TOUT EST DIT

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mardi 15 octobre 2013

L'Europe en débat

L'Europe en débat

Les sondages sont unanimes, les élections intermédiaires le confirment, les élites le redoutent : un vent nationaliste souffle en Europe. En France comme en Autriche. Au Royaume-Uni comme en Finlande. En Hongrie comme en Grèce. Un vent hostile à la construction européenne, coupable d'être trop compliquée, inefficace, bureaucratique.
Il faut dire que l'objet « Europe » se prête admirablement bien au bulldozer anti-système actuellement à l'oeuvre à tous les étages. Les institutions européennes ne sont pas les seules à être minées par la crise de crédibilité qui frappe les élus. Loin de là. Toutes les enquêtes montrent que le manque de confiance dans les classes politiques nationales est encore plus marqué. Mais l'Europe ajoute une particularité redoutable. Sa complexité, incontournable.
Non pas que le fonctionnement de Bercy ou d'un conseil régional soit un monstre de simplicité. Mais les dirigeants européens n'ont pas trouvé mieux comme paratonnerre que de parler de « Bruxelles ». Dès lors, c'est l'administration, « Bruxelles », qui communique. Fiasco annoncé. Comme si on demandait à un directeur général d'administration centrale de se faire tribun. De parler au peuple. De forger un sens politique.
Même les partisans les plus fervents de la construction européenne en conviennent. Cette Europe-là doit être réformée. La demande de simplicité des électeurs est légitime. Ne pas y répondre, c'est faire le lit des simplismes. Or, le propre du simplisme (mot plus utile que populisme car le peuple n'est pas en cause dans tout cela), c'est de tuer le débat. Liquider l'affaire. Donner pour entendu, sous le coup de l'émotion, ce qui ne l'est pas nécessairement. Profiter de l'exaspération légitime des électeurs frappés par la crise ou par le désintérêt ancien des pouvoirs publics pour injecter une dose de politique pulsionnelle. De colère. De peur.
Instaurer le débat est pourtant le fondement de toute démocratie. C'était le sens des Journées de l'Europe organisées à Bruxelles, la semaine passée, par le Nouvel Observateur. On n'y a pas vu seulement quelques grands anciens ou quelques technocrates. économistes, écrivains, artistes, entrepreneurs, ministres... une centaine d'invités venus de nombreux pays ont débattu. Devant un public plus jeune et plus nombreux que prévu. Exigeant et inquiet.
L'inquiétude vient des signaux qui affluent de toute l'Europe. Beaucoup redoutent que le prochain parlement européen ne soit composé, à 30 ou 40%, de députés essentiellement désireux de saborder le système. En somme, que l'élection européenne soit davantage l'occasion d'une sorte de référendum contre l'Europe, que d'un choix politique.
Quant à l'exigence exprimée durant ces journées, c'est celle d'une plus grande clarté. Faut-il se résigner au simplisme ou débattre point par point des enjeux ? De finance ? De droits ? De travail ? De lutte contre la criminalité ou l'illégalité ? Sur ces points, et de nombreux autres, les solutions nationales sont-elles pertinentes ? Le magistrat, sans mandat d'arrêt européen, sera-t-il plus efficace ? L'étudiant, sans une année Erasmus, mieux préparé ? Le trader, sans les 28 résolutions adoptées par « Bruxelles » depuis quatre ans, mieux encadré ?
L'Europe, dans ce débat, n'est qu'un échelon. Ni plus ni moins essentiel que la collectivité locale ou l'Etat national. C'est sur ce que l'on veut en faire que doit porter le débat. Il est encore temps.

vendredi 11 octobre 2013

Dégel avec l'Iran

Dégel avec l'Iran

Pour dîner avec le diable, dit le proverbe, il faut une longue cuillère. C'est, depuis des années, la méthode adoptée par les grandes puissances occidentales vis-à-vis de Téhéran. Symbole depuis 1979 de la dérive théocratique que peut prendre l'islam politique. Pilier central de « l'axe du mal » dénoncé par la dynastie Bush. Objet de sanctions internationales de plus en plus sévères depuis trois ans. L'Iran était jusqu'ici le Satan du Moyen-Orient. L'infréquentable, par définition.
Si l'on en juge par les bruissements perceptibles à Téhéran, la longueur de la cuillère est en train de se rétrécir singulièrement. Lors de l'assemblée générale des Nations unies, en septembre, le nouveau président iranien, Hassan Rohani, a confirmé la nouvelle ligne qu'il entend incarner. En assouplissant sa position sur le dossier nucléaire, l'Iran espère desserrer l'étau des sanctions. Prélude à une possible normalisation de ses relations avec l'Occident.
Ce nouveau climat répond à une volonté des deux parties. L'Iran, parce que les sanctions pétrolières, bancaires et commerciales imposées par la communauté internationale depuis le début de l'an dernier ont eu un impact important. Ses revenus du pétrole ont été divisés par deux. Sa monnaie a subi une forte dévaluation. Provoquant une inflation socialement dangereuse pour tout régime. L'Occident, parce que le nouveau désordre régional auquel le Moyen-Orient est livré donne à Téhéran une place particulière. Notamment dans le conflit syrien.
Stable dans une région balkanisée
Lorsque les régimes arabes étaient encore suffisamment solides à Bagdad ou Damas, l'Iran était essentiellement perçu comme un acteur antagoniste d'Israël. Avec la balkanisation de la région, c'est l'un des rares États encore debout. La stabilité a un coût intérieur, mais en diplomatie c'est parfois une valeur en soi. Surtout dans le conflit syrien, qui mêle le drame humanitaire à l'impasse politique. La guerre en cours a montré les horreurs du régime Assad, mais aussi le risque que la prolifération des groupes djihadistes fait courir à toute la région. Washington, Paris et Londres ont mis plus de temps à le mesurer que Moscou, mais le reconnaissent désormais.
Derrière le conflit chiite-sunnite souvent évoqué, un bras de fer plus classique est en cours entre l'Iran d'un côté, et l'Arabie Saoudite de l'autre. Et c'est là que l'hypothèse de la chute d'Assad peut rendre Téhéran particulièrement utile. Ce que les Iraniens n'ignorent pas et qu'ils monnaient chèrement.
Dès lors, derrière la poignée de main échangée par les présidents Hollande et Rohani, ou le coup de fil du président iranien à Barack Obama, c'est l'anticipation d'un dégel auquel nous assistons. Si accord il y a, la semaine prochaine à Genève, sur le dossier nucléaire iranien, la normalisation pourrait connaître une brusque accélération.
Depuis des mois, les grands groupes pétroliers ainsi que quelques grands constructeurs automobiles l'anticipent. En dépêchant leurs émissaires. Américains et Français se livrent, en coulisse, une véritable compétition industrielle pour prendre pied le premier sur ce marché de 80 millions d'habitants. Total est dans les starting-blocks. General Motors damerait volontiers le pion à Renault, après que la fermeté française sur les sanctions eut déjà coupé l'herbe sous le pied de Peugeot, l'an passé. Tout cela n'est pour l'heure que bruissement. Mais les mollahs semblent, chaque jour, de moins en moins infréquentables.

