TOUT EST DIT

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dimanche 21 septembre 2014

Denis Tillinac : le réveil du peuple de droite



L'écrivain Denis Tillinac se réjouit du renouveau de la sensibilité de droite, qui se manifeste selon lui par un foisonnement d'idées et d'initiatives partout en France. Extrait.
 Le succès des «marches pour tous», l'élection d'académiciens politiquement incorrects, l'audience croissante de chroniqueurs indociles, l'éclosion d'une école historique iconoclaste, la floraison de libelles frondeurs, l'explosion d'une dissidence multiforme sur les sites Internet: autant de symptômes d'une sensibilité qui s'éveille à la conscience politique dans les marges d'une droite passablement sclérosée. On voit émerger ici et là des postures informelles, encore brouillonnes mais d'une ferveur juvénile, qui promettent une émancipation des esprits inédite depuis un demi-siècle.
Les médias caricaturent cette effervescence intellectuelle en scoutisme rétro, voire en activisme facho. Ces amalgames paresseux n'abusent que les bobos de la mouvance UMP, habitués à mendier leur respectabilité aux intellos de la rive gauche. Or cette «droite» toute neuve qui peu à peu affirme sa singularité entre les mailles du conformisme ambiant, est franche du collier, idéaliste sur les bords, mais nullement ultra. À vrai dire elle se réclame plus volontiers de Péguy ou de Bernanos que d'une famille politique répertoriée: son positionnement à droite résulte d'une allergie aux idéologues de la gauche, rien de moins, rien de plus. Elle exprime dans un désordre foisonnant un mix de hantises, de dégoûts et d'aspirations qui la détourneront des urnes si les candidats de l'actuelle opposition tentent de la mettre sous le boisseau.

jeudi 12 décembre 2013

Prises d’otages


La gauche française a le génie, si l’on peut dire, de démonétiser les causes les plus honorables. On s’en est aperçu ces jours derniers avec le congrès des Verts et les barnums “antiracistes”. Double ratage, double imposture. La menace d’un sac de la planète à moyenne échéance n’est pas un fantasme ; en conséquence, il n’est rien de plus opportun ni de plus urgent que de nous en prémunir. Mais après avoir été jadis l’otage du régime de Vichy (“La terre ne ment pas”), l’écologie connaît une infortune du même ordre : le gauchisme issu de Mai 68 l’a confisquée depuis quarante ans pour l’instiller à titre d’adjuvant dans son brouet idéologique.
En dérivant de Vichy au Larzac, elle s’est enlisée dans un “ordre moral” guère moins pesant que celui de Pétain. La nouvelle égérie des Verts, une certaine Emmanuelle Cosse, ancienne militante d’Act Up (« hétéro », souligne curieusement la presse), est un clone gaucho-bobo de Cécile Duflot, la ministre la plus impopulaire du gouvernement, et peut-être bien la plus sectaire en dépit de son sourire enjôleur. Cette dame incarne la double mise sous séquestre — par idéologie et par arrivisme — d’un sujet qui devrait transcender les clivages partisans et dont les Français se désintéressent, au grand dam des écolos sincères.

Même enfumage avec ces manifs soi-disant fomentées pour combattre le “racisme”. Les Français ne sont ni plus ni moins xénophobes que tout autre peuple sur la planète depuis la nuit des temps, et grâce au ciel, les racistes invétérés ne courent pas les rues. De nombreux compatriotes estiment que trop d’étrangers vivent sur notre sol et que l’on fait la part trop belle aux récriminations des minorités. Certains redoutent un fractionnement du pays en communautés ingérables par l’effet de flux migratoires incontrôlés. Rien à voir avec le racisme, pathologie universelle de la conscience identitaire quand elle se sent menacée ou brimée.
En amalgamant des craintes légitimes et des dérapages rarissimes, en feignant d’accréditer la menace bidon d’un “fascisme” introuvable et en enrôlant leurs dupes dans un simulacre de “résistance”, les socialistes et leurs alliés insultent l’histoire et jouent avec le feu. Serais-je raciste, se demande le Français lambda qui ne se voit pas manifester avec des “alternatifs” de souche stalinienne, des trotskistes du NPA, des apparatchiks du PCF ou du PS, des “associatifs” improbables ? Sans doute le suis-je, se dit-il, puisque leur puritanisme compassionnel et leur mépris de l’autochtone m’insupportent. Ainsi, le citoyen ordinaire se résigne à en dosser une appellation banalisée par le cynisme, le pharisaïsme, le sectarisme des Harlem Désir de service.
A l’aune de la gauche, l’antiracisme ne se porte que sur ses terres, c’est une chasse gardée où l’on tire à vue sur le gibier de droite. En sorte que le droitier a tendance à confondre une cause avouable et ceux qui la monopolisent aux fins de le culpabiliser. Le même réflexe l’incitera logiquement à récuser l’écologie dévoyée par la bande à Duflot, comme semblent le penser — un peu tard — Daniel Cohn-Bendit et Noël Mamère.
Par captation indue, la gauche aux abois discrédite pour longtemps le souci écologique. C’est fâcheux. Elle suscite des pulsions malsaines en embarquant l’antiracisme dans ses galères partisanes. C’est dangereux. Chacune de ses manifs attise la vindicte de citoyens exaspérés par la théâtralisation agressive de la bonne conscience, version rive gauche. La France n’est pas raciste, mais si par malheur elle le devenait, on saurait qui sont les incendiaires.

