TOUT EST DIT

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vendredi 13 décembre 2013

La tyrannie de l’anecdote

La tyrannie de l’anecdote


Le monde politique et médiatique ne bruisse en ce moment que de rumeurs concernant « le retour de Nicolas Sarkozy ». Les médias et la presse lui prêtent les propos suivants : « Je ne peux pas ne pas revenir, c’est une fatalité». Je trouve cette phrase d’autant plus invraisemblable que j’ai entendu dire Nicolas Sarkozy au moins cent fois, quand je travaillais à l’Elysée comme conseiller à ses côtés : « La fatalité, cela n’existe pas » cette philosophie étant, à mes yeux, la marque de fabrique du sakozysme. Tout l’univers médiatique se focalise sur l’image de François Hollande lui demandant aux obsèques de Mandela « où est l’avion », comme si cela avait le moindre intérêt alors que deux jeunes soldats français, de 22 et 23 ans, venaient d’être tués au Centrafrique. Le cas de Nicolas Sarkozy est symptomatique de l’incohérence du monde politico-médiatique français. Pendant un quinquennat, quand il était au pouvoir, il a subi au quotidien des torrents de haine, d’insulte, de crachats, de coups bas, de calomnies innommables. Mais aujourd’hui, bien qu’absent et silencieux, le même univers guette chacun de ses faits et gestes avec une obsession qui confine à la démence. Mais un « recours », cela ne se passe jamais ainsi dans l’histoire. Charles de Gaulle a connu une traversée du désert véritable – il écrivait ses Mémoires de guerre à Colombey – de plusieurs années sans faire l’objet matin et soir des conjectures du microcosme et il n’est revenu qu’à la faveur d’une épouvantable tragédie – la guerre d’Algérie –  avec un projet muri de longue date de transformation profonde du pays. La question n’est absolument pas: "va-t-il revenir?" Mais "que ferait-il" ou "que pourrait-il faire s’il revenait?" L’actualité politico-médiatique s’emballe sur des personnages, figurines, des héros ou anti-héros de la grande comédie humaine, les petites phrases réelles ou supposées, les images idolâtres ou repoussoir, toujours éphémères. Or, les Français, la majorité silencieuse, la France « d’en bas » comme disait l’autre, se moquent de ces jeux de rôle. Ils attendent des politiques des réponses crédibles aux drames du chômage, de l’exclusion, de la saignée fiscale, du déclin économique, de l’insécurité et de la crise scolaire, dont ils souffrent dans leur chair. Il attendent un peu sérieux, de constance et de vision de l’avenir tandis que le monde politico-médiatique se complaît dans l’anecdotique.

Les deux visages de François Hollande


Le phénomène n'a pas échappé aux grands organes de presse anglo-saxons, comme le « New York Times » ou l'« Economist » : il y a deux François Hollande, mou à l'intérieur, dur à l'extérieur. Chez lui, le président est fustigé pour ses hésitations ; dehors, il surprend par son esprit de décision. Faible là où on le croyait fort, ayant eu le temps de tout apprendre, au poste de premier secrétaire du PS, des méandres de la politique politicienne ; fort là où on craignait ses faiblesses, du fait de      son inexpérience des questions diplomatiques, et même de sa méconnaissance de plusieurs zones cruciales du monde, comme l'Asie.
Sur la scène internationale, le chef de l'Etat a su faire preuve, à bon ou mauvais escient - c'est une autre affaire -, de détermination. Il a engagé en janvier 4.500 soldats français pour enrayer la rébellion au Mali. S'est déclaré prêt, avec une hâte ressemblant presque à de la précipitation, à mener une guerre punitive en Syrie, après ce qu'il avait appelé« le massacre chimique de Damas ». C'est encore la France qui a levé le menton lors de la négociation sur la levée partielle des sanctions avec l'Iran, ce qui a valu à François Hollande une standing ovation à la Knesset lors de sa visite en Israël. Son voyage au printemps en Chine, suivi par celui de Jean-Marc Ayrault cet automne, semble avoir ouvert une nouvelle ère dans les relations entre les deux pays. A la fin du mois d'août, à l'occasion de son discours devant la conférence des ambassadeurs, le titulaire de l'Elysée avait déjà donné une sorte de feu vert à nos chefs d'entreprise tentés par des accords capitalistiques avec l'ogre chinois : « Quand nous avons la possibilité d'avoir des capitaux qui s'investissent en France, expliquait-il alors,y compris dans notre appareil industriel, je ne veux pas les repousser. » Dans le même discours, il affirmait qu'il était « plus que temps d'agir en Centrafrique ». Ce qui se produit effectivement aujourd'hui.
Au final, il se dessine un « hollandisme » en matière de politique internationale, concept désespérément évanescent sur le plan intérieur. Handicap depuis dix-huit mois de la présidence Hollande, à cause de l'embrouillamini de ses relations avec les Verts, l'écologie pourrait bien lui apporter un peu de lustre en 2015 grâce à l'organisation à Paris de la Conférence des Nations unies sur le climat. Même sur le terrain de l'Europe, où les premiers pas du nouveau pouvoir avaient peu convaincu, la France vient de marquer des points. L'accord sur le dumping social est à mettre à son crédit, et notamment du président qui est allé arracher à Varsovie le soutien des Polonais. Si l'Union bancaire aboutit enfin, lors du prochain sommet européen, malgré les réserves de l'Allemagne, ce sera un acquis historique du quinquennat. Finalement, le seul point noir de taille dans ce tableau flatteur, c'est sans doute la relation franco-allemande, qui n'est plus ce qu'elle a été. Mais qui ne sait que cela s'explique par l'inquiétude de Berlin devant le flou et les incertitudes du « hollandisme » intérieur.

Le billet de Michel Schifres

Notre madeleine


Les cheminots sont aujourd’hui en pleine action, c’est-à-dire en grève. Des trains ne rouleront pas, d’autres arriveront en retard, ce qui ne surprendra personne chez ceux qui utilisent quotidiennement les lignes ferroviaires. On ne pourra pourtant pas prétendre que nous n’avons pas été prévenus : un préavis national et des dizaines d’autres sur le plan local ont été déposés sans que cela change quoi que ce soit. Tel est un des charmes de la démocratie sociale en France : inventer des dispositions censées annuler les affrontements mais dont chacun se moque. Le mouvement a toutefois un immense avantage : il nous replonge dans le passé. Car tout le monde, quel que soit son âge, a connu une grève à la SNCF. 
C’est un rite immuable. Le cheminot est notre madeleine de Proust.

