3 - "Espionnage industriel", qu'est-ce que c'est ?
Fabrice Epelboin : Pour faire simple, c’est, pour l’entreprise, ce qu’est la surveillance totale pour l’individu. Derrière ce mot fourre-tout se cache une réalité que la plupart des entreprises découvrent ces derniers temps : certains États sont en mesure d'accéder à tout ou partie des informations que les entreprises pensaient jusqu'ici confidentielles. Parmi ces États-espions se trouvent – dans le peloton de tête – les États-Unis, la Chine, et la France. Ces trois États disposent en effet de capacités de surveillance bien supérieures à tous les autres, et peuvent à loisir surveiller les moindres faits et gestes des entreprises qui auraient l'imprudence d'utiliser une technologie numérique sans prendre un nombre considérable de mesures de protection. Autant dire qu'en dehors de certains acteurs du secteur de la défense, toutes les entreprises sont concernées, petites ou grandes.
L'usage classique consiste à voler des secrets industriels à l'adversaire (économique) afin d'en faire profiter un acteur national, mais ce risque là n'est pas nouveau, et les révélations récentes sur la surveillance ne font que raviver les craintes autour d'un risque déjà bien identifié. Ce que la loi de programmation militaire laisse apparaître en terme de risque pour les entreprises est, là, tout ce qu'il y a de plus inattendu.
Au rang des administrations susceptibles de bénéficier de cette transparence absolue imposée aux citoyens comme aux entreprises françaises, Bercy pourrait voir là une corde supplémentaire qui lui serait donnée dans sa lutte contre l'évasion fiscale. A moins qu'ils ne soient chiffrés, les échanges entre une entreprise et ses systèmes comptables, ainsi que les emails échangés avec ses experts et ses conseillers financiers, sont désormais à la disposition de Bercy. Si d'aventure vous vous mettiez à utiliser le chiffrement du jour au lendemain, sachez que cela ne passera pas inaperçu, et ne manquera pas d'attirer l'attention de cette administration.
Au final, si la perspective que votre entreprise soit totalement transparente aux yeux de l’État et de ses administrations vous donne des sueurs froides, il est temps de paniquer.
Michel Nesterenko : 90% de l'information se trouve sur le Net par des sources publiques et gratuites. Le logiciel Google Earth permet de vérifier la véracité d'un grand nombre d'informations géographiques et immobilières dans le temps d'un clic de souris. Un grand nombre de banques de données, ainsi que les réseaux sociaux, donnent des informations de caractère très privées sur les collaborateurs. Tout cela est accessible à tout un chacun, les consommateurs aussi bien que les concurrents. On ne peut pas parler d'espionnage industriel du fait qu'il s'agit d'informations publiques. Le web avec sa rapidité de transmission de l'information est un outil fabuleux pour augmenter la productivité. Dans ce contexte de vitesse et d'adaptation, les PME sont mieux à même d'exploiter les nouvelles opportunités, en temps réel, car elles ne pâtissent pas de l'inertie naturelle des grands groupes.
4 - Politique
Fabrice Epelboin : Pour le politique, la mise en place d'une surveillance globale ouvre un champ de possibles difficile à imaginer, mais dont les plus technophiles (ils existent) sauront se saisir.
Il est courant de dire à propos de Facebook qu'il sait si un utilisateur est homosexuel et quelle est son orientation politique, et de Google qu'il sait si vous êtes atteint d'un cancer ou si vous souffrez d'une MST, alors que vous pouvez cacher cette information à vos proches. Imaginez ce qu'il est possible de savoir si vous avez accès non pas aux seules informations détenues par Google et Facebook, mais à l'ensemble des informations électroniques que vous produisez à chaque moment de votre vie.
C'est à cette énorme masse d'information que de nombreuses administrations, mais également le gouvernement, a désormais accès grâce à l’article 13 de la loi sur la programmation militaire. Miracle de la big data, et contrairement à la croyance populaire, il est parfaitement possible de faire sens d’un tel amas de données. Les usages sont quasi infinis.
Sans dériver d'une quelconque pratique démocratique, on peut parfaitement imaginer remplacer les sondages, chers aux politiques, par une analyse en continu et en quasi temps réel des réactions de la population au moindre fait d'actualité, et adapter ainsi son discours à la moindre réaction populaire.
En étant un peu moins rigoureux quant au respect des principes démocratiques, on peut parfaitement envisager de contrer un mouvement de contestation politique – comme les bonnets rouges, par exemple – en détectant de façon précoce quels sont ses relais et en effectuant des actions ciblées destinées à y mettre fin. C'est d'ailleurs l'un des usages courants des technologies de surveillance dans les pays autoritaires.
Bien d'autres usages sont envisageables, et l'avenir ne manquera pas de mettre à jour moult dérives. Il vous est recommandé, pour comprendre les futurs gros scandales à venir touchant le monde politique, de vous mettre à jour en ce qui concerne les technologies de surveillance de masse.
