TOUT EST DIT

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samedi 23 août 2014

Alain Juppé : le dramatique manque de renouvellement de la classe politique française

Alain Juppé a annoncé sa candidature à la primaire UMP de 2016. Pour Maxime Tandonnet, cet énième retour en lice d'un politique après plusieurs années au pouvoir pose la question du renouvellement de la classe dirigeante française.
La candidature d'Alain Juppé à la primaire UMP, donc à l'élection présidentielle de 2017, annoncée le 20 août sur son blog, soulève la question fondamentale du renouvellement de la classe dirigeante française. La question de son âge n'est absolument pas au coeur du problème. Charles de Gaulle avait 75 ans lors de sa première élection au suffrage universel en 1965. Ronald Reagan, généralement considéré comme un grand président américain, fut élu à 70 ans. Combien de jeunes présidents se sont en revanche révélés médiocres? Par contre, l'absence de renouvellement de la classe dirigeante française prend des proportions dramatiques. Alain Juppé est depuis plus de trente ans l'une des principales figures du monde politique français. Depuis 1986, il fut ministre à de nombreuses reprises, au budget, aux Affaires étrangères (1993-1995), puis chef de Gouvernement en 1995 et 1997. La carrière du maire de Bordeaux a connu ses heures de gloires et ses échecs. La mémoire politique est étrange et donne lieu à des retournements
spectaculaires. La position privilégiée d'Alain Juppé aujourd'hui dans les sondage correspond à une image de sagesse et de modération appréciée de l'opinion publique. Pourtant, il fut franchemement impopulaire à la fin des années 1990, considéré comme distant et autoritaire, responsable du blocage du pays pendant trois semaines en décembre 1995, aboutissant au retrait de sa réforme des retraites, puis à l'origine de la dissolution de 1997 à et d'une cohabitation de cinq années entre le président Chirac et la «gauche plurielle». Remis en selle par sa réussite à la mairie de Bordeaux et sa nomination comme ministre des affaires étrangères de Nicolas Sarkozy en 2011, le personnage d'Alain Juppé est indissociable de trois décennies de la vie politique française. D'autres visages dominants de l'opposition au pouvoir socialiste reflètent une continuité, une permanence, voire un sur-place de la vie publique: songeons à François Bayrou, membre du gouvernement en 1993, à François Fillon, ex Premier ministre, ministre en 1993, comme Michèle Alliot-Marie, à Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre de Jacques Chirac, entré au gouvernement en 1995.
Au-delà de la question de la permanence des hommes, plus préoccupante est celle de l'immobilité des conceptions de la vie publique, des projets, des idées. Nous assistons à un triomphe de la conception chiraquienne du pouvoir autour d'une vision conservatrice des choses. La déclaration d'Alain Juppé reflète la nostalgie de cette époque. Ce n'est pas un hasard s'il place le Front national au premier plan de ses adversaires, avant même le pouvoir socialiste. La promotion de ce parti «protestataire» (ou «extrémiste») en ennemi public numéro un, lui permet ainsi de tenter de se placer en rassembleur de la Nation à l'image de Jacques Chirac en 2002. La vie politique semble ainsi se figer dans le conformisme ou la banalité, sur les institutions françaises européennes, les incantations en faveur d'une nouvelle croissance, l'écologie, le social. On est frappé du silence sur les sujets qui gênent la classe dirigeante mais préoccupent les Français, comme la sécurité, la laïcité et l'autorité de l'Etat. A l'immobilisme du personnel politique semble correspondre l'inertie des idées qui ouvre un boulevard au parti lepéniste, susceptible de favoriser le maintien au pouvoir des socialistes en 2017. La voie semble pour l'instant barrée à des hommes ou des femmes qui ont tenté de renouveler la pensée de l'opposition, de dégeler le débat d'idées, comme Laurent Wauquiez, Hervé Mariton, Henri Guaino. La vie politique française, sclérosée, otage de ses clans, familles, réseaux, rentes électorales, a avant tout besoin d'un air frais de renouveau. Ce n'est pas cette étrange annonce de candidature à une élection présidentielle trois ans à l'avance, qui va y contribuer.

