TOUT EST DIT

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samedi 5 avril 2014

De de Gaulle à Hollande : un demi siècle de vote sanction aux municipales


La déroute de la gauche au deuxième tour de 2014 accentue comme jamais une vieille tradition de l’électorat français : utiliser les municipales pour sanctionner ceux qu’il vient d’élire nationalement.

Les élections municipales de mars 2014 ne feront pas mentir une vieille tradition de la Vème République : leur utilisation par les électeurs pour exprimer un vote sanction contre le pouvoir que, généralement, ils ont porté triomphalement aux affaires quelques mois plus tôt.
Dès 1959, neuf mois après l’arrivée triomphale de Charles De Gaulle à l’Elysée et le raz-de marée gaulliste aux législatives, les municipales sont une vraie déception pour la majorité de droite de l’époque. L’UNR, le parti du Général, enregistre un recul. La SFIO, elle, se maintient et le parti communiste se renforce. « On constate une poussée communiste dont il serait vain de vouloir dissimuler la portée et la gravité » s’alarme le jeune Albin Chalandon. Guy Mollet est réélu de justesse à Arras, Gaston Deferre emporte Marseille, mais après être arrivé derrière le PCF au premier tour. Ce qui apparait au minimum comme un « rééquilibrage » est mis sur le compte du plan Rueff-Pinay de redressement mis en œuvre par le gouvernement de Michel Debré. Dans la foulée, la CGT et la CFTC s’entendent pour organiser une vaste journée d’action contre « la politique antisociale du gouvernement ». Cela n’empêchera pas en 1962 le succès du référendum instituant l’élection du Président de la République au suffrage universel et une victoire gaulliste sans bavure aux élections législatives.
Pour les municipales de 1965, la majorité gaulliste nourrit donc de grands espoirs. Afin de se donner le maximum de chances d’écraser un peu plus l’opposition elle fait passer un projet de loi qui institue un scrutin de liste dans le villes de plus de 30 000 habitants : la liste élue au premier tour, ou au second, raffle tous les sièges du conseil municipal. Là encore le « front populaire », réunissant le partis de gauche, fait mieux que résister à l’offensive de l’UNR et de ses alliés. Plusieurs villes tombent à gauche : Grenoble, Le Mans, Colombes, Limoges, Angers, Toulon, Nîmes, Laon et Le Havre. Hubert Dubedout, un ingénieur qui s’était engagé dans le combat municipal parce qu’il s’énervait de ne pas avoir d’eau au robinet de sa salle de bain, commence un long règne socialiste à Grenoble. « Le second tour constitue un avertissement pour le pouvoir, ses soutiens et ses alliés » écrit Jacques Fauvet dans Le Monde. Quelques mois plus tard, à la surprise générale, De Gaulle sera mis en ballotage face à François Mitterrand à l’élection présidentielle.
Les municipales de 1971 offrent l’occasion à une gauche mal en point de prendre sa revanche après le succès inespéré de la droite aux légilslatives de 1967 et l’élection dans un fauteuil de Georges Pompidou à l’Elysée en 1969. Mais cette fois, c’est plutôt la stabilité qui l’emporte. La campagne a été fortement politisée car sur 41 membres du gouvernement de Jacques Chaban-Delmas, 36 étaient candidats ! Les résultats sont rendus également difficiles à interpréter par la coexistence de deux modes d’élection : scrutin majoritaire à deux tours avec liste bloquée pour les villes de plus de 30 000 habitants, scrutin majoritaire de liste plurinominal avec panachage pour les autres. Néanmoins, le fait marquant de cet épisode c’est l’accentuation de la bipolarisation qui déborde désormais des élections nationales vers les locales, tandis que les centristes sont laminés. L'UDR fait sa première percée au sud de la Loire.
La belle victoire présidentielle de Valéry Giscard d’Estaing en 1974 a été gâchée, deux ans plus tard, par le clash de son Premier Ministre Jacques Chirac. Raymond Barre, le nouveau chef de gouvernement, connaît son baptême du feu électoral avec les municipales de 1977. Les listes d’opposition progressent de sept points au premier tour, la majorité en perd plus de cinq. La victoire de Jacques Chirac à Paris masque un peu la déroute de la majorité au second tour due à l’excellente discipline des désistements entre socialistes et communistes. Quatre ministres sont battus. Raymond Barre reconnaît le succès de la gauche. « Les résultats des élections ne doivent pas conduire la majorité à une attitude défensive...mais elle doit être porteuse d’un message de progrès, de justice et de liberté » en conclut Valéry Giscard d’Estaing. Huit jours après, le gouvernement Barre est remanié.