dimanche 8 septembre 2013

Vu de ma fenêtre: NKM, une chance pour Paris

Vu de ma fenêtre: NKM, une chance pour Paris


Une défaite du PS face à NKM serait comme un soleil d’Austerlitz après des hivers de déprime. En s’affichant séparément la semaine dernière, les partisans de Sarkozy et ceux de Fillon donnent à nouveau le spectacle d’une droite recluse dans ses divisions et obnubilée par la présidentielle de 2017. Or le souci de ce scrutin n’est pas de mise et ces barnums desservent les intéressés. Mieux vaut pour la mouvance UMP préparer les municipales du printemps prochain en relayant sans états d’âme la campagne de Nathalie Kosciusko-Morizet. C’est la candidate phare : le soir du verdict, l’opinion française et les médias internationaux se polariseront sur les résultats de Paris. Une victoire de NKM face à l’équipe socialiste sortante aurait pour l’avenir de la droite une portée symbolique considérable ; ce serait comme un soleil d’Austerlitz après des hivers de déprime.
En renonçant à un relatif confort politique dans l’Essonne pour prétendre à la succession de Delanoë, le responsable de la gauche le plus talentueux de sa génération, NKM a osé un pari audacieux. Anne Hidalgo a beau ne posséder ni le charisme ni l’autorité de son mentor, un militantisme au long cours l’a aguerrie ; on aurait tort de la mésestimer. Elle a du punch à revendre, des relais associatifs innombrables et bénéficie d’un mode de scrutin qui l’avantage.
Un vrai duel ouvrirait toutes grandes les portes de l’Hôtel de Ville à NKM : sa personnalité rayonnante et singulière rémunérerait la fierté légitime de Parisiens en deuil de l’ère chiraquienne. Mais elle devra ferrailler dans vingt arrondissements, en butte dans chacun aux bisbilles, vanités et susceptibilités inhérentes à la constitution d’une liste. Elle a décidé de conduire la sienne dans le XIVe, détenu par les socialistes. Il y a du panache dans ce choix ; après tout, elle eût pu se claquemurer dans un arrondissement où la droite contrôle la situation. J’avoue de la sympathie pour ce banco de franc-tireur, qui lui vaut des animosités dans son camp.
Déjà sourdent des critiques. Par exemple son “parachutage”. Mauvais procès. Quand Chirac se présenta à Paris en 1977, il était depuis dix ans député de la Corrèze. Il avait même présidé le conseil général de ce département. Ni les Corréziens ni les Parisiens n’ont eu lieu de s’en plaindre. La plupart des grands ministres de De Gaulle furent “parachutés” ici ou là ; nul ne s’en offusqua, au contraire. Il fallait du sang neuf à Paris, il en fallait dans le XIVe où la gauche s’est enracinée.
Autre critique : NKM serait une “bobo” pas vraiment de droite. Certes, à mon regret, elle n’a pas combattu la loi sur le “mariage pour tous” et son feeling écolo déroute un peu le tradi de droite. Justement, ce décalage peut séduire l’électorat parisien, plus bobo que prolo. Il nuance un tempérament qui par ailleurs n’a rien d’irrésolu ou d’équivoque. À preuve, sa défense bec et ongles de Sarkozy, dont elle fut la ministre puis la porte-parole durant sa dernière campagne. NKM est de droite à sa façon, elle a son style, elle tient son cap. Quelle droite fait l’unanimité chez ceux qui se réclament de l’appellation ? Aucune, depuis la Révolution. L’important est de serrer les rangs dans les moments cruciaux. En 1981, des électeurs de Chirac ont fait battre Giscard qui ne leur revenait pas. Résultat : Mitterrand pendant quatorze ans. En 2012, des électeurs de droite et du centre ont fait battre Sarko qui ne leur revenait pas. Résultat : cinq ans de socialisme. Les intégristes qui se réclament d’une droite pure et dure — la leur — et débinent NKM en supputant l’avenir comme les augures du Bas-Empire sont les “idiots utiles” de la gauche. Anne Hidalgo le sait, elle en joue.
Une chance existe de virer de Paris la gent militante de Hollande et de ses alliés, ce serait une bévue suicidaire de ne pas la saisir. Cette chance s’incarne en une polytechnicienne hors norme, charmeuse autant que bretteuse. Les distances qu’elle a su prendre avec les chamailleries de l’UMP témoignent d’une indépendance d’esprit des plus louables.
NKM est ambitieuse ? Soit. Et après ? Paris, reine du monde, mérite mieux qu’un édile d’envergure locale. Bien que déniaisé depuis belle lurette, un sursis de romantisme aventureux m’incite à rêver d’un printemps où cette dame d’une élégance à la Van Dongen et d’une audace à la mousquetaire escaladerait à la hussarde les degrés de l’Hôtel de Ville.

dimanche 14 juillet 2013

Les mots pour le dire

Les mots pour le dire


La gauche a imposé sa dictature sémantique contre certains mots. Mais comment, alors, décrire la réalité ?
Rien de tel pour disqualifier un discours de droite que de le prétendre “droitisé”. Passons sur le paradoxe, et les complexes récurrents qu’il trahit, car à droite autant qu’à gauche la “droitisation” a mauvaise presse. Mais que signifie au juste “droitiser” ? Tout simplement aborder un sujet tabou chez nos élites politiques, intellectuelles et médiatiques, mais qui angoisse le Français ordinaire : les flux migratoires. Le refoulement de cette angoisse menace à terme la concorde civile, rien n’étant pire qu’une peur inavouée. À tort et à raison, nos compatriotes perçoivent très majoritairement l’immigration comme un danger. Ils ont peur d’être submergés par des arrivants trop nombreux et inassimilables. Certes, des fantasmes attisent cette peur, certains liés à la guerre d’Algérie, d’autres au terrorisme islamique, d’autres encore à la perception, confuse mais blessante, d’une sorte d’apologie du cosmopolitisme véhiculée par le discours culturel ambiant. L’insécurité endémique dans les banlieues gagnées par le communautarisme aggrave un sentiment de dépossession dans les classes populaires.
Quoi qu’il en soit de sa genèse, une peur collective est une réalité qu’aucun gouvernant ne doit traiter par le mépris. Depuis les années soixante-dix (chocs pétroliers, lois sur le “regroupement familial”), seul Le Pen a dénoncé une situation qu’en privé et à voix basse des élus de gauche comme de droite estiment lourde de périls. Le Pen s’étant marginalisé, la moindre allusion à l’impact des flux migratoires devint suspecte, pour ne pas dire délictueuse. On victimisa l’immigré, on diabolisa quiconque tirait la sonnette d’alarme. On se gargarisa de débats bidons sur l’“intégration”, l’“assimilation”, les “minorités” pour mieux occulter les questions de fond. Cette occultation a fait la fortune politique du FN. S’il progresse dans les urnes quand l’économie est en panne, la hantise de l’immigration reste le socle de son électorat. Il le gardera aussi longtemps que la classe politique s’obstinera à escamoter ou à minorer ce qui obnubile les citoyens de base.
Convaincue par idéologie que le sujet se résume aux handicaps sociaux des immigrés, la gauche juge inéluctable, voire souhaitable, la métamorphose des peuples européens en un melting-pot “multiculturel”. La droite n’ose démentir ce mélange d’angélisme et de fatalisme, tant elle craint le piège grossier d’une assimilation au “lepénisme”. C’est lâche et dangereux car le déni de réalité favorise tous les amalgames et nourrit tous les ressentiments. On devrait rendre publics le volume des flux, leurs provenances, leurs circuits, leurs effets sur le corps social, les procédés de régulation, le rôle des législations européennes, la situation des sans-papiers et des demandeurs d’asile. On devrait pouvoir se demander publiquement si le “regroupement familial” reste — ou pas — pertinent, si le distinguo juridique entre citoyens et étrangers doit — ou pas — être redéfini, si le “droit du sol” hérité de l’Histoire doit — ou pas — être modifié. Bref, connaître les faits et débattre.
Tout peuple exerce sa souveraineté en décidant quels immigrés il souhaite accueillir, en quel nombre, selon quelles modalités et pour quelle durée ; sinon, ce n’est plus un peuple mais un agrégat. Affirmer cela ne relève ni de la xénophobie, ni de l’hystérie nationaliste. Que le sujet le plus crucial — et le plus obsédant — soit sereinement explicité est l’intérêt évident de nos compatriotes de souche non européenne, victimes au quotidien de confusions humiliantes. C’est aussi l’intérêt de la droite UMP, si elle ne veut pas être débordée par le FN. Le risque existe. Surtout, c’est l’intérêt commun de tous les Français désireux d’en finir avec une hypothèque qui les tétanise. Les propositions souvent sommaires et poujadisantes du FN ne sont pas forcément recevables. Pour autant, elles ne sont pas toutes ineptes. La levée d’un tabou qui les démystifierait serait salutaire. Si cette levée est un symptôme de “droitisation”, ceux qui, à l’UMP, encourent ce reproche ont raison ; l’Histoire les créditera tôt ou tard d’un courage intellectuel plus nécessaire que jamais.