mardi 24 septembre 2013

« Angie » plébiscitée


Les sondages la donnaient gagnante. Les urnes l'ont plébiscitée. Angela Merkel, avec plus de 42 % des suffrages et une forte participation, a remporté, hier, sa plus belle victoire. Du jamais vu depuis Adenauer. Son parti, la CDU, obtient la majorité et réalise autant que les sociaux-démocrates, les Verts et l'ultragauche réunis.
La première victime de ce sacre, c'est son allié FDP depuis quatre ans, le parti libéral. Il reste hors du Bundestag pour la première fois depuis soixante-cinq ans. C'est un séisme pour ce parti qui n'avait pas réussi à réellement peser dans la coalition.
La seconde victime, ce sont les sociaux-démocrates du SPD. Ils n'ont pu que limiter la casse. En quatre ans d'opposition, ils n'ont pas davantage réussi à affaiblir Merkel qu'ils n'y étaient parvenus durant les quatre années précédentes de grande coalition.
L'autre enseignement de ce scrutin, c'est la percée du vote protestataire anti-euro. L'Alternative pour l'Allemagne s'affirme bruyamment. Certes, l'Allemagne reste moins perméable que tous ses voisins aux sirènes du populisme, mais ce score doit faire réfléchir. L'an prochain, aux élections européennes, la barre ne sera placée qu'à 3 % pour être élu.
Écrasante, la victoire de Merkel était presque embarrassante hier soir. Une majorité absolue, arithmétiquement viable, le serait-elle politiquement ? Une grande coalition, avec le SPD, ne risque-t-elle pas de ne laisser, pour toute opposition, qu'une portion infime de l'opinion (les Verts et Die Linke, soit 16 %) ? Embarras du triomphe.
Quelle zone euro demain ?
Ce qui demeure, ce sont les défis qui attendent Angie. À l'intérieur : politique salariale, transition énergétique, infrastructures. À l'étranger, tous les partenaires de Berlin attendent un signal sur l'euro. Quelle zone euro la Chancelière entend-elle forger pour les dix prochaines années ?
Tous les connaisseurs de l'Allemagne affirment qu'il ne faut pas s'attendre à un changement notable de la part de Merkel. Une Merkel très forte ne peut annoncer qu'une continuité très forte. A priori.
Qui sait si les événements ne vont pas l'induire à évoluer. D'ici à Noël, le Portugal aura besoin d'un nouveau plan d'aide. En 2014, la Grèce et l'Irlande aussi. Ces sujets, tabous en campagne électorale, vont revenir. Or, des raisons, pourtant, plaident pour une évolution.
D'abord, le poids de la dette allemande. 2 200 milliards d'euros, que la crise démographique outre-Rhin va alourdir encore. Berlin ne peut, à terme, prétendre maintenir ses performances sans une reprise en zone euro. Et c'est là que le débat sur la mutualisation des dettes souveraines ne peut être considéré comme clos. Pour l'heure, Merkel reste inflexible. Mais, l'idée de mutualiser une partie de la dette, celle tolérée par Maastricht, n'est pas venue d'Athènes. C'est un comité de sages bien allemands qui l'a préconisé. Il se pourrait qu'on en reparle à l'avenir.
L'autre rendez-vous, c'est celui que les Britanniques ont fixé avec l'Europe. Sur le rapatriement de certaines compétences de Bruxelles. Merkel ne souhaite pas voir Londres quitter le navire. Elle fera tout pour trouver une voie médiane lui permettant de garder aussi bien Londres qu'Athènes à bord.
Le rébus est complexe. Il exige, sans doute, une vision, absente jusqu'ici. Un supplément d'âme européenne qu'Angela n'a pas hérité de son mentor, Helmut Kohl. Mais maintenant qu'elle a fait aussi bien que lui et qu'Adenauer...

dimanche 22 septembre 2013

Allemagne 2013/4 : l'économie allemande sous Merkel

Un marché de l'emploi qui repose en partie sur des mini boulots et qui fait envie pour son faible taux de chômage... des exportations toujours aussi importantes, malgré la crise, grâce à une réorientation vers les marchés asiatiques. L'économie allemande a plus qu'honorablement tiré son épingle du jeu depuis le déclenchement de la crise financière et économique en 2008. Elle le doit à sa politique économique. Elle le doit aussi à certains facteurs structurels, antérieurs aux fameuses réformes Schroeder dont on a tant parlé sur la libéralisation du marché du travail. Ce sont d'ailleurs des facteurs tout autant structurels, comme la démographie ou sa place au sein de la zone euro, qui peuvent à l'avenir constituer autant de menaces. Guillaume Duval,  rédacteur en chef de la revue Alternatives économiques, et auteur de "Made in Germany",détaille pour nous les points de force et les faiblesses de l'économie allemande à l'ère d'Angela Merkel

Comment se porte l’économie allemande après deux mandats de Angela Merkel?
L’économie allemande ne va pas mal, surtout si on la compare aux autres économies européennes, mais il ne faut pas surestimer sa bonne santé pour autant. Si on prend comme référence 2008 avant la crise, le PIB allemand devrait être cette année, selon les prévisions de la Commission européenne, de 2,9% de plus qu’en 2008. Les Américains en sont à 5,4%.  C’est vrai qu’elle va mieux que toutes les autres économies européennes, pour autant elle n’a pas fait des étincelles. Pour le reste de l’Europe tout semble aller bien pour Berlin. Ce qui va bien, et c’est indéniable, c’est la réduction du chômage. Avec un peu plus de 5% de chômage, c’est un rapport du simple au double avec nous, voire bien plus avec certains comme les Italiens ou les Espagnols.

Une baisse du chômage grâce notamment aux fameux mini-jobs et à une certaine précarité
Oui, il faut bien mesurer que ce chômage a été acquis par le développement de beaucoup de petits boulots. Payés 450 euros par moi, on ne paie pas de cotisations sociales ou très peu, mais on n’a pas de retraite derrière. On en compte, selon les calculs, environ 6 millions aujourd’hui. Cela s’est beaucoup développé depuis le début des années  2000. Si on prend les emplois qui paient des cotisations sociales, les « vrais » emplois, ce n’est qu’en 2010 que l’Allemagne a retrouvé le niveau d’emploi qu’elle avait en l’an 2000. Donc, la bonne santé du marché du travail allemand tient pour une part non négligeable au développements des petits boulots dans un contexte où le marché du travail allemand est très dual.

Le contexte allemand n’est pas non plus comparable au contexte français…
Ce n’est pas comme chez nous où 98% des salariés du privé sont couverts par une convention collective, en Allemagne c’est 55%. Car les conventions collectives en Allemagne ne s’appliquent qu’aux entreprises qui appartiennent à un syndicat patronal qui les a signées. Dans le secteur des services, on compte beaucoup de ces petits boulots et l’absence de convention collective et donc pas de smic puisqu’il n’y a que des accords de branche. Donc à l’heure actuelle, on dénombre 3 millions de personnes qui travaillent pour moins de 6 euros de l’heure. C’est un des points qui a été au cœur de la campagne électorale et c’est un des sujets sur lesquels, quel que soit le résultat, on peut penser qu’il y aura des changements.

On parle explicitement d’introduire le smic…
Oui, les chrétiens démocrates et les sociaux démocrates ne sont pas d’accord sur les modalités mais ce dossier devrait évoluer car les Allemands eux-mêmes y sont très sensibles.

Ce n’est pas le smic à la française que Merkel a en tête lorsqu’elle parle de salaire minimum…
Le SPD veut un smic à la française, une loi instaurant un Smic unique. Mme Merkel des Smics de branche, régionaux, donc variables selon les situations. De toute façon, même la solution Merkel permettra de sortir d’une situation actuelle de far west pour beaucoup de gens sur le marché sur travail.

Il y a aussi une forte inégalité homme/femme sur ce point des mini-jobs.
Oui, un des points qui restent problématiques en Allemagne, c’est effectivement la disparité homme-femme. Une nette majorité de ces petits boulots concernent des femmes. En France, on considère souvent que l’Allemagne est un pays social-démocrate. En fait, c’est un pays très conservateur et qui a été géré depuis 140 ans le plus souvent par la droite. Et ce pays est juste en train de sortir, maintenant, du modèle de l’homme qui gagne bien sa vie dans l’industrie et de la femme qui reste à la maison pour garder les enfants. Mais il en sort de manière très inégalitaire. Le niveau d’activité des femmes allemandes reste élevés, mais ce sont elles qui occupent les emplois précaires, peu payés, à temps partiel. Un salarié allemand travaille environ une heure de moins chaque semaine qu’un salarié français en moyenne. Tandis qu’une femme salariée allemande travaille trois heures de moins qu’une femmes salariée française. Les femmes sont entrés sur le marché du travail mais dans des conditions peu régulées. Et cela pose problème.

La faible démographie allemande est un lourd handicap..
Oui, l’Allemagne a perdu 400 000 habitants depuis le début des années 2000 et la France en a gagné 4,9 millions. Et ils en ont probablement perdu plus puisqu’avec le dernier recensement ils viennent de se rendre compte qu’il y en avait 1,5 million qui avait disparu on ne sait ni quand ni où.. . Donc moins de jeunes arrivent sur le marché du travail chaque année en Allemagne qu’en France, bien que la population soit supérieure. Ceci aide aussi les résultats sur le plan de l’emploi. Ce déclin démographique a constitué un des atouts économiques majeurs de la dernière décennie. Les Français sont toujours convaincus que c’est très bien d’avoir plein d’enfants, que c’est une preuve de dynamisme… C’est sans doute vrai pour l’avenir, mais dans l’immédiat cela coûte très cher. L’autre impact positif, c’est que cela a évité à l’Allemagne de connaître une bulle immobilière. Les prix de l’immobilier n’ont pas bougé en Allemagne depuis 15 ans, ils commencent maintenant à bouger et c’est d’ailleurs un des sujets de la campagne électorale. Alors qu’en France, ils ont été multipliés par 2,5.