Arnaud Montebourg, ou l’anti-manuel d’économie


Il faut vraiment défendre une vision totalement figée de l’économie pour avoir l’idée, comme Arnaud Montebourg, de démolir la stratégie d’une entreprise au prétexte qu’elle ne vendrait pas assez cher ses produits. C’est pourtant ce que vient de faire le ministre du Redressement productif en reprochant à Free d’inclure gratuitement la 4G dans son forfait de base, au motif que les concurrents risquent de ne pas pouvoir suivre cette offre et d’être contraints de réduire leurs coûts, et leurs effectifs.
On sait donc désormais qu’un des ministres clef de Bercy défend cette thèse saugrenue que la concurrence, même franco-française, est nuisible à l’emploi, que l’innovation est dangereuse pour l’économie, et que les consommateurs ne sont pas là pour profiter des baisses de tarifs mais doivent accepter le principe de subventionner l’emploi par des prix élevés.
On peut très bien ne pas apprécier la personnalité de Xavier Niel, son côté trublion : il est sûrement très agaçant pour beaucoup (dont ses concurrents) et très incontrôlable aux yeux de tous (dont les ministres). Mais entre, d’un côté, quelqu’un qui a créé à la longue des milliers d’emplois, un des rares Européens à avoir généré de toutes pièces un business à plusieurs milliards d’euros, un acteur de la nouvelle économie qui a fait de la compétitivité une arme de conquête redoutable, et de l’autre, un prince du discours, une sorte d’anti-manuel d’économie plus concerné par la défense de secteurs de l’industrie du XXe siècle que par la promotion de celle du futur, plus actif dans la stigmatisation des patrons en difficulté que dans l’accompagnement des entreprises en conquête, le choix est vite fait. Arnaud Montebourg est un bretteur sans pareil, un promoteur emphatique de ses causes. Dommage que ses combats soient le plus souvent mauvais pour notre économie.

Ils en attendent "un discours nettement à droite" : mais que mettent exactement derrière le mot droite les électeurs potentiels de Nicolas Sarkozy ?


Selon le sondage PollingVox pour Valeurs actuelles, 61% des sympathisants UMP (55% au premier tour) souhaitent que Sarkozy, pour son retour, adopte un discours "nettement à droite". Concrètement, qu'est-ce que recouvre cette expression ? Qu'est-ce que PollingVox entend par "nettement à droite" ?

Guillaume Peltier : "Nettement à droite" s’entend par opposition à "modérément à droite" qui était l’autre possibilité de réponse proposée par PollingVox, choisie par 39% des sympathisants de droite. C’est, il me semble, l’idée très simple d’une droite qui s’assume de droite, qui ne s’excuse pas de ne pas être de gauche. Plus largement l’idée de "nettement" renvoie à l’idée de courage c’est-à-dire de la capacité à porter des idées nouvelles et audacieuses. 
Jérôme Fourquet : Nous avons réalisé un sondage identique pour Le Figaro Magazine où 24% des sympathisants UMP souhaitent qu'en cas de retour au pouvoir, Nicolas Sarkozy mette en œuvre une politique "de droite modérée", 55% "de droite" et 8% "très à droite". En résumé, 2/3 des sympathisants UMP veulent que Sarkozy mène une politique de droite, mais pas forcément très à droite. Le reste est sur un positionnement plus centriste. Ce résultat se retrouve d'ailleurs ans le classement des personnalités UMP préférées de sympathisants : Nicolas Sarkozy, François Fillon et Alain Juppé.
Au sein de l'électorat UMP, 6 électeurs sur 10 sont les tenants d'une ligne à droite, une droite assumée, décomplexée, mais qui n'est pas pour eux l'extrême droite. Cet électorat ne se voit pas comme un électorat extrême mais comme un électorat qui veut afficher ses valeurs. Cela nous place clairement dans la continuité du quinquennat de Nicolas Sarkozy et surtout de la deuxième moitié de sa campagne en 2012.

Comment aurait-il fallu procéder pour mettre des éléments objectifs derrière cette expression ?

Guillaume Peltier : Tester des mesures concrètes plutôt qu’un positionnement général ! La grille de lecture très à gauche, un peu à gauche, un peu à droite ou très à droite me paraît, si ce n’est périmée, du moins peu pertinente. Parce que les Français ne croient plus en la crédibilité de la parole publique et sont défiants vis-à-vis des partis politiques. Le siècle des idéologies est dépassé. Nous sommes dans celui du pragmatisme. C’est pourquoi il est toujours intéressant de tester des idées : l’alignement public/privé des régimes de retraite, le rétablissement du jour de carence pour les fonctionnaires, la suppression des régimes spéciaux, la réforme du droit du sol, le rétablissement du ticket modérateur pour l’AME… 
Quels thèmes sont caractéristiques d'un positionnement clairement à droite ? Comment a évolué l'opinion des sympathisants UMP et des électeurs de Nicolas Sarkozy sur ces thèmes ?
Guillaume Peltier : Le champ du régalien bien entendu, mais pas seulement. C’est aussi l’idée de la protection face à la mondialisation, de la liberté et de la souplesse dans le monde du travail parce qu’avant de redistribuer la richesse, encore faut-il la créer… Et surtout l’idée centrale du mérite qui permet d’offrir une nouvelle grille de lecture à la société fondée sur l’ascension sociale. Je ne suis pas certain que le clivage droite/gauche fonctionne à plein ; à mon sens, depuis Maastricht, à ce clivage horizontal s’est substitué un clivage vertical entre les élites et le peuple. C’était le sens de la campagne 2012 de Nicolas Sarkozy : une campagne au peuple. Je crois que les Français ne nous ont pas reprochés une campagne trop à droite (réflexe de Pavlov des commentateurs politiques) mais de ne pas être aller assez loin dans nos réformes pendant le quinquennat. 
Jérôme Fourquet : On a d'abord un axe classique et social avec un positionnement clairement à droite et libéral. Concrètement, cela passe par la remise en cause des 35 heures, un programme de réduction massif des dépenses et des déficits publics, un retour à la règle de non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux, des mesures contre l'assistanat, pour un allègement des charges, de la réforme du code du travail, etc. Ce sont des mesures qui pourraient être prises très rapidement par ordonnance en cas de victoire de la droite en 2017.
Sur la dimension identitaire et sécuritaire, on parle d'une réforme de la justice et d'un débat sur les peines planchers. Surtout, les sympathisants réclament d'avantage de fermeté en matière d'obtention de la nationalité française.
On voit que sur ces différents thèmes, il y a une radicalisation de l'électorat UMP, un durcissement encore plus net sur les thématiques identitaires et sécuritaires. C'est ce qui fait croire à certains qu'il y a une fusion des droites mais je pense que ce n'est pas encore le cas.