Survenant deux ans après la victoire historique de François Mitterrand en 1981, les municipales de 1983 virent au cauchemar pour la coalition des socialistes et des communistes . La gauche perd 31 villes de plus de 30 000 habitants. Grenoble, Roubaix, Tourcoing, Epinal, Reims, Béziers, Nîmes, entre beaucoup d’autres, tombent à droite. Seule Chatellerault, grâce à Edith Cresson, bascule à gauche. Les deux faits marquants sont notamment l’ébranlement du communisme municipal et l’ancrage à droite des centristes. Les observateurs comparent souvent les élections de 2014 à ces élections de 1983. Proche d’Hubert Dubedout, quand celui-ci règnait sur Grenoble, qui avait été battu en 1983, a ainsi parlé pour caractériser 2014 de « 1983 bis ». Sauf que cette fois c’est le socialisme municipal qui est ébranlé en profondeur. L’autre choc du scrutin est la percée du Front National à Dreux, dont le candidat, Jean-Pierre Stirbois va conquérir la ville en septembre, le vote de mars ayant été invalidé. Ville symbole malgré elle, trente ans plus tard la commune du Centre a vu la liste de la droite, dirigée par Gérard Hamel, l’emporter au second tour de 2014. La candidate du FN n’arrive qu’en quatrième position, avec 12 % des suffrages...
Les municipales de 1989 constituent peut-être la seule exception à la règle du « rééquilibrage ». Succèdant à la réelection magistrale de François Mitterrand en 1988, elles sont marquées, pour la première fois, par un taux d’absention supérieur à 30 %. Le Parti socialiste en sort renforcé, conquérant 35 villes de plus de 20 000 habitants, dont Strasbourg, arraché par la rocardienne Catherine Trautmann. Robert Vigouroux, politique pourtant sans charisme, réalise le « grand chelem » à Marseille, gagnant les huit secteurs de la ville. En 2014 le docteur Vigouroux a accepté de présider le comité de soutien de Patrick Mennucci, mais le PS s’est retrouvé pratiquement dans la position inverse de 1989 ! Seule consolation, Jean-Claude Gaudin n’aura réalisé pour sa part qu’un « petit chelem » puisqu’il a été battu dans deux secteurs. Faits marrquants de ces municipales : l’émergence du vote Vert, qui obtiennent une quinzaine de maires, et la multiplication des triangulaires imposées par la progression du Front National. De ce moment, la droite ne va cesser de dénoncer l’instrumentalisation par François Mitterrand du vote FN pour se maintenir au pouvoir.
Les élections de 1995, qui arrivent dans la foulée de la victoire de Jacques Chirac à la présidentielle où tout le monde attendait Balladur sont dans la lignée du scrutin présidentiel, assurant un modeste gain à la droite. Mais elles apparaissent aux observateurs comme déjà un début de rééquilibrage pour la gauche. Rétrospectivement un lecture fine de leurs résultats, qui enregistrent une poussée socialiste dans les grandes villes, significative mais souvent insuffisante pour les faire basculer, montrerait sans doute que les germes de la défaite surprise de la droite aux législatives de 1997, après la « dissolution Villepin » sont déjà semés. A l’inverse, les municipales de 2001jouent le rôle inverse : malgré la relative popularité de Lionel Jospin premier ministre, c’est une vague bleue, mais elle est cachée par la conquête de Lyon et de Paris par Gérard Collomb, un sénateur qui bat la personnalité très contreversée qu’est Charles Millon, et Bertrand Delanoë, qui a su profiter des rivalités à droite, entre Jean Tiberi et Philippe Séguin. Là encore, les deux mouvements souterrains qui affectent la gauche, désaffection des couches populaires, et « boboïsation » du vote socialiste dans les grandes villes, pèseront certainement beaucoup dans le Waterloo électoral de Lionel Jospin, le 21 avril 2002.
Jusqu’à cette élection de 2014, les municipales de 2008 constituaient sans doute le modèle le plus pur du vote de retournement de l’opinion sous la Vème République, du moins pour la droite. Un an après le triomphe de Nicolas Sarkozy, la gauche socialiste raffle de nombreuses villes à l’UMP : c’est la vague rose. François Hollande appelle à « un remaniement du Président lui-même » soulignant « la portée nationale du scrutin : elle concerne le président de la République, le gouvernement et la majorité ». Et d’ajouter encore : « rarement un président de la République, après dix mois aux responsabilités, n’aura connu échec plus cinglant, déconvenue plus grande, défiance plus affirmée ». Une déclaration que l’on pourrait reprendre mot pour mot au soir du deuxième tour de 2014. Preuve aussi, que la loi de l’alternance, qui domine la vie politique nationale depuis plusieurs années, semble s’être installée dans l’autre sens au niveau local.