Michel Nesterenko : Aujourd'hui les réseaux sociaux sont devenus une courroie de transmission incontournable de l'information politique et du processus électoral. Les outils d'analyse informatique permettent de mesurer avec une certaine précision, et en temps réel, le degré d'attractivité de certaines déclarations politiques. Tous ces outils du web étant dans le domaine publique, la concurrence politique se fait à armes égales, pourrait-on dire.
Par contre l'espionnage de la NSA signifie, à terme, la mort de la démocratie. Tous les propos, même ceux un peu extrêmes, des opposants pourront être ressortis à bon escient et hors contexte, par le pouvoir en place pour se maintenir au pouvoir. Cela n'a rien à voir avec la "sécurité" nationale.
5 - Le journalisme, pilier de la démocratie ? Pas vraiment.
Fabrice Epelboin : Le secret des sources et la confidentialité d'une investigation en cours constituent la base indispensable au journalisme d'investigation. Ces deux éléments ne sont désormais à la portée que des seuls journalistes maîtrisant de façon avancée la sécurité informatique et le chiffrement. Les autres sont priés de changer de profession au plus vite, au risque de mettre en danger leurs sources. Les sources en question feraient mieux – à l'instar d'Edward Snowden avec Glenn Greenwald, de s'assurer préalablement à toute transmission d'information, d'avoir face à eux une personne en mesure de maîtriser les base de la cryptographie et de la sécurité informatique.
C'est donc la mort d'un certain type de journalisme qu'annonce la légalisation de la surveillance de masse en France. Il est probable que les acteurs de premier plan du journalisme d'investigation se forment, mais les autres devraient rapidement réaliser qu'il est dangereux pour eux de s'aventurer dans des investigations susceptibles de perturber la gouvernance, et vont vraisemblablement rester dociles et éviter de telles folies. Les sources, de leur côté, prendront soin de ne pas approcher de journalistes, sauf à s’assurer au préalable d’avoir à faire à un technophile averti.
6 - La société Panoptique, l'avenir de la République ?
Fabrice Epelboin : Tant que les dirigeants français respecteront scrupuleusement les principes de la démocratie et des droits de l'homme, les seuls effets de l'officialisation de la société de la surveillance sera de l'ordre de ce que Foucault appelle le Panoptisme. On peut en attendre une forme d'autorégulation, proche de ce que la multiplication des radars a apporté à la sécurité routière, mais on doit également s'attendre à l'apparition d'une caste supérieure, qui pourra à loisir s'abstraire de cette dictature de la transparence "top to bottom", s'en échapper et ne pas être contraint, du coup, par quelque loi que ce soit.
Pour continuer sur cette métaphore, imaginons que je puisse – contrairement à vous – conduire à 250 km/h sur une route de campagne, avec pour seul risque de vous écraser, vous et votre famille, mais sans la moindre chance de me blesser ou de faire ne serait-ce qu’une rayure sur ma carrosserie, et en échappant à tout radar ou contrôle de police, et toute possibilité de poursuite.
Les compétences nécessaires pour appartenir à cette caste n'étant pas totalement hors de portée, on peut s'attendre qu’elle grossisse au fur et à mesure que l'on y poussera certaines populations, et il sera intéressant de voir la façon dont l'Etat construit cette caste au fur et à mesure des censures à venir, ou de l’attention qu’il met à surveiller certains agissements sur internet.
Nous avons échappé de peu à la censure des sites de proxénétisme lors du vote de la loi sur la prostitution, mais on aurait aussi bien pu pousser dans cette caste tous les amateurs de call girls. Si on censurait demain les propos racistes et antisémites, on aurait tôt fait de retrouver cette fange de la population dans cette caste. Censurer les contenus "pirates" y pousserait toute une génération de jeunes sans le sou et habitués depuis déjà longtemps à consommer de la culture de façon frénétique.
Tôt ou tard, cette caste – les Netocrates – finira par disposer sur le reste de la population de capacités quant à la chose technologique qui la poussera à réclamer sa place de dominant. Un phénomène naturel, qui a vu la bourgeoisie succéder à l'aristocratie, sauf que cette fois-ci, c'est la connaissance et non l'argent qui fera toute la différence. On pourrait presque croire à une promesse de progrès, si les premiers à constituer le gros des troupes n'étaient pas, selon toute vraisemblance, les racistes, les homophobes, les sexistes et les antisémites que l'Etat ne veut plus voir sur Twitter et Facebook.
Mais dans l’immédiat, la mise en place de la société de la surveillance, ainsi que la censure à venir de tout propos non conforme à ce que l’Etat souhaite voir dans la société qu’il dirige, devrait permettre à la gouvernance française de s’acheter du temps, et de reculer l’échéance qui consiste à faire face à une réalité sociale qui est, de toute évidence, très éloignée du storytelling en cours sous les ors de la République.