dimanche 4 novembre 2012

Misère de l’intelligence

La condition de porte-parole du gouvernement est ingrate par les temps qui courent. La jolie dame commise à ce sacerdoce s’évade quelquefois de la langue de bois rituelle pour émettre des propositions pittoresques. Ainsi a-t-elle souhaité abolir la prostitution, rien de moins.
Le voeu demeura pieux, mais l’imagination a gardé sa fertilité. À preuve cette suggestion de signaler dans les manuels scolaires les orientations sexuelles de nos personnages historiques. Il fallait y penser. Des générations de potaches ont végété dans le pire obscurantisme, ignorant si Vercingétorix était homo, Jeanne-d’Arc lesbienne, Ronsard bi, Voltaire trans. Je mesure par le fait le puits sans fond de ma propre inculture : j’ai lu nos classiques, et un peu nos modernes, sans savoir à quelles sauces mes écrivains de prédilection accommodaient leurs batifolages. L’ingénieuse ministre a cru devoir citer deux exemples d’auteurs qu’on ne saurait apprécier sans connaître les labyrinthes de leur sexualité : Verlaine et Rimbaud.

« Les sanglots longs /Des violons /De l’automne […] » : ces sanglots sont homos, il n’y a pas à s’y tromper. « Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course /Des rimes […] » : ce poucet ne saurait être trivialement hétéro. Pourquoi les profs ont-ils si longtemps mis sous le boisseau des vérités aussi capitales ? Il aura fallu attendre l’audace libératrice de ladite ministre pour envisager un terme à notre aliénation.
Trêve de c…ies ! Ce qui mérite d’être retenu, après cette ineptie ubuesque, c’est l’atonie du système médiatique. Journalistes et chroniqueurs auraient dû faire résonner un énorme rire rabelaisien. Or ils sont restés cois, comme s’ils ne savaient plus apprécier la différence entre une proposition politique “normale” et une vanne d’Alphonse Allais.
Supposons que la ministre persévère dans son étrange velléité pédagogique, et prenne le temps d’apprendre le rudiment de l’histoire de France. Elle risque d’être déçue en découvrant que l’écrasante majorité de nos héros, de nos grands écrivains, de nos grands hommes d’État et de nos grandes amoureuses fut irrécusablement hétéro. Elle pourra toujours rétorquer que certains refoulaient leur homosexualité pour n’être pas stigmatisés. Nul ne connaîtra ce sort à l’avenir car la même ministre, dont les neurones ne prennent jamais de repos, suggère que la politique du gouvernement soit communiquée aux citoyens, à part égale, par des hétéros et des homos. Ainsi la verra-t-on sur les écrans coprésenter au peuple français les initiatives de Hollande, Ayrault et consorts, avec un homo breveté. Beau si possible, pour qu’ils fassent la paire. Selon cette logique – si l’on peut dire – , elle devrait exiger une nouvelle “avancée” de la parité : chaque ministre serait flanqué d’un alter ego venu de l’autre rive sexuelle. Un homo, une hétéro ; une homo, un hétéro : enfin, la France incarnerait pour de bon ce paradis de l’égalitarisme intégral dont osaient à peine rêver Robespierre, Marat, Saint-Just, Lénine, Castro, Pol Pot et même Mengistu. Peut-être parce que ces apôtres de la table rase étaient hétéros. Ou du moins croyaient l’être.
Soit Mme Najat Vallaud-Belkacem tâche d’amuser la galerie avec du “sociétal”, à l’injonction de sa hiérarchie, pour escamoter de mauvaises nouvelles sur le front économique. Auquel cas elle s’acquitte d’un job moralement discutable. Soit elle croit à ce qu’elle nous raconte, et c’est un triste symptôme d’une intelligence dévoyée par sa soumission à l’air du temps. Beaucoup d’homos commencent à s’aviser qu’ils sont otages d’un parti pris d’indifférenciation. Ils perçoivent la manip d’une sollicitude qui les enrôle en vue de promouvoir une société où aucune norme n’aura plus droit de cité. Aucune frontière, dirait Régis Debray. Une société dont l’unique credo sera la morne équivalence de tout et de rien. Un androgynat au ras des pâquerettes, gris comme un ciel de novembre. Moins qu’une société : un agrégat informe d’individus sans domiciliation affective, spirituelle, esthétique. À la limite : sans désir et sans prochain. On n’est pas très pressé de choir dans cet enfer.