vendredi 13 décembre 2013

Les deux visages de François Hollande


Le phénomène n'a pas échappé aux grands organes de presse anglo-saxons, comme le « New York Times » ou l'« Economist » : il y a deux François Hollande, mou à l'intérieur, dur à l'extérieur. Chez lui, le président est fustigé pour ses hésitations ; dehors, il surprend par son esprit de décision. Faible là où on le croyait fort, ayant eu le temps de tout apprendre, au poste de premier secrétaire du PS, des méandres de la politique politicienne ; fort là où on craignait ses faiblesses, du fait de      son inexpérience des questions diplomatiques, et même de sa méconnaissance de plusieurs zones cruciales du monde, comme l'Asie.
Sur la scène internationale, le chef de l'Etat a su faire preuve, à bon ou mauvais escient - c'est une autre affaire -, de détermination. Il a engagé en janvier 4.500 soldats français pour enrayer la rébellion au Mali. S'est déclaré prêt, avec une hâte ressemblant presque à de la précipitation, à mener une guerre punitive en Syrie, après ce qu'il avait appelé« le massacre chimique de Damas ». C'est encore la France qui a levé le menton lors de la négociation sur la levée partielle des sanctions avec l'Iran, ce qui a valu à François Hollande une standing ovation à la Knesset lors de sa visite en Israël. Son voyage au printemps en Chine, suivi par celui de Jean-Marc Ayrault cet automne, semble avoir ouvert une nouvelle ère dans les relations entre les deux pays. A la fin du mois d'août, à l'occasion de son discours devant la conférence des ambassadeurs, le titulaire de l'Elysée avait déjà donné une sorte de feu vert à nos chefs d'entreprise tentés par des accords capitalistiques avec l'ogre chinois : « Quand nous avons la possibilité d'avoir des capitaux qui s'investissent en France, expliquait-il alors,y compris dans notre appareil industriel, je ne veux pas les repousser. » Dans le même discours, il affirmait qu'il était « plus que temps d'agir en Centrafrique ». Ce qui se produit effectivement aujourd'hui.
Au final, il se dessine un « hollandisme » en matière de politique internationale, concept désespérément évanescent sur le plan intérieur. Handicap depuis dix-huit mois de la présidence Hollande, à cause de l'embrouillamini de ses relations avec les Verts, l'écologie pourrait bien lui apporter un peu de lustre en 2015 grâce à l'organisation à Paris de la Conférence des Nations unies sur le climat. Même sur le terrain de l'Europe, où les premiers pas du nouveau pouvoir avaient peu convaincu, la France vient de marquer des points. L'accord sur le dumping social est à mettre à son crédit, et notamment du président qui est allé arracher à Varsovie le soutien des Polonais. Si l'Union bancaire aboutit enfin, lors du prochain sommet européen, malgré les réserves de l'Allemagne, ce sera un acquis historique du quinquennat. Finalement, le seul point noir de taille dans ce tableau flatteur, c'est sans doute la relation franco-allemande, qui n'est plus ce qu'elle a été. Mais qui ne sait que cela s'explique par l'inquiétude de Berlin devant le flou et les incertitudes du « hollandisme » intérieur.

vendredi 28 janvier 2011

La contradiction de Davos


Il y a un vrai consensus à Davos : ça ne peut plus continuer comme avant. Gouvernants, dirigeants d'entreprise et intellectuels rassemblés ici estiment tous qu'il faut bel et bien des « normes communes pour une nouvelle réalité », pour reprendre le titre général du Forum économique mondial. Cap sur le long terme ! Il fallait de nouvelles règles pour la finance après le formidable gâchis de 2008. Il faut améliorer la sécurité alimentaire, il serait criminel de ne pas avancer dans les négociations sur le climat et la raréfaction des ressources naturelles est notre prochain défi majeur. Et, surtout, aucun pays ne peut plus continuer à travailler dans son coin, comme l'ont dit, chacun à leur manière, des présidents aussi différents que le Russe Dimitri Medvedev, l'Indonésien Susilo Bambang Yudhoyono et le Français Nicolas Sarkozy. Le dernier siècle fut celui des nations, jusqu'à leurs affrontements mortels et répétés. Le nouveau siècle sera celui de la mondialisation, si souvent célébrée à Davos.


