Le patriotisme économique ne peut, à la rigueur, se justifier
que lorsque la patrie et l’économie sont sur de bonnes voies. Or
pouvons-nous collaborer avec un État, des gouvernements qui, depuis plus
de trente ans, ont empilé les dettes, le déficit, une croissance
anémique, la suradministration et un État providence pléthorique et
gaspilleur.
Il paraissait un concept fané, vieillot, sentant la poudre et le
suint, tiré des cabanes de fond du jardin sous l’Occupation, dépassé par
la Résistance. Il paraissait une gloriole nombriliste, une foucade
réactionnaire de droite, un fond de poubelle d’extrême droite. Quand le
patriotisme perla sous la langue de gauche du Président de tous les
Français, de l’édile suprême du socialisme, sous le titre ravaudé du «
patriotisme économique »… N’est-il pas alors temps d’interroger la légitimité et la vacuité du patriotisme, jusqu’à son nouvel avatar ?
Il faut ici rappeler que la patrie n’est pas tout à fait la même
chose que le peuple, ni a fortiori que l’État. Elle comprend « les
réseaux terminologiques qui impliquent le sol et le sang par différence
avec ceux qui impliquent la langue, la culture, la politique » []
et qui relèvent du peuple. En ce sens, le patriotisme n’est pas un
nationalisme. Il reste un amour de la lignée des pères (pourquoi pas «
matrie » ?) et de la terre qui les a abrités. Ainsi aimer sa patrie,
c’est en aimer les paysages, la gastronomie, les châteaux de la Loire et
de Versailles, en un mot le patrimoine, entretenu et créé par nos
ancêtres, dont nous reconnaissons les talents, de la langue de Racine à
celle de Proust, dont nous recommandons les valeurs choisies, parmi
lesquelles les Lumières doivent tenir une place privilégiée…
Le peuple est lui plus mouvant. S’il parle une langue peu
proustienne, s’il vit une culture pas toujours lumineuse, quoique
ouverte, s’il affiche une tradition politique chaotique, toutes choses
qui peuvent relever de son patrimoine et par conséquent permettre de
fidéliser quelque sentiment patriotique, il peut se livrer à des écarts
dommageables à la dignité de sa patrie. La Terreur révolutionnaire,
l’enthousiaste folie qui présida au déclenchement et aux heures
inaugurales de la Première Guerre mondiale, la collaboration et les
épisodes sanguinaires de la colonisation ne lui font pas honneur. Car le
patriotisme ne peut pas être inconditionnel et aveugle. Il est amour du
territoire et de ses fleurons, mais pas au point de vénérer ni
d’excuser les excès du nationalisme orgueilleux et prédateur. Ainsi,
dans « L’Apothéose des héros morts pour la patrie pendant la guerre de
la liberté » que Girodet peignit en 1802 pour répondre à une commande
officielle de Napoléon, où l’aigle autrichien s’enfuit devant le coq
français, il s’agit moins d’un patriotisme légitime, consistant à aimer
son pays et le défendre contre les agressions, que de l’hubris d’un
nationalisme impérialiste. Ainsi Peter Sloterdijk sait être à cet égard
justement polémique : « L’État reste une mère métaphorique supérieure
qui met les citoyens sous la coupe sociale d’une communauté de sang
purement fantasmatique »…[]
C’est pourquoi le nationalisme gaulois résistant contre l’invasion
romaine, de Vercingétorix à Astérix, est un patriotisme mal compris.
Certes, les Romains n’étaient pas de tendres conquérants, mais ils ont
permis le développement gallo-romain, infiniment supérieur du point de
vue de la civilisation, y compris parce qu’ils savaient respecter les
dieux et les cultes des pays conquis. Ce au contraire de l’invasion
nazie qui vint instaurer une barbarie. L’intérêt bien compris de la
patrie est d’absorber et d’être absorbée lorsque plus de libertés et de
prospérités sont permises par les processus civilisationnels de pays
voisins, de par la mondialisation du commerce, des techniques et des
arts, mais de refuser ce qui viendrait amputer la patrie de ses droits.
