vendredi 6 février 2015
Il a « changé »
Un président régalien. Tel est apparu François Hollande pour sa conférence de presse semestrielle. Et ce n'est pas par hasard, après la séquence tragique de janvier, que le chef de l'État qui fut à la hauteur de l'enjeu apparaisse comme occupant bien l'habit du président de la République. « J'ai changé ! », a-t-il confié, rappelant en cela Jacques Chirac qui avait changé avec la mort de François Mitterrand ou Nicolas Sarkozy qui avait changé avec la crise financière de 2008. Un président qui a d'ailleurs choisi le thème présidentiel par excellence, celui de la politique étrangère pour créer la surprise.
Cette surprise, c'est le voyage à Kiev. Il y a là de multiples sens. D'abord, la France renoue avec son rôle diplomatique se tournant vers un de ses plus anciens alliés, la Russie. Ensuite, François Hollande et la chancelière allemande replacent l'Europe au centre du jeu. Car l'Ukraine et la Russie sont nos plus proches voisins. C'est enfin pour Hollande une manière de confirmer qu'il faut parler avec la Russie et en particulier avec son président, Vladimir Poutine.
Avec le voyage à Kiev, François Hollande relance très fortement le couple franco-allemand qui avait eu un lien relâché au début du quinquennat. Et d'ailleurs, le président a justement rappelé que lorsque la France et l'Allemagne sont unies « ça pèse dans le monde ». D'autres dossiers vont arriver sur la table, au premier chef celui de la dette de la Grèce pour lequel François Hollande veut être un médiateur. Et pour réussir, il aura besoin d'Angela Merkel.
Un président régalien. En rappelant l'esprit du 11 janvier, en se posant en défenseur des valeurs de la République, en plaidant à plusieurs reprises pour l'unité nationale, François Hollande aura joué le registre du président au-dessus des questions d'intendance domestique. Ce n'est certes pas suffisant pour répondre aux attentes du quotidien des Français. Ce n'est pas assez pour se relancer dans le lourd dossier du chômage de masse. Mais c'est important que dans des circonstances exceptionnelles, le président de la République endosse les habits du père de la Nation.
Casqué et sans masque
La confession de François Hollande (« Je n’ai rien à cacher ») constitue une profonde révélation. Elle éclaire d’un jour nouveau un des mystères de son quinquennat. C’était par jeu, assez enfantin d’ailleurs, qu’il se rendait casqué, en scooter, chez sa bonne amie. Des malveillants voulurent voir dans ces équipées nocturnes une volonté de dissimulation et un souci de discrétion. Les sots ! Le Président, qui ne reconnait comme secrets que ceux de l’Etat, n’avait en réalité aucun désir de se dérober à la curiosité publique. Seul le hasard a pu donner l’impression contraire. Il faut donc admettre notre erreur et battre notre coulpe. Même s’il n’est pas certain que l’aveu présidentiel nous en apprenne beaucoup plus : l’authenticité d’un homme tient aussi à ce qu’il masque.
Aux grands mots les petits remèdes
Dans l’état où se trouve la France et après les épreuves qu’elle vient de subir, on attendait du chef de l’Etat une parole forte et des annonces concrètes. La cinquième conférence de presse de François Hollande ne fut pourtant que formules creuses et déclarations d’intentions. Mise à part l’initiative – heureuse – menée avec Angela Merkel pour peser sur le dossier ukrainien, que retenir en effet de cette intervention où les généralités le disputaient aux digressions ? Une promesse de service civique ? Il existe déjà et sera étendu. Une refondation de l’école ? Ce sera la énième, et les modalités proposées n’ont guère plus de chances de succès que les précédents plans. Une Agence nationale pour le développement économique des territoires ? Un machin de plus sans plan de marche ni objectif mesurable. Le tout noyé sous un flot lancinant où l’enflure des mots masquait mal l’absence de solution aux problèmes du pays : économie anémiée, chômage de masse, fragmentation des territoires, échec de l’école.
De bien grands mots pour de petits remèdes : c’est ainsi que, dans la bouche de François Hollande, les valeurs sont forcément « universelles », la réforme est inévitablement « citoyenne », le Français est heureusement « solidaire ». Bien sûr, l’Europe n’est ni de droite ni de gauche, non : « l’Europe, c’est l’Europe ». Quant à la République, elle « reconnaît tous ses enfants », et ça tombe bien puisque « notre richesse principale, elle est dans le peuple français »... C’est ce qui permet au chef de l’Etat de prétendre que « lorsqu’on a un pays qui a cette force-là, on doit le conduire pour aller plus loin ». Evidemment… Mais pour ce qui est de l’avenir du pays, et sans faire injure à « l’esprit du 11 janvier », ce serait bien de revenir dans le concret.
Le gouvernement grec va devoir composer avec les réalités économiques... (et ça ne l'arrange pas vraiment)
Le Premier ministre grec, à l’issue de sa tournée en Europe et de la fermeté de la BCE, a été obligé de revenir sur ses promesses et de reconnaitre qu’il lui faudra reprendre le programme de réformes. Tsipras admet que s’il voulait profiter des avantages de l’euro, il ne pouvait pas s’affranchir de quelques obligations élémentaires.
La journée d’hier a imposé une épreuve douloureuse au Premier ministre grec, Alexis Tsipras, et à son ministre de l’Économie, Yanis Varoufakis. Alors que le Premier ministre était venu à Paris, espérant que François Hollande lui apporte un soutien en espèces, il est reparti les mains vides... ou plutôt non pas vide, pleines de déception.
