour Standard & Poors, de «stable» à «négative». «Cela signifie que les grands fonds d'investissement vont revoir leur stratégie au détriment de la Russie», souligne Evguenia Kanakhina, analyste chez Pallad Asset management.
Le pouvoir russe a encaissé le choc sans broncher. Vladimir Poutine a même ironisé sur les sanctions américaines. Faisant mine de méconnaître la banque Rossiya, le chef du Kremlin a annoncé à la télévision son intention d'ouvrir un compte dans cet établissement afin d'y faire «transférer son salaire». Il a conseillé aux autres clients de Rossiya de délaisser Visa et Mastercard au profit de prestataires financiers… chinois. Alors que le ministère des Affaires étrangères avait dévoilé, dès jeudi soir, une contre-liste de représailles aux sanctions américaines, le président russe a demandé, hier, à son chef de la diplomatie, Sergueï Lavrov, de «s'abstenir» d'une telle initiative.
Toujours à la télévision, ce dernier s'est vu confier la tâche de faciliter la constitution d'une équipe d'observateurs de l'OSCE en Ukraine: une initiative que les chancelleries occidentales réclament désespérément. «Ces déclarations, que Poutine est susceptible de contredire quelques heures plus tard, n'ont aucune signification», estime la kremlinologue Maria Lipman, qui critique la «voie dangereuse» empruntée par son pays. «Suivre le chemin de ceux qui sont ouvertement russophobes et isoler la Russie est une voie sans issue», a répliqué Sergueï Lavrov.

Entre abstention et punition

Entre abstention et punition


Le syndrome du “tous pourris” peut faire monter le FN et l’abstention. Mais ne sauvera pas le PS d’une sanction des urnes…
Depuis trente et un ans, on n’aura pas connu d’élections plus politiques. Dernières du genre : les municipales de mars 1983 qui, deux ans après la victoire de François Mitterrand, avaient vu la gauche perdre ses plus beaux bastions (Nantes, Grenoble, Reims, Saint-Étienne…) et Jacques Chirac réaliser le grand chelem à Paris en conquérant vingt arrondissements sur vingt.
Le désaveu qui frappe François Hollande étant infiniment plus profond que la déception qu’inspirait alors son modèle, tout devrait concourir à ce que, ces 23 et 30 mars, les candidats du pouvoir (même quand ils évitent d’arborer la rose socialiste) subissent un choc en retour meurtrier sur l’air bien connu de “sortez les sortants !”. Leur seul espoir, qui n’existait pas en 1983 : que le syndrome du “tous pourris”, revenu en force ces derniers jours, fasse monter le Front national à un niveau tel qu’il puisse se maintenir dans un maximum de villes afin de fixer des voix qui, du même coup, ne se reporteront pas sur l’UMP.
Ce beau calcul n’est pas sans faille : rien ne dit en effet qu’au lieu de profiter essentiellement au parti de Marine Le Pen (qui, rappelons-le, ne présente pas de candidats partout, loin s’en faut), la multiplication des affaires n’incite pas, d’abord, à l’abstention. Or chacun sait que la victoire va à ceux qui mobilisent le mieux — ou le moins mal — leurs électeurs. Qui peut prétendre sans rire que la gauche est, même légèrement, en meilleure forme que la droite ?

La tirade des mais

La tirade des mais


Ah ! Non ! C'est un peu court millefeuille ! On pourrait avec un peu de verve affirmer que c'est un gouffre, un tonneau des Danaïdes, une nasse où se prennent les meilleures intentions. Et même variant l'exemple : le voilà donc cet épouvantail qui de notre nation a détruit l'harmonie ! L'organisation territoriale ? C'est une erreur, un abus, un gâchis… ! Un moyen de prébendes, une manière d'avoir pignon sur rue et il faudrait grand courage pour s'attaquer à la simplifier autrement que dans les mots. Si ce n'est que cela qui nous titille l'orgueil du clocher, nous n'avons pas besoin du quart de la moitié des collectivités existantes. L'audace en la matière est suicidaire et bien peu, toutes couleurs confondues, sont prêts à sortir le couperet. Ceux qui s'y sont risqués n'ont réussi qu'à trancher leurs propres ailes.
Car il y a pléthore de mais quand au simple énoncé de la nécessité un téméraire s'aventure. Mais qu'en adviendra-t-il de la proximité, mais le département fait partie de notre histoire, mais les régions sont à taille européenne, mais l'intercommunalité est une efficace mise en commun, mais on va ainsi réduire encore l'emploi, mais c'est ignorer qu'il faut être au contact du terrain pour bien décider et gouverner à Paris.
Dans cette tirade des mais que régulièrement on nous sert, jamais vous n'entendrez parler de clientélisme, de cumul de mandats, de laxisme, d'indemnités, de blocages clochemerlesques, de ces élections où les signatures d'élus sont si importantes… Et pourtant il est temps d'interrompre cette dérive que l'on est bien aimable de baptiser du nom d'une pâtisserie alors que c'est d'une folie dépensière qu'il s'agit. 36.786 communes, le record d'Europe, et un empilement de pouvoirs qui défie le bon sens quand la crise ne fait que creuser les inégalités et les déchirures territoriales en accroissant les tensions sociales et politiques.
Demain dans 64 communes les électeurs ne voteront pas faute de candidats. On s'est lamenté d'abondance sur ce qui serait une perte de vitalité de la démocratie locale. Or ce n'est que le sens de l'histoire. Il faut mordre dans le millefeuille, rassembler les communes et les adosser aux métropoles pour en faire les outils du mieux vivre partout et pour tous.