Face à la France des sans-vergogne, la France de la ferveur

Pour Natacha Polony, deux mots résument la France d'aujourd'hui : «vergogne» et «ferveur». Si l'absence de vergogne caractérise de plus en plus une partie de l'élite, la ferveur pourrait réconcilier les Français avec eux-même. 
Nous avons tous au fond de nous quelques mots qui nous émeuvent, qui nous enchantent ou qui portent des pans entiers de notre imaginaire. Comme Colette rêvant sur ce «presbytère» dont elle faisait un petit escargot tigré, nous faisons des vocables les incarnations d'une vision du monde.Il en est deux qui représentent pour l'auteur de ces lignes comme un condensé de tous les maux et de tous les espoirs de cette société malade. Deux mots dont les sonorités, à la fois douces et surannées, habillent de poésie une réalité si sombre. «Vergogne» et «ferveur». Deux mots qui résument la France.
«Vergogne», ce mot si désuet qui ne s'emploie plus que dans une forme négative, «sans vergogne», traduit une notion plus désuète encore. «Verecundia», en latin, désigne à la fois la honte et la pudeur et traduit à peu près ce que les Grecs appelaient aidôs. Respect, honneur, crainte, honte, pudeur, tel était cet aidôs qui accompagnait chaque citoyen et dictait leur conduite aux grands hommes. La vergogne, l'aidôs, est ce sentiment qui nous retient, ce sentiment qui instille en nous l'idée que tout ne se fait pas. Parce que nous sommes des êtres humains, c'est-à-dire des animaux politiques, qui vivent en cité, en société. Et parce que les autres nous regardent. Nous portons en nous le regard des autres, qui nous oblige, et nous nous devons à nous-mêmes parce que nous nous devons aux autres. Il y a dans ce mot quelque chose de l'exclamation du père d'Albert Camus devant une scène de torture atroce: «Un homme, ça s'empêche.» Cri du cœur de l'homme du peuple qui exprime ce que George Orwell appelait la «décence commune». Le pronom, bien sûr, est réfléchi. L'homme choisit de se retenir, de «s'empêcher», et c'est là toute sa dignité d'homme.
D'où vient cette impression que nous sommes désormais dans une société sans vergogne? Une société dans laquelle les entreprises du CAC 40 peuvent verser à leurs actionnaires des dividendes de 30 % supérieurs à l'an dernier alors que l'État leur consent des baisses de charges majeures. Une société dans laquelle les présidents de la République font la une de la presse people parce qu'ils n'ont rien d'autre à raconter à la France et que leur bonheur intime est finalement aussi important pour eux que la charge immense que leur ont confiée les Français. Une société dans laquelle des hommes politiques de premier plan peuvent mentir, tricher, détourner, les yeux dans les yeux et la main sur le cœur. Une société dans laquelle chacun, à sa minuscule mesure, semble préoccupé seulement de grappiller ce qu'il peut, de revendiquer son droit et de comparer avec le voisin. Une société dans laquelle à quelque échelle que ce soit, le mot d'ordre principal est qu'il ne fut pas «culpabiliser». Ne pas culpabiliser le consommateur qui se gave de malbouffe. Ne pas culpabiliser le citoyen en lui rappelant que le monde, ce 20 août, a utilisé depuis le début de l'année les richesses que peut produire la planète pour un an sans entraver les réserves naturelles et qu'il vit désormais à crédit sur ses enfants jusqu'au 31 décembre. Ne pas culpabiliser l'élève qui ne travaille pas ou qui insulte son professeur… Pas de honte. Surtout pas. Pas de vergogne.
Mais face à cette France des sans-vergogne, il existe, partout, au hasard des initiatives et des individus, une France de la ferveur. Quel joli mot que la «ferveur»! Comme une rencontre amoureuse entre la foi et l'ardeur. La ferveur est la chaleur de celui qui croit. Et nulle nécessité du religieux. La ferveur est un enthousiasme, un feu sacré, nous dit l'étymologie de ce mot, mais tout entier tourné vers les autres. Car la ferveur est don. Elle est le don que l'on fait de soi dans chaque action. «Invente un empire où simplement tout soit fervent», écrivait Antoine de Saint-Exupéry dans son dernier ouvrage. Et c'est ce que font aujourd'hui tous ceux qui œuvrent quotidiennement, selon une vocation ou bien armés de leur seule conscience du devoir, ceux qui tentent de bien faire et qui se donnent à cette tâche. Ouvrier, médecin, professeur, entrepreneur, militant associatif, artisan, bénévole, ingénieur, infirmier, paysan ou seulement citoyen qui croit encore à ce qu'il lit sur le fronton 
des mairies.
Vergogne et ferveur, tel serait le programme de quiconque voudrait réconcilier les Français avec eux-mêmes, avec leur classe politique, avec leurs élites et avec l'avenir. Vergogne face à l'indécence d'une société qui croit que les vices privés peuvent un jour faire les vertus publiques, et ferveur pour rassembler des Français qui n'attendent qu'une étincelle - événement sportif dérisoire, action plus essentielle parfois, projet politique peut-être - pour communier autour d'une même flamme. Vergogne, qui est l'autre nom de la dignité, et ferveur, comme une réponse aux cyniques et aux blasés. La langue française est décidément belle, de nourrir nos espoirs avec de si beaux mots.

François Hollande confirme qu'il n'a rien compris au monde de l'entreprise

Dans une interview, il réaffirme son chantage du "pacte de responsabilité" et continue de vouloir culpabiliser les entrepreneurs.


C'est à se demander si on parle le même langage et si la France a la malchance d'avoir un président borné ou s'il fait semblant de ne pas comprendre. Dans Le Monde daté du 21 août, ce journal, qui semble être devenu le journal officiel de l'Élysée et des ministres du gouvernement Valls tant ses colonnes leur sont ouvertes en permanence, François Hollande s'est de nouveau penché - épanché ? - sur le mauvais état du pays avant d'aller prendre l'air dans l'océan Indien.
 