La France, comme l’ensemble des pays européens, refusent cette procédure d’annulation de dettes que demandent les Grecs. Ils refusent pour des raisons de principes d’abord, mais les principes on pourrait s’assoir dessus. C’est aussi pour des raisons financières, parce que cela risquerait de mettre en difficulté trois grandes banques françaises : la Société Générale, la BNP et le Crédit Agricole qui ont 45 milliards de crédits.
Plus grave, il n’a obtenu un soutien politique que très symbolique. Quand le chef du gouvernement grec a indiqué au Président qu'il comptait sur la France pour relancer la croissance en Europe, beaucoup se sont demandés s’il plaisantait ou pas. Le Président français lui a répondu du bout des lèvres. Et pour cause, la France aurait du mal à donner des leçons de croissance vu que depuis deux ans et demi la gouvernance de François Hollande tourne en rond et s’avère incapable de relancer la croissance en France.
Pendant ce temps-là, le ministre de l’Économie est allé, tel un cow-boy, demander de l’aide à la BCE, où il s’est fait accueillir très fraichement. Pas question, pour Mario Draghi de refinancer les banques grecques avant que le Premier ministre ait négocié un nouveau programme avec la zone euro. En moins d’une heure la rencontre a été pliée.
Au moins, les choses sont claires. Le gouvernement grec a trois semaines pour trouver des financements. C’est-à-dire pour présenter un plan cohérent qui pourra être négocié à Bruxelles et à Francfort. Le ministre de l’Économie a ce plan sous le coude depuis pas mal de temps. Il lui fallait créer un psychodrame en Europe pour faire passer la pilule aux Grecs qui auront du mal à l’avaler. Après cette tournée désastreuse, ils pourront expliquer qu’ils n’ont pas le choix.
Le plan demandera un rééchelonnement, une sorte de dette perpétuelle. Il s’engagera à rembourser sans dire quand précisément. Personne ne sera dupe mais les règles comptables seront respectées. On évite les effets systémiques.
La BCE, comme toutes les banques centrales du monde, va prendre de la mauvaise dette. Dans le droit bancaire cela s’appelle une structure de défaisance. On avait créé une telle structure pour éponger les dettes du Crédit Lyonnais épuisé par la folie des grandeurs de la gouvernance Mitterrand.
Mais il va falloir que la Grèce reprenne son programme de réforme. Beaucoup font mine de découvrir que la Grèce est sous tutelle, mais ce n’est pas nouveau. La Grèce est sous tutelle depuis 2011. Comme n’importe quelle entreprise en difficulté. L’intérêt de tous, c’est que la Grèce puisse se relever afin de sauver le peuple grec de la misère et sauver les créances de la ruine. La procédure de mise en tutelle est plutôt une bonne procédure pour protéger les autres d’un dysfonctionnement.
Cette affaire appelle deux remarques qui peuvent être salutaires pour l’avenir.
1ère remarque, la communauté européenne a assez bien fonctionné contrairement à ce qui s’est passé lors des crises précédentes. La Grèce qui s’était mise dans l’idée de créer la zizanie entre les partenaires, de les mettre en désaccords en espérant en tirer des avantages, n’a pas réussi. Les membres de la zone euro sont restés tous sur la même ligne obligeant le gouvernement grec à amender ses ambitions.
2ème remarque, pour arriver au pouvoir, la gauche radicale a empilé les promessesqui sont irréalisables.
Alexis Tsipras aussi jeune soit-il, aussi énergique soit-il, a totalement nié la réalité. Il vient de dire pour la première fois que la Grèce est potentiellement en faillite depuis dix ans et qu’elle n’a jamais rien fait pour s’en sortir au contraire.
On a menti aux Grecs. La majorité qui gouverne la Grèce a menti au peuple grec pour être élue, alors qu'elle aurait pu lui dire la vérité. Elle le pouvait.
Ça rappelle quand même étrangement l’attitude de François Hollande au moment de la présidentielle. Pas besoin d’expliquer la vérité parce que la croissance reviendra comme par miracle, pensait-il.
Mais en économie comme en politique, les miracles n’existent pas. Les partis extrêmes qui en font commerce en profitent mais ils se déconsidèrent aussi. Quand les électeurs grecs vont s’apercevoir qu’ils ont été trompés, ils vont se détourner de leurs dirigeants. En France, il a fallu moins de six mois pour que la réputation de François Hollande s’effondre.
Si au moins, les grands partis de gouvernement, en profitaient pour présenter des programmes responsables et compatibles avec les réalités, on aurait une chance d’avancer. Si la démocratie permet partout en Europe, à des gouvernants d’arriver au pouvoir en promettant tout et son contraire, on ne donnera pas cher de la démocratie.
Les emprunts toxiques, ça continue. C’est pas grave, c’est le contribuable qui régale
Selon la loi de Murphy, quelque chose qui peut mal tourner finira probablement par mal tourner. Et lorsque l’État, des élus et l’argent du contribuable sont impliqués, cette probabilité se transforme en certitude inévitable au même titre que la mort et les impôts. Il en va ainsi des emprunts complexes qui furent contractés au début des années 2000 par les collectivités territoriales et qui ont largement défrayé la chronique. On pourrait croire qu’à présent, tout le monde étant au courant, les responsables publics se soient assagis. Il n’en est rien.