Ecoutes : Valls informé par la "cellule anti-Sarko"

Comme l’a révélé le Canard enchaîné le 12 mars — et contrairement à ce qu’a affirmé Manuel Valls —, le ministre de l’Intérieur était au courant de la mise sur écoute de Nicolas Sarkozy avant la parution du journal le Monde du 7 mars. 
 Mais le locataire de la Place Beauvau n’a pas été informé par la hiérarchie policière classique. Christian Lothion, le patron de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) jusqu’en décembre 2013, est d’ailleurs très remonté contre le fait qu’un policier de la police judiciaire l’ait court-circuité et ait pu transmettre directement l’information de la mise sur écoute de Sarkozy au ministre. Un policier haut placé nous confirme par ailleurs que des “notes blanches” circulent de plus en plus à l’Intérieur. Elles seraient rédigées par les policiers en charge des écoutes de Sarkozy. Ceux-ci, ayant accès à leur contenu intégral, feraient remonter au ministre les informations essentielles via un circuit parallèle organisé par une cellule officieuse. Cette cellule serait composée de policiers de la sous-direction en charge de la lutte contre le crime organisé et la délinquance financière, exécutants, et de leur ancien patron, l’actuel directeur de la police judiciaire parisienne, Bernard Petit. Grâce à ces “notes blanches”, des extraits d’écoutes téléphoniques ou des procès-verbaux d’auditions censés rester secrets peuvent être transmis en toute discrétion au ministre de l’Intérieur et à l’Élysée sans qu’il y ait — “officiellement” — de violation du secret de l’instruction.

Selon que vous serez puissant ou misérable…


Pas de chance (une nouvelle fois) pour le gouvernement dans sa lutte contre le chômage : les défaillances d’entreprise ont progressé de près de 4 % durant les deux premiers mois de l’année. Selon une étude publiée conjointement par Deloitte et Altares, 11 400 sociétés ont arrêté leurs activités en janvier et février. Pas un secteur n’est épargné, contrairement à l’année 2009 où les effets de la crise s’étaient fait sentir dans l’immobilier et l’industrie. Les deux cabinets de conseil prévoient que l’année 2014 se terminera avec plus de 60 000 faillites d’entreprise (un chiffre légèrement inférieur à celui enregistré en 2013), ce qui représente près de 270 000 emplois.
Ce sont les plus petites entreprises qui paient aujourd’hui le plus lourd tribut à la crise, surtout celles qui n’exportent pas : leurs marges diminuent inexorablement et ce, pour la troisième année consécutive. « L’évolution du taux d’épargne des PME suit celle du taux de marge », constate l’Observatoire du financement des entreprises dans son rapport publié en janvier 2014. Ce qui a conduit les PME, pour celles qui le pouvaient, à recourir à la dette. « L’endettement total a continué à croître de 2,7 % en 2012 », poursuit l’Observatoire, qui constate une faible demande de crédits, surtout pour ceux destinés aux investissements, donc à préparer la croissance future.
Signe d’une plus grande sélectivité des banques dans les dossiers de financement des PME, le taux d’obtention des crédits est passé de 83 % en 2011 à 78 % en septembre 2013. Mais la situation est sans doute bien pire, car les petites entreprises seraient de plus en plus nombreuses à s’autocensurer, craignant un refus des établissements bancaires qui demandent des garanties toujours plus importantes aux chefs d’entreprise. Ces derniers ont sûrement un avis éclairé sur la facilité avec laquelle Bouygues et Numericable ont bouclé en quelques jours un financement de plusieurs milliards d’euros pour s’attirer les faveurs de Vivendi, auprès d’établissements bancaires où ils ont eux-mêmes leur compte ainsi que celui de leur PME. « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir », écrivait Jean de La Fontaine dans les Animaux malades de la peste. Il n’avait pas tort…

Tout commence aux municipales


Parce que c’est là que se constituent le réseau et l’enracinement du parti qui vous porte ensuite durant la campagne de la présidentielle et des législatives.
La défaite socialiste de 2002 s’est préparée aux municipales de 2001 ; la victoire socialiste de 2012 s’est construite à partir des municipales de 2008. Certes, cela paraît facile à dire quand on connaît les résultats ; on peut toujours affirmer que Lionel Jospin a été éliminé du second tour de la présidentielle de 2002 par sa propre faute, que François Hollande a moins été élu par son propre succès que par la défaite (courte) de Nicolas Sarkozy. Il n’empêche : c’est aux élections municipales que tout commence. Parce que c’est là que se constituent le réseau et l’enracinement du parti qui vous porte ensuite durant la longue campagne des “quatre tours” (présidentielle et législatives), là que se fabriquent les personnalités, que se jouent les réputations, que se révèlent les ambitions.
Si Jospin perd son combat en 2002, alors que tout Paris le donne gagnant, c’est parce que ça “flotte” derrière lui : la victoire de la gauche à Paris et à Lyon l’année précédente a masqué sa défaite dans 59 villes de plus de 10 000 habitants. Les points que la droite a marqués vont permettre à Chirac de mieux résister l’année suivante au premier tour et de triompher au second. Au contraire, aux municipales du printemps 2008, la droite au pouvoir est durement sanctionnée : la gauche reprend 90 villes de plus de 10 000 habitants. À partir de là, elle va s’incruster, surmonter sa crise de leadership et se remettre en ordre de bataille. Ces villes de plus de 10 000 habitants représentent la moitié de la population française : plus qu’un échantillon, c’est la représentation de notre réalité politique. Directeur général délégué de l’institut Ipsos, expert de la carte électorale, Brice Teinturier s’interrogeait la semaine dernière devant les invités de la Revue des deux mondes : le résultat de 2014 sera-t-il pour François Hollande équivalent à ce qu’il fut pour Lionel Jospin en 2001 (− 59 villes) ou, plus brutal, de l’ordre de ce qu’il a été pour Nicolas Sarkozy en 2008 (− 90) ? Si la défaite est inscrite, son ampleur dépend d’un facteur clé : le taux d’abstention.
Il y a trente ans, au scrutin de 1983, il était en moyenne, d’un tour à l’autre, de 20 %. Il a bondi à 32 % en 1995 et a continué de monter depuis, jusqu’à se rapprocher des 35 % en 2008. Les sondages le situent cette année entre 38 et 40 %. Le climat de défiance généralisée n’y est pas pour rien ; quand la cote de confiance de l’exécutif se situe à moins de 20 %, on ne peut pas être surpris. Selon une étude d’Ipsos, 8 % des électeurs — oui, 8 % — font encore confiance à leurs partis politiques… Brice Teinturier a voulu en savoir plus : il a décelé une “abstention différentielle” dans le comportement électoral de la gauche et de la droite : à gauche, l’électorat est démoralisé pour les motifs que l’on sait, à droite en revanche, il est prêt à se mobiliser. De cette mobilisation dépend son succès. Au contraire, le vote de dissidence, de diversion, comme le blanc ou l’abstention, profite toujours à l’adversaire. La multiplication des triangulaires, avec la présence du Front national au second tour, est à peu près le seul espoir sur lequel compte la gauche pour écarter la sanction sans appel que mérite sa politique.
Un maire est élu pour six ans, un mandat plus long que celui du président de la République. Que la gauche soit battue dans trois ans, son réseau d’élus locaux préparera sa revanche. Prenez le cas d’André Laignel, maire socialiste de l’une de ces villes de plus de 10 000 habitants, Issoudun, sous-préfecture de l’Indre : son sixième mandat s’achève, il se présente pour un septième ! C’est à lui que l’on doit la phrase célèbre, prononcée en 1981 quand il était député : « Vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaires. » Une doctrine qu’il applique chez lui à la lettre : l’opposition n’a pas voix au chapitre ; les conseils municipaux se tiennent en moins de dix minutes et tout y est verrouillé, emplois muni cipaux, logements, marchés publics, associations, moyens d’expression, partout où se pratique l’achat de voix. Eh bien, les socialistes ont fait de Laignel le patron de leur Comité des finances locales ! Des caricatures comme celle-ci, il en existe bien d’autres (voir Ces maires autoritaires, éditions L’inventaire).
Inquiets, Hollande et les ténors du PS se cramponnent à l’idée d’un enjeu local, espérant pouvoir se maintenir dans un certain nombre de “villes médiatiques” comme paravent de leurs revers ailleurs. Mais de ces défaites-là découleront les suivantes : aux sénatoriales, en septembre prochain, puis aux conseils généraux et aux assemblées régionales, en 2015. Pour la droite, l’enjeu est national, c’est celui de la reconquête. Toute voix va compter.