Pour ne rien changer à ses habitudes, il a rejeté vers l'extérieur -
"l'environnement international et européen" - la responsabilité des très mauvais chiffres économiques du moment. Concernant les entreprises - ce qu'il appelle "le patronat" comme au temps béni deFrançois Mitterrand et de Georges Marchais -, il a été une nouvelle fois d'une éblouissante clarté et d'une implacable logique, du moins le croit-il, en déclarant ceci : "Pour améliorer la compétitivité des entreprises, [le gouvernement] a dégagé 40 milliards d'euros sur trois ans (et...) chacun doit respecter ses engagements. Le gouvernement a tenu les siens... J'attends donc du patronat qu'il aille jusqu'au bout de la logique du pacte (...) pour investir et embaucher et non pour distribuer des dividendes ou formuler d'autres revendications."
Hollande a donc repris son grand chantage lancé le 14 janvier dernier avec l'annonce de ce "pacte de responsabilité" qui consiste à faire bénéficier les entreprises d'une quarantaine de milliards d'euros au total étalés sur trois ans - 13 par an en moyenne - en contrepartie de leur engagement à créer un certain nombre d'emplois pérennes.

Une chape de plomb pèse sur les entrepreneurs

Quelques remarques : primo, quand on vient d'augmenter de plusieurs dizaines de milliards d'euros par an les charges des entreprises et de leurs dirigeants, déjà lourdement taxés pendant les deux dernières années de la présidence Sarkozy, on est mal fondé, en proposant de leur rendre quelques milliards, de prétendre obtenir en échange des contreparties lourdes. Une chape de plomb pèse déjà en France sur les entrepreneurs, les professions libérales, les commerçants, les indépendants, qui ont passé l'âge d'accepter des bonbons en échange de leurs billes comme ils le faisaient sous les préaux des écoles quand ils étaient enfants. Le "donnant-donnant" que propose le président comme un maquignon corrézien, qui consiste à étrangler un peu moins et temporairement les entreprises en échange d'engagements de longue durée, n'est qu'une manoeuvre politicienne de plus : il s'agit de lui permettre de fustiger le patronat lors de la prochaine élection présidentielle, lequel patronat serait alors rendu publiquement responsable et, bien entendu, coupable d'avoir contribué à l'augmentation du chômage alors même qu'il aurait, trahison suprême, profité des largesses de l'État destinées à le réduire. Hollande est connu pour être un grand manipulateur et apparemment, sur ce coup-là, il semble être au meilleur de sa forme. Tout comme Jacques Chirac, il a beaucoup appris des maquignons corréziens, qui ont la réputation d'être de redoutables manoeuvriers dans tout le Limousin et même dans l'Auvergne voisine.

Des promesses, toujours des promesses !

Deuzio : toutes les entreprises privées, sans exception, aimeraient pouvoir recruter quand les commandes augmentent, mais à la condition, en cas de retournement des affaires, qu'elles puissent licencier aussi facilement qu'elles ont pu recruter. En France, aujourd'hui, c'est mission impossible. Idem pour les seuils sociaux des 10 et 50 salariés qui obligent à des contraintes nombreuses et onéreuses. Sur ces deux points qui sont vitaux pour les plus petites entreprises - celles qui ont besoin de recruter pour se développer -, le président ne propose rien de concret. Tout juste concède-t-il qu'un débat peut s'ouvrir chez les "partenaires sociaux" sur la question des seuils sociaux et que le gouvernement en tiendra compte si un accord peut être conclu. On est toujours dans le flou et cela montre bien que son "pacte de responsabilité" n'est qu'un grand rideau de fumée ou, au choix, la simple conséquence d'une incapacité totale à pouvoir appréhender en face les problèmes réels et concrets de l'économie de marché.
Tertio : ce fameux "pacte", dont l'annonce date de plus de sept mois, n'a pas encore vu le moindre début de commencement d'une éventuelle application. Quand Hollande déclare que le gouvernement a tenu ses engagements, il s'agit d'une promesse de les tenir, pas d'autre chose : toujours des promesses! Mais en France, par les temps qui courent, les promesses n'arrivent même plus à engager ceux qui les écoutent, c'est dire !
Enfin, dernier point, il faut véritablement avoir le cuir solide pour accepter d'un partenaire éventuel, l'État, qu'il mette publiquement en doute votre bonne foi et votre moralité, alors même qu'aucun deal n'est encore conclu : c'est exactement ce que fait Hollande quand il met en accusation par avance ceux qui profiteraient de son pacte pour "distribuer des dividendes" au lieu de tenir leurs éventuels engagements. On voit bien dans quelle estime le président tient le "patronat" !