Quelle est leur positionnement en matière d'immigration ?

Guillaume Peltier : 9 électeurs de droite sur 10 souhaitent par exemple la remise en cause de l’acquisition automatique de la nationalité française. Ce plébiscite n’est peut-être pas surprenant, mais ce qui est nouveau, c’est que les Français dans leur ensemble y sont très largement favorables (72%) et qu’à gauche, se dégage presque une majorité sur cette idée, à 47%... (sondage BVA/Itélé, octobre 2013)
Jérôme Fourquet : J'ai rédigé, avec Marie Gariazzo, une note pour la fondation Jean-Jaurèssur ce sujet en septembre 2013 et qui montre que, de 2006 à 2013, le positionnement des électeurs UMP en matière d'immigration s'est durci. Ainsi, en septembre 2013, 87% des sympathisants UMP pensaient qu’" il y a trop d’immigrés en France", soit 25 points de plus qu'en avril 2006. Du côté du FN, ils sont 96%, à penser la même chose.

Que pensent les électeurs de Nicolas Sarkozy en matière de sécurité ? Prônent-ils avant tout une plus grande fermeté ?

Guillaume Peltier : Les Français – sympathisants de gauche comme de droite – sont majoritairement favorables aux mesures dites sécuritaires, comme par exemple la mise en place de caméras de vidéoprotection dans les villes. La gauche a fait sa révolution sémantique sur ce sujet : regardez comme les déclarations d’un Manuel Valls sont aux antipodes du "sentiment" d’insécurité dont parlait Lionel Jospin en 2002. Mais le problème s’est en réalité décalé : si les Français reconnaissent que les policiers font bien leur travail, c’est le laxisme de la justice qui est sévèrement pointé du doigt. Sur ce point, la politique pénale de Madame Taubira (la suppression des peines-planchers par exemple) ne va pas dans le sens d’une réconciliation des Français avec leur justice.
Jérôme Fourquet : Sur ce thème aussi leur positionnement s'est durci. La période est objectivement plus dure avec la crise économique mais l'électorat UMP, ou au moins une partie, a considéré que la politique menée par Nicolas Sarkozy n'était pas à la hauteur des attentes de 2007. Dans la dernière partie de son mandat, il y a eu une prise en compte de ce décalage grandissant pour faire comprendre que ce message était entendu. C'est qui a donné naissance à cette parole décomplexée de la part d'une frange de l'UMP.

En matière de fiscalité ? Sont-ils globalement favorable à une baisse des impôts ? 

Guillaume Peltier : Je ne suis pas certain qu’il existe ne serait-ce qu’un seul Français qui ne soit pas favorable à une baisse des impôts, après le matraquage fiscal imposé par le gouvernement de François Hollande. Sur cette question, le ras-le-bol fiscal s’est mué en explosion sociale. François Hollande aura réussi le "tour de force" de se mettre à dos la France du travail, il aura réussi à réveiller la France laborieuse, habituellement silencieuse. Qu’ils s’appellent, pigeons, poussins, dindons ou bonnets rouges, ce sont les artisans, commerçants, les professions libérales, les agriculteurs, les profs de prépa, qui manifestent leur exaspération fiscale avec un seul mot d’ordre : laissez-nous travailler en paix ! Regardez comme les chiffres sont éloquents à cet égard : février 2011, 27% des Français jugent "excessif" le montant de leurs impôts (51% "assez élevé"). En novembre 2013 ils sont 45%, soit un bond de 18 points ! (43% "assez élevé", selon un sondage Ifop/Le Figaro novembre 2013). Enfin, dans ce contexte, il n’est pas anodin que la fiscalité apparaisse comme le premier enjeu pour les municipales de mars prochain (à 51%) devant la sécurité (32%). Par dela la fiscalité il nous faudra surtout une audace nouvelle dans la baisse des dépenses publiques (réduction du nombre de fonctionnaires, réforme de la Sécurité sociale…) . 
Jérôme Fourquet : L'électorat adhère 5 sur 5 au discours de l'UMP en la matière qui dénonce à l'envi le matraquage fiscal. Leur positionnement s'est radicalisé également sur l'impôt et ils sont globalement  devenus très  sensibles à la question du déficit public. D'une manière générale, ils considèrent qu'il est urgentissime de tailler dans les dépenses. Ils sont en outre favorables à la réforme fiscale proposée par Ayrault.

Quelle est leur position sur des sujets plus sociétaux comme le mariage  pour tous ou l'Aide médicale d'État (AME) ? Sont-ils vraiment pour une suppression de ces aides ?

Guillaume Peltier : Les sympathisants de droite étaient très majoritairement opposés au mariage et surtout à l’adoption par les couples de même sexe. Sur l’AME, l’idéologie socialiste l’a emporté sur le bon sens et s’est traduite par la suppression du ticket modérateur. Résultat, l’AME, exclusivement destinée à plus 250 000 sans-papiers, pourrait coûter, selon les prévisions, près de 820 millions d’euros en 2013 contre 700 millions en 2012…  Ce sont ces dérives qui exaspèrent nos compatriotes, de droite comme de gauche… La droite de demain que j’appelle de mes vœux, c’est la droite du courage et du mérite ! 
Jérôme Fourquet : Sur l'AME, ils sont assez remontés. C'est également le cas sur le mariage pour tous même s'ils étaient essentiellement opposés non pas au mariage mais au droit  l'adoption qui en découlait. Sur ces thématiques, on retrouve grosso modo la distinction entre un tiers qui prônent un recentrage des idées et deux tiers qui veulent une droite assumée. Les deux tiers des sympathisants  UMP sont aujourd'hui favorables à la suppression de l'AME et de la loi Taubira.

jeudi 12 décembre 2013

Elle est où, l’Europe ?

Elle est où, l’Europe ?


