Le laissez-faire ne consiste pas à laisser chacun faire
n’importe quoi. À ce nihilisme capricieux, le libéralisme oppose une
délimitation claire des droits de chacun, y compris les hommes de
l’État.
Le terme laissez-faire a été popularisé par les économistes du XVIIIe
siècle qui demandaient notamment la libre circulation des grains, par
opposition au mercantilisme et au protectionnisme du roi. Vu l’ampleur
du protectionnisme actuel, même ce combat-là est encore loin d’être
gagné...
D’après un dialogue rapporté par Turgot, il proviendrait d’une réponse du marchand Legendre à Colbert (le Colbert de « colbertisme ») qui lui demandait « que peut-on faire pour vous aider ? ». Le marchand aurait répondu simplement « laissez-nous faire ».
Liberté et tolérance
Le laissez-faire est principalement une injonction aux hommes de
l’État : laissez-nous faire, laissez-nous vivre, laissez-nous produire,
laissez-nous créer, nous enrichir, nous aider les uns les autres, cessez
de chercher à diriger nos vies et guider nos comportements par la
force.
Lorsqu’il n’y a pas de nécessité absolue de légiférer et
que la société n’est pas menacée d’être renversée, et à chaque fois, que
la législation n’apporte qu’une amélioration hypothétique, elle doit
alors s’abstenir, laisser faire, et garder le silence.
Benjamin Constant
Mais il s’adresse aussi aux simples citoyens : c’est un message de tolérance.
Un homme libre doit être capable de supporter que ses
concitoyens agissent et vivent différemment que ce qu’il considère comme
bon, et doit se retenir d’appeler la police au moindre comportement qui
lui déplaît.
Ludwig von Mises, Liberalismus, publié en 1927.
Rappelons ici que bon nombre de « crimes sans victimes » sont punis
sur dénonciation d’un tiers qui n’est pas une partie lésée, qui pratique
la délation à propos d’une pratique qui ne le concerne en rien. C’est
souvent le cas pour la délation concernant les « plantations
clandestines de chanvre », les « tournois illégaux de poker » ou les
rapports sexuels entre adultes consentants (homosexualité dans une
grande partie du monde...).
De quel droit une personne prétend-elle se mêler des agissements
strictement privés d’une ou plusieurs autres personnes ? Reconnaître
autrui comme être humain implique pourtant de lui reconnaître les mêmes
droits que chacun admet pour soi : toute personne qui parle, agit,
décide comment s’habiller le matin, reconnaît ipso facto le droit de
disposer de son corps pour elle-même. Et pourtant, elle le nie aux
autres : en prétendant imposer des « uniformes scolaires », en punissant
les « tenues indécentes », en restreignant le droit de parole et la
liberté d’expression.
Humanisme et identité des droits
Le libéralisme est donc un
humanisme :
il reconnaît chaque être humain en tant qu’être humain, agent
responsable de sa propre vie. Tout le contraire du constructivisme,
qu’il soit d’ordre économique ou social, qui nie l’humanité des gens
dont il prétend orienter la vie, en construisant une société selon un
Plan donné auquel tous sont censés se conformer, Plan qui détermine
aussi bien la structure économique d’un pays que la religion ou la
culture de ses habitants.
La véritable distinction n'est pas la distinction
habituelle entre les socialistes et les conservateurs (ou la droite et
la gauche), mais entre les constructivistes et les libéraux,
c'est-à-dire entre ceux qui pensent possible de « construire » une
société et ceux qui pensent qu'il faut laisser agir les individus sans
que l'on puisse savoir ce qu'il en résultera.
Pascal Salin, Libéralisme.
Reconnaître à ses semblables la même humanité qu’on reconnaît à
soi-même implique de reconnaître qu’ils ont les mêmes droits que nous :
le principe de l’universalité du Droit, de l’identité des droits de
tous, de « l’égalité en droit ». La notion de « droits de l’homme » en
découle : les êtres humains ont des droits par le simple fait qu’ils
sont des êtres humains (droit naturel), et non parce qu’un État les leur
accorderait (droit positif) :
We hold these truths to be self-evident, that all men are
created equal, that they are endowed by their Creator with certain
unalienable Rights, that among these are Life, Liberty and the pursuit
of Happiness.