C’est déterminant par rapport au pouvoir d’achat et à la comparaison en matière de salaire ?
Oui. Sur L’immobilier, l’écart est massif. Aujourd’hui, un logement neuf en Allemagne en 2011 valait 1300 euros du m², on était à 3800 en France. A Paris on est maintenant au-dessus de 8000 euros le m², à Frankfort, la City allemande, c’est 2300 euros. On est dans un ratio de 1 à 3 assez considérable. Cela explique, selon moi, beaucoup plus que tout le reste, que les réformes Schroeder, le fait que les Allemands aient accepté une austérité salariale.

La cogestion, c’est un point totalement méconnu des Français.
Oui, dans les entreprises allemandes, au-dessus de dix salariés, les employés ne sont pas seulement consulté pour avis mais doivent donner leur accord dans la plupart des décisions managériales. Ils n’ont pas de délégués du personnel, de délégués syndicaux .Dans toutes les entreprises de plus de 2000 salariés, les conseils de surveillance sont composés pour moitié de représentants des salariés pour moitié des actionnaires qui, gardent, certes, une voix prépondérante. Mais vous voyez, le cadre est profondément différent de ce qui se passe en France. Un troisième élément dans la gouvernance des entreprises, qui est moins souvent souligné mais qui est tout aussi central, c’est qu’en Allemagne il n’y a pas de PDG. Il y a toujours un conseil de surveillance avec un président de ce conseil, et un directoire avec un directeur général opérationnel. Il faut toujours que ces deux personnes s’entendent pour les grandes décisions stratégiques. Un gars qui devient PDG d’une grande entreprise comme en France, parce qu’il a fait l’Ena et qu’il a été dans un cabinet ministériel, qui vent de l’eau et des services publics locaux, qui trouve pas cela rigolo, qui voudrait avoir un appartement à New York et devenir chef d’une Major d’Hollywood et qui fait cela en deux ans… c’est simplement pas possible en Allemagne. Institutionnellement, cela ne passerait pas. C’est un des facteurs décisifs pour la stabilité , la continuité, le long-termisme des industriels allemands.

Qu’est-ce qui dans la politique économique de Merkel explique sa popularité ?
Je ne suis pas sûr que la cause réside dans sa politique économique. L’Allemagne a bénéficié depuis la crise de trois facteurs. 1° les réformes Schroeder du marché du travail n’ont pas du tout marché. En 2009, les Allemands ont eu une récession à peu près deux fois plus forte que la nôtre. -5% sur leur PIB. Nous on a perdus 480 000 emplois cette année-là, l’Allemagne en a perdu zéro. Ils ont gardé tout le monde. Ils se sont débrouillés avec le chômage partiel, avec les accords dans les entreprises pour contenir les coûts. Cela  n’a rien à voir avec les réformes Schroeder du marché du travail. Schroeder était un grand admirateur de Blair et il voulait rapprocher le marché du travail allemand de celui anglo-saxon, introduire l’intérim, les petits boulots etc… Ils ne se sont pas servis de cette flexibilité. C’est pour cela que la demande intérieure allemande a bien tenu et que l’industrie a pu repartir dès que les commandes sont revenues. Dès que les Chinois ont fait un grand plan de relance et sollicité les industries allemandes, les gens étaient là. Ils n’ont pas eu besoin d’embaucher ou de former du personnel.

Donc, c’est bien un choix de politique économique ?
Merkel, en fait, l’a surtout accompagné. Le second élément, c’est que l’Allemagne a bénéficié depuis la crise de taux d’intérêt extrêmement bas. Aujourd’hui, ce sont les investisseurs qui paient l’Etat allemand  pour avoir le droit de détenir sa dette en termes réels. Cela a été un atout formidable. M. Schäuble a sorti un papier disant que Berlin avait gagné grâce à cela 40 milliards d’euros. Je pense que c’est très sous-estimé. J’ai fait le calcul. Si les taux d’intérêts sur la dette publique allemande étaient restés ceux de 2008, l’Allemagne aurait payé en plus, comme intérêts, de 2009 à 2012, environ 100 milliards d’euros de plus.

Donc ce n’est pas la faute aux Grecs ?
Les Allemands pleurent beaucoup sur l’argent qu’ils doivent prêter aux Grecs, aux Irlandais, aux Portugais, mais si vous faites le calcul, vous verrez qu’ils sont engagés aujourd’hui à hauteur de 70 milliards d’euros pour Grèce, Irlande, Portugal, Espagne et Chypre. Et ce sont des prêts, pas des dons. Des prêts qui rapportent 4% alors qu’ils empruntent à 0%. Ils ne seront pas tous remboursés, mais la majorité le sera. La crise a été plutôt une bonne affaire pour les finances publiques allemandes jusqu’ici. Mais c’est aussi une bonne affaire pour les acteurs privés. Les ménages allemands paient des intérêts inférieurs aux ménages français (en juillet c’était 2,5% en Allemagne contre 3,1% en France pour acheter un logement). C’est vrai aussi pour les entreprises. Ces taux très bas ne sont pas un comportement très rationnel de la part des investisseurs. L’Allemagne reste un pays menacé par une implosion démographique. On a en France 1900 milliards d’euros de dette publique, l’Allemagne 2200. Pour l’instant, ils sont plus nombreux pour la rembourser, mais les courbes démographiques vont se croiser, il y aura plus de Français que d’Allemands. Enfin, troisième élément, Mme Merkel a bénéficié de quelque chose dont elle ne se vante pas, c’est que l’euro a baissé par rapport au dollar. L’euro était à 1,6 dollar en 2008, il tourne aujourd’hui à 1,3. Il faudrait qu’il baisse encore pour ramener vraiment de l’industrie en Espagne, au Portugal. Mais dans l’immédiat, ce mouvement a surtout profité à l’industrie allemande dans la mesure où c’est elle qui exportait déjà le plus hors zone euro, leur exploitation hors zone euro a été celle qui a augmenté le plus.

On a d’ailleurs assisté à un basculement des exportations allemands, de la zone euro vers l’Asie…
Oui, l’excédent extérieur allemand s’élevait à 181 milliards d’euros en 2007, il portait à 62% sur la zone euro. L’an dernier, c’était 185 milliards d’euros, mais il était fait à 32% sur la zone euro. Donc les Allemands ont plus que compensé en exportations supplémentaires hors zone euro ce qu’ils ont perdu sur le marché intérieur du fait de la crise de la zone euro. Ceci dit, c’est une phase particulière. Si le reste de la zone euro reste en récession, l’Allemagne va avoir des problèmes. Les Chinois ne vont pas indéfiniment acheté des machines comme dans le boom de l’industrialisation des émergents depuis dix ans.

jeudi 19 septembre 2013

Chancelière cherche partenaire

Chancelière cherche partenaire


Après deux mandats et une crise économique, il est un dirigeant en Europe qui jouit de plus de 50 % d'opinions favorables et s'apprête à être réélu. Le fait est assez rare pour être souligné. Il s'agit, bien entendu, d'Angela Merkel, la chancelière allemande, qui écrase tellement la scène politique Outre-Rhin que la campagne électorale qui s'achève en a été presque ennuyeuse.
Les raisons de cette longévité politique sont diverses. Merkel rassure l'électorat allemand. Elle incarne, par son style et ses choix, un vaste bloc social qui se reconnaît dans cette « chancelière normale ». Pas d'esbroufe. Beaucoup de méthode. Un opportunisme bien masqué. Un refus viscéral du dirigisme. Et puis une vision, sa seule politique réellement identifiable : la défense des intérêts allemands.
Ces composantes, Angela Merkel les a déclinées sur tous les modes depuis quinze ans. Depuis que la jeune militante venue de l'Est a « tué le père », Helmut Kohl, pour conquérir la CDU. Un à un, elle a éliminé ses adversaires internes. Un à un, depuis huit ans qu'elle gouverne, elle a oeuvré pour couper l'herbe sous le pied des autres partis.
En renonçant au nucléaire après Fukushima, elle a ôté aux Verts un solide fonds de commerce. En promettant pour demain un smic (non universel mais par branche et après négociation), elle a percé le seul ballon que les sociaux-démocrates espéraient lancer sur la campagne. Alors que les mini-jobs et la précarité soulèvent des interrogations, Merkel amorcerait un virage social pour son troisième mandat.
Pour surnager dans la crise, Merkel a surtout fait passer deux messages que l'opinion allemande souhaitait entendre. Primo, que la rigueur budgétaire est le garant de la stabilité des prix et de l'avenir d'un pays en chute libre démographique. Secundo, que si chaque pays de la zone euro balaie devant sa porte, la rue européenne est propre.
L'Europe attend
C'est très simple. Sans doute faux au regard de la responsabilité de la sphère financière dans la crise actuelle (y compris des banques allemandes qui ont bien profité du différentiel de taux avec les pays du Sud). Mais cela plaît. Ainsi, durant la crise, on a vu défiler les Conseils européens et à chaque fois le Bundestag devenir plus central.
Reconduite à moins d'un séisme, Merkel ne sait pourtant pas encore avec qui elle va gouverner. Ses alliés libéraux ont subi un revers historique en Bavière dimanche dernier. Ils pourraient ne pas passer le cap des 5 %, nécessaire pour entrer au Parlement.
Dès lors, suspense inattendu, le retour d'une Grosse Koalition, comme durant son premier mandat, est possible. L'autre inconnue du scrutin étant le score de deux petits partis. Les « Pirates » et surtout les eurosceptiques de l'Alternative pour l'Allemagne.
Faut-il s'attendre à un changement de politique européenne à Berlin ? À court terme, c'est peu probable. Durant la crise, le SPD a presque toujours voté les mesures de la Chancelière. Parfois plus que les libéraux eux-mêmes. Néanmoins, au sein d'une grande coalition CDU-SPD on peut penser (espérer ?) que les sociaux-démocrates auront à coeur de trouver des médiations, notamment avec Paris.
Toute l'Europe attend. Après le vote de dimanche et avant les européennes de mai 2014, il sera difficile pour Angela Merkel de ne pas brosser la vision de l'UE qu'elle entend défendre. Entre une plus grande intégration de la zone euro ou le repli national, on aimerait la voir, enfin, abattre ses cartes.