Tout d’abord, il y a bien sûr le simple fait que, pendant que la mode était à la multiplication de ce genre de cascades financières osées, les collectivités territoriales ne furent pas les seules à en croquer. Au-delà des mairies, communautés de communes et autres regroupements d’agglomérations qui se sont empressés, dès que l’égo des élus enflait, de contracter ces bombes financières à retardement, on trouve aussi des institutions locales à commencer par les hôpitaux publics. Or, si l’on entend assez facilement les couinements ulcérés de maires et des conseillers généraux aux finances exsangues une fois les taux brutalement relevés à la faveur d’un franc suisse toujours plus solide, et ce, d’autant plus facilement que la presse aime se faire l’écho des célébrités politiques locales, on entend en revanche nettement moins parler des directeurs d’établissements hospitaliers publics qui ne sont pourtant pas les derniers à avoir profité de ces montages douteux.
Et c’est au détour de quelques articles dans la presse spécialisée (qu’on pourra lire ici, moyennant abonnement) qu’on découvre que la situation, qui n’est franchement pas rose pour les communes embourbées dans les misères toxiques et les petits arrangements avec la structure de défaisance de Dexia, ne l’est pas plus pour certains hôpitaux. Ainsi, la récente envolée des cours du franc suisse entraînerait une hausse du coût de sortie de ces emprunts improbables d’environ 400 millions d’euros, dont tout indique que ce sera le contribuable qui devra, d’une façon ou d’une autre, les régler.
Il faut en effet comprendre que depuis le plan Hôpital 2007 puis Hôpital 2012, les établissements publics de soins ont été largement encouragés à se débrouiller par eux-mêmes pour trouver des financements, quitte à croquer dans le fruit interdit (et méconnu à l’époque). La Cour des Comptes avait, en avril dernier, évalué à environ 30 milliards d’euros la dette totale de ces établissements, dont 20% (c’est-à-dire 6 milliards tout de même) classés « sensibles » — sans doute pour éviter le mot « toxique ». On comprend que le récent abandon du « peg » euro-franc suisse a jeté comme un petit vent de panique auprès de tous les joyeux souscripteurs de ces emprunts.
Mais là où l’affaire prend une tournure malheureusement trop habituelle, c’est lorsqu’on apprend la mise en place d’un fonds de soutien pour les hôpitaux ayant contracté ces emprunts structurés à risque, fonds abondé par le contribuable et, notamment, tous les établissements de soins, y compris privés, via l’utilisation habile de crédits d’assurance maladie. Autrement dit, ce sont les contribuables et les cliniques qui vont payer pour la gestion hasardeuse des hôpitaux publics. Chose qui ne plaît guère à Lamine Gharbi, le président de la Fédération de l’Hospitalisation Privée (FHP), qui déclare :
« Nous refusons catégoriquement que soient financées les erreurs de gestion des hôpitaux publics, on ne peut plus accepter que des erreurs soient payées par la collectivité au détriment des autres secteurs privés et associatifs. »
Et on comprend l’agacement du président de la FHP puisqu’en regard des établissements publics qui ne se sont pas gênés pour risquer ainsi les finances du contribuable dans du carry-trade en francs suisses, aucune clinique n’a contracté d’emprunt toxique. Bizarrement, celles-ci ont sans doute jugé ces emprunts un peu trop louches, ou trop risqués, ou trop beaux pour être vrais et se sont abstenues de mettre leurs finances en péril. De là à conclure que l’engluement dans des bricolages financiers hasardeux est précisément la marque d’un secteur public qui n’a rien à carrer des finances publiques, il n’y a qu’un pas qu’on se gardera de franchir, parce que ce n’est pas le style de la maison.
Pour le franchir, il faudrait vraiment qu’un nouvel exemple d’institution publique, déjà lourdement endettée, s’amuse à se lancer maintenant, là, tout de suite, dans cette période troublée, dans un nouvel emprunt en devise étrangère avec des taux soi-disant bas, avec l’argent du contribuable, et la quasi-certitude d’une catastrophe à moyen ou long terme. Évidemment, un tel cas semblerait à la fois grotesque (tout le monde sait, maintenant, ce qu’est un emprunt toxique, le carry-trade sur une monnaie étrangère et les risques qu’on court) et franchement caricatural (Une institution publique, se lancer dans une telle opération, en pleine période d’austérité ? Vous n’y pensez pas !).
Et voilà que fonce sur le devant de la scène la célèbre CADES, la caisse d’amortissement de la dette sociale, établissement public s’il en est, qui gère donc la dette de tout le bazar d’assurance santé que les Français regroupent sous le vocable « Sécu ». Alors même qu’un nombre inquiétant d’établissements de soins s’agite dans les affres du surendettement et des emprunts toxiques, laCADES fanfaronne dans la presse en annonçant, joyeuse comme seuls les parfaits imbéciles ou les irresponsables savent le faire, avoir réussi pour la première fois et avec brio l’émission en renminbi, « la monnaie du peuple » chinois, un emprunt de 423 millions d’euros (ou 3 milliards de renminbi) à un taux de 3,8% sur deux ans. Le patron de la CADES se réjouit même du montant :
« Aucune autre émission en yuan n’a atteint un tel montant ces deux dernières années. Cela place la CADES parmi les grands émetteurs prestigieux du service public »
Youpi, tralala, on vient de souscrire un emprunt de 3 milliards de renminbi. Tout ira bien : le renmimbi, cette monnaie sous-évaluée que la Banque Centrale Chinoise fait tout pour empêcher de monter depuis des années, ne gagnera pas de valeur, l’euro ne se cassera pas la figure, et on pourra rembourser ce prêt à un taux très raisonnable sans souci puisque il est seulement de 3.8%, mes enfants. Bien sûr, d’ici deux ans, la monnaie chinoise ne s’appréciera pas, même pas un petit peu suite (par exemple) à une décision unilatérale de la Banque Centrale Chinoise de lâcher un peu la bride à sa monnaie — ça n’arrivera jamais, c’est du Suisse jamais vu, c’est impossible, les Chinois sont fourbes mais ne feront jamais ça, voyons. Et puis, ce n’est pas un risque inconsidéré, puisque c’est géré au cordeau par des gens responsables et soucieux des deniers du peuple. Ils l’ont tous largement prouvé.