Mais elle est où, l'Europe ? Cette Europe dont on nous rebat les oreilles avec ses normes futiles mais qui fait si peu dans les grands moments. Que ce soit à l'occasion de la crise centrafricaine ou des manifestations en Ukraine, l'Union européenne est renvoyée à ses carences et à son imprévoyance. Et cela, en raison de l'absence de politique étrangère commune. Les quelques gesticulations ou condamnations verbales qui en tiennent lieu ne sauraient suffire. On le voit en Centrafrique où, même si le drame couvait depuis des mois, la France a dû intervenir seule et en urgence faute d'anticipation et d'implication des partenaires européens dans la constitution d'une force africaine.
On le voit encore en Ukraine où la situation intérieure se radicalise, mais où les considérables enjeux extérieurs n'ont pas été appréhendés assez tôt par les Vingt-Huit. Une chose est de condamner, au nom des libertés fondamentales, les violences policières commises par le pouvoir pro-russe, une autre est d'offrir aux Ukrainiens une solution viable à leur problème. Ce qui se passe en ce moment à Kiev dépasse la seule aspiration démocratique du peuple.
C'est un véritable bouleversement de l'équilibre géopolitique du continent qui est en jeu. L'UE a eu tort d'ouvrir ses bras aux Ukrainiens de l'Ouest en ayant les mains vides, ou presque. Elle a eu grand tort aussi de mésestimer la résistance de Vladimir Poutine, peu disposé à abandonner le berceau historique de la Russie à l'influence occidentale.
Attaché à la constitution d'une union eurasienne faisant concurrence à l'UE, Poutine a usé de l'arme du chantage pour conserver l'Ukraine dans son giron. Bruxelles n'a pas les moyens de compenser ce que coûterait aux Ukrainiens la politique de rétorsion de Moscou. Impréparée à cette rude leçon de « realpolitik », l'UE peut juste regretter d'avoir manqué de vision. Alors que les USA restreignent leur champ d'intervention, elle gagnerait à élaborer une politique étrangère commune et à négocier avec Moscou. Même si l'Europe de l'Atlantique à l'Oural reste une fiction.

Prises d’otages


La gauche française a le génie, si l’on peut dire, de démonétiser les causes les plus honorables. On s’en est aperçu ces jours derniers avec le congrès des Verts et les barnums “antiracistes”. Double ratage, double imposture. La menace d’un sac de la planète à moyenne échéance n’est pas un fantasme ; en conséquence, il n’est rien de plus opportun ni de plus urgent que de nous en prémunir. Mais après avoir été jadis l’otage du régime de Vichy (“La terre ne ment pas”), l’écologie connaît une infortune du même ordre : le gauchisme issu de Mai 68 l’a confisquée depuis quarante ans pour l’instiller à titre d’adjuvant dans son brouet idéologique.
En dérivant de Vichy au Larzac, elle s’est enlisée dans un “ordre moral” guère moins pesant que celui de Pétain. La nouvelle égérie des Verts, une certaine Emmanuelle Cosse, ancienne militante d’Act Up (« hétéro », souligne curieusement la presse), est un clone gaucho-bobo de Cécile Duflot, la ministre la plus impopulaire du gouvernement, et peut-être bien la plus sectaire en dépit de son sourire enjôleur. Cette dame incarne la double mise sous séquestre — par idéologie et par arrivisme — d’un sujet qui devrait transcender les clivages partisans et dont les Français se désintéressent, au grand dam des écolos sincères.

Même enfumage avec ces manifs soi-disant fomentées pour combattre le “racisme”. Les Français ne sont ni plus ni moins xénophobes que tout autre peuple sur la planète depuis la nuit des temps, et grâce au ciel, les racistes invétérés ne courent pas les rues. De nombreux compatriotes estiment que trop d’étrangers vivent sur notre sol et que l’on fait la part trop belle aux récriminations des minorités. Certains redoutent un fractionnement du pays en communautés ingérables par l’effet de flux migratoires incontrôlés. Rien à voir avec le racisme, pathologie universelle de la conscience identitaire quand elle se sent menacée ou brimée.
En amalgamant des craintes légitimes et des dérapages rarissimes, en feignant d’accréditer la menace bidon d’un “fascisme” introuvable et en enrôlant leurs dupes dans un simulacre de “résistance”, les socialistes et leurs alliés insultent l’histoire et jouent avec le feu. Serais-je raciste, se demande le Français lambda qui ne se voit pas manifester avec des “alternatifs” de souche stalinienne, des trotskistes du NPA, des apparatchiks du PCF ou du PS, des “associatifs” improbables ? Sans doute le suis-je, se dit-il, puisque leur puritanisme compassionnel et leur mépris de l’autochtone m’insupportent. Ainsi, le citoyen ordinaire se résigne à en dosser une appellation banalisée par le cynisme, le pharisaïsme, le sectarisme des Harlem Désir de service.
A l’aune de la gauche, l’antiracisme ne se porte que sur ses terres, c’est une chasse gardée où l’on tire à vue sur le gibier de droite. En sorte que le droitier a tendance à confondre une cause avouable et ceux qui la monopolisent aux fins de le culpabiliser. Le même réflexe l’incitera logiquement à récuser l’écologie dévoyée par la bande à Duflot, comme semblent le penser — un peu tard — Daniel Cohn-Bendit et Noël Mamère.
Par captation indue, la gauche aux abois discrédite pour longtemps le souci écologique. C’est fâcheux. Elle suscite des pulsions malsaines en embarquant l’antiracisme dans ses galères partisanes. C’est dangereux. Chacune de ses manifs attise la vindicte de citoyens exaspérés par la théâtralisation agressive de la bonne conscience, version rive gauche. La France n’est pas raciste, mais si par malheur elle le devenait, on saurait qui sont les incendiaires.

Pourquoi Giscard n’a pas été invité aux funérailles de Mandela


L’« ex » est amer : « je n’ai pas été invité », a lâché Valéry Giscard d’Estaing à nos confrères du Lab en se rendant à l’ambassade d’Afrique du Sud à Paris pour signer le livre d’or. A-t-on « oublié » VGE dans ce voyage à Johannesburg de François Hollande ET Nicolas Sarkozy ?
Réponse : non. C’est faire injure à l’histoire que de considérer que Valéry Giscard d’Estaing aurait eu sa place à la cérémonie d’hommage à Nelson Mandela, alors qu’il a présidé la France à une époque de collaboration active avec ses geôliers. De surcroît, VGE n’a jamais rencontré le premier président noir de l’Afrique du Sud après sa libération.
Durant son unique septennat, Valéry Giscard d’Estaing a poursuivi le développement d’une collaboration entre la France et le pays de l’apartheid, symbolisé par la construction, par les entreprises françaises, de la centrale nucléaire de Koeberg, près du Cap.