vendredi 31 mai 2013

Paris-Berlin, un axe incontournable

Paris-Berlin, un axe incontournable

Un an. Cela fait un an que le couple Hollande-Merkel essaie de trouver ses marques. En apparence, personne, durant cette année de crise, n'a vraiment menacé de divorcer. On s'est vu à chaque anniversaire important (à Reims pour le cinquantenaire de la réconciliation franco-allemande, à Berlin pour celui du traité de l'Élysée). Les apparences ont été sauves. Mais le moins que l'on puisse dire, c'est que le rodage du couple Hollande-Merkel aura été laborieux.
L'un retient l'Allemagne coupable d'imposer une cure d'austérité mortifère à toute l'Europe, l'autre ne comprend pas le splendide isolement d'un Hexagone qui prétendrait être épargné des efforts pourtant accomplis par tous ses voisins, du Nord comme du Sud.
Ces deux impressions de fond ont été à la source de nombreuses incompréhensions, de quelques tacles sévères et de rendez-vous manqués. Il y a un mois à peine, François Hollande parlait encore de « tension amicale », et au PS on n'hésitait pas à critiquer l'« intransigeance égoïste » de la Chancelière.
En quelques jours, le climat aurait-il changé ? C'est en tous les cas l'impression que veulent donner Paris et Berlin. Les deux capitales s'étaient à peine consultées, il y a un an, avant le sommet européen de juin qui devait consacrer le volet croissance si cher au président français. Dans la méthode, l'entorse à la tradition franco-allemande n'était pas bénigne. Un an plus tard, tout le monde souhaite ne pas la répéter et recoller les morceaux.
Pour le sommet des 27 et 28 juin, la France et l'Allemagne ont ainsi décidé de proposer une contribution commune. Relance de la croissance, accès au crédit pour les PME, lutte contre le chômage des jeunes : sur ces dossiers, Paris et Berlin entendent converger.
La France, parce que la lutte contre le chômage au niveau national tarde à porter ses fruits. Un nouveau record a été battu, hier, et l'OCDE fait des prévisions sombres pour 2014. L'Allemagne, parce que l'austérité a un prix de plus en plus élevé pour l'économie d'Outre-Rhin. Berlin a beau voir la part de ses exportations évoluer sensiblement vers les marchés asiatiques, elle n'en dépend pas moins de la bonne santé de la zone euro. En outre, à trois mois des élections législatives, la Chancelière n'ignore pas les effets dévastateurs de la germanophobie rampante qui sort, peu à peu, des vieux placards européens.
Voilà pour les circonstances. Mais il y a plus. Le choix de François Hollande et d'Angela Merkel de s'inspirer du rapport Beffa-Cromme (du nom des dirigeants de Saint-Gobain et de Siemens) pour nourrir leur initiative commune est un signe encourageant s'il est suivi d'effet. La relance de la collaboration industrielle entre les deux pays est vitale. Pour l'emploi des jeunes. Pour la cohésion européenne. Pour renouer avec une méthode, celle du grand pari réussi sur Airbus, qu'on aimerait voir revivre sur tel ou tel grand projet innovant. Les Européens en sont capables pour peu qu'ils s'unissent.
Il n'y a pas plus de modèle allemand qu'il n'y avait de modèle français il y a dix ans. Ces deux puissances moyennes ont tout intérêt à relancer leur coopération. Non pas tant comme un directoire au sein de l'UE que comme un moteur pour entraîner un groupe menacé d'inertie. Hollande et Merkel ont trouvé un accord, hier, pour la nomination d'un président permanent de l'Eurogroupe. L'axe franco-allemand manque encore un peu de souffle, mais il est de retour.

vendredi 17 mai 2013

Un répit pour traiter l'urgence


Un répit pour traiter l'urgence

En arrivant à Bruxelles, hier, devant la Commission européenne, François Hollande avait en poche une bonne et une mauvaise nouvelle. La mauvaise, c'était, bien sûr, l'entrée de la France en récession. Elle était attendue. Elle est moins radicale que dans d'autres pays. Mais elle est là, comme un thermomètre affichant une fièvre avérée. La deuxième économie du continent a calé.
La bonne nouvelle, c'est que, depuis le 3 mai, on sait que la France dispose désormais d'un délai de deux ans supplémentaires pour ramener son déficit dans les clous. Enfin conscients de la spirale dépressive enclenchée par les remèdes trop durs infligés aux économies du sud de l'Europe, les Commissaires ont jugé bon de ne pas en rajouter. Pour ne pas attiser le sentiment anti-européen qui court ici et là.
Ce répit, motivé par la conjoncture sociale et politique, n'en est pas moins conditionnel. Bruxelles, et Berlin, attendent de Paris ce qu'on appelle des réformes structurelles. Un effort. Des coupes. Une baisse du train de vie de la France. D'ici à la fin du mois, la Commission indiquera des pistes en ce sens, comme pour les autres pays.
Il n'est pas surprenant que d'aucuns ne voient dans ces recommandations qu'une intromission indue de technocrates ivres de libéralisme. Ce n'est pas surprenant, mais c'est pour le moins une vision partielle.
Car le poids de la dette qui pèse sur nos futures générations n'a pas été décrété à Bruxelles. L'an prochain, la France ne sera leader que dans un seul classement : celui de la part de la dépense publique, 57 % du PIB prévus en 2014. Désormais devant les pays scandinaves. Il n'est point besoin de quitter l'Hexagone pour se convaincre de la nécessité de corriger cette tendance.
Le mot structurel ne devrait donc pas être uniquement associé au credo libéral. Il saute aux yeux. Ce qui pose problème, c'est le choix, la nature des coupes et plus encore leur rythme. François Hollande se présente en médecin soucieux de ne pas rompre la cohésion sociale. Nier la réalité française, même si on souhaite la corriger, serait effectivement dangereux. Le dosage compte beaucoup.
Mais il y a aussi urgence. Urgence sociale, ici et ailleurs en Europe. Et il est absurde et injuste de prétendre que c'est Bruxelles qui doit éteindre l'incendie alors que Paris et les vingt-six autres capitales ont tout fait pour qu'elle ne soit pas dotée de pompes à eau.
Ainsi, annoncer, comme le font les chefs d'État et de gouvernement, que l'Europe va débloquer six milliards pour l'emploi des jeunes (rognés en partie sur l'enveloppe sociale), ce n'est pas servir l'Europe, c'est en fait la torpiller. Car six milliards, ce n'est rien. Non seulement au vu des besoins, mais ce n'est rien au vu des déficits nationaux et des dettes déjà accumulés. C'est dire, en fait, que la jeunesse européenne n'est pas une urgence.
Or, la facilité avec laquelle on laisse ainsi les mots perdre leur sens est de très mauvais augure. Elle fait le lit du simplisme.
Au moment même où les besoins sont autres. Besoin de conjuguer rigueur et croissance. Court et long terme. Spécificités nationales et solutions européennes. Ce cap, aucun gouvernement européen ne peut, seul, l'indiquer, sous peine de s'appauvrir. Pas même l'Allemagne. Le répit donné à Paris est une occasion à saisir pour rechercher avec Berlin et d'autres une solution, pas pour esquiver un prétendu diktat extérieur.