Le réel patriotisme ne serait alors plus national, mais occidental,
humaniste et des Lumières. Notre véritable patrie de la démocratie
libérale est transfrontalière et cosmopolite, en radicale opposition
avec un multiculturalisme qui laisse enfler des sociétés parallèles
fascistes ou islamiques en son sein avec le projet avéré de mutiler la
civilisation. Ainsi Imre Kertész, écrivain hongrois, prix Nobel 2002
pour son œuvre romanesque et autobiographique autour de son expérience
traumatique de jeune Juif à Auschwitz, rejette sa patrie : « je ne suis
lié à la Hongrie que par la langue, mais ni par la solidarité ni par
l’affection : c’est un pays que je dois quitter avant que son système de
valeur et sa moralité inacceptable ne me plongent dans la dépression. []
» En effet, le 12 novembre 2011 (presque anniversaire de la « Nuit de
cristal » nazie) une seconde « Nuit de purification » d’extrême-droite
brûlait sur des buchers hongrois les livres impurs, dont ceux du Juif
Imre Kertész…

Quant au patriotisme économique, soudain réclamé par nos socialistes,
il ne peut, à la rigueur, se justifier que lorsque la patrie et
l’économie sont sur de bonnes voies. Or pouvons-nous collaborer avec un
État, des gouvernements qui, depuis plus de trente ans, ont empilé les
dettes, le déficit, une croissance anémique, la suradministration, un
État providence pléthorique et gaspilleur, au détriment du dynamisme
économique et du plein emploi. Non, l’amour de la patrie ainsi outragée
ne peut s’acoquiner avec la spoliation exponentielle de notre enfer
fiscal, avec le chantage du service public qui se change en sévices
publics pour le contribuable, avec l’étranglement de la liberté
d’entreprendre, avec la saignée bientôt mortelle infligée à la propriété
légitime des richesses…
Que des rentiers, des entrepreneurs, des élites du CAC 40 fuient la
France pour vivre, travailler et prospérer est, moins que de
l’anti-patriotisme, un véritable devoir moral. La réelle patrie est
celle de la liberté et non celle de La route de la servitude [] du socialisme français, qu’il soit de gauche ou de droite ! La prédiction d’Ayn Rand, dans
La Grève [],
est en passe de se réaliser : comme son héros, John Galt, les libres
créateurs de richesse font la grève et s’éclipsent pour réapparaître
sous des cieux plus propices. La méthode socialiste, appauvrir le riche
et décourager l’investisseur, contribue à appauvrir ce qui reste la
patrie des pauvres. D’autant que ce patriotisme économique est
contre-productif ; bafouant la libre circulation des biens, des énergies
et des idées, il réduit celui qui le pratiquerait à l’isolement, au
recul. Quand avec 1% de la population mondiale, la France détient 5% des
parts du marché du commerce international, quand l’hexagone est un des
tout premiers pays d’accueil des entreprises étrangères, il serait
risible d’imaginer contribuer à une autarcie peau de chagrin… Les seuls
critères valables pour choisir un produit restent la nécessité, la
qualité et le prix, qu’il s’agisse de gastronomie ou d’armement
stratégique. S’il ne reste plus que le critère géographique (à moins de
vouloir boycotter un État meurtrier et menaçant), c’est forcément se
priver de ces précédents critères et encourager la médiocrité et la
cherté. D’autant que bien des objets sont produits de manière
internationale, leurs composants pouvant être fort cosmopolites.
Qu’importe la nationalité d’une entreprise, quand son
internationalisation lui permet l’efficacité et le succès, alors que
l’État-stratège a démontré son impéritie. Ainsi la France reste deuxième
au classement
Forbes des entreprises les plus innovantes,
avec, excusez du peu, Pernod-Ricard, Danone, Essilor, Dassault, Dior,
quand son État, du haut de son intelligence économique
interventionniste, frôle la faillite…
Malgré Eric Delbecque qui nous assure de ce que « ne doit pas être »
le patriotisme économique (« repli sur soi nationaliste », « dispositif
protectionniste » et « refus de la mondialisation ») et de ce qu’il «
doit viser » (« la préservation du périmètre économique stratégique de
souveraineté », « la vitalité et le développement des territoires []
») le caractère concret de ce pilotage d’État reste flou, même si l’on
doit consentir à ce qu’aucun pays autoritaire et liberticide ne vienne
s’emparer des entreprises stratégiques de nos démocraties que l’on
espère encore libérales.
Le recours à l’assertion du patriotisme économique n’est bien sûr le
plus souvent que l’association du keynésianisme, du colbertisme et de la
basse démagogie. Ce en masquant le capitalisme de connivence et le
clientélisme entre les entreprises et l’État. Il n’y a pas d’intérêt
général au protectionnisme, sans compter le risque d’être contré par le
protectionnisme d’un État voisin et client, mais une somme d’intérêts
particuliers à la libre concurrence, à condition que l’État ne barde pas
ses codes du travail et des impôts, ses règlementations, de barrières,
de normes abusives, de façon à rendre sous compétitif son outil
productif. La concurrence, y compris entre États, et par-delà les
frontières, est, pour Hayek et pour nous, « la seule méthode qui
permette d’ajuster nos activités les unes aux autres sans intervention
arbitraire ou coercitive de l’autorité []
». À la seule réserve que cette concurrence ne puisse pas aboutir à sa
négation par la sujétion à une tyrannie politique ou religieuse qui
aurait su s’emparer des industries et des services de la liberté.
Il faut alors ouvrir les yeux sur un nouvel horizon du patriotisme :
ce n’est plus seulement le sol et le sang des pères qui doivent irriguer
ce sentiment, mais des principes économiquement, moralement et
intellectuellement supérieurs. Les ères d’ouverture des marchés et des
arts ont été dans l’Histoire des grands moments de prospérité, de
liberté et de paix. La xénophobie économique est au mieux de l’égoïsme
et du frileux repli sur soi, au pire un suicide régressif. Pourquoi se
priver des talents d’autrui, sinon pour masquer son propre manque de
talent ? Plutôt que celle des pères indignes, mieux vaut alors la patrie
des talents, à condition de savoir, de par le monde, la préserver.
Notes :