Déclaration d’indépendance américaine
Alors que ces droits naturels sont nécessairement des
droits négatifs
(le droit de ne pas subir d’agression), qui seuls peuvent être
véritablement universels et opposables à tous, les constructivistes les
balaient d’un revers de main au profit de pseudo-droits façon « lettre
au père Noël », tel que le « droit à l’alimentation », le « droit au
logement », ou même, plus récemment à Genève, le « droit à une vie
nocturne ». Alors que le Droit se découvre, alors que le rôle d’une
procédure de justice devrait être de
découvrir ce qui est juste et celui d’une constitution de
rappeler
les droits, de véritables bibliothèques de lois ont fait de la
pénalisation ou non d’un acte une question de lois arbitraires,
injustifiées et absurdes variant du jour au lendemain et d’un pays à
l’autre. De principes qu’on peut connaître
a priori, avant d’agir, nous passons à une « justice » où la légitimité d’un acte sera décidée
a posteriori
alors que la personne ne savait même pas qu’elle était dans
l’illégalité au moment où elle agissait. Cela devient vrai dans des
domaines aussi variés que l’antitrust aux États-Unis ou la répression du
« viol » en Suède.
Droit, morale et goûts personnels
Les lois sont ainsi devenues une affaire d’opinion, de préférences
personnelles. Des considérations d’ordre purement subjectif,
psychologique ou esthétique viennent ainsi se mêler au débat politique.
Or, qu’on le veuille ou non, la politique consiste à déterminer les
lois. Les lois déterminent quels actes sont punis de prison. Les actes
punis de prison impliquent de forcer la personne condamnée à se rendre
en prison, en dernier recours sous la menace de policiers armés.
Autrement dit, la politique consiste à
déterminer contre quels actes il est légitime d’utiliser la violence.
Utiliser la violence n’est pas un acte anodin et doit donc être
réservé à des cas bien définis, et le débat politique ne devrait pas
oublier la réalité des êtres humains qui seront menacés à la suite des
décisions prises.
Exemples.
- Lors du débat sur l’expulsion des étrangers criminels, un membre du
parti « libéral » défendait le contre-projet en se vantant que son catalogue
de délits passibles de l’expulsion était plus large, comme s’il nous
vendait des crèmes hydratantes par correspondance, sans aucune réflexion
portant sur la justice ou les conséquences pour les personnes
expulsées.
- Le débat sur la légalisation des drogues se retrouve pollué par des
considérations d’ordre médical sur les effets bénéfiques ou nocifs de
ces produits, au demeurant hors-sujet.
- L’argumentaire du Parti socialiste suisse en faveur de l’initiative «
Pour la protection face à la violence des armes », qui impliquerait
notamment une interdiction du fusil à pompe, justifie cette dernière notamment par le fait qu’il « provoque des contusions sur l’épaule du tireur ».
- L’interdiction du travail le dimanche est généralement défendue avec
des arguments du type « le dimanche il y a autre chose à faire », « moi le dimanche je fais ceci ou cela, donc pas besoin d’ouverture des magasins » ou encore, slogan-choc des Jeunesses socialistes, « faites l’amour pas les magasins ».
- La pétition « ras la fraise » demandant aux grandes surfaces de ne
plus proposer de fruits importés d'Espagne, avec comme premier argument
qu'ils « ne sont pas bons »...
- Des hommes s’étant comportés de façon vaguement immorale en viennent à être accusés de viol (agression contraire au Droit).
Cette confusion entre droit, morale et goûts personnels est
extrêmement dangereuse. Puisque tout devient affaire d’opinion, de
caprices personnels, tout devient arbitraire et aléatoire. Il n’apparaît
pas plus nécessaire de justifier l’interdiction des tournois de poker
(mais non de ceux de jass) qu’il serait opportun de justifier préférer
le rock au hip-pop, la dinde au poulet ou le Beaujolais au Merlot.
Le
droit répond à la question : dans quel cas est-il justifié d’utiliser la force physique contre une autre personne ?
La
morale, qui ne concerne déjà plus la politique,
implique un jugement de valeur sur nos comportements vis-à-vis des
autres. Elle peut être discutée rationnellement, justifiée, logique et
cohérente, mais c’est un autre débat. Comme principe de morale
communément admis mentionnons la règle d’or « comporte toi envers ton
prochain comme tu aimerais qu’il se comporte envers toi ». Relevons que
nous sommes déjà dans le domaine positif, de ce qu’il « faut » faire, et
non plus seulement dans ce qu’il doit être interdit de faire comme pour
le droit.