lundi 25 mars 2013

Chypre, un iceberg en Méditerranée

Chypre, un iceberg en Méditerranée


Le danger n'est pas toujours là où on croit. À force de sueurs froides grecques et de frayeurs hispaniques, on avait fini par apprivoiser la bête. Par s'accoutumer à la présence chronique de la crise de l'euro. Présentée comme mortelle à tout moment et, en fait, jamais fatale. Mario Draghi, le patron de la Banque centrale européenne, avait, disait-on, fait le nécessaire, l'été dernier. En lançant un « circulez, y'a rien à voir » à ceux qui misaient encore sur le naufrage du navire Euro.
Et puis, dans les brumes d'un printemps qui tarde à venir, voilà surgir le casse-tête chypriote. Comme un iceberg en plein milieu de la Méditerranée. Un concentré de crise ramassé sur une île. Sur-financiarisée, comme l'Irlande. Sous-gouvernée, comme la Grèce. Surendettée, comme tout le monde.
Avec en prime trois particularités. Chypre est une île toujours divisée en deux depuis l'invasion turque de 1974. Un événement qui a eu pour effet de l'arrimer, en fait, davantage à l'Union européenne qu'il n'était dans ses traditions.
Par sa position géographique, au balcon d'un Proche-Orient en pleine déstabilisation, Chypre est partie prenante d'une dimension stratégique que la récente découverte d'importantes réserves de gaz ne fait que renforcer.
Enfin, ses liens historiques et financiers avec Athènes et Moscou ne simplifient pas le tableau. Les premiers ont répercuté sans amortisseurs les déboires des banques grecques sur les banques chypriotes. Les seconds ont donné l'illusion qu'une « économie de casino », pour reprendre les termes utilisés par Pierre Moscovici, pouvait passer inaperçue en pleine tempête de l'euro.
Signaux à corriger
Avec un million d'habitants, 0,2 % du PIB de la zone euro, ce petit pays aurait pu rester un cas très particulier, si les dirigeants de la BCE, du FMI et de l'Union européenne n'avaient pas, la semaine dernière, franchi un seuil symbolique.
En donnant leur aval à un plan de taxation généralisée des dépôts bancaires, ils ont provoqué un court-circuit. Annihilant, d'une certaine manière, les progrès pourtant réels accomplis depuis deux ans.
Tout y est. L'opacité des prises de décision. Le renvoi de responsabilité sur Berlin, la Commission, la BCE et le FMI. L'électrochoc pour les petits épargnants comme les gros investisseurs.
Ce sont ces signaux qu'il faut absolument corriger, que Chypre quitte ou non le navire, qu'un plan B ait ou non du succès. Pour éviter l'infarctus de la zone euro. Pour conjurer le fossé Nord-Sud de plus en plus profond en Europe. Pour impliquer des opinions publiques saturées d'explications complexes pour un résultat si élémentaire : au final, l'addition leur revient.
Les dimensions sociales et politiques de la crise en cours sont déjà patentes. Elle exige donc des réponses sociales et politiques. Deux dimensions restées jusqu'ici atrophiées dans la construction européenne. Pas de réponse sociale sans un vrai budget de l'UE, pas de réponse politique sans un vrai projet. Le défi est colossal, mais incontournable. Surtout à un an des élections européennes. Car si personne ne porte ces réponses à leur juste échelon, celui de l'Union, les sentences toutes trouvées des casseurs de l'Europe sont déjà prêtes. Simples. Simplistes même. Mais terriblement proches d'un sentiment qui se propage. L'exaspération.

mercredi 6 février 2013

L'Europe, ambition française

L'Europe, ambition française


En s'adressant, hier, aux députés européens, François Hollande s'est livré à un exercice qu'il affectionne. Dire ses convictions ¯ « Je crois en l'Europe » ¯ à un auditoire qui, pour l'essentiel, les partage.

Annoncer un cap, approfondir l'intégration, permettant, a priori, de surmonter les clivages. Sans entrer toutefois dans le vif d'un sujet qui divise, les moyens d'y parvenir.
À Strasbourg, François Hollande s'est clairement inscrit dans la tradition sociale-démocrate, favorable à l'aventure européenne.
Il a parlé d'intégration et de solidarité. De renforcement de l'Union sur tous les thèmes principaux, de la monnaie à la défense en passant par la culture. Il s'est déclaré favorable à l'organisation d'un vaste débat en Europe, à l'occasion des prochaines élections européennes de 2014, sur la nature de cet approfondissement.
Bref, c'est un Européen convaincu que les députés ont pu entendre.
Pour un président français, cela ne va pas nécessairement de soi. La construction européenne a beau être le principal trophée de la diplomatie française depuis la guerre, les divisions sur l'Europe sont, culturellement et idéologiquement, profondes dans l'Hexagone. Y compris au sein du propre parti du Président, le Parti socialiste.
Le référendum de 2005 l'a bien montré. Il était difficile, hier, de voir dans le chef de l'État l'ancien secrétaire d'un parti si fortement habité par le « nonisme ».
Plus généralement, ces divisions reflètent une tension qui parcourt l'histoire française depuis la grande rupture de la Révolution. À savoir, la difficile conciliation entre valeurs universalistes et ressort nationaliste.
Sur la question européenne, la France a un rôle particulier (pas nécessairement exceptionnel) à jouer et à assumer.
Car elle doit elle-même surmonter une contradiction. Elle est à la fois l'un des principaux berceaux du nationalisme moderne. Elle se veut aussi un moteur essentiel de la construction européenne dont la fonction est justement de surmonter les divisions meurtrières des siècles passés.
Cette tension, François Hollande l'a, en quelque sorte, apaisée hier.
En étant attentif aux prérogatives démocratiques du Parlement européen, seule institution élue au suffrage universel.
En demandant un compromis « raisonnable » sur le budget.
En mettant en garde contre la défiance des peuples, plus pernicieuse aujourd'hui que la défense des marchés.
En évoquant un vrai budget pour la zone euro.
En laissant entendre une disponibilité pour des réformes institutionnelles après l'échéance de 2014.
Ces choix marquent un changement incontestable par rapport au quinquennat précédent. C'est aussi une façon de manifester un respect pour le Parlement européen qui, pour la première fois, va avoir un droit de veto sur les discussions budgétaires.
Pour autant, réaffirmer l'ambition européenne de la France ne suffit pas.
Si le président français ne veut pas donner le sentiment d'avoir uniquement tenu aux députés européens des propos qu'ils voulaient entendre, il va devoir porter au Conseil européen cette même vision.
Et là, l'ambition va se mesurer sur des contenus précis.

mardi 29 janvier 2013

Au Mali, le plus dur commence

Au Mali, le plus dur commence


Moins de trois semaines après le début de l'opération française au Mali, son premier objectif est atteint. L'avancée sur Bamako des groupes islamistes venus du Nord du pays a été stoppée. La ville de Gao a été reprise samedi. Tombouctou, ville mythique pour tous les amoureux du désert, n'est plus, depuis hier, sous la terreur des bandes armées. C'est une authentique libération pour les populations civiles. On ne peut que s'en réjouir.
Endiguer l'avancée de ces groupes islamo-mafieux était une nécessité pour Paris. Plus de six mille ressortissants français se trouvent au Mali. Ne pas intervenir n'aurait pas seulement voulu dire laisser un État se faire kidnapper. C'était exposer la France, déjà prise explicitement pour cible depuis des années par Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), à une délicate et sans doute douloureuse opération de sauvetage.
C'est la raison pour laquelle tout s'est accéléré, ces dernières semaines, laissant le gouvernement français assez seul en première ligne. Même si les risques d'un Sahel déstabilisé sont loin de ne concerner que l'Hexagone. François Hollande a assumé la décision d'intervenir. En prenant soin de rappeler le soutien de l'Onu et la demande expresse du Mali. En limitant la mission dans ses objectifs. En prenant soin, aussi, de ne fixer aucune limite de temps. Dès le 12 janvier, il parlait de « temps nécessaire ».Et pour cause. Ce n'est qu'une bataille qui vient d'être gagnée à Tombouctou. Le plus dur commence.
Pour des raisons évidentes et immédiates. Les groupes armés sont militairement plus facilement délogeables des villes et beaucoup moins vulnérables, en revanche, dans les montagnes du désert. La phase deux de l'opération, aider le Mali à retrouver son intégrité, va être insidieuse et ne sera pas aussi limpide que celle à laquelle nous venons d'assister ¯ à dire vrai, sans images ¯ depuis près de trois semaines.
Mais il est des raisons plus profondes. Elles touchent au facteur temps et à la complexité du dossier politique. En dix ans, le Mali est passé du statut de promesse démocratique sur le continent africain à une zone de non-droit explosive pour tout le Sahel. En 2002, l'organisation Transparency International, qui cartographie le poids de la corruption sur le gouvernement du monde, plaçait Bamako au 72e rang sur 185. Autrement dit, dans la bonne moitié.
Aujourd'hui, c'est précisément la corruption et le délitement de toute autorité qui a livré le pays aux bandes armées. En une décennie, le fragile édifice politique malien n'a pas résisté à la pression énorme de plusieurs facteurs concomitants : grand banditisme, poudrière libyenne, réseaux islamistes, revendications d'autonomie des Touaregs.
Le banditisme international s'est calé sur les parcours traditionnels du Sahara pour activer ses trafics d'armes, de drogue, de migrants. Sous Kadhafi, Bamako-Tripoli est devenu un axe majeur de tous ces trafics. La chute du Colonel a eu un effet boomerang à tous les niveaux.
Face à ces processus qui dépassaient largement le cadre malien, la France et l'Europe n'étaient pas de simples spectateurs. Politique migratoire, développement, coopération civile, militaire.... Il serait réducteur de plaquer les schémas de la France-Afrique sur la situation au Sahel. Mais il faudrait être aveugle pour ne voir, dans la bataille de Tombouctou, qu'un affrontement entre les forces du bien et celles du mal. C'est la bataille du développement qui est en jeu. Elle prendra plus de dix-sept jours.