Les entrepreneurs "normaux" vivent parfois l'enfer

Telle que cette affaire est partie, comme on dit dans le privé, il nous étonnerait qu'un tel pacte puisse être signé un jour par d'autres entreprises que celles qui sont sous contrôle de l'État, comme La Poste ou Orange qui seraient déjà parmi les plus importants bénéficiaires des "crédits d'impôt pour la compétitivité et l'emploi" (CICE), le premier volet des engagements du gouvernement, ou celles qui dépendent des commandes de l'État ou qui chercheraient à obtenir des contreparties spéciales de l'État, comme certaines grandes entreprises qui, en France plus qu'ailleurs, sont obligées de composer en permanence avec les politiciens et les hauts fonctionnaires.
Les entrepreneurs "normaux", ceux qui prennent des risques, engageant dans leur entreprise non seulement leur talent, leur travail et leur courage, leurs jours et parfois leurs nuits, leur santé qui est leur bien le plus fragile et leur patrimoine ou ce qu'il en reste quand l'État mammouth a pris sa part, de plus en plus lourde, de plus en plus insupportable, ceux-là, ces entrepreneurs qui vivent parfois l'enfer même s'ils ont la foi chevillée au corps, il y a bien peu de chances qu'ils passent un jour un tel pacte avec Hollande, un pacte avec le diable. Bien peu de chances.

vendredi 22 août 2014

« Peu élégant », « triste »... Duflot critiquée pour son offensive contre le gouvernement

La charge de Cécile Duflot contre François Hollande et certains membres du gouvernement irrite ses anciens collègues. Après lapublication des bonnes feuilles de son livre — dans lequel elle dresse le bilan de son expérience ministérielle — et son interview au Monde, et alors que débutent à Bordeaux les journées d'été d'Europe Ecologie-Les Verts, des ministres passent à leur tour à l'offensive.

« C'est un manque de considération envers la fonction de ministre qu'elle a exercée », l'a taclée la ministre du droit des femmes, Najat Vallaud-
Belkacem, sur BFMTV. « C'est un manque de considération envers ses collègues du gouvernement » et « envers les Français eux-mêmes, elle qui prétend les réconcilier avec la politique », a-t-elle poursuivi.
Pour la ministre du commerce extérieur, Fleur Pellerin, « on peut êtredéçu, avoir des reproches à faire », mais « les exposer à des fins politiques à un moment où il va y avoir à nouveau des échéances électorales, je trouve que c'est assez peu élégant ».
« NE PAS HÉSITER À LUI RENTRER DEDANS ! »
« Tout ça est très triste quand on a été ministre. On devrait d'abordfaire sa propre introspection », a déploré le secrétaire d'Etat à la réforme de l'Etat et à la simplification, Thierry Mandon, invité de Sud radio. Il note par ailleurs qu'à travers ce livre, Mme Duflot contredit ce qu'elle avait dit en sortant du gouvernement, « elle ne critiquait queManuel Valls et pas le président de la République ».
« Ce n'est pas très bien du point de vue éthique », a ajouté sur iTélé le secrétaire d'Etat chargé des relations avec le Parlement, Jean-Marie Le Guen.
Est-ce une attaque concertée des ministres ? D'après Le Canard enchaîné du 20 août, Manuel Valls serait très remonté contre Cécile Duflot. « Il faut taper et ne pas hésiter à lui rentrer dedans ! », aurait lancé un ministre important du gouvernement Valls, cité par l'hebdomadaire.
« UNE FORME DE TRISTESSE »
L'ancienne secrétaire nationale d'EELV s'est expliquée jeudi matin. Il ne s'agit pas d'un règlement de comptes avec M. Hollande, dit-elle dans son entretien au Monde.
« Mes critiques existaient quand j'étais ministre, et celui qui les connaît le mieux, c'est le président de la République lui-même. Je raconte les choses telles que je les ai vécues. Je dis avec franchise qu'on ne peut pas ne pas voir la déception que suscite la politique menée. »
« Oui, c'est un livre sévère, mais il l'est aussi à mon égard », assure Cécile Duflot à Europe 1. « C'est un livre sur la période où j'ai essayé de faire bouger les choses, notamment en direction de l'écologie. Il y a une forme de tristesse aussi, de reconnaître que les choses ne se sont pas passées comme elles auraient dû ou comme elles auraient pu se passer », reconnaît-elle.
Dans son ouvrage — De l'intérieur, voyage au pays de la désillusion(Fayard, en librairies le 25 août) — l'ancienne ministre s'attaque au chef de l'Etat socialiste, dont elle dénonce notamment le caractère indécis : « A force d'avoir voulu être le président de tous, il n'a su êtrele président de personne. »
ÉVITER « LES STIGMATISATIONS, LES PROCÈS D'INTENTION »
Plus tôt, la secrétaire nationale d'EELV, Emmanuelle Cosse, tentait d'éteindre l'incendie en appelant à « élever le débat ». Mme Cosse a jugé positivement la publication de ce livre : « C'est un bon retour d'expérience », a-t-elle déclaré à la presse. « Ce que les Français attendent des écologistes, ce sont des réponses concrètes, a-t-elle dit,c'est là-dessus que je veux que nous nous attelions ».
Au sein d'un parti divisé depuis que les écologistes ont refusé departiciper au gouvernement de Manuel Valls, Jean-Vincent Placé, président du groupe des sénateurs écologistes, a en revanche déploré sur BFMTV un « jugement extrêmement sévère » contre le président, ajoutant qu'il faut « évite[r] les stigmatisations, les procèsd'intention » pour « aller vers l'unité ».
« La loi sur l'énergie, pour nous, c'est ça le gros sujet de la rentrée », a lancé pour sa part François de Rugy, coprésident du groupe EELV de l'Assemblée nationale. S'il n'a pas encore lu le livre, il espère cependant y trouver les explications « du choix d'abord personnel d'avoir quitté le gouvernement » de Mme Duflot.
Luc Carvounas, secrétaire national aux relations extérieures du PS, présent à Bordeaux, a jugé auprès de l'Agence France-presse que le livre de Cécile Duflot « ne s'adresse pas aux Français, c'est une stratégie interne au parti de vouloir avoir une ligne majoritaire ».
Le socialiste parle d'« une faute politique dans le contexte actuel », « à un mois des élections sénatoriales où chacun sait qu'il sera compliqué de garder cette chambre haute à gauche ». Et M. Carvounas derappeler « l'accord de novembre 2011 [entre Europe Ecologie-Les Verts et le Parti socialiste] qui a[vait] permis aux écologistes d'obtenir deux groupes parlementaires ».