Le sens particulier des municipales 2014

Le sens particulier des municipales 2014
La vie publique nationale ressemble chaque jour un peu plus à un trou noir où s’abîment nos idéaux, nos convictions, nos espérances. 

A quoi se résume-t-elle en effet ?
-          Une dictature des passions individuelles haineuses, le règne des règlements de compte, des détestations gratuites, de l’envie de tuer ;
-          Une personnalisation des enjeux qui frôle la bêtise quand les jeux de personnes l’emportent sur tout le reste ;
-          Un monde sans foi ni loi, nihiliste, où absolument tous les coups sont permis, y compris les pires atrocités, non pas sanglantes puisque notre époque a Dieu merci horreur du sang, mais au regard des valeurs et des principes démocratiques ou de la simple éthique et sens du respect d’autrui ;
-          Un néant politique total, l’absence de tout sens de l’avenir, du bien commun, d’idéal, de programme, de projet.
-          Un sectarisme sans précédent, une guerre civile froide qui touche à des niveaux d’absurdité jamais atteints dans la mesure où elle repose sur du vide ;
-          Un univers névrotique, franchouillard (au mauvais sens de l’expression)  replié sur lui-même, à courte vue, incapable de tout recul, de prendre de la perspective, d’ouvrir les yeux sur la vaste monde et sur l’histoire ;
-          L’absence de perspectives d’avenir : nulle personnalité nouvelle n’est là pour incarner l’espoir (M. Juppé et M. Fabius, en tête des sondages d’opinion, ne représentent pas vraiment la nouveauté…), nul courant, nulle équipe, nul programme ne semble émerger.
Est-ce le reflet global d’un pays qui s’effondre dans son ensemble, en particulier sur le plan intellectuel, celui de l’esprit critique ? Est-ce une grande illusion médiatique, un écran de fumée recouvrant un pays qui regorge de créativité, d’énergie et de dynamisme ? Pour tout dire, je n’en sais rien… Mais je trouve que les élections municipales offrent une respiration, une bouffée d’air frais – faute d’être forcément pur – dans ce climat morbide. Les mairies sont un lieu où s’expriment l’engagement au service d’autrui, le sens des projets concrets et réalistes, la modération et le dialogue – en dehors des clivages partisans – l’ambition de se rendre utile.  Bref, la tentation de l’abstention aux municipales pour punir la classe politique (que je dénonce dans le Figaro du 21 mars) est à mes yeux un contresens. Je suis d’ailleurs de plus en plus convaincu qu’un éventuel renouveau du pays partira non pas du "star system", mais de la base, du terrain, des citoyens qui s’engagent dans la discrétion et l’anonymat en faveur de l’intérêt général.