Des intérêts géostratégiques

Mais au-delà de l’économie, il y a aussi des intérêts géostratégiques. En 1974, au moment où VGE est élu, la « révolution des œillets » emporte la dictature Salazar au Portugal, et ouvre la voie à la décolonisation du Mozambique et de l’Angola, qui emportera toute la région dans la guerre.

En Angola, trois mouvements de libération rivaux se disputent le pouvoir : Paris et Pretoria partagent le même désir de bloquer les « marxistes » du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA) soutenu par les Soviétiques et les Cubains. L’armée sud-africaine pénètre en territoire angolais par le sud, tandis que les Français, présents au Zaïre (aujourd’hui la RDC) de Mobutu Sese Seko, soutiennent activement les rebelles anticommunistes.
Le MPLA d’Agostinho Neto – toujours au pouvoir en Angola quarante ans après... – remporte cette confrontation grâce à l’intervention cubaine massive, et les Sud-Africains doivent battre en retraite.
Nous sommes en 1975. Ces événements font renaître l’espoir au sein de la population noire d’Afrique du Sud.
La première manifestation contre le régime de l’apartheid après des années de « glaciation » consécutive à l’écrasement du Congrès national africain (ANC) et l’emprisonnement de Mandela a pour slogan « viva Frelimo », le mouvement de libération qui a pris le pouvoir à Maputo, au Mozambique (et qui est présidé par... Samora Machel, dont la veuve, Graça, deviendra plus tard l’épouse de fin de vie de Nelson Mandela).
Le 16 juin 1976, les jeunes de Soweto se révoltent, et meurent par centaines sous les balles de la police, et pendant plusieurs mois, le soulèvement gagne l’ensemble du pays avec une répression féroce.

Un émissaire en Afrique du Sud

A Paris, on se demande que penser, et le ministère des Affaires étrangères envoie un émissaire en Afrique du Sud pour étudier la situation.
J’étais à l’époque au bureau de l’AFP à Johannesburg. L’ambassadeur de France m’appelle et me demande, un peu embarrassé, si je peux faciliter des contacts au sein du leadership noir pour cet émissaire, l’ambassade ne voulant pas de problème avec les autorités.
J’organise alors un dîner chez moi avec l’avocat de Nelson Mandela, et un médecin de Soweto, proche de la famille Mandela...
Au même moment, les Etats-Unis ont à leur tête Jimmy Carter, qui met la défense des droits de l’homme en tête de l’agenda, et ordonne à son ambassade en Afrique du Sud d’inviter autant de Noirs que de Blancs à ses réceptions, nomme des diplomates noirs, et multiplie les signes d’hostilité au pouvoir blanc. Cette politique ne durera pas une fois Ronald Reagan élu en 1980.
La France de Valéry Giscard d’Estaing n’a jamais osé s’engager contre le régime sud-africain. Lorsque Oliver Tambo ou Thabo Mbeki, les dirigeants de l’ANC en exil, passaient à Paris, ils étaient à peine reçus par de jeunes diplomates sans pouvoir, dont un certain... Dominique de Villepin.

Le virage de 1981

Il faudra attendre 1981 et l’élection de François Mitterrand pour que l’attitude de la France change progressivement, et que l’ANC ait officiellement droit de cité à Paris.
Voilà pourquoi VGE a été « oublié », même si, on le sait bien, l’hypocrisie n’est pas étrangère au monde de la diplomatie, surtout lors des « grands » décès.

Vidéo. Sarkozy aide Hollande à retrouver son avion

Gaffe. François Hollande en rentrant des obsèques de Nelson Mandela a semblé perdu au moment de prendre son avion. Nicolas Sarkozy, assistant à la scène, l'a aidé à trouver son avion pour retourner en France.


Il est où l'avion ? par Gentside
 Visiblement bouleversé par l'enterrement de Nelson Mandela, François Hollande a eu du mal à identifier l'avion qu'il devait prendre pour son retour à Paris. Nicolas Sarkozy, amusé par la situation, a montré du doigt l'avion, un airbus A330 que devait emprunter son successeur.

mercredi 11 décembre 2013

Les régulateurs américains infligent un camouflet au lobby bancaire


Les régulateurs bancaires et boursiers des Etats-Unis ont adopté mardi 10 décembre la règle Volcker, qui interdit aux banques de spéculer pour leur propre compte. La version finale est plus dure que le texte initial, notamment au sujet des activités de tenue de marché et de couverture des risques de crédit.
Le lobby bancaire américain, parti en croisade contre la règle Volcker depuis près de trois ans, pensait avoir obtenu gain de cause. Ou presque. Las ! Ce texte-phare de la loi Dodd Frank - adoptée en 2010 par le Congrès américain afin de renforcer la réglementation de Wall Street après la crise financière de 2008 - s'avère plus sévère que prévu, selon sa version finale, publiée mardi 10 décembre par les régulateurs bancaires et de marchés. A savoir la Réserve fédérale (Fed), la Federal Deposit Insurance Commission (FDIC), l'Office of the Comptroller of the Currency (OCC), la SEC et la Commodity Futures Trading Commission (CFTC).

 Le "prop trading" a rapporté 15 milliards aux principales banques américaines

 Pour rappel, la règle Volcker interdit aux établissements de crédit de spéculer avec leur propre argent pour leur propre compte, plutôt que pour celui de leurs clients. Le but de la manœuvre ? Limiter la prise de risques susceptibles d'acculer une grande banque à la faillite et, partant, de menacer le financement d'une partie de l'économie.
 Oui, mais voilà, le trading pour compte propre - le "prop trading", dans le jargon financier anglo-saxon - a rapporté pas moins de 15,6 milliards de dollars de chiffre d'affaires aux six principales banques américaines, de 2006 à 2010, selon l'organisme chargé du contrôle des comptes publics des Etats-Unis, le Government Accountability Office. Difficile de tirer un trait sur un métier aussi rentable...