jeudi 21 août 2014

LE JOUR OU LES FRANÇAIS COMPRENDRONT ?


Courses de vitesse

Courses de vitesse

La vie politique hexagonale a enregistré un sérieux coup d'accélérateur, hier. Chacun à sa façon, François Hollande et Alain Juppé se sont lancés dans des courses de vitesse en lorgnant sur le même objectif : 2017 ! Il y a cependant une différence de nature entre les défis que le chef de l'État et l'ancien Premier ministre de Chirac vont devoir relever. Pour François Hollande, engagé dans une course à handicap, il s'agit d'atteindre la ligne d'arrivée de 2017 sans être prématurément disqualifié par son bilan, pour prétendre à un nouveau tour de piste. Pour Alain Juppé, à l'inverse, il s'agit de faire la course en tête, pour être le premier prétendant de la droite sur la ligne de départ en 2017.
Voilà pourquoi, dès hier, François Hollande a décidé de changer de braquet, et qu'Alain Juppé est sorti des starting-blocks. Le chef de l'État, à qui certains reprochaient de « sucer la roue » de Manuel Valls, a pris les devants pour accélérer le rythme des réformes et distiller dans le journal Le Monde une avalanche d'annonces. Alain Juppé, lui, a fait acte de candidature à la primaire UMP sur son blog, à un moment un peu insolite témoignant d'une impatience mal dissimulée.
Mais ni le président ni le maire de Bordeaux ne sont au bout de leurs peines. Refusant la « godille » qui a pourtant, jusque-là, caractérisé son action, le chef de l'État entend bien imposer toutes les réformes (fiscale, territoriale, sociale) qui braquent sa majorité. Le problème est qu'une bonne politique se juge aux résultats et non à l'abondance des promesses. Sans oublier l'épineuse question du financement des largesses compensatoires.
Alain Juppé, de son côté, n'aura pas de trop de cette popularité si tardivement et chèrement acquise après ses déboires de « surdoué » autoritaire et cassant. À l'évidence, il a voulu couper l'herbe sous le pied d'un Sarkozy aux insupportables finasseries. Avec une ligne plus centriste que celle de l'ex-président, il espère rassembler plus largement. Reste, pour Hollande comme pour Juppé, une même et cruelle interrogation : derrière eux, combien de divisions ?

L'Allemagne ne paiera pas ; et elle aura bien raison !