Franchement, c’est sûr, tout va bien se passer.
Le «vivre ensemble» à l’aune du fiasco fiscal
Comment va le «pacte fiscal» en France ? Comme sa cohésion sociale : mal, de plus en plus mal. Un nouveau rapport du Conseil des prélèvements obligatoires s’en alarme. Sans prôner le grand soir, ses auteurs réclament la refondation d’un système que l’on sait illisible, incohérent, injuste et inefficace. Bien sûr, leurs préconisations – même les plus prudentes – resteront lettre morte. François Hollande a déjà étouffé son engagement d’une fusion entre l’impôt sur le revenu et la CSG, déjà enterré la «mise à plat» défendue par son ancien Premier ministre. Ce n’est pas au moment où il se concentre sur les moyens de prolonger l’«esprit du 11 janvier» que le chef de l’Etat va prendre le risque d’une réforme nécessaire, mais dangereuse. Dommage.
Dommage parce que l’impôt est au cœur de l’emploi, de l’activité, de la confiance. Et donc de ce «vivre ensemble» que le Président cherche tant à restaurer, à réinventer. Il faut dire qu’en deux ans et demi, il a enchaîné les erreurs. Son acharnement sur les plus riches a détérioré l’attractivité du site France. Ses hausses de prélèvements aussi débridées que mal calibrées ont, fait sans précédent, abîmé l’adhésion au modèle social des classes moyennes, au bord de la révolte. Son choix de réduire pour finir le nombre de contribuables redevables de l’impôt sur le revenu a fragilisé encore davantage le contrat républicain ; or les experts recommandent, au nom justement de cette cohésion nationale à réparer, «un impôt pour tous, même symbolique». Résultat, l’obsession de l’égalitarisme par la taxation a prévalu alors que les Français montrent chaque jour, jusque dans la rue, leur désir d’autonomie, de liberté.
jeudi 29 janvier 2015
Demis Roussos, la variété internationale pleure l'enfant d'Aphrodite
L'interprète de "Rain and Tears" est mort ce week-end à Athènes. Retour sur la carrière d'un apôtre grec, mais né en Égypte, de la world music.
On n'entendra plus son timbre aigu qui cadrait mal avec son physique imposant. Demis Roussos, qui a été pendant des décennies l'une des grandes voix de la variété internationale, aussi célèbre pour ses tubes que pour sa silhouette imposante et ses tenues bariolées est décédé dans la nuit de samedi à dimanche à Athènes quelques heures avant les élections législatives dans son pays. Il connut une gloire internationale avec le groupe Aphrodite's Child, dont il fut le chanteur et le bassiste. "Rain and Tears", composée par Vangelis avec des paroles de Boris Bergman, fut dans le monde entier l'une des chansons phares de 1968. Le look chemises à fleurs de ses interprètes fait aujourd'hui encore la joie des rétrospectives télé... Au début des années 1970, Roussos entame une carrière solo et chante dans trois langues. Grâce à des tubes comme "We Shall Dance" (1971), "Loin des yeux loin du coeur" (1978), "Quand je t'aime" (1987) et "On écrit sur les murs" (1989), on estime que Demis Roussos - de son vrai nom Artémios Ventoúris Roúsos - a vendu près de 60 millions de disques à travers le monde au cours de sa carrière.
Né en juin 1946 à Alexandrie en Égypte, il passe son enfance au sein d'une communauté orthodoxe, dans une ville et un pays musulmans. De ce fait, il est imprégné de musiques grecque et arabe. Attiré par le chant, il fait partie du choeur de l'Église orthodoxe grecque d'Alexandrie : il y chante durant cinq années en tant que soliste et, parallèlement, il étudie le solfège et apprend à jouer de la guitare et de la trompette. Son enfance se passe normalement jusqu'à ce que sa famille perde ses biens durant la crise du canal de Suez et décide finalement de quitter l'Égypte, cinq ans plus tard, pour partir s'installer dans sa patrie d'origine en 1961.Attentats à Paris : le rôle des médias en question
Lors de ces trois journées du 7, 8 et 9 janvier, les spectateurs et lecteurs ont été abreuvés d'informations. Ceux qui le souhaitaient ont pu vivre en direct les événements. Est-ce un progrès ?
Jean-Marie Charon (1) : C'est un état de fait avec lequel il va falloir faire, y compris parce que les médias ne sont plus les seuls à avoir la main. Quelques minutes après l'attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, des vidéos et messages ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux. La question est plutôt de réfléchir sur la manière de conduire le traitement de ces événements pour les médias, y compris lorsqu'ils sont en traitement en continu. C'est vrai que, là, il y a des problèmes qui se retrouvent de manière récurrente, mais aussi des solutions intéressantes telles que ces live-tweets (sur Le Monde.fr par exemple) où les internautes peuvent questionner les journalistes et obtenir l'état des faits validés et mises en perspective, explications, etc.
Le soir même de la tuerie de Charlie Hebdo, les noms des terroristes et celui d'un supposé troisième homme circulent sur les réseaux sociaux. Leur reprise par certains médias déclenche l'ire de plusieurs observateurs. Comment concilier dans un monde médiatique la lenteur d'une enquête et l'urgence de l'actualité ?