 Le scandale de la Baleine de Londres a durci la position des régulateurs

 Après un lobbying acharné, les banques avaient obtenu que la pratique du trading pour compte propre demeure autorisée pour deux catégories d'opérations, pourtant susceptibles de dissimuler des activités spéculatives.
D'abord la tenue de marché, un métier qui consiste à acheter des actions et autres titres financiers afin d'assurer la liquidité d'un marché pour des clients. Ensuite, la couverture de son portefeuille de prêts, qui nécessite que la banque prenne des positions d'achat et de vente sur différents indices.
C'était compter sans le scandale de la "baleine de Londres", qui a éclaté l'an dernier, lorsque la banque américaine JPMorgan a révélé que l'une de ses équipes basée dans la capitale britannique avait essuyé une perte colossale de six milliards de dollars sur le marché des dérivés de crédit, au travers, précisément, de prétendues opérations de couverture de son risque de crédit.

 Moins de lest sur la tenue de marché et la couverture des risques

Aussi, la version finale de la règle Volcker, adoptée le 10 décembre par les régulateurs bancaires et boursiers américains, exige-t-elle que les banques pratiquant la tenue de marché prouvent qu'elles agissent pour des clients, et non pour leur propre compte.
Les banques devront notamment fournir aux autorités l'historique de leurs relations avec les clients en question. Par ailleurs, le stock de titres qu'elles détiennent afin d'assurer la liquidité d'un marché ne devra pas excéder "la demande raisonnablement attendue de la part d'un client."
Dans le même esprit, lorsque les banques prendront des positions sur des indices afin de couvrir leurs risques de crédit, il leur faudra préciser la nature exacte de ces risques, ce que les traders de JP Morgan s'étaient abstenus de faire. Enfin, les dirigeants des banques devront certifier chaque année aux régulateurs qu'ils disposent de processus permettant "la mise en œuvre, le renforcement, le test et la modification des procédures de respect" de la règle Volcker.

 Vers une bataille juridique entre les banques et les régulateurs ?

Cette dernière, qui entrera en vigueur en juillet 2015, pourrait ainsi coûter jusqu'à 10 milliards de dollars par an, au total, aux huit plus grandes banques américaines, selon le courtier Bernstein. Si bien que certains experts juridiques imaginent déjà les institutions financières saisir les tribunaux, via la Chambre de commerce américaine ou la Securities Industry and Financial Markets Association. De fait, les banques peuvent puiser leurs arguments dans l'Administrative Procedures Act, qui interdit aux régulateurs d'édicter des règles "arbitraires et capricieuses".

Pourquoi la France doit apprendre à ne pas avoir peur du voile "simple" mais refuser catégoriquement le voile intégral


Le procès de la femme au niqab, dont le contrôle d'identité avait entraîné des émeutes en juillet à Trappes, s'ouvre mercredi par l'examen de la première QPC (question prioritaire de constitutionnalité) déposée en France contre l'interdiction du voile intégral dans l'espace public.

 Au-delà du voile intégral, que représente vraiment le voile "simple" (hijab) pour les musulmans ? L'orthopraxie propre à la religion musulmane explique-telle la "crispation" des musulmans sur la question du port du voile ?

Claude Sicard : La première question qui se pose est de savoir quelle réponse il convient de donner à la revendication qui présente le port du voile en France par des épouses de musulmans comme une réelle obligation religieuse. La réponse à cette question est claire : le port du  hijab, pour des musulmanes ayant à vivre dans des pays non musulmans où ceux ci  se trouvent être minoritaires n’est nullement obligatoire. Le port du voile est certes obligatoire pour les femmes dans les pays musulmans, mais il ne l’est aucunement dans nos pays européens, du moins tant que les musulmans n’y seront pas majoritaires. Cela ressort du droit musulman, et avait été confirmé à Nicolas Sarkozy lorsque, en tant  que ministre de l’Intérieur, il s’ était rendu au Caire pour consulter les autorités religieuses à al-Azhar où il avait rencontré le cheikh  Muhammad Sayyid  Tantaoui, la plus haute autorité religieuse de l’Egypte à cette époque. Si donc une femme musulmane revendique ses obligations religieuses pour se munir d’un hijab en Europe, c’est soit qu’elle ignore le droit musulman, ce qui est fort possible car cette dispense ne leur est généralement pas dévoilée par les imams dans les mosquées, soit qu’elle veut afficher son appartenance à l’islam, bravant ainsi les mœurs de nos sociétés occidentales.
John Bowen : Si "crispation" il y a, c’est plutôt à cause de lois et pratiques perçues comme des atteintes à la liberté religieuse, parmi lesquelles on trouve, pour des musulmans - pas pour tous évidemment - la loi de 2004 et la série d’arrêts depuis qui limitait la mobilité de femmes en hijab, par exemple dans l’accompagnement d’enfants aux sorties scolaires. Mais le sens du voile est variable. Il arrive que pour une musulmane le port du voile renforce un sentiment d’être sur "la bonne voie", en même temps qu’il donne une sorte de caution aux parents (on peut lui faire confiance). Le voile fait savoir aux gens qu’elle suit un certain train de vie, sans alcool, par exemple. Donc, pas "un sens" mais des sens.
Rémi Brague : Le commandement pour les femmes d’avoir à se voiler est l’objet de deux versets du Coran (XXIV, 31 et XXXIII, 59), dont je rappelle que, pour l’islam, il a été dicté par Dieu. Et par un Dieu éternel et omniscient, qui doit donc savoir ce qu’Il dit. Ce qui fait qu’on ne peut pas interpréter Ses commandements, en tout cas au sens où "interpréter" voudrait dire : remonter de la lettre d’une loi à son intention première. Si l’on accepte cette prémisse, il n’y a pas de "crispation", mais désir d’obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. On pourra tout au plus se demander si le voile sera long ou court, opaque ou plus ou moins transparent.

Quels défis le port du voile pose-t-il à la laïcité française ? Cette dernière est-elle compatible avec les rites inhérents à la religion musulmane ?