Seulement voilà : s'il y a convergence sur la fin, il n'y a pas le moindre accord sur les moyens, dès lors que l'on n'est plus dans l'urgence. Dans la finance, les banquiers expliquent que l'essentiel est fait et déploient toute leur force de persuasion pour expliquer que la prochaine crise viendra d'autres acteurs moins bien surveillés. En matière alimentaire, des pays comme la Russie et l'Ukraine ont bloqué leurs exportations l'an dernier. En matière climatique, les préparatifs de la conférence de Durban ne laissent pas plus espérer un succès triomphal que celles de Cancun ou de Copenhague.


Nicolas Sarkozy a touché la contradiction du doigt. Venu parler à Davos en tant que président du G8 et du G20, il a voulu avancer des solutions pragmatiques. Mais une solution est un changement. Elle lèse des intérêts à court terme. Pour financer les 120 milliards de dollars que les pays avancés se sont engagés à verser aux pays pauvres chaque année à partir de 2020 pour les aider à financer une économie plus verte, le président français a évoqué une taxation infinitésimale des transactions financières. Le message était inaudible pour la communauté réunie à Davos. Les pessimistes en tireront la conclusion que le G20 se dirige droit vers le « G0 », une expression forgée par l'universitaire américain Ian Bremmer pour qualifier un monde sans leardership. Les optimistes, eux, souligneront que les idées ont besoin d'être souvent répétées avant de se frayer un chemin dans la tête de chacun.

mardi 25 janvier 2011

Trajectoire


Réunis dans la salle des fêtes de l'Elysée pour assister à la conférence de presse de Nicolas Sarkozy sur la présidence française du G20, beaucoup de journalistes avaient sans doute en tête cette question : pourquoi le chef de l'Etat s'est-il fixé des objectifs si ambitieux ? Réformer le système monétaire international, combattre la volatilité des cours des matières premières agricoles, accompagner l'économie numérique, mettre en place des nouveaux moyens d'aider le développement - ce qu'on appelle dans la langue diplomatique les « financements innovants » -, lutter contre le « dumping social » et améliorer la gouvernance mondiale, qui n'y souscrirait pas ? Mais, en même temps, qui y croit ? Qui pense que la France, par le seul volontarisme de son président, et la dextérité de ses hauts fonctionnaires internationaux - un de nos plus solides points forts à l'exportation -, a des chances d'obtenir en quelques mois des avancées sur ces sujets qui occupent, souvent en vain, les grandes enceintes multilatérales depuis plusieurs années ?


Tout cela, le chef de l'Etat le sait mieux que d'autres. S'il a néanmoins privilégié cette stratégie très ambitieuse, c'est que ses avantages l'emportent de loin sur les inconvénients. On ne fait pas rêver avec un G20 et l'opinion française n'en voudra pas à son président d'avoir pris sa fonction particulièrement à coeur, même si les résultats ne sont pas toujours à la hauteur. La palette des chantiers ouverts par la France est de toute façon suffisamment étendue pour que nos grands partenaires y trouvent matière à faire quelques gestes qui en sauveront le bilan. En revanche, le futur candidat à l'élection présidentielle de 2012 se met en position d'en tirer un double profit politique.


Le premier, comme le spectaculaire changement de style de l'orateur le laissait apparaître hier, tient dans la posture. Avec un tel programme au coeur de « son » G20, l'hyperprésident va devenir jusqu'en novembre, date du sommet de Cannes, une sorte de « supraprésident », au-dessus des partis et presque au-dessus de son pays. S'appuyant, selon ses termes, sur « l'opi nion internationale » pour mettre les autres chefs d'Etat face à leurs responsabilités au regard de l'avenir de notre planète et la lutte contre la spéculation. Des idées comme la taxe sur les transactions financières, le socle de protection sociale universelle, l'élargissement des droits de tirage spéciaux du FMI au yuan, ou la transparence sur les stocks de matières premières ne sont pas nouvelles mais elles sont aujourd'hui un peu orphelines. En se les appropriant, avec l'opiniâtreté qu'on lui connaît, Nicolas Sarkozy s'offre, lui, l'occasion de changer d'image et de donner une colorisation inédite, plutôt valorisante à son quinquennat.