lundi 21 janvier 2013

Obama : un mandat pour l’Histoire

Obama : un mandat pour l’Histoire


Historiques et graves. Telles étaient les circonstances dans lesquelles Barack Obama prêta serment, il y a quatre ans, sur la bible de Lincoln. Historiques parce que, pour la première fois, un Afro-américain entrait à la Maison-Blanche. Renouvelant une nouvelle fois, en l’incarnant, la promesse du rêve américain : la possibilité de réussite pour quiconque. 


Dans le même temps, les circonstances étaient graves. Obama arrivait au 1 600 de Pennsylvania Avenue avec une dette publique abyssale. Un chômage exponentiel. Deux guerres en cours dont il fallait se retirer sans gloire. Une image des États-Unis ternie sur tous les continents au point de renforcer, sans doute prématurément, le sentiment d’un déclin en cours de la première puissance du monde. 

Quatre ans plus tard, et quelques cheveux blancs en plus, Barack Obama a réussi à se faire réélire en novembre. C’est un succès politique pour les démocrates, bien sûr. Mais aussi, et d’abord, pour toutes les minorités de la société américaine. Un seul mandat n’aurait été qu’un passage à la Carter et risquait donc de rester une exception. Une réélection banalise politiquement le choix audacieux de 2008, la victoire sur le racisme. 

Pour autant, l’impact planétaire du symbole n’est plus le même. À Washington, on jauge surtout le bilan du premier mandat, en demi-teinte, et les perspectives, à définir, du second. Économiquement, les États-Unis ont réagi. Obama a fait des choix de réindustrialisation, d’investissement dans les nouvelles technologies. Des pas essentiels vers une prochaine indépendance énergétique.

La dette est toutefois toujours aussi lourde (alourdie même de quelque 3 000 milliards de dollars). Les comptes publics sont pris en étau entre des coupes inévitables dans les dépenses et une plus grande pression fiscale qui menace la relance. Le président américain vient de profiter de sa réélection pour mettre les républicains face à leurs responsabilités en matière budgétaire, après deux ans d’obstructionnisme irresponsable. Mais l’opposition contrôle toujours la Chambre des représentants. 

La voie reste donc étroite pour agir. Sur le plan intérieur, Obama va travailler à une réforme de l’immigration très attendue dans la communauté hispanique. Ce sera, avec la limitation de la circulation des armes, ses deux leviers symboliques pour laisser une empreinte.

Mais c’est sur la scène internationale qu’il doit changer de cap s’il veut (comme le souhaite tout président au second mandat) laisser une trace dans l’Histoire. Jusqu’ici, c’est une politique d’apaisement, de retrait, de désamorçage des confits qui a caractérisé la diplomatie Obama-Clinton. Vis-à-vis du monde arabe, de Moscou, de Pékin. Comparé à son prédécesseur, c’est déjà un progrès considérable. 

L’art du compromis et le choix de la détente suffisent-ils à relever les défis du moment ? Nombre d’observateurs en doutent. Le Pakistan reste instable, l’Iran une menace, Pékin une puissance montante qui s’arme. En Syrie, un massacre est en cours et nul n’intervient. Israël est plus que jamais enfermée dans sa logique d’enfermement, les Palestiniens dans leurs divisions. L’Égypte et la Tunisie fragilisées dans leur transition par une économie exsangue et des forces islamistes ambitieuses. Au Sahel, la menace terroriste revient. Obama pourra difficilement rester au balcon. 

mardi 15 janvier 2013

Tous les pièges de la guerre

Tous les pièges de la guerre


A priori, le récit des événements des quatre derniers jours est limpide. Après des mois de surveillance et d'activité diplomatique, la France a décidé d'intervenir au Mali. La progression vers le sud des groupes armés qui terrorisent le Nord depuis un an a motivé ce choix. Bamako risquait de tomber aux mains des seigneurs islamo-mafieux de la guerre du Sahel, comme en son temps Kaboul aux mains des Talibans. Il fallait intervenir.
En quatre jours, le déroulé des événements a été logique. Face au risque de voir les groupes terroristes s'emparer de Mopti et s'ouvrir ainsi la route de Bamako, Paris a décoché ses attaques aériennes. Enrayant, et c'est le premier de ses trois objectifs déclarés, l'avancée des guerriers et les traquant même, depuis dimanche, sur leurs bases arrière au nord et à l'ouest du Mali. Là s'arrête la simplicité du récit.
Car si la France dispose d'un soutien « presque unanime » (Laurent Fabius) de la communauté internationale, elle se retrouve également un peu esseulée en première ligne de la guerre au terrorisme. Triplement exposée et pour l'instant sans le soutien nécessaire à ce type d'opération.
La première menace est purement stratégique, c'est le risque d'enlisement. La question de la sortie d'un conflit, ce que les Américains appellent l'exit strategy, se pose, en fait, dès l'entrée en guerre. Qu'allons-nous faire sur ce théâtre d'opération ? Dans quels buts ? Avec quels moyens ? Réagir à un casus belli et déployer des frappes aériennes est assez simple. Restaurer l'État malien est plus complexe. Stabiliser le nord du Mali, encore davantage.
Soutien diplomatique croissant
Pour l'heure, Paris bénéficie d'un soutien diplomatique très vaste et logistique croissant. Même l'Algérie, dont l'action a par le passé été pour le moins ambiguë vis-à-vis de ces groupes armés, collabore. Elle a autorisé le survol de son territoire et veille à fermer sa frontière au sud. Mais le temps des frappes va vite passer. Un millier de soldats français sont déjà sur place, illustration de l'impossibilité de faire marche arrière, une fois le conflit enclenché. Et la force ouest-africaine, en cours de constitution, risque fort d'être aussi impuissante à pacifier le Mali qu'elle ne l'a été à intervenir dans l'urgence.
La deuxième menace, c'est la nature même de l'adversaire. Une hydre multiforme en permanente recomposition. Un réseau qui a collecté autant les armes de la guerre libyenne que celles de l'armée malienne ou du marché noir international. Unissant les souches algériennes du terrorisme salafiste aux revendications sahélienne au nom d'un même ciment, le djihad. Une guerre qui a besoin d'un ennemi. La France est une cible toute désignée. Par son passé colonial, les intérêts de sa filière nucléaire au Niger. À présent, du fait de son intervention militaire. Les otages encore détenus savent le prix de ces symboles.
Enfin, la menace est aussi intérieure et les responsables de l'antiterrorisme ne la sous-évaluent pas. Elle n'est pas nouvelle, mais le conflit malien peut réactiver des réseaux dormants. Dans l'Hexagone comme à l'étranger.
Bien que diplomatiquement très bien préparée, l'intervention française ne devait pas avoir lieu sous cette forme. C'est une intervention internationale que Paris souhaitait, lucidement d'ailleurs, pour éviter tous ces pièges. Elle n'y est pas parvenue avant. Il lui faut y parvenir maintenant. Sous peine d'enlisement.

vendredi 11 janvier 2013

Cameron : être ou ne pas être européen ?