Claude Sicard : Cette question est sans cesse débattue dans notre pays. Dans la mesure où la laïcité consiste à ce que les croyances religieuses n’interviennent pas dans la façon dont la puissance publique organise la vie en société, on ne voit pas selon quels arguments on pourrait interdire le port du hijab. Par contre, des voiles  qui recouvriraient complètement le visage sont, eux, à juste titre, à proscrire car il y va de problèmes de sécurité, et la sécurité est le seul argument qui peut être opposé aux musulmans selon les textes de la Convention Européenne des droits de l’homme. Notons, à propos de ces problèmes de laïcité, que l’exigence de viande halal dans les cantines scolaires, dans les hôpitaux, ou dans les prisons, est  à rejeter car, là, effectivement, des préoccupations religieuses interfèrent avec la façon dont la puissance publique organise la vie en société. Il en est de même pour, par exemple, les exigences d’horaires spéciaux pour les femmes dans les piscines municipales, ou pour l’interdiction qu’un médecin masculin examine une femme musulmane ! Cela, curieusement, semble avoir échappé à nos autorités !
John Bowen : La laïcité française ? De quoi parlez-vous précisément ? S'il s'agit de la loi de 1905, qui ne contient pas le mot "laïcité" d’ailleurs, elle porte essentiellement sur la fin du financement de cultes publics et donne le droit au préfet de régler les pratiques religieuses dans la rue. Avec des lois postérieures (de 1906-1907) elle interdit à l’Etat de donner des subventions aux cultes - à moins que leurs bâtiments ne soient construits avant 1905 ! Aujourd’hui elle a donné naissance à une idée plus générale selon laquelle personne ne doit afficher ses convictions religieuses s’il agit au nom de l’Etat. Voici une idée cohérente de la laïcité française. Les acteurs publics musulmans - imams, pédagogues, responsables de culte - n’ont ou ne doivent avoir aucune difficulté avec la laïcité en tant que telle, surtout si on analyse la politique française envers les cultes en politique de "contrôler et soutenir" ; c’est ce que j’ai essayé de démontrer dans mon livre "l’Islam à la française". Alors, où se trouve le port du voile dans cet assemblage de lois et de principes ? 
Rémi Brague : Le mot même de religion est trompeur. Tous, même athées, nous nous faisons de ce que doit être une religion une image calquée sur le christianisme. Nous y incluons donc des "rites", la prière, etc., alors que nous en excluons le droit. Et le christianisme n’a pas d’autre morale que la morale commune du Décalogue. L’islam, lui, est essentiellement un système juridique à fondement divin. La mystique, la piété individuelle, y sont permises, mais facultatives. L’obéissance aux commandements "divins" y est en revanche obligatoire. La laïcité française, comme d’autres systèmes dans d’autres pays, a été rendue possible par une séparation qui est essentielle au christianisme et qui est absente de l’islam. 

Faut-il nécessairement voir dans le voile "simple" la manifestation d'un islam prosélyte, ou simplement un type d'habillement que notre société, devenue culturellement composite, devrait accepter en son sein ?

Claude Sicard : Le rappel que nous avons fait plus haut des dispositions de la loi islamique dispensant des musulmanes ayant à vivre en Europe du port du voile nous conduisent tout naturellement à considérer cette pratique de la part de personnes installées en France, en Italie, en Allemagne…comme une  véritable provocation. Ces personnes veulent manifester qu’elles appartiennent à une autre civilisation que la nôtre, et elles en tirent une certaine fierté. On ne doit pas se dissimuler que l’islam considère notre civilisation occidentale comme inférieure à la civilisation musulmane au plan des valeurs. Le prophète Mahomet, en effet,  a révélé aux musulmans qu’ils étaient la meilleure des communautés que Dieu ait jamais créée, et cela est une vérité coranique. Les musulmans qui sont croyants jugent sévèrement  notre civilisation : c’est une civilisation, disent ils, sans Dieu, une civilisation où les personnes se livrent à la débauche, autorisant l’adultère et l’homosexualité, où les individus sont foncièrement égoïstes, et où l’on idéalise par trop la réussite matérielle, les occidentaux ayant le culte de l’argent et des loisirs.
John Bowen : Deuxième option, dans la mesure où les femmes qui le portent restent plutôt dans les coulisses de la société française, telles sont les pressions et les réactions négatives qu’elles rencontrent en public. Si c’est du prosélytisme, c’est largement inefficace ! En même temps, bien évidemment l’islam prosélyte existe aussi, porté plus souvent par des hommes et par des médias islamiques. Ce n’est pas parce qu’on défend la liberté religieuse de l’individu qu’on pratique un angélisme par rapport aux formes plus radicales de l’islam.
Rémi Brague : Il y a un peu des deux, selon les personnes et les intentions de celles qui le portent et de ceux qui le leur font porter. Mais, dans tous les cas, j’y vois plutôt une sorte de préservatif, une défense contre ce que bien des musulmans considèrent comme la pourriture de sociétés en voie de décomposition.

Les Français affirment en majorité que le voile intégral porte atteinte à la dignité des femmes, ainsi qu'à celle des hommes. Quels dangers véhicule-t-il ? Faut-il effectivement le refuser catégoriquement dans tout espace public, c'est à dire s'interdire absolument de revenir sur la loi votée ?

Claude Sicard : L’argument que l’on voit avancé souvent dans nos pays occidentaux  pour condamner le port du voile consiste à considérer celui-ci comme une atteinte à la dignité de la femme : ce serait l’expression d’un machisme propre à la civilisation musulmane. Cet argument vaut dans le cas de musulmanes qui se trouveraient contraintes, effectivement, par leur époux : mais cela n’est pas le cas de femmes faisant librement ce choix, un choix souvent d’ailleurs dicté par la sociologie du milieu dans lequel elles évoluent. Beaucoup de jeunes, en effet, dans les banlieues des grandes villes et dans les cités à forte présence musulmane considèrent aujourd’hui les femmes qui se dispensent de porter le voile comme des filles de mauvaises mœurs, et ils les agressent. Ces filles se trouvent alors exposées à la vindicte populaire, et sont discréditées...
John Bowen : Si on pouvait démontrer - qui n’est pas la même chose que proclamer - que porter le voile intégral nuit à la dignité de ces femmes (et je ne sais pas comme démontrer un tel lien) alors pourquoi pas l’interdire partout et pour toujours ? Mais dès qu’on pense à cela il faut se poser d’autres questions. Est-ce que nous sommes certains que les mêmes inquiétudes et certitudes ne pourraient pas nous amener vers l’interdiction de toute représentation de femmes nues, ou semi-nues, dans l’espace public ? Comme justifier le premier sans accepter au moins la possibilité du deuxième ? Même dans une société homogène - que la France n'est pas - on hésiterait avant de commencer à dresser la liste des choses qu’"on" (qui ?) considère comme contraire à la dignité humaine.  
Rémi Brague : La notion de dignité est bonne fille, on peut la mettre à toutes les sauces. Qu’un avocat, à côté d’autres grands mots comme la liberté, l’utilise contre la loi interdisant le voile est de bonne guerre. Il retourne ainsi contre notre bonne conscience nos propres slogans.
L’État français a pris l’habitude de multiplier des lois abondamment claironnées, tout en faisant comme si elles étaient de simples conseils, qu’on peut suivre ou non. Et en tout cas qu’on se garde bien de faire respecter, sauf bien entendu envers les plus faibles, ou là où il s’agit d’argent.