jeudi 25 octobre 2012

Rompre pour rompre

Longeant l’autre soir la Seine à hauteur des Invalides, je tournai comme d’habitude mon regard vers ce joyau du classicisme français. Trois objets volumineux d’une laideur ostentatoire s’exhibaient devant l’esplanade : une sorte de King Kong d’un rouge agressif, un bouquet d’asperges aux pointes barbouillées de fluo et une voiture dont la clé, plus grande que le véhicule, s’étalait à même le sol.
Les mânes de Napoléon ont dû trouver la plaisanterie saumâtre. Il s’agissait de cet “art contemporain” qui s’expose à la Fiac et dont se gargarisent les gogos branchés. Qu’est-ce que l’“art contemporain” ? La mise en forme d’une notion, d’une provocation, d’une dérision, d’une malice, d’un paradoxe. Les objets ainsi “créés” relèvent d’une subjectivité totale, n’ont entre eux aucune parenté et n’entretiennent pas le moindre lien avec l’histoire de l’art occidental, fût-ce avec ses ultimes avatars, Pollock, De Kooning, Niemeyer, Rothko, de Staël, Brancusi. Des objets isolés donc, arbitraires et improbables, qui peuvent faire sourire ou grincer des dents, mais ne rendent aucun écho à l’héritage fastueux qui a modelé les contours de notre esthétique. Ce n’est pas forcément méprisable, ça reflète sûrement un état de la psyché contemporaine.
On a le droit de la trouver mal en point, et de préférer aller voir Hopper au Grand Palais ou l’expo de Raphaël au Louvre. On a le droit de récuser le mythe “moderne” selon lequel toute expression artistique est acte de rupture.
Les grands créateurs occidentaux ont inscrit leur indéniable dissidence sur une trame esthétique. Tous, même Van Gogh ou Gauguin. Même Picasso. La remarque vaut pour les poètes (Hölderlin, Whitman, Rimbaud), les philosophes (Nietzsche, Lichtenberg, Heidegger), les musiciens (Wagner, Mahler). La rupture n’a de sens qu’en référence à ce qu’elle désavoue, partiellement ou radicalement. Or, tout ayant été broyé dans la matrice d’une course à l’audace de plus en plus infanile et insignifiante, la notion même d’acte esthétique agonise. Rideau sur l’histoire de l’art. Reste un marché, florissant, semble-t-il. Tant mieux pour les spéculateurs, exemptés de l’ISF par les socialistes. Reste aussi, grâce au ciel, un patrimoine qui ne demande qu’à réenchanter les âmes orphelines.
Il faut un comble de maladresse pour blesser conjointement les gaullistes et les pieds-noirs. Ce comble, Hollande l’a dépassé avec cet accès de repentance vis-à-vis des Algériens qui, sur le sol français, en pleine guerre et en toute illégalité, ont manifesté à l’injonction du FLN. Quoi qu’on pense de cette guerre, et sans nier la violence de la répression policière, on n’a pas le droit d’oublier que des appelés français étaient alors au feu face aux soldats du FLN. Cette seule circonstance aurait justifié que Hollande s’abstînt d’un mea culpa sur le dos de la France. Mitterrand, dont il revendique l’héritage, ne s’y serait pas risqué. Il est vrai qu’en matière de répression anti-FLN, son bilan de ministre de l’Intérieur fut éloquent. Soyons équitables : Hollande n’a pas inventé cette manie de débusquer dans notre histoire nationale de quoi nous disqualifier moralement. Il ne fait qu’en rajouter une couche. Une de trop. Avec quoi riment ces postures peccamineuses ? Pourquoi cette pente à rabâcher aux Français que leur pays fut esclavagiste au XVIIIe siècle, colonialiste au XIXe, collabo en 1940 et tortionnaire en Algérie ?
Aucun peuple ne peut tolérer longtemps d’être ainsi dévalué par ses élites politiques ou intellectuelles. De ces salissures infligées à la mémoire collective, il ne peut résulter au mieux qu’un dégoût, au pire une colère dont feront les frais les fourriers d’un nihilisme insupportable. On ne voit pas d’autre mot pour qualifier cette entreprise de démoralisation au long cours, en une période où le patriotisme aurait besoin de bon grain à moudre et non d’ivraie. En tant que Français “normal”, coupable de rien et banalement amoureux de mon pays, j’en ai ma claque des repentances publiques, des lois dites mémorielles, des surenchères dans la victimisation. Du temps où la gauche avait du coeur au ventre, ses “hussards noirs” exaltaient la fierté d’être français et forgeaient une mythologie ad hoc. Avec sa façon sado-maso d’entretenir la honte de soi, la gauche contemporaine envoie par le fond le meilleur de son propre héritage. 