Il est vrai que le rythme même de l'information en continu pose des problèmes particuliers lors d'événements graves en train de se produire : vacuité de nombre de témoignages, recours à des experts autoproclamés, reprises de rumeurs. Cependant, si la réflexion et la discussion doivent avoir lieu au sein des rédactions, entre journalistes ou dans des lieux de débats comme ce sera le cas lors d'Assises du journalisme au mois de mars à Paris, il ne faut pas non plus oublier d'interroger la question des sources. Les journalistes n'obtiennent pas d'eux-mêmes les noms des présumés terroristes ni le fait qu'il y aurait plusieurs otages. Ici se retrouve la question sensible de la relation entre journalistes spécialisés dans les faits divers ou police-justice et des policiers, des gendarmes, leurs hiérarchies, voire les entourages des ministres de tutelle. Sur de gros faits divers, des procédures ont été trouvées en tâtonnant, après les affaires Grégory, Outreau, etc. Toujours faillibles et à affiner. La même chose doit se produire pour les affaires de terrorisme.
Quand l'homme caché dans l'imprimerie de Dammartin affirme "j'ai été plutôt chanceux qu'ils n'aient pas été tenus au courant des informations", faisant référence à "certains médias qui apparemment auraient diffusé qu'il y avait un otage caché", difficile de ne pas se remettre en question. Y a-t-il une irresponsabilité médiatique aujourd'hui ?
Il y a incontestablement un problème de compétence et de responsabilité journalistique, à commencer par les hiérarchies. Mais, une fois encore, cette information venait obligatoirement de sources policières, de la gendarmerie ou de politiques, voire des trois à la fois. La tendance des dernières années a souvent été dans nombre de rédactions de privilégier chez les journalistes les qualités d'agilité, de réactivité et de polyvalence, aux dépens de spécialisations. La question s'était déjà posée à propos des traitements des crises des banlieues et continue de se poser d'ailleurs. Sur des sujets aussi sensibles et complexes, les rédactions ne peuvent faire l'économie de spécialiser et former dans la durée des journalistes capables d'anticiper des situations, qui vont se dérouler à un rythme et dans des conditions infernaux, de faire appel aux bons experts et aux sources les plus fiables.
À nos détracteurs qui nous reprochent d'avoir trop donné à voir, à lire, nous, journalistes, rétorquons souvent que nous répondons à une demande du public, habitué désormais à l'information en temps réel. S'agit-il là d'une déresponsabilisation facile de notre part, selon vous ?
Il est évident que les logiques de concurrence pour l'audience maximum ne sont pas absentes. Cependant, le sujet s'est déplacé à propos de ces événements. Les médias n'ont plus le monopole : les faits, les images, les témoignages circulent sur les réseaux sociaux et ceux-ci sont devenus également des instruments pour tous les acteurs de propagande et de désinformation. Cela a pu être observé lors d'événements internationaux en Iran, en Tunisie, en Égypte, etc. Les médias ne sont pas exonérés pour autant d'une réflexion déontologique. Au contraire, leur rôle social, la confiance de leur public tiendront de plus en plus dans leur capacité à sélectionner et à valider les informations sur ces événements.
Quel aurait été un traitement équilibré de ces événements ?
Je ne suis pas journaliste et encore moins en position de vouloir donner des leçons de journalisme. La réflexion est à mener au sein de la profession, notamment dans des lieux ad hoc qui dépassent la frontière de chaque rédaction, telle cette édition spéciale des Assises du journalisme.
Fallait-il diffuser les images violentes de l'assaut de l'Hyper Cacher et de la mort d'Amedy Coulibaly ? N'est-ce pas prendre le risque de transformer, le temps d'une image et aux yeux d'un public dubitatif, un terroriste en martyr ? Cette scène alimente depuis les théories complotistes les plus farfelues selon lesquelles il aurait été tué pour ne pas révéler les noms de ses véritables chefs.
Là encore, il faut repartir du fait que ces images auraient de toute façon circulé vu la multiplicité de ceux qui peuvent désormais produire celles-ci. La question est donc de trouver le bon positionnement. Celui qui respecte les victimes, les sensibilités du public. Celui qui valide les faits et permet d'interpréter ceux-ci.
Ces événements ont aussi mis en lumière une fracture entre médias et public-lectorat. N'est-il pas venu, le temps pour le monde médiatique d'une remise en question profonde ? S'en exonérer, n'est-ce pas prendre le risque de perdre en crédibilité et donc de laisser les complotistes et autres sceptiques prospérer sur le dos des "médias-manipulateurs-irresponsables" ?
La question des thèses complotistes et de leur attrait n'est pas nouvelle, de même qu'il n'est pas juste de dire que les rédactions s'en seraient désintéressées. Pour autant, le sujet est difficile, les réponses compliquées : faut-il répondre au risque d'étendre encore l'audience de ces thèses ? Quels sont les bons modes d'explication ? Il y a là un chantier d'analyse et de réflexion qui doit aller bien au-delà des journalistes ou des autorités, faisant appel à des experts, des chercheurs, des intellectuels ainsi que des acteurs de terrain.
Jean-Marie Charon est ingénieur d'études au CNRS, rattaché au Centre d'étude des mouvements sociaux (EHESS). Il est auteur de La presse en ligne, Paris, Repères La Découverte, 2011, 126 p.