François Hollande a plongé l'économie française dans le chaos, comme en témoignent les récents chiffres sur la croissance publiés par l'Insee. Non seulement l'économie française tourne deux fois moins vite que ce qui était promis pour cette année par le chef de l'État. 
Non seulement l'investissement des entreprises a fondu et la consommation des ménages s'est évanouie. Non seulement les faillites d'entreprises augmentent en flèche. Mais surtout les recettes fiscales ne seront pas au rendez-vous cette année. Si bien que la France sera le seul pays européen qui verra s'accroître, cette année, son déficit budgétaire par rapport à 2013. Le problème du président de la République, c'est qu'il ne veut pas reconnaître que c'est sa politique fiscale insupportable qui a plongé notre économie dans cet état-là. À tel point qu'à ce rythme, la France risque de se retrouver d'ici deux ans dans le même état que la Grèce. N'en déplaise aux agences de notation qui recommandent toujours aux investisseurs l'achat des emprunts d'État tricolores comme s'ils étaient aussi solides que de l'or. De fait, François Hollande a trouvé le coupable idéal. Tout en multipliant les embrassades avec les officiels d'outre-Rhin pour commémorer le déclenchement de la Première Guerre mondiale, il s'en prend à Angela Merkelet à une Allemagne qu'il considère comme égoïste car «ses excédents commerciaux et sa situation financière lui permettent d'investir davantage. C'est le meilleur service que l'Allemagne peut rendre à la France et à l'Europe».
La réponse de la bergère allemande au berger français ne s'est pas fait attendre. Et la chancelière a immédiatement rétorqué que «les déclarations très générales en provenance de Paris ne fournissent aucune raison pour de quelconques corrections dans la politique économique (…) l'Allemagne est déjà la locomotive la plus importante pour la conjoncture de la zone euro».
Le baisé de Judas
Et comme à Paris les voix autorisées faisaient semblant de ne pas avoir compris, Jens Weidmann, le président de la Bundesbank, a rappelé à nos dirigeants socialistes qu'avant de demander à leurs voisins de faire des efforts, peut-être pourraient-ils s'atteler à des réformes de structure. «La France a des défis structurels à relever, elle doit redresser sa compétitivité et réduire le niveau très élevé de ses dépenses publiques», a déclaré le grand argentier allemand avant d'ajouter: «Paris devrait exercer son leadership en donnant le bon exemple, notamment en matière budgétaire.»
Ce n'est pas la première fois que François Hollande essaye de se défausser sur notre voisin et de faire croire aux Français qui l'ont élu, que «l'Allemagne paiera», reprenant ainsi la fameuse expression de Clemenceau après la signature, en 1919, de l'humiliant traité de Versailles. Ce texte imposa à l'Allemagne défaite de payer pas moins de 269 milliards de marks-or, soit quatre fois plus que ce que l'économiste Keynes, alors jeune expert à cette conférence de la paix, jugeait supportable. Même si François Hollande aime à se replacer un siècle en arrière et si Manuel Valls a fait de Clemenceau son modèle en politique, l'Allemagne ne paiera pas. 
Tout simplement parce que si l'Allemagne est devenue l'une des principales puissances exportatrices mondiales et si elle a réduit à néant son déficit budgétaire, c'est après avoir mené des réformes drastiques. Tant au profit des entreprises et de leur compétitivité que de l'État fédéral. Angela Merkel avait récolté les fruits de la politique audacieuse de Gerhard Schröder et notamment de son efficace réforme du marché du travail. À son tour elle a amplifié ce rebond en instaurant une sorte de TVA sociale destinée pour partie à alléger les charges des entreprises et pour partie à réduire le déficit budgétaire. Cela fait maintenant une décennie que les Allemands se saignent aux quatre veines pour que l'Allemagne profite de la mondialisation plutôt que de la subir. Et pendant ce temps, la France joue la cigale dépensière, qui danse sur des montagnes de déficit en attendant de tendre la sébile à sa voisine. Pourquoi donc Angela Merkel braderait-elle des années de sacrifices faits par son peuple pour des Français incapables de se réformer?
Il y a quelque chose de pathétique à voir notre chef de l'État se comporter ainsi avec son puissant voisin. Cet épisode a néanmoins l'intérêt de révéler les défauts structurels de la construction européenne. Cela démontre l'impuissance de la France, qui, en ayant accepté d'abandonner sa politique monétaire puis soumis sa politique budgétaire à des zombies bruxellois, se retrouve contrainte de mendier une relance à l'Allemagne. Mais le pire est qu'après d'aussi longues années d'échec, personne ne semble prêt à remettre en cause cette construction qui ne marche pas et qui finit par se retourner contre la grande idée européenne.

Frondeurs : de la gauche plurielle à la gauche plus rien ?