vendredi 5 octobre 2012

Terrorisme sémantique

Anne Hidalgo, premier adjoint au maire de Paris, a décrété clairement et publiquement une complicité de Marine Le Pen et de son parti avec les nazis qui occupèrent la France, trente ans avant la création du FN. Encore un symptôme, grossier en l’occurrence, de cette manie insane de manipuler l’Histoire aux fins de néantiser l’autre.
Les nazis en usèrent en leur temps – et on ne saurait trop conseiller à Mme Hidalgo de consulter des textes de leur propagande. Elle s’aviserait peut-être que la gauche française perçoit les gens du FN à peu près comme les nazis définissaient les juifs : des êtres a priori moralement inférieurs. Une analyse sémantique circonstanciée prouverait que la démonologie médiévale s’est recyclée dans le patois médiatico-politique contemporain pour clouer le FN au pilori d’un manichéisme infantile. On imagine l’élan de solidarité de la classe politique, gauche et droite confondues, si un cinglé s’était risqué à présumer une connivence de Mme Hidalgo avec l’hitlérisme ou ses fondés de pouvoir. On peut regretter par le fait que l’honneur de Mme Le Pen, qui a porté plainte, n’ait été défendu par personne. Qu’à ses débuts le parti fondé par Le Pen ait recyclé des nostalgiques du pétainisme, c’est un fait. Il y en eut aussi dans le RPF de De Gaulle, et pareillement à la SFIO.
Mais Mme Hidalgo n’a cure des réalités historiques, à supposer qu’elle en connaisse les rudiments ; son amalgame grotesque vise à dénier à Marine Le Pen toute dignité, pour ne pas dire toute humanité, en sorte que chacun de ses propos soit tenu pour injustifiable par principe. Ainsi fonctionne la pensée totalitaire, et aussi celle des paranoïas dans les maisons de santé ad hoc. Ça fait un peu froid dans le dos, s’agissant d’une dame qui peut-être sera un jour maire de Paris. Je n’ai jamais voté pour le FN, qui de père en fille a servi sans désemparer la soupe au PS. Mes différends avec ce parti sont nombreux, certains portant sur la forme, d’autres sur le fond. Mais je ne puis accepter qu’un pharisaïsme haineux affecte à ses dirigeants et ses militants un coefficient moral négatif. Je les considère comme des adversaires politiques “normaux”, pas comme des bannis ou des hors-castes. Question de probité… morale élémentaire. Si le FN est “antirépublicain”, comme l’a affirmé Mme Hidalgo, qu’on l’interdise ! Encore faudra-t-il que l’on sache qui mérite le brevet de républicanisme, qui ne saurait y prétendre, et en vertu de quoi. Nul ne se hasarde à expliciter le distinguo, et pour cause.
Si j’avais un reproche à adresser à Mme Le Pen, ce serait plutôt d’en rajouter dans un anticléricalisme évocateur des débuts de la IIIe République avec son dégagement contre les signes religieux dans “l’espace public”. En poussant aussi loin le bouchon d’un laïcisme passablement rétro, elle rejoint une fois de plus Mélenchon et mon fond religieux s’insurge ; je ne souhaite pas que la piété soit mise au rancart, sous réserve évidemment qu’elle ne soit pas manipulée par des candidats au terrorisme.
Comme on le voit, je suis en désaccord avec Mme Le Pen sur la nature de la menace – réelle – que fait peser sur la France l’ampleur des flux migratoires et l’acculturation subséquente de plusieurs millions de Français. Pour autant, je ne la juge pas moins “républicaine” que Mme Hidalgo. Pas moins respectable. La diabolisation de son parti ne serait que l’octroi gratis d’une bonne conscience aux gogos s’il ne rémunérait en outre un cynisme récurrent depuis feu le régime de Mitterrand. C’est pourquoi il serait sain – et moralement souhaitable – que l’on en finisse avec cette triche.

jeudi 7 juin 2012

Une morale du mépris

Selon le journal les Inrockuptibles, mes livres « suintent le français de souche ». Citation dans le texte. L’usage du verbe “suinter” trahit un dégoût assaisonné de mépris très voisin du racisme.
On imagine le concert d’indignations, voire le lâcher de procédures judiciaires, s’il avait été question de n’importe quelle “souche” autre que française. Mais seule “suinte” la française à l’aune de ce journal branché sur le moralisme gaucho, version “culture”. Les guillemets s’imposent. On perçoit clairement les présupposés de cet essentialisme imbécile, qui survalorise n’importe quelle minorité pour néantiser un autochtone présumé beauf avec béret et baguette, xénophobe, poujadisant, mesquin, rétracté comme un poulpe sur on ne sait quel pré carré ethnique ou géographique.
Mes livres donc “suintent le français de souche”. De fait, autant que j’en sache, mon capital génétique ne s’est guère évadé du Massif central. Je n’en tire aucune gloire, mais je ne daigne pas non plus m’en excuser. En vérité je n’y suis pour rien et si ma poétique doit beaucoup à mes terroirs originels, je ne les ai jamais divinisés à la mode barrésienne. Peu me chaut le mépris des Inrockuptibles, je le partage avec les Picards, les Normands, les Savoyards, les Berrichons, les Artésiens, les Gascons, les Lorrains, les Provençaux, les Franc-comtois, les Tourangeaux, les Alsaciens, les Saintongeais, les Cévenols, et cætera – tous ceux qui, approximativement, sont “français de souche”, se perçoivent comme tels et n’en sont pas moins accessibles aux bonheurs de l’altérité. Ce mépris de caste se drape d’alibis universalistes, mais son fond de sauce, n’est que la honte de soi, la haine de tout enracinement, le reniement de toute mémoire.
Comme si la quête de l’universel avait à voir avec les syncrétismes au ras des pâquerettes des sectateurs du multiculturel. Comme si nationalisme et cosmopolitisme n’étaient pas les deux faces de la même médaille. Comme s’il fallait ériger le nomadisme mental en modèle pour enfanter une humanité de bon aloi. Quand snobisme et nihilisme font la paire, une seule solution : réexpédier le mépris à son envoyeur. Dont acte.
Eric Zemmour ne “suinte” pas le “français de souche” puisqu’il revendique une judéité de provenance nord-africaine. Le revoilà cependant harcelé par la même bigoterie qui “stigmatise” mes origines, pour user du patois de la sociologie officielle. Zemmour est gaulliste comme moi, avec une tripe nettement plus “républicaine” que la mienne, mais il encourt le même reproche d’aimer la France dans tous les atours de son histoire-géo. Autant dire de revendiquer une identité, complexe en l’occurrence, et d’y gager quelque affectivité. Devrai-je à nouveau témoigner devant un tribunal qui, à nouveau, au pays de Voltaire et de Guignol, se prêterait à la mauvaise farce d’un procès d’opinion ? La liberté d’expression ne coule plus de source ces temps-ci, dans ce climat de sourde délation où tout esprit tant soit peu iconoclaste est offert à la vindicte de l’opinion. Laquelle, grâce au Ciel, n’accorde plus le moindre crédit aux tristes émules de Torquemada. Plus Zemmour sera vilipendé par le parisianisme de la rive gauche et ses sous-traitants de la politique, de la magistrature et des médias, plus l’opinion sera encline à le jucher sur un piédestal.
Toute proportion gardée, on sent poindre une manière de dreyfusardisme que fédère une sympathie de principe pour la victime d’un lynchage au long cours. D’aucuns voient en Zemmour un héros ou presque. Il n’a rien voulu de tel. Il commente l’actualité à sa façon, avec des approches par définition contestables, quelquefois outrancières. Mais il vise souvent juste et on le lui pardonne d’autant moins que sa plume, quand il la dégaine, n’est pas trempée dans de la tisane. Celles de ses détracteurs souffrent de la comparaison et leur jalousie scelle avec leur idéologie une alliance qui “suinte” la rancoeur. Alors, ils ressortent l’attirail éculé de la démonologie stalinienne pour le grimer en un moderne Goebbels, ou peu s’en faut. La hargne qu’ils y mettent trahit leur perte d’audience. Elle a peut-être contribué à évincer Sarkozy, parce qu’il coalisait une pléthore de ressentiments. Elle échouera à imposer un “ordre moral” trop semblable à celui du pétainisme d’antan pour séduire durablement les Français. De quelque “souche” qu’ils procèdent.                       