Ce qui amène au deuxième atout : à sa façon, le président va ainsi réaliser une OPA sur le FMI dont il a d'ailleurs regretté, lors de sa conférence, certaines carences dans l'appréhension des déséquilibres mondiaux. Au même moment, contraint par l'agenda de ses camarades du PS, le directeur général du Fonds, Dominique Strauss-Kahn, devra faire la trajectoire inverse, et nettement moins avantageuse, s'il veut se présenter à la présidentielle de 2012 : abandonner avant l'été la noble tâche de la régulation internationale pour descendre dans l'arène des querelles picrocholines des primaires socialistes. Voilà un piège fort bien armé.

mardi 4 janvier 2011

France : la fin du social spectacle

Sur le plan social, la réforme des retraites fut sans conteste l'événement majeur de l'année 2010. Il a accaparé toute l'attention du gouvernement pendant plusieurs mois. Il a fait descendre des foules comme on n'en avait plus vu depuis bien longtemps dans les rues, exagérations des comptages syndicaux mises à part, réveillant dans la presse internationale les vieux clichés sur la France ingouvernable. Quelques sociologues n'ont pas hésité à évoquer l'ombre de Mai 68, et même les plus modérés y ont diagnostiqué le symptôme alarmant d'une crise profonde de la société française. Les politologues n'étaient pas en reste, nombreux à analyser ce grand moment de déballage des peurs et rancoeurs nationales comme le tournant du quinquennat de Nicolas Sarkozy.
Pourtant, ce qui frappe aujourd'hui, c'est plutôt la faible empreinte laissée dans le débat public par cet épisode qui l'avait envahi, de manière quasi obsessionnelle, pendant une bonne moitié de l'année passée. François Fillon, le Premier ministre d'avant la réforme, est toujours Premier ministre après. Si le président a finalement renoncé à jouer la « carte sociale » que lui proposait Jean-Louis Borloo, c'est parce que celle-ci est soudain apparue beaucoup moins nécessaire qu'on aurait pu le prévoir avant l'été. Certes, le ministre du Travail a changé, mais Eric Woerth a payé de son poste les péripéties de « l'affaire Bettencourt » - beaucoup plus que les millions de manifestants mobilisés par les confédérations syndicales.
Ces dernières semblent se contenter d'avoir réussi à « assurer le spectacle », à travers une série de journées nationales d'action aussi impressionnantes par leur logistique et leur ampleur, que relativement inoffensives dans le registre plus stratégique des grèves. Comme d'habitude, le secteur privé a connu de très faibles taux d'arrêt de travail, en concordance avec le niveau de syndicalisation, voisin en moyenne de 5 %. Mais, cette fois, les gros bastions du public, contrairement à l'exemple fameux de 1995, n'ont pas pu atteindre un degré de mobilisation suffisant pour bloquer durablement le fonctionnement normal des transports, du courrier ou de l'administration. Les rares points d'abcès de l'automne 2010 correspondaient à des situations atypiques, comme les raffineries, les ports ou la presse, où les grandes centrales n'ont généralement guère leur mot à dire face à des militants conjuguant revendications particularistes et formes d'action millénaristes - un corporatisme remontant au XVIII e siècle couplé à un anarcho-syndicalisme hérité du XIX e.
Le trait dominant de la bataille contre la réforme des retraites n'aura pas été, comme le précédent Juppé d'il y a quinze ans, la « grève par procuration » mais une simple théâtralisation des multiples mécontentements qui traversent la société française, à la sortie d'une des crises économiques les plus sévères du siècle passé. Cette crise a été d'une violence que l'on a parfois tendance à sous-estimer : le recul de l'activité en 2009 est le plus fort que la France ait subi depuis l'après-guerre. La perte de 260.000 emplois dans la même année est la plus importante jamais enregistrée par les statisticiens de l'Insee. Sous le choc, la progression du revenu disponible des ménages a été divisée par cinq en deux ans. Pour toutes ces raisons, on pouvait s'attendre à ce que la force symbolique de la remise en cause de la retraite à 60 ans joue un rôle de catalyseur d'explosion sociale. La vraie énigme de 2010 est que tel ne fut pas le cas.
Ces « amortisseurs de conflit social » que représentent désormais les règles du service minimum dans les services publics sont loin d'expliquer à eux seuls le mystère. Il n'y a pas à proprement parler d'accord sur le service minimum à EDF, qui n'a pas connu de grèves avec coupures depuis plus de dix ans. En fait, ce qui a dissuadé tous les acteurs du mouvement antiréforme d'entrer dans une logique d'affrontement, autant au niveau des états-majors qu'à celui de la « France d'en bas », c'est le sentiment que la réforme était inévitable. L'investissement dans la grève apparaissait d'entrée à fonds perdus. Pour les salariés bénéficiant de régimes spéciaux, encore relativement épargnés, il aurait même pu être contre-productif. D'une certaine façon, le Parti socialiste, en laissant entendre qu'en cas de retour au pouvoir il reviendrait sur la loi si elle était votée, a encouragé cet attentisme.
Quant aux syndicats, y compris la CFDT, ils se sont comportés comme si l'important pour chacun d'entre eux était de se mettre dans la meilleure posture pour rafler la mise face au refus prévisible du pouvoir de renoncer à sa réforme. Car dans la culture syndicale française, historiquement sous influence cégétiste, il est bien connu que les salariés sont plus compréhensifs à l'égard de ceux qui perdent un combat ambitieux que de ceux qui savent se contenter d'un compromis raisonnable. La suite des événements semble leur donner raison puisque, malgré l'échec du mouvement social, les enquêtes d'opinion montrent une sensible remontée de la cote des syndicats auprès des Français. Leurs leaders auraient toutefois tort de se satisfaire de ce résultat circonstanciel. Car l'introuvable crise sociale de 2010 contient les germes d'une vraie crise du social en 2011.