A dix jours de l'université d'été du PS à La Rochelle, le fossé se creuse entre la gauche et les frondeurs qui sont en train de constituer un nouveau courant du nom de «Vive la gauche». Agacé par Cécile Duflot, qui s'apprête à sortir un livre racontant son aventure au gouvernement, Joseph Macé-Scaron dans unédito sur Europe 1 a parlé de passage «de la gauche plurielle à la gauche plus rien». Partagez-vous son point de vue?
Rassemblement de la nullité parfaite
Non. Au contraire, je trouve que le débat actuel à l'intérieur de la gauche est particulièrement fécond et intéressant sur le fond. C'est tout le contraire d'une «gauche plus rien»: c'est plutôt une «gauche trop-plein», au sens où la diversité des orientations politiques exprimées est très forte.
D'un côté, il y a la gauche sociale-démocrate du tandem Hollande-Valls. Elle applique une politique de l'offre dans l'idée de s'adapter au libre-échange mondialisé. De l'autre, il y a la gauche socialiste: les frondeurs du PS, tels Pascal Cherki et Jérôme Guedj ; une partie d'EELV, à l'instar de Cécile Duflot ; et bien sûr les forces du Front de gauche. Cette gauche-là prône davantage de politique de la demande, elle rejette le programme de réformes du Consensus de Washington, et elle préconise le protectionnisme.
La gauche est-elle plus désunie aujourd'hui qu'elle ne l'a jamais été? Si oui, comment l'expliquez-vous?
La fracture n'est pas nouvelle. Si l'on résume le clivage à son essence, ces deux grands camps s'affrontent une fois de plus sur le choix politique fondamental, crucial, entre libre-échangisme et protectionnisme. C'était déjà la ligne de fracture du tournant de la rigueur en 1983, du référendum sur Maastricht en 1992, et du référendum sur la Constitution européenne en 2005. Peu ou prou, la gauche est unanimement progressiste sur les sujets de société, mais sur le projet socio-économique, elle est fracturée entre libre-échange et protectionnisme.
Cela étant, si cette fracture entre gauche libre-échangiste et gauche protectionniste est de plus en plus ouverte depuis 2012, c'est pour une raison simple: la situation socio-économique du pays, l'état de ses comptes publics, et le poids des prélèvements obligatoires, s'aggravent de plus en plus vite. En clair, la marche du pays vers la «triple faillite» s'accélère: dette publique, dette sociale, dettes privées. Dans ce contexte de naufrage, les divergences sur le cap à suivre s'exacerbent de plus en plus. C'est compréhensible.
Les primaires de 2012 ont-elles accentué le phénomène en multipliant les écuries?
Non. La primaire de 2011 a eu surtout quatre conséquences, toutes positives. D'une, après l'affaire du Sofitel abattant DSK, elle a permis au PS de se doter in extremis d'un candidat par défaut sans avoir à en passer par une crise interne. De deux, elle a donné aux protectionnistes du PS une figure de proue en la personne d'Arnaud Montebourg, alors que la gauche du PS était orpheline depuis plusieurs années. De trois, elle a modernisé la vie politique française en important de la gauche italienne une méthode nouvelle de désignation du chef de file. De quatre, elle a permis à deux nouveaux talents, Arnaud Montebourg et Manuel Valls, de se révéler au «peuple de gauche» comme visages de la relève au PS: l'un pour l'aile gauche et l'autre pour l'aile droite.
Paradoxalement, en voulant réaliser la synthèse à tout prix, François Hollandea-t-il fait imploser la gauche?
Il est clair que François Hollande a longtemps poussé l'obsession du compromis jusqu'à l'absence de cap, avec sa synthèse bancale dans l'affaire Leonarda Dibrani pour point d'orgue. Cependant, depuis janvier 2014 et l'annonce du pacte de responsabilité, l'Elysée a incontestablement un cap clair et il s'y tient: la politique de l'offre.
Au-delà des querelles personnelles et des stratégies en vue de 2017, le PS et plus largement la gauche ne souffrent-ils pas d'un problème idéologique plus profond? Qu'est-ce qui distingue le socialisme de l'offre de Manuel Valls de la droite modérée ou du centre?
Fondamentalement, il y a aujourd'hui dans notre vie politique deux clivages cruciaux: l'un est le choix entre libre-échange et protectionnisme en matière socio-économique ; l'autre est le choix entre progressisme et conservatisme sur les sujets de société. L'aile sociale-démocrate du PS et la droite libérale de l'UMP adhèrent toutes les deux au libre-échange. Mais sur les sujets de société, l'une est progressiste alors que l'autre est conservatrice. Au contraire, à l'intérieur même du PS, les sociaux-démocrates façon Hollande et les socialistes façon Montebourg adhèrent identiquement au progressisme sur les sujets de société. Mais en matière socio-économique, les uns sont libre-échangistes et les autres sont protectionnistes.

Le Noir tué par un policier blanc L’avant-scénario d’une guerre civile

Le Noir tué par un policier blanc L’avant-scénario d’une guerre civile
L’amorce d’une guerre ? Sur un bouillon de culture qui fermente depuis des générations, et dont certains ingrédients s’avèrent particulièrement inflammables, on laisse tomber, par calcul ou négligence, une simple étincelle dont le pouvoir dévastateur peut paraître inversement proportionnel à son intensité. Une bavure incongrue, un dérapage inexplicable, une erreur imprévisible peuvent alors dégénérer en drame. D’autant plus que le combustible est là, prêt à être dévoré par des passions mal éteintes, des illusions perverses, des équilibres ambigus. 