vendredi 18 mai 2012

Réfractions corréziennes

C’était étrange de voir ce 6 mai, à la télévision, la place de la cathédrale de Tulle où j’ai vécu les années Mitterrand et Chirac. Les samedis matin, jours de marché, Hollande y distribuait des tracts avec des militants de son parti.
Il m’arrivait d’aller le saluer. Comment aurais-je imaginé qu’il y prononcerait sa première allocution de président, sous les vivats d’une foule en liesse ? Songeait-il vraiment à un éventuel destin national lorsque, au printemps 1995, il fut battu à Tulle par mon ami Aubert aux municipales après avoir été battu par le même en 1993 aux législatives ? Y songeait-il même au soir du second tour de la présidentielle de 2007 ? Il marchait dans une rue, toujours à Tulle, seul, et semblait à ce point désemparé que j’étais descendu de voiture pour aller le saluer. J’ignorais les aléas de sa vie privée ; je savais juste, comme tout le monde, qu’il avait mal vécu la campagne de Ségolène Royal, et que les ténors du PS ne le prenaient pas au sérieux.
Il s’est accroché, la chance lui a souri, et voilà que les journalistes parisiens redécouvrent la Corrèze dans son sillage. Oui, c’était étrange pour moi qui ai vécu dans l’euphorie l’élection de Chirac d’assister sans joie à celle de Hollande. Sans joie car, vraiment, je n’ai pas d’atomes crochus avec la gauche française et je suis convaincu qu’un second quinquennat de Sarkozy eût été à tous égards salutaire. Mais je ne nierai pas pour autant une certaine sympathie pour la personne de Hollande, ainsi qu’un rien de gloriole corrézienne. Queuille, Charbonnel, Chirac, Hollande : nos arpents de verdure ne sont pas infertiles. À vrai dire les liens de Chirac avec la Corrèze étaient plus charnels que ceux de Hollande : il l’incarnait, tandis que Hollande lui restitue son identité de terre de gauche. Les amis ussellois de l’un ne ressemblent pas tout à fait aux camarades tullistes de l’autre. Question d’histoire-géo, et de tempérament aussi. Chirac séduisait par son rythme et sa gestuelle, c’était physique ; Hollande emporte l’adhésion à la longue par son humour et son sens de l’esquive. Chirac “sabrait au clair” ; Hollande lâche ses coups avec une fausse désinvolture. Chirac était cordial ; Hollande est jovial, nuancé.
Hollande donc est président. Tant mieux pour la Corrèze. Mais gouvernera-t-il ou régnera-t-il ? La question mérite d’être posée. Saura-t-il mettre au pas Aubry, Fabius, Delanoë et Montebourg, qui l’ont beaucoup et ouvertement pris pour un cave ? Saura-t-il rabattre les caquets de Joly, Duflot, Mélenchon et autres idéologues, lui qui n’a jamais caché sa faible inclination pour les avatars du gauchisme soixante-huitard ? Saura-t-il convertir les chefs syndicaux au principe de réalité ? Gouverner, c’est tailler dans le vif, et marginaliser la concurrence interne en sorte que ses aigreurs ne puissent faire tache d’huile. En Corrèze comme à la tête du PS, il a donné l’impression de temporiser en souslouant les places aux factions, aux courants, aux seconds couteaux. Saura-t-il tenir des positions quand le consensus s’avérera impossible ? L’art des conciliations est précieux ; encore doit-on savoir trancher, et il y faut une autorité qui peut-être fait défaut à François Hollande. Peut-être pas. On verra à l’usage s’il a la trempe d’un Mitterrand ou les limites d’un Auriol.
Quel réconfort de retrouver à Orléans la France immémoriale après cette séquence électorale où fatalement elle a caricaturé ses travers ! La ville célébrait sa libération par Jeanne d’Arc, en même temps que le six centième anniversaire de la naissance de celle-ci, et son maire, Serge Grouard, m’avait convié, en qualité d’ancien et éphémère “président” de ces fêtes. La symbolique des cérémonies (passation de l’étendard, messe en la cathédrale Sainte-Croix célébrée par le nonce apostolique, défilé militaire, hommage des provinces, etc.) réconcilie miraculeusement l’Église, l’État et son armée, la foi des uns, la laïcité sourcilleuse des autres et le patriotisme de tous à l’enseigne de Péguy. La Jeanne live du cru 2012 se prénomme Pauline ; la “mienne”, celle de l’an 2009, Agnès, était là parmi ses devancières. Cette ronde de la mémoire, ce défi aux trivialités de l’immanence, cette réincarnation d’une sainte de vitrail sous les dehors d’une jeune fille sagement “moderne”, ce peuple orléanais communiant comme chaque printemps détage, c’est en version presque intégrale la France que j’aime. 