Cameron : être ou ne pas être européen ?


Depuis la rupture britannique, en décembre 2011, sur le traité fiscal instaurant la règle d'or, la Grande Bretagne s'interroge sur sa place en Europe. Face à une zone euro contrainte de se souder pour surmonter la crise, Londres a-t-elle encore des raisons de faire partie du club ? Sa stratégie d'influence de l'intérieur de la machine européenne aurait-elle atteint sa limite ?
Dans la presse, les milieux d'affaires, à la Chambre des Communes, le débat fait rage depuis des mois. Un audit sur deux ans a même été lancé par le gouvernement pour comprendre l'impact de l'Europe sur la société et l'économie britanniques. David Cameron doit, tout prochainement, prononcer un discours très attendu sur le sujet.
L'euroscepticisme, au-delà du Channel, est un sentiment ancien et bien enraciné. De nombreuses raisons l'expliquent : l'histoire, l'économie, la tradition juridique, la culture politique. Depuis l'adhésion de la Grande-Bretagne, en 1973, ce scepticisme a servi de boussole aux Premiers ministres de Sa Majesté sur le chemin de Bruxelles. Tout comme il a fait office de toile de fond évidente pour leurs partenaires sur le Continent.
Cela n'a pas empêché l'Europe d'avancer dans son processus d'intégration. Certes, la singularité britannique a toujours été un paramètre encombrant. Elle a valu des négociations musclées avec Londres, certaines dérogations, quelques retards et une ristourne (le fameux chèque britannique) aujourd'hui injustifiable. Mais après tout, le constitutionnalisme allemand n'a pas été moins encombrant lorsqu'il s'est agi d'aider Athènes. Ou la France moins inflexible en matière de politique agricole.
Poussée eurosceptique
Ce qui est nouveau dans le débat sur la place des Britanniques en Europe, c'est la radicalisation induite par la crise. Sur le front intérieur, les sondages montrent une forte poussée de l'euroscepticisme et avec lui du parti de l'Indépendance britannique, l'Ukip, crédité désormais de 15 % d'intention de vote. Ce parti rogne sur l'aile droite des Tories et sont une menace directe pour Cameron à mi-mandat.
Sur le continent, la peur de l'éclatement de la zone euro a favorisé un sursaut. Et si la sortie de la Grèce, « Grexit », n'est plus à l'ordre du jour, celle de la Grande-Bretagne, « Brexit », n'est plus taboue. À tel point qu'un Jacques Delors, insoupçonnable d'antijeu en matière européenne, imagine sans difficulté une Europe sans les Anglais qui ne resteraient liés que par un accord de libre-échange.
Au même moment, de l'autre côté de l'Atlantique, on s'inquiète, en revanche. De façon totalement inhabituelle, un haut responsable de l'administration Obama vient, mercredi, d'inciter clairement Londres à rester dans l'Union européenne. Pour mieux y conserver une influence, naturellement. Comme si, à Washington, on craignait que le projet de référendum sur l'appartenance à l'Union européenne, caressé par Cameron, ne finisse pas devenir ingouvernable.
Sur le même ton, quelques grands patrons britanniques mettent en garde aujourd'hui contre les répercussions économiques d'une rupture avec la première zone d'échange au monde. De fait, l'Union européenne absorbe plus de 50 % des exportations britanniques. L'intérêt économique est évident. Mais l'intérêt politique ? C'est tout le dilemme de David Cameron dans les prochains mois, lui qui va sans doute jouer sa chance de réélection, en 2015, sur un thème qu'il aurait préféré éviter : être européen ou pas.

jeudi 22 novembre 2012

La question budgétaire de l'Europe

La question budgétaire de l'Europe 


Une discussion budgétaire, c'est pour toute institution démocratique un moment de choix et de vérité. Il faut, par l'impôt, définir des recettes et des dépenses. Les affecter. Arbitrer. Dans tous les États de l'Union européenne, comme dans toutes les démocraties du monde, ce moment fait l'objet d'un débat public. Au Parlement.
Ce matin, ce moment si important dans la vie de tout espace politique sera au menu d'un sommet extraordinaire des Vingt-sept. Le débat va bien avoir lieu, entre chefs d'État et de gouvernement, mais c'est dans le huis clos du Conseil que les perspectives financières de la période 2014-2020 vont être discutées, comme tous les sept ans.
Rien de nouveau ? Pas si sûr. La grave crise qui vient de secouer la zone euro et l'Union, depuis trois ans, ne permet plus de suivre ce rituel avec un regard désabusé. Non seulement parce que le climat d'austérité amène tout le monde à regarder de plus près les choix en matière économique. Mais surtout parce que la méthode n'a jamais paru autant inadaptée.
Comme le déclarait, hier, Alain Lamassoure : « Sur le budget, l'Europe travaille mal. » Le président de la commission du budget du Parlement européen de préciser. « L'Europe n'a pas d'impôt, elle mendie la charité de ses membres. » Sans ressources propres, l'Union européenne dépend des accords conclus par ses États membres. Au prix d'une logique perverse.
Chacun arrive ce matin à Bruxelles avec un double objectif : donner le minimum, engranger le maximum. L'opinion publique, dans tous les pays de l'UE, peut sans doute parfaitement comprendre la nécessité de contenir les dépenses par gros temps. À condition que les discussions d'apothicaires sur le « combien » (en fait à peine 1 % du PIB européen) n'éclipse pas le vrai débat sur le pourquoi et le comment d'un budget.
C'est bien là que les contribuables européens peuvent se sentir dépossédés de ce débat légitime. Surtout à l'heure où la mondialisation et la crise montrent très clairement qu'aucun État national ne peut résister seul dans la tourmente. Le rabais britannique, que Margaret Thatcher sut habilement négocier en 1984, n'a plus de sens. Mais la prédominance de la politique agricole commune, soutenue par Paris n'en a pas davantage aux yeux de nombreux partenaires. C'est la cohérence du projet qui peut rétablir chacun dans ses demandes légitimes, pas la foire aux égoïsmes.
La renationalisation du discours politique et même des esprits, à laquelle on assiste depuis trois ans, touche, à l'occasion de ce sommet, un point limite. « L'Europe peut survivre à un manque de crédits, elle ne survivrait pas à un tel déficit de démocratie », ajoutait, hier, Alain Lamassoure, qu'on peut difficilement qualifier de souverainiste.
Dès lors, après vingt-cinq sommets dits de la dernière chance, les chefs d'État et de gouvernement doivent, aujourd'hui et demain, réfléchir à cet avertissement. La gestion commune des ressources financières, surtout en temps de crise, exige plus une solidarité intelligente, même à un moindre coût, que d'une bataille rangée. Le succès d'Airbus n'en est-il pas la meilleure illustration ? C'est d'un projet audacieux et commun dont les zones en difficulté de l'Europe ont besoin. Ce ne sont pas les calculs comptables qui augmentent les ressources, tout au plus ils les habillent.