A quelle distance exactement la ville de Ferguson est-elle passée de l’explosion ? On ne le saura jamais. On n’a connu que le premier acte, lorsque l’étincelle s’approcha dangereusement du bouillon de culture comme si elle avait décidé de tout faire sauter. Mais il lui manqua et la force et la durée pour passer de l’embrasement à l’événement, pour entrer carrément par effraction dans l’histoire d’une nation. Le second acte du scénario se déroba. Pourtant, le décor du premier acte pouvait encore servir et les acteurs – les mêmes – auraient pu facilement aller jusqu’au bout de leur rôle, ajouter à la haine les armes de la haine. Le second acte resta dans les tiroirs d’un diabolique metteur en scène qui ne voulut conférer à Ferguson que les attributs d’un banc d’essai – un test en creux, un avertissement destiné à ceux ayant pris conscience que le second acte de ce genre de pièce consiste à pétrifier toute émotion, toute révolte humaine, afin de laisser couler, sur des planches sonores devenues silencieuses, des filets de sang.
Violence à tous les carrefours
D’une banalité à hurler, la ville, coincée comme un fibrome sur les flancs de Saint-Louis, Etat du Missouri, ne vaut pas un détour, encore moins un voyage. Ferguson fait partie de cette Amérique que l’on rencontre par une incongruité stupide ou sous les effets d’un contretemps fâcheux. Il faut vraiment tomber en panne d’essence pour traîner ses guêtres dans ce quadrillage de rues où 21 000 personnes sont bien obligées de faire semblant de croire que le rebond économique dont tout le monde parle n’est pas forcément aussi loin qu’on le dit. C’est là, à la pliure de deux avenues, entre des rangées de façades mal guéries de la lèpre, que le cadavre d’un Noir de 18 ans est resté, le 9 août dernier, cinq heures allongé sur l’asphalte. Comme pour bien montrer que, dans ce pays, la violence surgit à tous les carrefours, que la mort se glisse dans toutes les communautés raciales. Le tribut paraît trop souvent plus lourd pour les Noirs, pense la foule, qui se demande pourquoi l’un des siens, victime d’un meurtre, est exhibé si longtemps dans un périmètre délimité au ruban jaune par les autorités. 
On s’indigne. On s’exalte. On veut comprendre. Le jeune Noir vient d’être tué par un policier blanc. Schéma extrémiste, radical, explosif. L’inverse passerait inaperçu. Mais lorsque la mort mêle les races dans le mauvais sens, le résultat recèle une charge détonante maximale. Pourquoi a-t-on tiré ? Et dans quelles circonstances ? On nous assure que l’enquête commence. Quelle enquête ? Celle des Blancs, bien sûr. Ferguson est à 67% noire, mais sa police est à 94% blanche. Alors ?
Alors, tout est en place pour creuser le lit de la désinformation qui, en général, après une gestation accélérée, engendre un monstre : l’intoxication. Ces deux phénomènes, dont les plus habiles parmi les manipulateurs combinent cyniquement les effets, peuvent aisément déboucher sur un pan de guerre civile. Ferguson y a échappé – de justesse. Voyons les faits, dépouillés, peu compréhensibles, à la logique brisée. Le samedi 9 août, en début d’après-midi, Michael Brown, accompagné de l’un de ses copains de 22 ans, Dorian Johnson, lui aussi noir, pénètre sournoisement dans une supérette de la ville et y dérobe un paquet de cigarillos coûtant 49 dollars. Une caméra vidéo filme le forfait, identifie son auteur mais, pour l’instant, les deux jeunes sortent du magasin sans être inquiétés. Sans doute grisé par sa rapine et son habileté, Brown n’hésite pas, par bravade et mépris des usages, à marcher en plein milieu de la chaussée. L’initiative n’a pas échappé à Darren Wilson, depuis quatre ans gardien de l’ordre à Ferguson. Avec sa voiture de patrouille, il fait un crochet, rejoint les deux jeunes pour leur conseiller, avec calme mais fermeté, de rester sur le trottoir. Ensuite, les clips se déroulent à toute allure. Brown, qui mesure près de deux mètres et pèse 125 kilos, frappe au visage le policier toujours assis derrière son volant. 
Quand la réalité s’affole
Une lutte rapide s’engage, violente, chaotique, au cours de laquelle Brown tente d’arracher le pistolet de son adversaire qui réussit à se dégager et à sortir de voiture. Là, le récit vacille, se crispe, suffoque. Que se passe-t-il exactement dans ces fractions de secondes décisives ? On n’en sait encore rien. Tout juste quelques éléments d’un puzzle.
Les deux hommes ont dû se dégager l’un de l’autre car, à un certain moment, Brown se trouve à deux ou trois mètres du policier. Un policier dont on imagine l’état d’esprit : il vient d’être agressé, blessé, humilié dans ses fonctions par un jeune à qui il a seulement conseillé de ne pas risquer d’être accroché par un automobiliste. De plus, on a essayé de lui prendre son arme, ce qui constitue pour un cop la gifle suprême. Brown se trouve donc à deux ou trois mètres de Wilson – cela, nous le savons grâce au témoignage du copain Johnson – et c’est alors que le policier sort son pistolet et tire. Quelque chose a dû se brouiller dans sa tête : décidément, les images s’entrechoquent, la réalité s’affole, les leçons apprises à l’académie de police ne correspondent plus à rien. Wilson tire une fois, deux fois, et finalement vide la moitié de son chargeur. On retrouvera six balles dans le corps de Brown : deux dans la tête, quatre dans le bras droit. Les balles de la désinformation, puis de l’intoxication. 
Alors que Wilson est conduit dans un lieu tenu secret pour éviter tout lynchage, les manipulateurs de la conscience noire bâtissent un roman afin de transformer cette dramatique bavure en massacre prémédité à connotation hautement raciste. La désinformation s’articule d’abord autour de deux « oublis » de taille : on n’évoque absolument pas ni le vol des cigarillos ni l’agression dont a été victime le policier. Ensuite, la désinformation se meuble d’un portrait grotesque : on peint Brown sous les traits d’un-bon-petit-gars-toujours-prêt-à-rendre-service-et-qui-est-élevé-par-sa-grand-mère. Sur les lieux du drame, les fleurs s’accumulent. Les fleurs et les bougies que l’on allume le soir. Les Blancs rasent les murs. Dans les quartiers chauds, on pille, on casse, on détruit. Ferguson vit à l’heure du racisme cru. La Garde nationale montre ses muscles. Pendant ce temps, le copain Johnson en ajoute une couche en clamant que Brown levait les bras au ciel en hurlant : « Ne tirez pas ! Ne tirez pas ! »