dimanche 6 mai 2012

Exorcismes


La gauche détient majoritairement le pouvoir dans les conseils généraux, et, si l’on excepte l’Alsace, totalement dans les conseils régionaux. Elle s’enracine dans le monde rural, où, de plus en plus souvent, les maires sont des retraités de la fonction publique.
Donc de son bord. Par le fait de cette mainmise sur les collectivités territoriales, elle contrôle désormais le Sénat. Elle règne à peu près sans partage sur l’école (y compris la conception des manuels), l’Université, les médias (y compris les écoles de journalisme), la magistrature et les syndicats, comme en témoignent les prises de position explicites (CGT) ou implicites (CFDT, FO) des patrons des centrales. Les milieux intellos et artistiques lui sont acquis et elle a soigneusement noyauté les grands corps de l’État. C’est elle qui décrète les modes, impose les termes des débats publics et décerne les brevets de respectabilité. Son influence est également dominante dans le maillage associatif. Si, dimanche, Sarkozy est battu par Hollande, elle siégera à l’Élysée, avec en prime vraisemblable une copieuse majorité à l’Assemblée nationale. Ça fera beaucoup de pouvoirs pour un nombre somme toute restreint de partisans, dans un pays où l’on ne s’encarte guère.
Son emprise sur la société française ne sera certes pas de facture totalitaire ni même dictatoriale : n’imitons pas ses sectateurs dans le registre outré des diabolisations. Ses pulsions idéologiques et sa pente à édicter la loi morale promettent toutefois une chape de béton bien armé sur l’esprit gouailleur et frondeur qui reste un de nos apanages culturels. La police du langage va sévir. Le cosmopolitisme, le multiculturalisme et l’androgynat vont accéder à la majesté d’articles de la foi “progressiste”. Le sens de l’altérité, de l’altitude, de la gratuité, de la fantaisie, de l’harmonie, du panache, de la mé moire, voire le sens de l’humour, ne seront pas à la noce. On va énormément s’ennuyer sous la férule d’un cléricalisme rosâtre et verdâtre, avec des reflets rou geoyants pour complaire au robespierrisme de Mélenchon. La gauche va nous ruiner sous la morphine de l’assistanat et nous sermonner de surcroît : il va falloir se planquer pour rigoler à son aise. Son omnipotence sera d’autant plus paradoxale que son dogme a du plomb dans l’aile ; jamais peut-être depuis la Libération, en tout cas depuis Mai 68, le pays n’a autant aspiré dans ses profondeurs à le répudier.
Son manichéisme se focalise exclusivement sur la personne de Sarkozy. Peu d’électeurs de Hollande désirent une vraie dose de socialisme à la Aubry ou d’écologie à la Joly. Ce scrutin n’est pas un choix politique mais une manière de catharsis dont Sarkozy fait les frais. Le cocu ? C’est Sarko qui lui a filouté son épouse. Le bossu ? C’est Sarko qui lui a planté sa bosse sur le dos. Le chômeur ? C’est Sarko qui lui a subtilisé son job. Le dépressif ? Le laissé-pour-compte ? Le malade ? L’alcoolo ? C’est Sarko, ce diable à mille fourches sans les maléfices duquel nous serions tous jeunes, beaux, cousus d’or et fringants. Pour un peu, on nous ferait gober qu’il a embusqué une servante africaine dans un Sofitel de New York aux fins inavouables d’éreinter un concurrent potentiel. Pour un peu, on nous convaincrait qu’au Fouquet’s, seuls ses copains vont se sustenter. Ses copains ? Tous des coquins dorés sur tranche. Exutoire d’une crise que l’on s’évertue à minimiser, bouc émissaire d’un malaise à la fois mental, moral et social qui remonte aux années Mitterrand, Sarko n’est plus un politique passible de critiques raisonnées mais l’incarnation du Malin. Sacrifions-le avec l’antique rituel rouge et noir – et nous serons sauvés !
Il y a quelque chose de puéril, et quelque chose de barbare aussi, dans cette entreprise d’exorcisme collectif. Personne n’y croit vraiment, mais on fait semblant, ça soulage. Si Sarkozy est battu dimanche, l’euphorie sera brève, car ce diable de circonstance n’est pas le revers d’un quelconque bon Dieu : sans lui, toute la théologie “progressiste” s’effondrera et ses clercs démaquillés avéreront leur tartufferie. Peut-on encore espérer que les électeurs de Marine Le Pen, de Bayrou et de Dupont-Aignan, relayés par des abstentionnistes, s’aviseront qu’en refilant à la gauche le peu de pouvoir qui lui manquait encore, ils se préparent des lendemains pour le moins tristounets ? L’espérance étant une vertu théologale, j’ai envie de faire crédit à leur lucidité.

jeudi 26 avril 2012

Envie de croire


Mercredi matin avant le premier tour de la présidentielle. Je quitte mon village pour “monter” à Paris. Photos des candidats alignées sur les panneaux devant la mairie. Dix candidats, neuf antisarkozystes et lui, Sarko, dont le sort est scellé, si j’en crois les journaux achetés à la gare de Brive. Tous antisarkozystes, sauf le Figaro.

L’après-midi, j’emmène mon petit-fils aux Invalides pour lui montrer la France avec une majuscule – les trophées sous les voûtes de l’église Saint-Louis, l’Historial de Gaulle, le tombeau de l’Empe reur. Coup de fil d’un proche de l’Élysée.
« C’est plié. » Dîner avec mon ami Philippe Faure, ce diplomate hors gabarit dont la carrière a été absurdement sciée par Sarkozy. Il le voit battu et n’a pas lieu de s’en désoler, mais, comme il est lucide et très averti des réalités macroéconomiques, il craint le pire pour la France, à brève échéance. Moi aussi. Deux bouteilles de saint-joseph pour noyer mon spleen. Jeudi, je déjeune avec Catherine Nay, qui m’offre gentiment son livre. J’ai depuis longtemps un faible pour cette dame belle et futée, qui sait son Paris sur le bout de ses longs doigts de pianiste mais n’a ni perdu ni renié ses attaches périgourdines. Elle pense que les jeux sont faits et me rappelle nos apartés de jadis avec Hollande. Même son de cloche à RTL : pour Cayrol et Thréard, avec qui je dialogue dans l’émission de Hondelatte, les carottes sarkozystes sont cuites.
Dîner avec un grognard des campagnes de la droite, rompu aux moeurs des cabinets ministériels et cependant écoeuré comme un jouvenceau, car quelques dévoyés du chiraquisme cirent publiquement et opportunément les pompes de Hollande. Histoire française ordinaire ; c’est Au bon beurre de Dutourd, l’occupant en moins. Deux bouteilles de santenay pour tromper notre morosité. Vendredi, autre mauvais sondage dans le Monde, dont les plumes ont du mal à feutrer leur joie. Je déjeune avec deux écrivains, diplomates de leur état, un Italien, un Chilien. Ils croient savoir eux aussi que Hollande a gagné la bataille de l’Élysée et que le choix du futur locataire du Quai d’Orsay a déjà été arrêté. Fabius, dit-on, remplacera Juppé. Comme ils sont très francophiles, ils constatent avec une indulgence teintée d’ironie que notre gauche n’en finit pas de ressasser ses fantasmes robespierristes. Comme ils ont beaucoup d’expérience, ils pronostiquent un réveil douloureux. Dans le train du retour, je lis le récit de Catherine Nay sur ce quinquennat lourd de paradoxes. Catherine en a restitué le tempo affolé, les zigzags déconcertants, les bévues majeures et mineures – la saga finalement plus triste que drôle de cet « impétueux » qui aura ouvert des yeux, libéré des mots et procuré à la France l’aubaine d’une catharsis opportune mais en courant comme un lièvre traqué à sa perte politique.
Le train traverse la France de Péguy (Beauce), de Genevoix (Loire), de George Sand (Berry), de Giraudoux (Limousin), et je crois lire le XXIe tome des Rougon-Macquart, l’histoire d’un météore sorti de nulle part, qui affronta avec une sorte de volupté ténébreuse les vents mauvais de l’Histoire en exerçant sur un peuple médusé un règne fatalement précaire. Pauvre Sarko ! Je ne regrette pas de l’avoir soutenu, on s’apercevra à la longue qu’il a réveillé la France avec sa pédagogie à la hussarde, pas toujours cohérente il est vrai, mais jamais insignifiante. Ce qui lui aura manqué, c’est l’arrière-pays mental sans lequel on se fait rétamer par les corps intermédiaires, cette glu de la « vieille France » de Martin du Gard. La prescience des labyrinthes de l’inconscient national, qui ne s’acquiert ni à l’Ena, ni dans les conseils d’administration, ni dans les officines sociologiques. Personne autour de lui ne la possédait. Dommage.
Samedi. Il pleut, mais le cerisier est en fleur et, si les verts sont encore tendres, leurs harmonies annoncent un beau printemps. Enfin, beau pour le “peuple de gauche”. Il déchantera à l’automne, mais il ne veut pas le savoir. Au village, personne ne parle des élections. Cascade de coups de fil éplorés : on va prendre une raclée. Réconfort a minima avec la victoire du Real sur le Barça et le nationalisme catalan, version hard de nos ineptes pulsions régionalistes. Dimanche, je vote après la messe, puis je descends à Tulle. Vingt heures. Ce n’est pas la joie, pas la Berezina non plus. Avec des reports convenables des voix de Bayrou et massifs de celles de Le Pen, ça peut passer. J’ai envie de le croire. Des fans de Hollande klaxonnent dans les rues de Tulle, ça me rappelle des souvenirs d’autres soirées électorales, dans la même ville.