vendredi 21 mars 2014

Pour bien comprendre Poutine en Crimée

Pour bien comprendre Poutine en Crimée


Vladimir Poutine vient de retourner contre l’Europe et les États-Unis ces fameux droits d’ingérence et d’autodétermination des peuples largement utilisés par l’Occident, depuis 1991, pour modifier des frontières — l’ex-Yougoslavie, partagée en six nouveaux pays (1991-1992) ; la Serbie, amputée du Kosovo (1999) ; le Soudan du Sud, détaché du Soudan (2011) — ou pour renverser des régimes — l’Irak (2003) ; la Libye (2011). Ces exemples montrent que l’Occident n’applique ces principes que dans son intérêt, déniant à d’autres puissances le droit de le faire. Quel naïf pouvait croire que cela allait durer éternellement ? En Crimée, Poutine a beau jeu d’affirmer qu’il vole au secours d’une population russe menacée (droit d’ingérence), qu’il laisse le peuple s’exprimer librement (droit à l’autodétermination). Le référendum du 16 mars était gagné d’avance, mais l’occupation militaire russe de la Crimée équivaut à l’opération de l’Otan au Kosovo ou au renversement franco-britannique de Kadhafi.
Les menaces ne pèsent plus grand-chose face à cette Russie qui affirme sa puissance retrouvée et se donne les moyens de sa politique — 600 milliards d’euros de crédits militaires sont prévus d’ici à 2020. Poutine avait subi le Kosovo, l’Irak, la Libye. Il a tenu bon en Géorgie, en Syrie, sur l’Iran. Il ne fait plus confiance à l’Occident, car il se souvient des promesses de non-élargissement de l’Otan, jamais tenues. La Crimée lui permet de tourner la page de vingt ans d’humiliations. C’est un tournant stratégique.
Comparer Poutine à Hitler peut satisfaire les obsessions d’intellectuels à courte vue mais n’aide en rien à la réflexion. L’homme est secret, rugueux, le dirigeant est cynique et brutal. Sans doute. Il faudra pourtant négocier avec lui. Poutine sait le faire, quand il le faut. Il ne craint pas la confrontation, si nécessaire. Il a perdu Kiev, prit aussitôt un gage à Sébastopol et nous rappelle que la négociation et la force restent au coeur des relations internationales. L’Occident l’a oublié et commence à payer le prix de sa démilitarisation. Il va devoir se réveiller. Surtout si, comme le dit justement Hubert Védrine, « nous n’avons pas les moyens de nos indignations, pas les moyens de nos émotions, moins que jamais ».

Made in France, E8 : « Pucé gros, pucé bête. »


Tranches de vie ordinaires en République Démocratique (et Populaire) Française, imaginées mais pas dénuées de réalité – Épisode 8 : « Pucé gros, pucé bête. »
Pour qu’une société fonctionne, il faut à la fois une police efficace, de proximité, et aussi mais surtout des citoyens vigilants et respectueux de toutes les myriades de petites lois qui s’accumulent par centaines pour garantir le vivre-ensemble républicain. Heureusement, parmi ces citoyens vigilants et respectueux, il y a Julie.
Julie, c’est une battante. Compte-tenu de son chômage qui s’éternise, de sa vie amoureuse qui merdoie mollement depuis que François a de façon presque officielle décidé de la larguer, elle a pris récemment une grande décision : partir vivre au Canada, pour trouver là-bas un système plus propice à son épanouissement.
Elle a tout préparé, planifié, au mieux. Ses maigres économies ont servi à acheter :
  1. un billet Air Canada vers Toronto
  2. un ticket de RER Cergy-Paris-Roissy Charles de Gaulle,
  3. un sandwich au thon
Il ne lui reste que de quoi tenir une semaine sur place où, paraît-il, trouver un emploi est beaucoup plus simple qu’en France pourvu qu’on accepte les petits boulots. Ça tombe bien : Julie est prête à s’adapter, et ce même si elle a un bac +5 en géographie. Elle n’emporte avec elle que le strict nécessaire, et son chat qui, contrairement à son ex, François, lui a toujours été fidèle.
Surprise en arrivant à la station de RER : son ticket ne lui servira pas. Comme l’air de Paris est tout plein de Particules Microscopiques qui tuent, les transports en commun sont gratuits et seules les voitures impaires circulent (les paires polluent trop). Julie ne peut s’empêcher de noter qu’avec la circulation routière alternée, les voitures se mettent au diapason du RER qui, lui aussi, est souvent alterné. Elle sourit : bientôt, tout ceci sera derrière elle.
Elle s’installe dans le wagon malodorant, sa valise et son chat en cage à côté d’elle. Comme elle est hors des heures de pointe, elle trouve un peu de place. Au bruit lancinant des bogies s’ajoute celui, nasillard, d’une musique particulièrement mauvaise de deux jeunes au regard bovin qui écoutent leurs grésillements d’une oreille distraite. Cela aussi, Julie se réjouit intérieurement de le laisser derrière elle.