Le reste des opinions concerne généralement des goûts, choix,
préférences, orientations qui concernent comment une personne se
comporte avec les autres sans que cela relève ni d’une agression, ni
d’un acte pouvant être qualifié de « bien » ou « mal », ainsi que tout
ce qui ne concerne que la personne elle-même.
Il apparaît dès lors comme aberrant que des domaines comme la
sexualité ou les stupéfiants, qui ne concernent généralement même pas la
morale, en soient venus à être traités comme des questions de droit.
C’est pourtant une évidence même grammaticale : une agression, une
injustice, est toujours commise
par quelqu’un contre quelqu’un d’autre. Même des règles de droit aussi primitives que « œil pour œil, dent pour dent »
étaient déjà plus civilisées que nos législations actuelles, car elles reconnaissaient qu’on ne peut infliger un dommage à une personne comme acte de justice qu’en
réponse à un dommage qu’elle a causé à quelqu’un.
De même, on ne peut être immoral qu’
envers quelqu’un. S’il
est immoral de mentir, c’est mentir à quelqu’un, immoral de ne pas aider
une personne, c’est immoral envers cette personne, etc. Des
déclarations telles que « l’homosexualité/la drogue/la prostitution/etc
est immorale » apparaissent donc comme dénuées de tout fondement – et
leurs auteurs se gardent d’ailleurs bien d’en fournir une justification
rationnelle. Tout aussi irrationnel est le passage d’une activité, même
si elle était immorale, dans le cadre du Droit alors qu’elle respecte
strictement les droits d’autrui.
D’autres contraintes étatiques ne passent même pas par
l’intermédiaire de la morale comme prétexte : pour la télévision
étatique, on passe d’une simple préférence culturelle, « je veux une
télé Suisse », au prélèvement de plus de 400 francs d’impôt sur le
patrimoine,
prélevé sur la simple possession de téléviseurs, par la contrainte et le contrôle.
Tant qu'une distinction entre les vices et les crimes ne
sera pas clairement établie et reconnue par les lois, il ne pourra
exister sur terre aucun droit, liberté ou propriété individuels ; rien
qui ressemble de près ou de loin au droit d'un homme de contrôler sa
propre personne et ses biens, ni aux droits correspondants et
équivalents d'un autre à disposer librement de sa personne et de ses
biens.
Lysander Spooner, Les Vices ne sont pas des crimes
Ordre et règles
Le laissez-faire ne consiste donc pas à laisser chacun faire
n’importe quoi. Au contraire, à ce nihilisme capricieux où de simples
goûts ou déclarations pseudo-morales deviennent prétextes à la
contrainte, le libéralisme oppose une définition stricte du Droit, et
donc une délimitation claire des droits de chacun, y compris les hommes
de l’État. Chacun est libre de faire ce qu’il veut avec ce qui est à
lui, tout ce qui est à lui et rien que ce qui est à lui, et une
violation des droits de propriété n’est justifiée que pour empêcher ou
répondre à une autre violation des droits de propriété.
Le libéralisme n’implique en aucun cas l’absence de règles, mais au
contraire un respect accru de règles fondamentales, applicables de façon
universelle. Car légaliser certaines activités revient à en interdire
d’autres : permettre une activité commerciale entre adultes consentants,
par exemple, équivaut à exclure l’usage de la force pour l’empêcher.
Au chaos d’une économie dirigée ou manipulée par l’État, le
laissez-faire oppose l’ordre spontané du marché, soit la coordination
volontaire et harmonieuse des producteurs, acheteurs et commerçants.
Contre la jungle des règlements et des délations, le laissez-faire prône
un ordre juridique basé sur des règles universelles et connues de
tous. À la loi du plus fort (ou du plus nombreux), le laissez-faire
répond par des droits de l’homme fondés sur un humanisme bien compris.
Au lieu de la guerre de tous contre tous destructrice qu’implique la
répartition des subventions et faveurs étatiques, le laissez-faire
propose l’enrichissement mutuel par la coopération volontaire.
Modern civilization is a product of the philosophy of
laissez faire. It cannot be preserved under the ideology of government
omnipotence.
Ludwig von Mises