jeudi 19 avril 2012

Vous avez dit “neutres” ?


De façon encore discrète et polie, mais avec une charge croissante d’ironie, les politiques s’avisent de renvoyer dans leurs cordes des “journalistes” indûment sanctuarisés par la fiction de leur neutralité. Jusqu’alors, seul Le Pen, eu égard à sa diabolisation, osait prendre de front ces agents d’influence déguisés tantôt en “experts”, tantôt en “observateurs” et dont tout Paris connaît les sympathies partisanes.
Plus récemment, Bayrou ouvrit avec d’infinies précautions la boîte de Pandore et Sarkozy, avec de moindres précautions, a fini par lancer quelques Scud dans le sillage de son apostrophe à Joffrin, lors d’une conférence de presse à l’Élysée au début de son quinquennat. Laurent Joffrin, personnalité au demeurant fort estimable, illustre à merveille l’équivoque de ces “journalistes” du sérail parisianiste au service militant d’une idéologie. C’est son droit, mais dans un débat avec un politique, il doit être perçu et traité comme tel, et non “respecté” comme s’il incarnait la Vérité, la Probité, le Savoir, la Raison et autre gros mots armés d’une majuscule. Pujadas, animateur non moins estimable, qui, la semaine dernière, orchestrait une séquence de la campagne télévisuelle avec deux acolytes, n’est pas neutre non plus.
Nul ne l’ignore dans ce “milieu” où une loi non écrite protège quelques mandarins, présume leur “compétence” et impose une approche monochrome des réalités, car depuis la création de Libé, il y a presque un demi-siècle, les journalistes français sont très majoritairement taillés dans le même patron mental. Les temps ont changé, les esprits peu à peu s’affranchissent de certaines crédulités et subodorent certaines opacités. Exit l’immunité des éminences du petit écran, du micro et des bulletins paroissiaux majeurs (l’Obs, le Monde, Télérama, Libé, etc.) : des sondages révèlent avec insistance que l’opinion les suspecte de partialité et de mauvaise foi. Elle les prend pour ce qu’ils sont et se régale quand ils se font moucher. À ce jeu somme toute démocratique, Mélenchon excelle. La trotskiste Arthaud a beau faire tourner mécaniquement son moulin à prières, elle m’a comblé d’aise en remballant jeudi dernier des procureurs pleins de mépris durant le petit quart d’heure qui lui fut consenti par la loi. Qui avait choisi ses interlocuteurs et selon quels critères ? Le téléspectateur est en droit d’exiger la levée des masques, et cette exigence se perçoit de plus en plus clairement chez le citoyen de base, las d’être pris pour un cave. Pour une fois, les moeurs évoluent dans un sens favorable à la libre aération des neurones.
Les politiques sont rarement courageux. Ils ont une peur enfantine des miroirs déformants que leur tend le système médiatique, comme on refile des cacahuètes à des singes pour qu’ils s’adonnent à des singeries. Ils s’exécutent encore, mais commencent à s’apercevoir que le pouvoir de ce système repose surtout sur leur lâcheté et à se dire qu’un miroir, ça se brise si on le caillasse. Dont acte : leur début de révolte, encore que très pusillanime, annonce peut-être la fin du règne en vase clos d’une coterie irresponsable. Le débat public sera plus sain lorsque, dans la sphère audiovisuelle, chaque présentateur, chaque animateur, chaque commentateur sera sommé d’afficher sa couleur, comme le font par exemple Naulleau et Zemmour. Ça n’empêchera pas la gente journalistique d’être de gauche à 80 %, voire à 99 % dans les médias publics et à 101 % à France Culture. Mais au moins l’opinion saura de quel catéchisme procèdent les sermons des uns, les “questions” faussement candides des autres.
En votant dimanche pour Sarkozy, j’aurai en mémoire l’inénarrable vindicte dont  il aura été l’objet, jour après jour, avec une indécence, une incivilité sans commune mesure avec l’exercice légitime de la critique d’un exécutif tout aussi légitime. Rien n’aura manqué, pour l’humilier autant que pour l’abattre, y compris des considérants sournoisement xénophobes et antisémites (il n’est pas « enraciné », etc.). En sorte que son éventuelle défaite ne sera pas une victoire de la gauche, minoritaire dans ce pays, mais de la haine inoculée par des Torquemada de basses eaux avec l’absurde complicité de Marine Le Pen, de Bayrou, de Villepin, de Dupont-Aignan et consorts. Je voterai Sarko par cohérence politique certes, mais aussi par réflexe de solidarité avec un homme seul et vulnérable traqué par une meute sans foi ni loi.