Voilà sa station. Elle doit effectuer une correspondance et la voilà donc dans les couloirs aux nombreux escaliers, avec son sac, sa valise et son chat qui miaule, vaguement inquiet. Au troisième escalier à gravir, lassée, elle pose ses fardeaux. Un trentenaire fringant s’arrête et, spontanément, lui propose un coup de main. Julie ne connaît que trop bien les mœurs parisiennes et sait que, parfois, ce qui était un coup de main se termine par une course poursuite contre un voleur de valise. Elle refuse, poliment d’abord. Mais l’homme insiste une première fois, puis une seconde. Julie se trouve obligée de l’envoyer paître sèchement pour s’en débarrasser, puis reprend sa pénible ascension.
L’homme reprend donc sa route mais, après quelques pas, s’interroge : et si cette femme un peu rustre transportait, dans sa grosse valise louche, des objets interdits ? Et si son chat transportait une arme biologique ? Et si, plus simplement encore, elle était sans papiers ? La sécurité, c’est aussi des citoyens vigilants. Il prévient donc discrètement la police, qui, puisqu’on n’a pas vraiment besoin d’elle, n’est justement pas très loin.
Julie est interceptée sur le quai, juste avant d’entrer dans le RER qui allait l’emmener à l’aéroport. Heureusement, elle connaît bien la fiabilité des transports en Île-de-France et a donc prévu une solide marge, préférant attendre des heures à l’aéroport que tenter le diable qui a furieusement tendance à se jeter sur les rails ou à ronger les caténaires actuellement. Mais les choses se compliquent.
En effet, suite à l’intervention française dans différents pays d’Afrique stratégiquement douteux, et conséquemment à un sentiment de haine entretenu par une diplomatie française tantôt repentante, tantôt belliqueuse, tantôt gaffeuse, toujours mafieuse, le plan Vigipirate oscille à présent entre lie-de-vin et grenat. La police ne prend donc aucun risque et isole rapidement la voyageuse à laquelle il est promptement demandé de garder les mains en évidence et justifier de son identité.
Alors qu’elle commence à s’énerver de tant de moyens déployés contre elle, elle tente de sortir son portefeuille pour se retrouver immédiatement immobilisée par une clé de bras zélée récemment apprise par le fonctionnaire trop heureux d’appliquer sans risque les Gestes Techniques Professionnels d’Intervention En Milieu Hostile. Son chat panique, s’énerve, crache. Les fonctionnaires semblent un instant désemparés : personne n’a été formé pour manipuler les félins dangereux (et potentiellement toxiques).
Toutefois, le portefeuille tombé, un agent vérifie l’identité de Julie, ainsi que le motif évoqué de son déplacement ; le contenu de la valise est décrit, afin que la brigade de déminage – déjà en route – puisse en vérifier l’exactitude et l’exhaustivité.
I-Had-Fun-Once-It-Was-AwfulIl ne lui faudra qu’une quinzaine de minutes pour arriver et détailler avec minutie le contenu de la valise, dont les sous-vêtements de Julie, qui déclencheront les inévitables blagues de bon goût, tout en faisant perdre son temps à la pauvre voyageuse, qui – erreur – s’impatiente vocalement. Immédiatement, agents et démineurs s’accordent à dire qu’elle devrait plutôt se mêler de ce qui la regarde et éviter de faire déplacer des agents pour rien.
Julie est excédée, et commet l’irréparable : calmement mais fermement, elle exprime le caractère inacceptable d’un examen aussi minutieux des étiquettes de ses soutiens-gorge, qu’elle trouve déplacé, autant que la proposition par l’un des agents d’échanger leurs numéros. Piqué au vif, ce dernier rougit et décide que, puisque c’est comme ça, un examen vétérinaire approfondi du grondant greffier s’avère nécessaire, ma petite dame, non mais alors. Le sang de Julie ne fait pas même un tour en comprenant que ces nouvelles péripéties risquent de lui faire rater son vol. Elle émet un petit couinement en ce sens devant une maréchaussée aussi goguenarde qu’obtuse qui lui répond sobrement qu’« on ne plaisante pas avec la sécurité », assorti d’un « papiésiouplait » lancé dans la direction de la cage de l’animal qui continue à protester.
cat in a boxSes papiers sont en règle, mais ça ne suffit pas à convaincre les agents qui, manipulant l’habitacle en plastique dur du félin, partent à la recherche d’un tatouage, qu’ils n’ont pas trouvé dans l’oreille du félin puisqu’il est en réalité doté d’une puce électronique. Pas de tatouage ? C’est louche, ma petite dame. Le félin surenchérit en s’agitant au point de faire tomber plusieurs fois sa propre cage des mains du policier. Julie, consternée, assiste au spectacle et tente quelques explications embrouillées par l’émotion de voir son fidèle compagnon bousculé de la sorte. Explications qui ne suffiront pas à lui éviter un passage par le poste de police, le temps que la brigade trouve parmi les collègues l’heureux propriétaire d’un autre matou pucé, qui confirmera les bredouillements de Julie.
Elle est donc libre, mais encombrée de ses paquets et de son chat, et doit retourner aussi vite que possible à la station de RER… qui n’en finit pas de ne pas arriver : un incident technique provoque l’arrêt de tout trafic à destination de l’aéroport pendant plus d’une heure. L’encombrement du train suivant obligera Julie à redoubler d’imagination pour réaliser un tétris parfait avec ses bagages dans la masse compacte de voyageurs agglutinés dans la rame. Moyennant quelques pieds écrasés et la gêne provoquée par l’odeur d’urine de son chat qui, apeuré, se sera malencontreusement lâché en cours de route, elle arrivera à Roissy trois heures plus tard que prévu, au bord de la crise de nerfs.
Techniquement, l’horaire est sans appel : son avion est parti. Dans la réalité, une grève impromptue d’une certaine catégorie de bagagistes aura fort opportunément retardé son départ, et, moyennant un sprint phénoménal qui la fera arriver gluante et à bout de souffle dans la cabine d’un avion déjà plein, elle pourra finalement décoller vers sa destination, assurée, s’il le fallait encore, que partir était une bonne décision. Quant au matou, il considère désormais que pucé gros, pucé bête.
Vous vous reconnaissez dans cette histoire ? Vous pensez qu’elle ressemble à des douzaines de cas relatés dans certains livres et, parfois, dans la presse ? Vous lui trouvez une résonance particulière dans votre vie ? N’hésitez pas à en faire part dans les commentaires ci-dessous !

Gérer « nos » affaires

Gérer « nos » affaires


Qui, aujourd'hui, oserait contredire Paul Valéry lorsqu'il affirmait : « La politique, c'est l'art d'empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde. » ? Avouons que, ces derniers temps, nos dirigeants ont tout fait pour détourner l'attention des citoyens du scrutin municipal à venir. Peut-être même, pour les dégoûter d'aller voter. Il paraît, d'après les instituts de sondage, que le risque existe réellement d'une abstention record dépassant les 33,5 % du premier tour en 2008. Rien ne serait pire que cette dérobade civique quand il est justement question, pour les électeurs, de désigner ceux qui vont s'occuper vraiment de leurs problèmes en « bons soldats » de la République des villes et des villages.
Dans un sursaut tardif, les leaders des grands partis de gouvernement ont compris qu'il valait mieux « dénationaliser » le scrutin. Tour à tour, l'UMP et le PS ont cru pouvoir tirer profit, soit du bilan du gouvernement, soit des « affaires Sarkozy et autres ». L'opinion a plutôt décrété « match nul, la balle… aux extrêmes. »
Car voici la seconde grande inconnue du scrutin avec l'émergence d'un FN ayant poursuivi son implantation et présentant des listes dans près de 600 communes. Outre les villes qu'il est susceptible de gagner dans le Sud-Est, le parti frontiste pourrait en faire perdre plus de 20 à la droite à l'occasion de triangulaires. De quoi adoucir le vote sanction promis au PS. Et de quoi douter aussi de la pureté du vibrant appel au front républicain lancé hier par Jean-Marc Ayrault.
Ressortir l'arme émoussée du front républicain tout en profitant de la situation, relève d'un certain machiavélisme. Et puis, les électeurs répondent de moins en moins à cette impérieuse réquisition quand leurs problèmes restent sans réponse. La gauche et ses promesses non tenues, la droite et ses disputes, se partagent les responsabilités de l'ascension de Marine Le Pen, dispensée de faire campagne. Restera, pour les électeurs, à ne pas se tromper de scrutin. Même s'il va marquer un tournant dans le quinquennat, il consistera d'abord à choisir ceux qui seront les plus aptes à gérer « nos » affaires.