Ivre, le gouvernement fait des sites web rigolos
Décidément, notre gouvernement, c’est un peu l’ours Baloo de la jungle politique française : il lui en faut peu pour être heureux. Et ce « peu » se traduit, surtout lorsque les moyens manquent cruellement, par de grands moulinets oratoires, des petits cris, et, inévitablement dans ce monde connecté du oueb deux zéro, par l’un ou l’autre sites internets qui marqueront les esprits par leur totale inutilité rigolote.
La droite avait donc largement entamé le capital-crédibilité des institutions républicaines dans tout ce qui touche aux nouvelles technologies, qui ne sont plus si nouvelles, trente ou quarante ans après leur massification, mais qui semblent rester désespérément hors de portée de nos politiciens.
On pouvait espérer mieux d’une gauche progressiste et pleine de djeunzs qui en veulent. Las. Je passerai pudiquement sur l’épisode Désir d’Avenir que les plus jeunes d’entre nous ne connaissent peut-être pas et qui avait largement prouvé qu’on peut prétendre exercer la plus haute distinction du pays tout en faisant preuve d’un attachement quasi-malsain pour le passé et une méconnaissance totale des technologies modernes.
Il aurait été dommage de s’arrêter là. Le #Fail n’aurait pas été épique et nos dirigeants, quand ils se gamellent, recherchent toujours à obtenir le plus de dégâts possibles, avec une gourmandise incompréhensible mais absolument indéniable. Si l’affaire doit se terminer piteusement, autant y aller à fond et réclamer du collatéral éclaboussé, de la honte, des hashtags infamants, des trending-topics qui écorchent. Peut-être est-ce pour cela que la communication élyséenne contient régulièrement des fautes d’orthographe ?
En tout cas, côté Matignon, on se donne un sacré putain de mal pour passer pour des boulets, notamment lorsqu’il s’agit de bien vendre l’action gouvernementale (qui veut du Kit Repas de Famille?), et jusqu’à présent, l’objectif est très bien atteint. Trop peut-être puisque dans l’enthousiasme, on apprend qu’en quelques jours, le gouvernement a décidé de lancer deux opérations d’importance.
L’une est consacrée à tordre le cou à quelques mythes sur l’attractivité française, et ne mérite malheureusement pas plus qu’un aller-retour désolé sur l’infographie minimaliste proposée. Au passage, on notera que http://gouvernement.fr n’est pas du tout le même selon qu’on choisit l’anglais ou le français. Manifestement, nos amis anglophones seront donc cajolés avec des explications sur les vilain mythes de la France réelle (vue depuis Matignon, en tout cas), alors que les francophones seront immédiatement plongés dans l’autre France réelle (vue depuis la place Beauvau, apparemment).
Et cette autre opération contraste violemment avec les fadaises sucrées auxquelles il nous avait habitué. Cette fois-ci, avec Stop-Djihadisme, c’est une déclinaison de « Toi Aussi, Stigmatise Un Djihadiste » qui nous est proposée avec force icônes et moult vignettes, le tout agrémenté de textes colorés écrits en gros et d’une vidéo qui a déjà encombré une partie considérable de la bande-passante de leurs serveurs.
Et là, une question lancinante revient dans la tête de l’internaute égaré qui découvre le contenu âprement mis en ligne par les fiers tâcherons des intertubes de Matignon : à qui s’adresse donc ce site ? Selon la presse, toujours bien rencardée dès qu’il s’agit de faire la retape de la main qui la nourrit, ce site s’adresse à des personnes en voie de radicalisation et offre des conseils à leurs proches.
Eh oui, mes petits amis, parce que lorsqu’un djihadiste en herbe s’apprête à se lancer dans le terrorisme ou à plier bagage pour la Syrie ou l’Afghanistan, il commence par tapoter gouvernement.frdans la barre d’URL de son navigateur personnel. Et là, paf, c’est la surprise : il tombe quasiment nez à nez, ou disons nez-à-site avec une vidéo du site franco-français Daymolition sur le terrible sujet du djihadisme.
Notez au passage que l’orthographe djihadisme a été préférée à jihadisme ou même giadisme, mais immédiatement affublée d’un # pour, d’une part, faire tendance / web-2.0 / réseau social / swag et d’autre part aiguiller les futurs tweets dans la bonne direction optimisée SEO. Et pour que le message passe bien, outre des mots simples, un numéro de téléphone facile à retenir (et, bien sûr, payé par le contribuable gratuit), et un formatage du site façon plaquette de présentation de lingettes nettoyantes pour machine à café, les concepteurs sont allés jusqu’à inclure une sympathique série de pictogrammes simples à comprendre qui ne dépareilleraient pas la porte d’une toilette publique.
Quelque part, c’est touchant : Gouvernemaman se fait du souci pour ses piou-pious et futurs contribuables auxquels elle explique donc, en détachant bien les mots pour éviter qu’ils s’embrouillent la tête, les signes avant-coureur d’une radicalisation pathologique.
Quand on voit ça, on ne peut que s’écrier : Malheureux ! Arrêtez ! Ne dévoilez donc pas tous les subtils indices qui permettent de repérer le déviant du Français normal qui mange du pain et écoute du Zazie. Si vous continuez, il apparaît évident que pour mieux se fondre dans la foule des Français normaux, le djihadiste, surfant sans vergogne sur les sites gouvernementaux, va dorénavant faire exactement le contraire : il va redoubler d’effort pour ne pas se laisser pousser la barbe, manger des croissants au beurre et écouter du Christophe Maé (et sa radicalisation n’en sera alors que plus compréhensible).
C’est là qu’on commence à percevoir une réponse à la fameuse question lancinante : à bien y réfléchir, ce site a la forme d’un site qui ne s’adresserait pas aux bonnes personnes, il a l’odeur d’un site qui louperait sa cible et la couleur d’un site qui taperait à côté. D’autant que, sur les cas connus, la radicalisation des terroristes n’a pas eu lieu sur le web. Zut alors.