Emporté prématurément l'an dernier par la maladie de Charcot, l'intellectuel anglais Tony Judt, devenu un des maîtres à penser de la gauche libérale américaine, avait fait de la France, depuis son passage sur les bancs de Normale sup, un de ses sujets de réflexion privilégiés. Dans un de ses articles (regroupés sous le titre « Retour sur le XX e siècle » aux Editions Héloïse d'Ormesson), il s'amusait de notre propension à disposer tout au long des autoroutes des panneaux d'information pour signaler aux conducteurs les sites remarquables qu'ils auraient pu découvrir s'ils n'étaient pas passés en trombe juste à côté. « Il y a une ironie évidente, notait-il, dans le fait qu'il vous est nécessaire de voyager sur des routes qui vous séparent rigoureusement des petits détails du paysage pour que l'on vous en livre une interprétation. » A bien des égards, la bataille des 60 ans a illustré jusqu'à la caricature cette forme de nominalisme hexagonal, caractéristique de notre système de relations sociales.
D'abord parce qu'elle s'est cristallisée presque exclusivement sur le chiffre hautement symbolique des 60 ans, conquête sociale de 1981. Une polarisation qui a éclipsé tous les « petits détails du paysage » de la retraite en France, un des plus complexes qui soient avec plusieurs centaines de régimes de base et quelques milliers de régimes complémentaires. Pour une grande partie des classes moyennes, le seul allongement de la durée de cotisation requise pour pouvoir prétendre à une pension à taux plein s'avère bien plus pénalisant que la prolongation de deux ans de l'âge légal. Pourtant, il n'avait pas vraiment fait débat, en 1993, lorsque le gouvernement Balladur en fit la base de sa réforme et la CFDT l'avait même promu comme son curseur privilégié, lorsqu'elle critiquait les modalités de la loi socialiste de 1982, déjà au nom de l'équité sociale. Si le PS de Martine Aubry allait au bout de sa promesse de rétablir les 60 ans en cas de retour au pouvoir, il y a fort à parier qu'il serait contraint de durcir encore ce critère au risque de repousser pour des salariés de plus en plus nombreux l'âge réel de départ à la retraite au-delà des 65 ans.
Une donnée chiffrée d'une autre sorte a occupé tout aussi abusivement le devant de la scène, celle de la participation aux cortèges des journées d'action. En forçant encore plus que de coutume leurs estimations du nombre de manifestants, pour atteindre des « scores » jamais vus sous la V e République, les centrales syndicales ont tenté de masquer ce qui est une tendance lourde dans notre paysage social : la baisse de la conflictualité, dans le public comme dans le privé. Depuis les années 1970, les journées individuelles de grève enregistrées chaque année n'ont presque jamais cessé de décliner, pour se situer, en moyenne, à un niveau historiquement bas, une courbe que n'a pas inversée le choc du plan Juppé en 1995. La concentration de l'essentiel de ses effectifs dans la fonction publique et dans six entreprises à statut (EDF, GDF devenu GDF Suez, RATP, SNCF, La Poste, France Télécom) a fourni pendant longtemps une capacité de blocage exceptionnelle à la CGT. C'est de moins en moins le cas, comme il est apparu tout au long de l'automne, ce qui pose un problème stratégique compliqué au secrétaire général cégétiste, Bernard Thibault. La doctrine revendicative de base de sa centrale, selon laquelle la grève paie toujours d'une manière ou d'une autre, s'en trouve sérieusement ébranlée. Les débats au sein de la CGT sur les conséquences de cette situation inédite n'ont, semble-t-il, jamais été aussi intenses qu'aujourd'hui.
A plus long terme et si elle se confirme, bien sûr, la panne de la grève au niveau national mettrait à mal cette autre grande fiction de notre vie publique qu'est le « dialogue social » à la française. « Les confédérations sontelles prêtes à sortir du double langage consistant à vanter les vertus du dialogue social tout en préférant, en pratique, la voie politique ? », s'interrogeait François Chérèque, devant les militants de la CFDT lors du congrès de Grenoble de juin 2006. Le fait est que, depuis le protocole de Grenelle, il y a quarante-deux ans, les principales « conquêtes sociales » ont été imposées par les pouvoirs publics, qu'il s'agisse des lois Auroux, de la retraite à 60 ans, du RMI ou des 35 heures. Les sujets majeurs comme la Sécurité sociale professionnelle, le travail des seniors et la pénibilité, sans parler des moyens de rétablir l'équilibre de la protection sociale ou de rendre plus efficace la formation professionnelle, l'une et l'autre gérées théoriquement sous le régime du paritarisme, paraissent durablement enlisés. Patronat et syndicats n'ont réalisé au cours des dernières années que quelques percées notables au niveau national, comme les accords sur les règles de la négociation collective de 2004, sur la représentativité syndicale et sur la « séparation à l'amiable » en 2008. A l'exception de ce dernier point, le seul sur lequel le Medef était demandeur, on ne peut pas dire qu'il s'agisse de questions très proches de la vie des salariés.
C'est bien là le risque du long épisode de la réforme des retraites. Que ce triomphe du « social spectacle » abuse les acteurs syndicaux eux-mêmes sur leur capacité actuelle à peser par le rapport de force sur les prochains chantiers à venir, qui passeront par la remise à plat de nombreux avantages acquis. Le social ne peut plus s'abstraire des contraintes économiques, sous peine de laisser l'Etat les lui imposer.