La guerre des tartuffes : quelle facture pour la démocratie française des règlements de compte justice/majorité/opposition ?


Les commentaires du monde politique autour des écoutes Sarkozy démontrent encore une fois l'incapacité des élites à prendre au sérieux leurs électeurs. A quelques jours des municipales, un tel climat semble ne créer que deux vainqueurs : l'abstention et le Front National.

La séquence politico-judiciaire prend un nouveau tournant avec la diffusion par Mediapart des écoutes réalisées sur l'ancien chef de l'Etat. Si ces événements soulèvent des interrogations légitimes, peut-on dire qu'ils représentent un intérêt de premier plan pour l'ensemble des citoyens actuellement ? Le discours politique n'en devient-il pas inaudible à quelques jours des municipales ?

Eric de Montgolfier : Le problème est que ces affaires ne représentent rien de bon pour l'image du politique alors que de tels moyens sont engagés pour empiéter sur les plates-bandes de la justice. Le milieu judiciaire n'est toutefois pas en reste, même si la suspicion à son égard ne date pas vraiment d'hier. Quand on pense que l'un des principaux suspects dans cette histoire est un des
premiers magistrats de la Cour de Cassation, on peut légitimement commencer à s'inquiéter sur la santé de nos processus démocratiques. Indépendamment de cette affaire, il n'est malheureusement pas inédit de voir des magistrats construire leurs carrières grâce à de telles pratiques…
Les lettres de recommandation, l'intervention dans les nominations, sont pratiquement devenu des normes dans la relation entre politique et justice. Le problème est que l'on détient visiblement la preuve désormais que des rémunérations entrent en jeu dans ces relations, et il s'agit là d'un fait moins "traditionnel" en France. L'intérêt de cette affaire, aussi médiocre soit-elle, est donc bien réel, ne serait-ce que parce qu'elle alimentera de manière significative les soupçons qui pèsent sur une autorité que l'on aimerait savoir indépendante. Le secret de l'instruction, qu'on a récemment vu bafoué dans les dernières affaires, possède un objectif fondamental au départ, protéger la présomption d'innocence. Sachant que cette dernière n'est souvent pas respectée, ne serait-ce que dans le traitement médiatique de certaines procédures, on peut s'interroger aujourd'hui sur son utilité réelle, en particulier lorsqu'elle est utilisée comme un bouclier servant à protéger les turpitudes des uns et des autres.
William Genieys : Il est probable que les citoyens français aient atteint un seuil de saturation concernant les scandales politico-judiciaires qui s’enchainent à la vitesse de "tweet" sur l’agenda politique. Par ailleurs, sans s’avancer sur le fond du débat et la légitimité des arguments avancés, la société française n’est pas, en raison d’une culture politique qui relève d’une "autre" histoire, prête pour vivre son "watergate", comme le fut en son temps la démocratie américaine. Au fond en France, on n’a plus d’appétence pour les "affaires" privées type celles qui se diffusent dans Closer qui en période de crise sont plus à même à faire sortir de la morosité ambiante. De plus, les "affaires" quand elles sont exclusivement orientée à la charge d’un homme politique peuvent se retourner en faveur de ce dernier s’il arrive à se faire passer pour une victime d’une persécution. Si l’on regarde en arrière la carrière certains hauts personnages politiques on peut observer ce type de renversement.

La complexité kafkaïenne de débats comme l'indépendance de la justice peut-elle aussi expliquer ce désintérêt progressif de l'opinion ? 

Eric de Montgolfier : Je ne cesse de souligner le problème que pose la complexité du système judiciaire français, et la priorité en la matière serait de le simplifier de manière effective, et pas simplement de faire des déclarations dans ce sens. Soit l'on considère que c'est une autorité accessoire de notre démocratie et l'on peut dans ce cas considérer qu'il n'y a pas grand-chose à changer, soit l'on réfléchit sérieusement aux moyens de rendre le système judiciaire lisible à l'ensemble des citoyens pour s'assurer du bon fonctionnement démocratique. Sans quoi l'on pourra éternellement raconter n'importe quoi sans crainte d'être repris…
Des tentatives de réforme en ce sens ont existé sous Robert Badinter et Jacques Toubon, mais sont restées lettres mortes depuis. Peut-être les hommes politiques ont-ils compris que l'incompréhension populaire leur offrirait une certaine "tranquillité" (a l'instar des pouvoirs publics dans leur ensemble). A titre d'exemple, on peut citer la fameuse notion d'indépendance de la justice que certains magistrats brandissent en permanence, oubliant qu'il s'agit d'avantage d'un devoir qui leur est imposé plutôt qu'un droit qui devrait leur être garanti. Le citoyen ignorant ce type de spécificité, d'aucuns peuvent facilement utiliser son indignation pour ne protéger finalement que leurs prérogatives.
William Genieys : La question de la technicité des débats est à mon avis un faux problème, car aujourd’hui qu’il s’agisse de comprendre les enjeux de la guerre de Crimée, le pacte pour l’emploi, le "mille feuille" administratif, c’est très technique ou cela fait appel à des connaissances géopolitique complexes. Ces sujets également d’actualité sont quand même plus techniques et complexes que de considérer in abstracto que la justice est théoriquement indépendante. Là, il y a deux problèmes. D’une part, la justification du désintérêt à l’égard des affaires à travers le prisme de la complexité alors que cela se situe plus du côté de la saturation si l’on en croit le récent sondage CSA. D’autre part, un problème global de construction et de diffusion de l’information auprès de ses publics, supposés être plus captif avec des sujets qui font du "buzz" et qui sont facile à comprendre (les "affaires") qui amènent par conséquent à délaisser les sujets complexe que ne le sont pas.
En évoquant les conversations interceptées entre M. Herzog et Nicolas Sarkozy, Najat-Vallaud Belkacem a parlé de propos "mortifères pour la démocratie", tout en voyant "un motif de satisfaction et d'espoir" dans le fait qu'"aujourd'hui, la vérité et la transparence sont possibles et même inéluctables". Que penser d'une telle sortie dans le contexte actuel ?
Eric de Montgolfier : On est dans la communication alternative en permanence, et le manque de connaissance des citoyens sur les questions judiciaires explique que l'on puisse tenter de manipuler sans vergogne l'opinion. Ces dernières déclarations reflètent d'une manière générale l'émotion superficielle et frelatée qui ressort du monde politique dans son ensemble. S'il est vrai que Nicolas Sarkozy ne portait pas exactement le corps judiciaire dans son cœur, on ne peut pas dire que les insultes à l'égard des magistrats soient un fait totalement nouveau, ni que cela soit outrageusement scandaleux du reste. L'idéal serait de cesser de passer de déclarations pompeuses en indignations sélectives pour réfléchir sérieusement au cœur du problème.

