La visite de François Hollande en Chine s’inscrit dans une subtile confrontation où les vieux dragons de l’ouest tentent de ne pas céder trop de terrain face à une Chine qui compte sur sa force de travail, son intelligence et la formidable masse de sa population moins bien payée.
Derrière les sourires et paroles de bienvenue se cache une partie redoutable où tout peut s’inverser. Exporter des avions, des trains, des centrales nucléaires françaises ou européennes semble a priori flatteur. Mais dès lors que les contrats de vente s’accompagnent de transferts de technologie draconiens, ils déplacent inexorablement vers la Chine les dernières industries où nous gardons encore une longueur d’avance. Les victoires commerciales d’aujourd’hui ne sont donc pas forcément des atouts solides pour les concurrences de demain.
Il faut aussi avoir conscience que l’avance des laboratoires européens, américains et japonais est fragile depuis que la recherche et l’innovation de la Chine (ainsi que de l’Inde) grandissent en qualité comme en quantité. Avec 36 millions d’étudiants, la Chine est le premier réservoir de formation au monde, devant les États-Unis. L’équilibrage des échanges dont rêve François Hollande est donc une opération compliquée par cette arithmétique démographique qui nous laisse peu d’espérances.
Des obstacles non négligeables ralentissent toutefois la marche de la Chine.
Le défi est non seulement l’absorption sur le marché du travail des techniciens et ingénieurs formés en masse, mais aussi leur aptitude à manager des équipes dans un contexte moderne.
Cela revient à questionner le rôle du Parti communiste, qu’il faut moins regarder comme un cénacle doctrinal post-marxiste que comme la grande école nationale d’administration chargée de sélectionner les cadres du capitalisme d’État. Autant de données peu évoquées par la délégation française mais qu’il convient de garder à l’esprit dans toute négociation avec Pékin.
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vendredi 26 avril 2013
Histoire de compétitivité
vendredi 29 mars 2013
Dos au mur
Dos au mur
Quand on préside une République inquiète, « parler aux Français » est un exercice à hauts risques. La France ne carbure plus qu’à l’affectif : le rejet l’emporte sur l’adhésion. Ce mécanisme concerne autant François Hollande que son bouillant prédécesseur. Dans ce contexte angoissé, il est évident que l’intervention d’hier n’inversera pas la tendance flageolante.
Ce fut un très honorable tour d’horizon. Le président s’est efforcé de répondre aux questions qu’on lui posait, il a donné des indications sur la réforme des allocations familiales, la stabilisation des impôts d’État, les simplifications administratives, les prélèvements sur les grandes entreprises, le statut d’une employée de crèche qui porte un voile et bien d’autres sujets non négligeables.
Mais on survolait là une sorte de second cercle alors que les Français n’ont d’yeux que pour l’épicentre. Quand la terre tremble, il est difficile de se passionner pour le réaménagement de la cuisine et du salon, aussi pertinent soit-il. C’est le drame de cette présidence.
Quand elle combat les djihadistes maliens avec succès, quand elle se propose d’assainir la vie publique en limitant le cumul des mandats, elle fait penser au lycéen qui propose gentiment de réparer le garage ou d’aider une voisine malade alors que ses parents n’attendent qu’une chose de lui, qu’il potasse ses devoirs et réussisse son bac.
Le bac présidentiel, c’est évidemment le retour de la croissance. Pour l’instant, François Hollande maintient son engagement cardinal : dans neuf mois, la courbe du chômage sera inversée. Il ne dit pas trop comment, mais c’est un quitte ou double, assez courageux au demeurant, qui est ainsi réitéré.
François Hollande se met la pression : ou il aura son bac avec mention ou il échouera. Pour notre avenir à tous, on lui souhaite une mention très bien, avec les félicitations du jury électoral…
samedi 22 septembre 2012
Blasphème !
Singulier, et pour tout dire inquiétant ! Quel est le mot en vogue ?
Blasphème ! Un vieux mot qui renvoie aux systèmes de pensée où la
distinction entre le sacré et le profane se mesure selon les seuls
critères du sacré.