Bien évidemment, on comprendra que ce site n’est pas destiné aux cibles en question, mais exclusivement à justifier l’existence du service qui l’a pondu, et à communiquer sur les « actions » que le gouvernement entreprend pour lutter contre la terrible menace.
Maintenant, le constat de l’absurde nullité gouvernementale dans le domaine des intertubes impose de se poser la question : et si c’était un symptôme d’un mal plus étendu ? Et si ce que bricole notre gouvernement est si pathétiquement nul sur internet, pourquoi subitement en serait-il autrement dans les autres domaines ?
Les efforts déployés par le gouvernement sont visiblement bien plus mauvais sur ce support spécifique parce que les usages, les codes et les modes opératoires sont mal maîtrisés par l’institution gouvernementale, résolument branchée dans les années 70 ou 80 (au mieux). Mais en réalité, ce qu’il fait ailleurs est exactement du même tonneau. La seule différence est que les communicants et les politiciens se sont bien mieux adaptés au type de communication vertical, du haut vers le bas, que leur offraient la télé ou la radio, qu’au mode horizontal et multipolaire d’internet, qui ne les loupe pas. Autrement dit, le gouvernement est plus habile à camoufler la nullité de ses agitations lorsqu’il s’exprime au travers de canaux qu’il maîtrise.
Mais sur internet, sa nullité se voit. Terriblement. #LOL.
La constance sapinesque
Comment ne pas être d’accord avec Michel Sapin lorsqu’il proclame que « le bashing anti France, ce n’est plus possible, ce n’est pas supportable » ? Certains répliqueront que s’il y a dénigrement, c’est qu’il y a quelque chose à dénigrer. Mais ce serait là médiocre réponse. Il faut plutôt approuver le ministre des finances : son passé plaide pour lui. Sa capacité à se tromper dans ses prévisions, le chômage en particulier, son optimisme forcené, sa prédisposition à changer d’analyse, son habileté pour l’adaptation, servis par une allure de notable, sont autant de garanties. D’autant que cette inconstance se double d’une grande fidélité. Jadis, il dénonçait le « dandysme de l’autodérision » et appelait au « souffle de la réforme ». C’était en 2001. Il était déjà ministre.
Tsipras ou la stratégie du pire
Tous ceux qui espéraient qu’Alexis Tsipras se montrerait un tant soit peu réfléchi une fois arrivé au pouvoir peuvent déchanter : le nouveau Premier ministre grec veut cogner dur. Le premier choc a eu lieu avec la formation de son gouvernement : le leader de Syriza aurait pu s’allier à un parti modéré, plutôt situé au centre-gauche ; il a préféré faire entrer au gouvernement un meneur de la droite nationaliste, xénophobe et antieuropéen jusqu’à la caricature. Le pire choix. Le deuxième choc s’est déroulé au sortir du premier Conseil des ministres avec l’annonce de mesures de relance brutales, de dépenses massives, qui chacune sonnent comme une provocation directe à l’égard de ses créanciers.
Certes, le Premier ministre grec avait prévenu, et personne ne devrait être étonné qu’il se comporte en leader d’une gauche radicale. Mais pour tous ceux qui, sensibles aux difficultés du peuple grec, se pâmaient devant son discours anti-austérité et applaudissaient à la remise en cause du fardeau de la dette, le retour à la réalité est un coup de poing : oui, Alexis Tsipras va ouvrir toutes les vannes ; oui, il va piétiner la signature de l’Etat grec ; oui, il risque de conduire rapidement son pays dans le mur.
Face à cette stratégie du pire, les Européens ont de quoi s’inquiéter. Le risque de l’affrontement existe, celui de la division aussi, surtout si les Grecs trouvent des alliés dans leur tentative de déchirer leurs engagements. Les Français semblent déjà tentés de jouer les intercesseurs et de mettre au service des Grecs leur longue expérience des signatures reniées. Après avoir échoué à s’allier avec l’italien Renzi, voilà François Hollande qui se rêve en avocat du cancre grec. Si c’est pour inverser la courbe du chômage et retourner celle de la croissance, le nouveau venu Tsipras devrait choisir meilleur mentor.
La Grèce fait basculer l’Europe
La Grèce tombera-t-elle dans la dictature du prolétariat ? Certains peuvent s’en inquiéter – ou s’en réjouir – mais cela semble très peu probable.
Grâce à un système électoral donnant l’avantage au parti arrivé premier aux élections – et probablement conçu à l’époque avec d’autres partis en tête – le mouvement d’extrême-gauche Syriza, crédité de 36,34% des voix, faitmain basse sur 149 postes de députés sur les 300 que compte l’assemblée grecque, à un cheveu de la majorité absolue.
Les sondages qui laissaient entendre un faible écart entre Syriza et Nouvelle démocratie, le parti conservateur d’Antonis Samaras, en sont pour leurs frais ; l’extrême gauche compte quasiment dix points d’avance. Le podium se complète avec Aube Dorée, représenté par 17 députés en obtenant 6,28% des voix malgré des accusations « d’organisation criminelle » dont elle est affublée depuis un an et demi – un qualificatif dont on se demande encore pourquoi il ne s’applique pas à l’intégralité de la classe politique…
La Vouli, le parlement grec, se complète avec To Potami (centriste), 6,05% et 17 députés, les communistes du KKE avec 5,47% et 15 députés, les Grecs indépendants (droite) avec 4,75% et 13 députés et, fermant la marche, le Pasok socialiste. Autrefois tout-puissant, il est réduit à quasiment rien : 4,68% des voix, soit tout juste le quorum pour avoir encore le droit de siéger avec 13 députés.