Un récent sondage CSA/Nice Matin révèle que 46% des électeurs s'avèrent "dégoûtés" par ces suites de scandales, 32% d'entre eux se disant par ailleurs "résigné" ou "indifférent". Cette surexposition ne creuse t-elle pas encore un peu plus le fossé déjà béant entre les préoccupations des élites et celles de la majorité ? Comment y remédier ?

Eric de Montgolfier : On pourrait dire effectivement que le fait d'en parler aggrave une situation qui est déjà des plus délétères, mais si l'on cherche à trop éviter le sujet il faudra bientôt remplacer Marianne par une autruche pour représenter notre République ! Ces scandales doivent selon moi être exposés, ne serait-ce que pour réveiller la morale publique sur des sujets d'une grande importance pour l'ensemble du pays. L'importance n'est donc pas tant dans la place que ces affaires occupent dans les médias que dans l'effrayante tolérance de nos concitoyens à l'égard de pratiques inadmissibles. J'aimerais à ce titre savoir pour qui ont voté tout ceux qui déplorent aujourd'hui ces scandales, le nombre d'élus condamnés étant loin d'être minime en France.
William Genieys : Il ne s’agit pas forcément d’un manque d’intérêt car beaucoup de citoyens sont pour l’indépendance de la justice, la transparence politique et une certaine moralisation de la vie politique. Le problème c’est que ce n’est peut être pas perçu comme la priorité du moment au regard des problèmes sociaux et économiques auxquels nous devons faire face. Sur ce point la presse à une responsabilité car elle participe directement à l’ordonnancement de l’information qu’elle met sur l’agenda public de l’information. Dans ce sens prioriser la question des affaires pour aborder quotidiennement la vie politique française, on peut toujours se demander à quoi cela sert. En tout, cela conduit à avoir une vision réduite de cette dernière qui à la fin se résumera pour les citoyens par un conflit entre des "néo chiens de garde" se retournant contre leurs "maîtres politiques".

Autre tendance troublante de cette enquête, le fait que gauche et droite soient "autant mises en causes" pour 71% des interrogés, le Front National étant le seul à tirer son épingle du jeu pour 44% d'entre eux. Le "tous pourris" est-il finalement le premier gagnant de cette affaire ?

Eric de Montgolfier : Plus que les politiques, c'est d'après moi le métier même d'homme politique qui est en cause. On ne devrait déjà pas pouvoir s'enrichir dans la fonction publique, et l'on retombe là encore sur la question de la tolérance citoyenne à l'égard du pouvoir. C'est à se demander si nos vieux réflexes monarchistes n'ont pas totalement disparu : on disait de Louis XV qu'il était "le bien-aimé" alors que l'on sait que son règne ne s'est pas déroulé sans troubles. Ce paradoxe semble être encore bien vivant aujourd'hui. On peut facilement se dire que ces scandales font le lit du Front National, mais je pense que le lit du Front National s'est en fait déjà creusé depuis bien longtemps.
William Genieys : Cette remise en cause des élites de gouvernement appréhendée à travers le prisme des "affaires" n‘est en rien troublante. C’est un résultat contraire qui aurait été fort étonnant. On est enclin à se demander si les partis de gouvernement qui, au lieu de trouver les coalitions programmatiques qui seront nécessaires pour faire avancer les réformes à venir en France, ne sont pas en train d’inventer ce que je pourrais qualifier de "grand pacte d’irresponsabilité" qui ouvre la voie royale vers le pouvoir au Front national. En effet, l’évocation du "tous pourris" ne pourrait bientôt plus être nécessaire, tellement elle va finir pas aller de soi. Il suffira simplement que les partis populistes qui capitalisent sur cette thématique depuis longtemps maintenant affiche simplement qu’en faisant différemment ils feront déjà beaucoup mieux.
La classe politique semble pourtant bien au fait de ces décalages. Comment expliquer qu'elle n'en prenne pas acte ?
Eric de Montgolfier : Le problème est que ceux qui pourraient prendre des décisions salvatrices ont souvent des intérêts à défendre. Nous vivons dans un système où ceux qui ont le pouvoir de modifier les choses n'ont pas particulièrement envie de scier la branche sur laquelle ils sont assis. Tant que l'on pourra rester "aux affaires" sans avoir préalablement donné les gages de son honnêteté, le problème perdurera. La faute n'est toutefois pas à incomber entièrement au monde politique, puisque les citoyens ont aussi bien trop tendance à laisser faire.
Ainsi, lorsque j'exerçais en tant que procureur à Nice, j'avais décidé de poursuivre un maire qui avait clairement avantagé son fils pour prise illégale d'intérêts. La presse locale avait alors rapporté l'opinion du quidam sur cette affaire via des micros trottoirs, plusieurs d'entre eux s'étonnant d'une "exagération" judiciaire alors que cet élu s'était finalement comporté en bon père de famille… Le problème est donc aussi, presque avant tout, celui de l'esprit critique de nos concitoyens.
William Genieys : La classe politique de gouvernement est certainement au fait de ce décalage, mais sa faiblesse aujourd’hui structurelle à répondre aux problèmes par des politiques publiques efficaces la conduit à s’affronter à coup de "ficelles politiques" ( ficelles très classiques au demeurant) consistant à construire l’adversaire politique comme le "méchant" et le peu "vertueux". Le problème est que l’effet boomerang risque d’emporter le joueur. Je crois sincèrement que la seule solution c’est de parler de l’Europe car si cela continue on va oublier qu’il a y des élections à venir pour ce niveau de gouvernement.