La France peut-elle espérer dans un avenir proche atteindre un état de sérénité sur cette question du port du voile ? A savoir : une limite à ne pas dépasser qui soit clairement définie et acceptée (le voile intégral), et en même temps un voile simple qui ne susciterait pas d'impression négative au sein de la société dans son ensemble ?

Claude Sicard :  Faut-il définitivement interdire le port du hijab dans les lieux publics, ceci afin d’aller vers une société plus sereine ? Tout dépend du type de société que l’on souhaite avoir. Si l’on considère que le vivre ensemble harmonieusement, en partageant de mêmes valeurs, est le type de société qui convient le mieux aux êtres humains, une société solidaire où existe une réelle cohésion entre les individus, le port du voile est effectivement à prohiber, puisqu’il est la manifestation pour des femmes ainsi habillées de leur appartenance à un autre monde, un affichage voulu par elles d’une identité différente de celle des personnes qui constituent la société dans laquelle elles vivent.  Accepter le port du voile, c’est faire le choix du multiculturalisme, c’est à dire d’une société constituée de diverses communautés ayant chacune son identité propre et sa culture. Les anthropologues seront unanimes pour nous dire que les sociétés humaines ont besoin de cohésion et de communion, et de valeurs à partager en commun. D’ailleurs l’expérience des Pays bas est très instructive : ce pays, tout proche de nous, qui était traditionnellement fondé sur le multiculturalisme a accueilli les nouveaux arrivants musulmans en les aidant à conserver leur culture et leurs traditions : ils viennent de constater qu’il était temps pour eux de renoncer au multiculturalisme, et ils sont en train de mettre en place tous les instruments voulus pour que les nouveaux immigrés en provenance de pays musulmans puissent s’intégrer dans la société néerlandaise en s’assimilant correctement. Il s’agit pour notre voisin d’un changement  complet de paradigme. En somme, une expérience très instructive qui certainement mériterait d’être prise en considération par nos gouvernants, au moment où le problème du port du voile en France se pose à nouveau.
John Bowen : Je ne suis pas convaincu de la pertinence de la question, dans la mesure où on n’est pas certain que Strasbourg donnerait raison à la France en ce qui concerne cette "limite absolue". Mais j’accepte une certaine logique psychologique : si une limite est acceptée, cela pourrait apaiser les tensions autour du simple voile. Mais la question est plus large : est-ce que la France est prête à devenir une société cosmopolite et multiforme, avec de diverses formes de différences visibles dans la rue, sur les têtes, sur la peau des concitoyens et concitoyennes ? Il ne s’agit plus d’une question concernant  "les immigrés" mais "les citoyens".  

France: 15.6000 emplois détruits au 3e trimestre


L'emploi salarié dans les secteurs marchands non agricoles en France a diminué de 0,1% au troisième trimestre, confirme l'Insee ce mercredi. L'emploi intérimaire, lui, est reparti à la hausse.
-0,1%: l'Institut national de la statistique (Insee) a confirmé mercredi le recul de l'emploi salarié dans les secteurs marchands non agricoles en France au troisième trimestre. L'Insee révise toutefois à 15.600, contre 17.000 en première estimation, le solde net de postes détruits sur la période.
En revanche, l'Insee a revu à la hausse le nombre de postes détruits au deuxième trimestre, à 37.700 contre 34.600 dans sa précédente publication.
132.5000 emplois détruits sur 12 mois
Au total, sur les douze mois à fin septembre, 132.500 emplois ont été détruits dans le privé en France.
Le recul du troisième trimestre provient de l'industrie (-0,5%) et de la construction (-0,5%), l'emploi dans les services restant quasi stable (+5.600 postes).
L'emploi intérimaire, qui avait rechuté au deuxième trimestre après avoir mis fin au premier à une baisse ininterrompue depuis mi-2011, est reparti en hausse (+1,0%). Sur un an, il enregistre une progression de 0,6% de ses effectifs.
Hors intérim, l'emploi marchand a perdu 20.600 postes au troisième trimestre, après 34.400 au deuxième trimestre.

Prendre des photos pour se souvenir pourrait conduire... à oublier


Prendre des photos pour se souvenir de quelque chose pourrait paradoxalement aboutir au résultat inverse et faciliter l'oubli, révèle une étude américaine.Selon les résultats de ces travaux publiés dans la revue Psychological Science, des personnes ayant pris des photographies d'objets pendant la visite d'un musée avaient moins de chance de se souvenir de détails que ceux qui avaient simplement observé attentivement les objets en question. 

"Les gens sortent leurs appareils photo si rapidement, presque sans y penser, pour capturer un moment, qu'on en est à un point où ils oublient même ce qui se passe juste en face d'eux", souligne Linda Henkel, de la Fairfield University, auteur de l'étude.

Dans un musée, Henkel a demandé à des étudiants d'observer certains objets au  d'une visite, soit en les photographiant, soit en les observant simplement. Le jour suivant, leurs souvenirs étaient testés --et ceux qui avaient pris des photographies avaient plus de mal à reconnaître des détails de ces objets que ceux qui les avaient juste regardés.
"Quand les gens s'appuient sur la technologie pour qu'elle se souvienne à leur place (...) cela peut avoir un effet négatif sur le fait qu'ils se rappellent bien de leur expérience", souligne-t-elle dans un communiqué.
Dans une seconde expérience, des étudiants ayant pris une photo d'un détail d'un objet en zoomant semblait avoir un meilleur souvenir de l'objet dans son ensemble, et non pas du détail lui-même. "Ces résultats montrent à quel point +l'oeil de l'esprit+ et l'oeil de l'appareil sont différents", pointe Linda Henkel, rappelant que des travaux sur la mémoire suggéraient que prendre des photos pouvait aider à se souvenir de quelque chose, mais seulement si le photographe prenait du temps pour observer et étudier ensuite la photo.
"Une accumulation de photos numériques, et un manque de rangement, décourage beaucoup de gens d'y accéder et de se remémorer les souvenirs qui s'y rattachent", avance-t-elle encore. "Pour se souvenir, il faut avoir accès aux photos et interagir avec elles, pas simplement les amasser".