mercredi 20 octobre 2010

Supplice

Pour la sixième fois depuis le début de l'année, les lecteurs des « Echos », comme tous ceux de la presse quotidienne nationale, ont été privés hier de leur journal. Ces non-parutions à répétition, provoquées par un syndicat minoritaire dans le secteur, donnent la même impression d'absurdité qu'une série de supplices appliqués à un malade. A la longue, elles ne peuvent aboutir qu'au même résultat : la mort pour la majorité des grands quotidiens nationaux. Tout le monde sait que la presse écrite traverse une crise sans précédent dans l'ensemble des pays industrialisés, où son histoire et son rayonnement furent étroitement liés au développement de la démocratie. La perte d'importantes recettes publicitaires, attirées par de nouvelles formes de médias, la concurrence d'autres canaux de diffusion de l'information et, pour ce qui concerne particulièrement la France, une modernisation trop tardive de son mode de diffusion et de production, ont considérablement fragilisé la presse quotidienne nationale. Or c'est uniquement cette dernière, à l'occasion de grèves soudaines, erratiques et souvent disproportionnées qui se voit la plus pénalisée. Les quotidiens régionaux, c'est heureux pour eux, ne subissent pas le même traitement. Les périodiques ont au moins la possibilité de compenser leur perte de diffusion sur la semaine ou le mois. Les télévisions peuvent continuer de faire leur travail normalement, de même qu'une grande partie des radios. Notre seul recours est de trouver refuge sur la planète Internet, où désormais des éditions numériques sont offertes en accès gratuit aux lecteurs privés de leur quotidien, ce qui ne répare pas les dégâts financiers causés à toute la filière par une journée de non-parution. Car ce qui commence par des quotidiens absents des kiosques finit par des kiosques absents des rues. Longtemps considérés comme « l'aristocratie » du monde ouvrier, les travailleurs du Livre bénéficient encore d'un statut privilégié. Des salaires et des conditions de travail très avantageux dont la principale justification était qu'en garantissant la parution des quotidiens, quelles que soient les circonstances, ils remplissaient un rôle essentiel dans le débat démocratique. En rompant ce contrat implicite, la minorité des fauteurs de grève engage une « lutte finale » qui pourrait bien ne pas être celle qu'elle croit.