La presse souligne «le retour du guerrier Sarkozy»


La lettre ouverte aux Français de Nicolas Sarkozy marque pour les journaux le retour de l'homme de combat, mais les éditorialistes mettent en garde contre un plaidoyer à «double tranchant».
Une lettre ouverte au Français coup de poing, fidèle au tempérament de l'ancien chef de l'Etat. Pour la presse hexagonale, la tribune de Nicolas Sarkozy parue jeudi dans Le Figaromarque le retour de l'homme de combat mais ce plaidoyer «armé de rage» pourrait s'avérer une arme à double tranchant pour les ambitions de l'ex-locataire de l'Elysée.
Le bon......................................................la brute et le truand
«N'en déplaisent à ceux qui commençaient à se frotter les mains à l'UMP, le guerrier Sarkozy est de retour. Armé de rage», souligne Cécile Cornudet dans Les Echos . «Nicolas Sarkozy n'a pas eu besoin des affaires pour préparer son retour en politique, mais qu'importe. Fidèle à sa stratégie, il tape aussi fort qu'il se voit entravé» estime la journaliste. Et d'ajouter: «Nicolas Sarkozy vient de rentrer avec fracas dans le jeu politique». Le Parisien voit en cette missive «un gros coup de gueule tout droit sorti des tripes» de l'ancien président. «Du Sarkozy brut de décoffrage, cash et instinctif». Et de pointer: «Il ne mâche pas ses mots mettant en cause Manuel Valls et Christiane Taubira et même François Hollande sans le nommer! Le boxeur, comme il se décrit, est de retour et il ne peut ignorer qu'il jette un pavé dans la marre à trois jours des municipales».
Libération dénonce sur son site «des mots violents, outranciers, un cri de colère en forme d'imprécation». «Mais à cette plaidoirie du complot déjà servie par ses affidés, l'ancien président ajoute une touche grotesque. Celle d'une République égarée où la police et la justice se seraient muées en une Stasi française, sous la férule d'un dictateur digne de feue l'Allemagne de l'Est, François Hollande...», raille le billet d'Eric Decouty, pour qui «la pauvreté d'un argumentaire ne convaincra que ses proches». Le quotidien estime que cette lettre «révèle l'état de sidération d'un homme qui s'égare et qui sait que son avenir politique risque de se fracasser. Nicolas Sarkozy a perdu toute sérénité, toute mesure. Ce n'est pas la lettre d'un ancien ou d'un futur Président».
La comparaison avec la police est-allemande trouve un écho moins sévère dans l'Eclair des Pyrénées où Michel Bassi écrit «la présomption d'innocence? Bafouée et rebafouée, quand des ministres disent benoîtement que cette affaire est la plus grave qui se soit produite. Sarkozy renvoie, non sans quelque raison, aux méthodes de la Stasi, de funeste mémoire. On verra dimanche si sa réaction a corrigé les effets induits d'une campagne ad hominem sans précédent».

«Don Quichotte-Sarkozy a donc décidé d'enfreindre son vœu de silence»

Toujours dans la presse régionale, La Nouvelle république du Centre Ouest constate que l'ancien chef de l'Etat n'a rien perdu de son mordant mais cette communication reste à double tranchant». «Si certains Français peuvent être choqués par sa mise sur écoute, de nombreux autres la considèrent légitime. Il suffit qu'il soit condamné dans une affaire pour que l'édifice s'écroule. Mais le temps de la justice étant plus long, on reste encore loin d'un éventuel procès et encore plus loin d'une condamnation», rappelle le journal. Sud-Ouest retient lui «une violente contre-attaque qui aura pour but de redorer une seule image et menacer d'un éternel retour».
Le Télégramme file la métaphore littéraire : «Ayant trouvé peu de monde à l'UMP pour le défendre, hormis son fidèle Sancho Panza-Hortefeux, Don Quichotte-Sarkozy a donc décidé d'enfreindre son vœu de silence». «S'il estime n'avoir aucune velléité de revanche, Sarkozy n'entend pas se laisser indéfiniment marcher sur les pieds. Au vu de sa chute dans les sondages et des dernières révélations de Mediapart, on se doutait qu'il réagirait avec ses tripes», conclut le Télégramme. Un sursaut prévisible, juge Le Journal de la Haute-Marne : «On connaît le tempérament de l'homme. La contre-attaque n'était qu'une question de temps. Ce n'est que le début d'une longue joute, violente, impitoyable. Une guerre qui fera immanquablement des victimes. Reste à savoir de quel côté elles se situeront».
À neuf heures, l'affaire avait encore peu été reprise dans la presse internationale, à l'exception des médias allemands qui titraient sur la référence à la Stasi. «Sarkozy se plaint des méthodes de la Stasi» annonce le tabloïd Bild tandis que le Frankfurter allgemeine Zeitung : les autorités procèdent avec des méthodes dignes de la Stasi». Die Welt ouvre sur «Sarkozy accuse la justice françaisede méthodes dignes de la Stasi». Dans les rangs des quotidiens anglo-saxons, le Financial Times dégainé en premierexpliquant à ses lecteurs que le dirigeant français «sortait de son silence» mais que ses chances pour la présidentielle de 2017 «ont été grandement mises à mal» par les révélations de ses écoutes et des soupçons de la justice.