La participation s’est élevée à 64% : les Grecs n’ont pas boudé les urnes.
Marxiste de la première heure et fan de Che Guevara, Alexis Tsipras, chef de Syriza, a prêté serment comme Premier ministre. La Grèce tombera-t-elle pour autant dans la dictature du prolétariat ? Certains peuvent s’en inquiéter – ou au contraire, s’en réjouir, à la façon de divers partis d’extrême-gauche ailleurs en Europe – mais cela semble très peu probable.
D’un côté, Syriza a un programme assez typique de la gauche utopique, mêlant populisme et incurie économique ; citons par exemple l’introduction d’un nouvel impôt pour les ultra-riches (très original), la hausse du salaire minimum (très original également, et qui poussera encore davantage de Grecs au chômage ou dans le travail au noir), un 13ème mois pour les retraités (mais pas une réévaluation de leurs rentes amputées au nom des mesures d’austérité des précédents gouvernements), la gratuité de l’électricité ou des transports pour certaines catégories sociales, des travaux publics pour relancer l’activité, et ainsi de suite.
Tout cela n’est évidemment pas finançable, mais pousse Syriza à cultiver le principal argument qui a conduit les électeurs à lui donner sa chance : la volonté de renégocier la dette grecque vis-à-vis de ses bailleurs de fonds de la zone euro.
Les Grecs ne tiennent pas à abandonner l’euro, mais l’économie de leur pays étouffe sous le poids de sa dette, encore 177% du PIB aujourd’hui. Il est impensable de continuer pendant des décennies au rythme d’une crise économique continuelle qui fait fuir la population du pays, menace tout investissement et influe jusqu’à sa natalité. La Grèce meurt de ses dettes. Littéralement.
La Grèce n’est pas de gauche. Syriza ne l’a emporté que grâce au scrutin d’électeurs de droite prêts à mettre entre parenthèses leurs valeurs habituelles. Et ces gens l’ont fait simplement parce qu’ils voulaient, absolument, que le gouvernement élu fasse autre chose que ce mélange de soumission et de veulerie face aux exigences de Bruxelles. Les Grecs en ont eu assez d’une rigueur apparemment sans fin, uniquement destinée à préserver l’orthodoxie financière chère à Mme Merkel et aux comptes de l’État allemand. Ils ont estimé qu’ils n’avaient plus rien à perdre.
La Grèce est en faillite, point. La poursuite des « réformes » et de la « rigueur » jusqu’à ce que la dernière entreprise privée du pays rende gorge n’a absolument aucun sens.
Alexis Tsipras a été élu pour organiser une faillite ordonnée.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la faillite n’est ni interdite, ni rare, même à l’échelle d’un pays. Depuis 1830, la Grèce a fait six fois faillite et elle n’est pas la seule. La faillite est un risque contre lequel le prêteur cherche à se prémunir sans jamais le rendre complètement nul ; il peut en tenir compte à travers les taux d’intérêts, l’examen de la situation du débiteur et l’emploi prévu pour les fonds. En dernier recours, si trop de doutes subsistent, il se réserve le droit de refuser la transaction.
En 2012, lors de la dernière faillite grecque, le secteur privé a consenti des pertes de 70% sur la dette grecque. En échange, ses titres ont été repris par des pays de la zone euro au nom de la solidarité entre les membres. Aussi, aujourd’hui, ce ne sont donc plus des banques qui sont menacées, mais essentiellement ces nouveaux créditeurs de la Grèce, les différents États de la zone euro eux-mêmes. Directement. La France, par exemple, est exposée à la dette grecque à hauteur de plusieurs dizaines de milliards d’euros – personne n’étant en mesure de livrer un montant exact tant les montages financiers sont complexes. Une première estimation, plus ancienne et vraisemblablement incomplète, faisait état d’une addition à hauteur de 40 milliards.
Les dirigeants de la zone euro n’ont que mépris pour la Grèce et sa population. Ils ne s’inquiètent ni de la réputation de la zone euro, ni des cours de la bourse, ni d’un éventuel mauvais exemple sur d’autres pays membres, ni de l’effet sur le bilan comptable des banques commerciales. Ils s’inquiètent avant tout pour leurs propres finances publiques et le gouffre colossal qui s’ouvrira sous leurs pieds si la Grèce renonce à rembourser. Car leurs notes, leur bilan et le financement de leur propre dette en subira les conséquences. Imaginez l’effet d’une simple augmentation de 1% du coût de financement de la dette française…
Alors, tout le monde cherche à s’entendre pour une simple question de survie. Alexis Tsipras ne tient pas à quitter la zone euro mais ne veut plus que le peuple grec soit saigné à blanc simplement parce que la Troïka est incapable de faire face à un défaut de son pays. Les partenaires de la Grèce cherchent à gagner du temps et à négocier leur propre survie tout en surveillant avec inquiétude les regards envieux des autres pays en difficultés de la zone euro. Ils savent très bien qu’ils ne pourront pas sauver tout le monde, qu’ils ne pourront pas aménager les dettes de tout le monde – seulement, partiellement, celles de la Grèce. Encore. Et cela risque de ne pas suffire.
Lors de la prochaine photo de famille des chefs d’États de la zone euro, certains sourires risquent d’être encore plus crispés que d’habitude. Et en l’état il semble bien peu probable que la zone euro finisse l’année sous sa forme actuelle.
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