jeudi 30 septembre 2010

La bataille de la dépense publique

Faire un budget c'est mener une guerre de tranchées. Celle que le gouvernement de François Fillon a entreprise pour enrayer l'irrésistible ascension de la dépense publique, qui n'a pratiquement jamais cessé d'augmenter depuis la V e République, va connaître, avec la loi de Finances pour 2011, une percée historique. Aussi limitée soit-elle au regard des vertigineux besoins de financement de nos administrations et de notre protection sociale, la stabilisation en valeur des dépenses de l'Etat suffit pour que l'on puisse accoler les mots d'austérité et de rigueur au quatrième budget du quinquennat de Nicolas Sarkozy. S'il ne s'agit pas d'un simple effet d'annonce et si quelques mètres sont réellement gagnés sur le mont Mort-Homme du laxisme budgétaire, on pourra parler d'un petit Verdun pour nos finances publiques.

A vrai dire, François Baroin, le ministre en charge des fins de mois de la maison France, n'avait guère d'autre choix. Entre 2007 et le terme de l'année prochaine, la dette publique se sera creusée de près de 500 milliards d'euros, comme si notre économie s'était offert en extra et à crédit l'équivalent d'une année et demie d'exercice budgétaire. Amené à supporter en 2011 un endettement qui représente 86 % de la richesse nationale, l'Etat français se doit de restaurer d'urgence sa crédibilité budgétaire s'il veut, au moment de prendre la présidence du G20, continuer à tenir son rang sur la scène internationale. Comme on a encore pu le constater lors de la crise de la zone euro, nos visions si différentes des « grands équilibres » ne facilite pas non plus le dialogue franco-allemand, moteur de la construction européenne : là où nous voyons un « miracle allemand », nos voisins diagnostiquent plutôt une maladie française.

Cette fois la détermination du malade à respecter le traitement prescrit est clairement affirmée. La programmation des finances publiques jusqu'à 2014, dévoilée en même temps que le budget 2011, prévoit de ramener sur cette période le déficit français de près de 8 % à 2 % du PIB, avec une première étape à 6 % l'an prochain. Les hypothèses de croissance très optimistes qui sous-tendent cette décélération aussi spectaculaire que vertueuse -sans précédent depuis un demi-siècle, souligne-t-on à juste titre à Bercy -prêtent sans doute le flanc à de multiples critiques. C'est malgré tout le signe que la France engage enfin dans la durée l'indispensable effort d'assainissement de ses comptes publics. Cet engagement se projetant au-delà de 2012, échéance présidentielle qui surplombe déjà tous les faits et gestes de nos gouvernants, il prendrait une valeur beaucoup plus forte si l'ensemble des formations politiques acceptaient de le faire leur. Car on peut diverger sur le partage des sacrifices à consentir, pas sur leur nécessité ni sur leur importance.

Ingrate, la bataille pour la maîtrise de la dépense publique mobilise moins les gros titres et polarise moins les débats que les grandes manoeuvres fiscales. Le « coup de rabot » sur les « niches », qui reste timide au regard des déclarations martiales du gouvernement, aura fait couler plus d'encre que les 32.000 nouvelles suppressions de postes de fonctionnaire -portant à plus de 150.000 en neuf ans la baisse des effectifs de la puissance publique. Cette sensibilité extrême à toute remise en cause des règles du jeu fiscal s'explique aisément dans un pays où les prélèvements absorbent 10 points de plus du PIB que la moyenne du G7. C'est aussi un avertissement à l'égard de tous ceux qui pensent pouvoir rétablir un équilibre durable de nos finances publiques par le recours à l'impôt. Dans le monde industrialisé, il n'y a guère aujourd'hui d'économie plus redistributrice que celle de la France. Même le « modèle nordique » est en train de réduire sa fameuse dépendance à la redistribution. La part de leurs revenus que les Suédois tirent des transferts sociaux ou étatiques se situe désormais au-dessous de celle des Français, proche de 33 %, un autre de nos records.

Comment s'étonner qu'une nation dont les citoyens doivent le tiers de leur niveau de vie à des droits acquis soit difficile à réformer. Le système n'étant plus soutenable financièrement, le grand chantier budgétaire du prochain quinquennat sera celui des politiques sociales, largement épargnées de toute remise en cause par cette loi de Finances, à l'exception notable de la réforme des retraites. La longueur des cortèges qui clament leur opposition à cette dernière donne la mesure de la difficulté.