vendredi 14 septembre 2012

Washington sous pression islamiste 



C'était l'une des bonnes nouvelles des soulèvements arabes de l'an dernier. Aucun drapeau israélien ou américain n'avait été brûlé dans les rues de Tunis ou du Caire. Le chiffon rouge de l'anti-occidentalisme était, enfin, hors sujet, au bénéfice de la lutte pour la liberté et la démocratie. On savait cette séquence fragile et fortement compromise par la montée des forces politiques islamistes dans tout le monde arabe. On sait, depuis mardi soir, qu'elle est terminée.
En assassinant l'ambassadeur américain en Libye lors d'une trouble attaque travestie en manifestation contre un film délirant, les réseaux islamistes, probablement Al-Qaïda, tentent de remettre les pendules dix ans en arrière. Ils agitent la rue, du Maroc à l'Iran en passant par la Tunisie et l'Égypte, non pour réclamer plus de démocratie, mais pour désigner un ennemi : l'Amérique. Le moment choisi, le soir du 11 septembre, n'est pas anodin. À deux mois de l'élection présidentielle américaine, le retentissement est garanti.
Pour la première fois depuis l'arrivée de Barack Obama au pouvoir, on a entendu, hier, dans les rues de Téhéran ou de Sanaa, en Irak, à Gaza, des slogans comme « mort à l'Amérique », « mort à Israël » qui placent le président américain devant le bilan de sa politique étrangère. Obama n'a pas lancé son pays dans de nouvelles guerres, mais il n'a pas pour autant rétabli un ordre au Proche et au Moyen-Orient. L'incertitude et l'instabilité qui règnent dans les pays arabes dix-huit mois après les chutes des dictateurs, la violence du conflit syrien, la surenchère israélo-iranienne et l'absence de progrès dans le processus israélo-palestinien fournissent un terrain propice pour les stratèges de la tension que sont les islamistes.
L'instrument ou le prétexte qu'ils ont choisi, c'est une nouvelle fois la religion. Ou plutôt le blasphème comme casus belli. En l'occurrence un film délirant d'un inconnu qui circule comme une trainée de poudre sur le Net et qui insulte l'islam et les musulmans. Tout comme les agissements de certains militaires américains ont pu le faire en Afghanistan. Hillary Clinton, la secrétaire d'État, avait beau, hier, qualifier de « vidéo écoeurante et condamnable » le film en question, le retour de l'agenda religieux sur la scène diplomatique en dit long sur l'inertie de l'agenda politique.
En 2009, dans son célèbre discours du Caire, Obama avait joué la carte du respect. Il avait inauguré un nouveau départ dans la relation arabo-américaine, suscité l'espoir chez les Palestiniens d'avoir enfin, à la Maison Blanche, un interlocuteur moins hostile. Trois ans plus tard, affaibli par la fin de son mandat, mais aussi par une politique d'apaisement qui n'a pas donné les fruits escomptés, le président américain est brusquement sous pression.
Pression d'Israël qui l'invite à fixer une ligne rouge vis-à-vis des Iraniens et de leur programme nucléaire. Pressions des salafistes qui, de la Tunisie à l'Égypte, menacent l'espoir démocratique du Printemps arabe. Pressions terroristes, du Sahel à Benghazi, qui inquiètent tout l'Occident. Le monde arabe s'invite dans la campagne électorale. Les nouveaux gouvernements au pouvoir en Égypte ou en Libye peuvent-ils - veulent-ils ! - maîtriser ces franges radicales qui attaquent les intérêts américains ? À en juger par le manque de sécurité qui régnait, mardi, autour des ambassades américaines, on peut en douter.

mardi 28 août 2012

Quelle diplomatie pour Hollande ? 

Chasse gardée du locataire de l'Élysée, la politique étrangère est, dans un régime semi-présidentiel, un véritable banc d'essai pour tout nouvel arrivant. François Hollande n'avait pas eu de temps d'observation au lendemain de son élection, puisque le G8 et le sommet de l'Otan l'avaient propulsé aux États-Unis. Le test fut d'ailleurs plutôt réussi, surtout pour un politique dépourvu jusque-là d'expérience internationale.
Le rendez-vous qu'avait, hier, le Président avec tous les diplomates du Quai d'Orsay, rendez-vous annuel, était, certes, moins spectaculaire que le passage à la Maison-Blanche, mais probablement plus délicat. Car, tout comme le discours de politique générale « pose » ou non l'autorité d'un Premier ministre, la conférence des ambassadeurs oblige le chef de l'État à exposer sa vision et du monde et de la place que, selon lui, la France doit y occuper.
François Hollande a-t-il imprimé, hier, un nouveau cours ? Pas vraiment. Ou pas encore. Accusé d'attentisme sur le dossier syrien, le Président a tenté de reprendre la main en maintenant, en substance, le cap pris par la diplomatie française depuis quinze mois. Rupture définitive avec Assad, soutien à l'opposition syrienne, invocation de l'Onu et déploration des vétos russes et chinois. C'est davantage une politique des petits pas que la politique arabe dont Paris se targuait par le passé et qui nourrit bien des regrets chez les chrétiens d'Orient, mais cette rupture n'est pas nouvelle.
« Tout dire partout »
Sur le péril nucléaire iranien, sur la menace terroriste au Sahel, sur le caractère irréversible de l'euro ou le pragmatisme qui doit guider la politique méditerranéenne, le Président a tenu des propos que son prédécesseur aurait pu prononcer, les accents volontaristes en moins. Il a même réaffirmé, sans employer le terme, une volonté de rupture avec la Françafrique, d'imposer une «  nouvelle donne ». Il a affiché sa détermination, en matière de défense des droits et des libertés, de « tout dire partout ».
L'intention initiale est louable, certes, mais en la matière, le passé l'a montré, ce n'est que sur pièce que l'on peut se forger un jugement. Une certaine continuité était donc perceptible, hier. Et pourtant, entre les lignes, pointaient quelques éléments de nouveauté, à confirmer. François Hollande entend poursuivre le réchauffement des relations avec la Turquie, entamé depuis trois mois. Il ne cultive pas l'amitié spontanée pour Israël que son prédécesseur évoquait volontiers, et il a demandé aux autorités israéliennes de revenir à la négociation avec les Palestiniens.
Plus encore, sur la crise de l'Euro et l'avenir de l'Union européenne, défi majeur, François Hollande est sorti de sa réserve. En se déclarant disponible à ouvrir la discussion sur l'Union politique proposée par Angela Merkel, en prônant davantage de coopérations renforcées et donc une Europe à deux vitesses, celle de la zone euro et le reste. En souhaitant l'implication de la Commission européenne et un contrôle parlementaire accru. Comme Mitterrand, c'est sur l'Europe que Hollande pourrait laisser une trace et marquer une vraie rupture. À condition de convaincre d'abord ses propres troupes.

vendredi 10 août 2012

Syrie : l'internationalisation de la crise 


C'est « la » guerre du moment. Avec ses atrocités, ses impasses, ses surenchères. Celle qui attire, comme du miel, mercenaires et islamistes de tout le Moyen-Orient, espions et diplomates de toutes les grandes puissances. Celle qui ressemble, chaque jour davantage, à une guerre civile qui s'embrase, en suivant une dynamique d'autant plus préoccupante que l'appartenance communautaire et religieuse reste le socle structurant de la société syrienne. La guerre qui se joue en ce moment même dans les rues d'Alep, de Damas et de tout un pays, ne concerne plus seulement les Syriens et leur désir initial de participer, eux aussi, au Printemps arabe. Elle implique désormais toute la région, et avec elle, la communauté internationale.
D'abord, parce que l'urgence humanitaire éclate au grand jour depuis quelques semaines. Près de trois cent mille Syriens ont fui leur pays, essentiellement pour la Turquie, le Liban et la Jordanie. Sans compter les innombrables déplacés qui, sous la menace des combats et de l'imprévisibilité du contexte de guérilla urbaine, fuient, quartier par quartier, la barbarie déchaînée par le régime Assad et par une partie non négligeable des rebelles. Exécutions sommaires, vengeances macabres, disparitions. Chez les Syriens de la diaspora, aux quatre coins du monde, le récit de ces crimes alimente quotidiennement les conversations.
Internationale, la crise syrienne l'est aussi depuis des mois pour des raisons politiques et stratégiques. La phase de soulèvement civique n'aura, en fait, duré que quelques mois, l'an passé. Très vite, les livraisons d'armes ont fait basculer cette crise en une guerre ouverte, en partie télécommandée de l'étranger. Moitié revival de la guerre froide, moitié bataille communautaire (chiites contre sunnites) par puissances interposées.
D'un côté, le régime Assad a pu bénéficier du soutien russe et iranien. De l'autre, le Qatar et l'Arabie Saoudite ont clairement soutenu les rebelles. Avec le blanc-seing du camp occidental qui, d'une main, condamnait Moscou et, de l'autre, encourageait en fait, même indirectement, l'escalade militaire. En sachant pertinemment que l'opposition syrienne n'était pas seulement composée d'enfants de choeurs, mais aussi de salafistes et de jihadistes ravis de s'engouffrer dans l'espace syrien comme nouveau terrain de bataille. Tout comme la diplomatie iranienne.
Aurait-on dû négocier davantage avec Moscou une solution contrôlée ? Voir le scénario tunisien s'appliquer à Damas était-il réaliste ? Avait-on alors, et a-t-on aujourd'hui, une alternative viable ? Il y a un an, ces questions furent posées par de nombreux analystes et également par les communautés chrétiennes de Syrie, terrorisées à l'idée de finir comme leurs coreligionnaires irakiens. Aucune réponse satisfaisante ne fut donnée par Washington ni par Paris ; ce qui, au passage, rend très inutile la polémique franco-française des dernières quarante-huit heures.
Urgence humanitaire, impasse politique, tensions communautaires, islamisation de la rebellion, régionalisation de la crise. Tout était écrit, tout se déroule. Assad subit les désertions, mais résiste encore, affaibli par les fractures communautaires de son propre pays, mais aussi renforcé par ce que cette mosaïque facilite, comme jadis au Liban ou en Bosnie : une internationalisation du conflit.