Certains voudraient même redonner au blasphème,
sur le sol français, une qualification juridique. Arriveraient ainsi
devant les tribunaux (heureusement civils) des litiges touchant à la
façon dont est regardé un fait religieux. Quelle régression ! Ce serait
revenir aux temps où la croyance théologique faisait la loi. Or s’il y a
un socle à sauver dans le fonctionnement républicain, c’est bien la
liberté de conscience, de pensée, d’expression.
Le concept même de
blasphème est suspect. Ceux qui crient au blasphème sont souvent ceux
qui s’approprient Dieu, croient parler en son nom et entendent légiférer
selon leurs propres options, qu’ils ne manquent pas de déclarer
intouchables. Ainsi la boucle de l’absolutisme est-elle bouclée.
Ecrire
cela n’est pas justifier l’insulte religieuse. Les athées ont droit au
respect de leur incroyance et les croyants ont droit au respect de leurs
convictions. Si nous sommes parvenus à une telle incandescence, c’est
bien parce que les extrémistes de toutes confessions ont su saper les
équilibres et exacerber les angoisses. Ce sont des pièges dont il faut
s’écarter au plus vite.
On comprend que les musulmans soient
choqués par un film indigne qui n’a été tourné aux Etats-Unis que pour
les blesser ; mais ils font fausse route en s’en prenant indistinctement
à tout ce qui est américain, voire occidental.
Ceux que heurtent
les caricatures publiées dans des journaux européens peuvent faire appel
aux tribunaux compétents en matière de presse. Mais invoquer le
blasphème est dépourvu de pertinence. C’est prendre le problème par son
bout le plus archaïque. Dans toutes ces affaires, la priorité est de ne
pas ajouter l’intolérance à l’intolérance.
mardi 18 septembre 2012
Le choc des extrémismes
François Hollande inaugure aujourd’hui le département du musée du
Louvre dédié aux arts de l’Islam. Dans le même temps, des musulmans
conspuent l’Occident au nom d’un film islamophobe dont internet a
démultiplié l’importance. Cette concomitance souligne combien le
contexte politique influe sur ce qui nous semble beau, précieux ou
pertinent.
Cela vaut pour tout le monde. Imagine-t-on que les arts
de l’Islam aient pu bénéficier d’une inauguration en grande pompe à
Paris pendant la guerre d’Algérie ? Il est probable que des
manifestations virulentes auraient condamné ce qui, dans la tension du
moment, aurait été présenté comme une faute politique plus encore que
comme une faute de goût.
Le regard sur les productions artistiques
va de pair avec le regard sur le monde. L’Europe d’aujourd’hui apprécie
la circulation des hommes et des idées : en témoigne l’intérêt pour les
arts venus d’ailleurs. Notre tendance au relativisme érige la tolérance
en valeur première, ce qui rend d’autant plus choquants les appels à la
guerre dite « sainte » formulés par une fraction des musulmans.
Dans
l’esprit des fanatiques (chrétiens ou musulmans), la polémique
entretenue autour du misérable film islamophobe a mission d’envenimer
tout ce qui touche à l’organisation de la société. Il s’agit d’étayer la
thèse du choc des civilisations alors qu’il s’agit d’abord d’un choc
des extrémismes.
Le vrai clivage n’est pas entre Orient et
Occident mais entre deux façons de voir le monde : d’un côté un ordre
vertical, fondé comme au moyen âge chrétien sur la primauté du divin, de
l’autre un partage raisonné des pouvoirs fondé sur le respect de la
diversité des opinions.
Ce débat nous concerne tous, où que nous
vivions : dans l’Europe reconfigurée par l’immigration comme dans les
pays arabes que certains s’emploient à priver des espoirs nés de la
chute des dictatures. Raison de plus pour calmer le jeu au lieu de
souffler sur les braises.
samedi 15 septembre 2012
Une transition en bémol
L’annonce de la fermeture
de la centrale de Fessenheim confirme que le nucléaire appartient aux
domaines réservés du chef de l’Etat. En tranchant dans le vif, François
Hollande fait d’une pierre deux coups.
Il bouscule la droite, qui dénonçait un mandat alangui (tout en priant pour que le président n’intervienne pas à Fessenheim). Et il donne un gage à ses alliés ; les écologistes ne pourront pas l’accuser d’avoir oublié ses promesses électorales (même si certains réclament encore la fermeture en 2013 et non en fin de mandat).
L’annonce d’hier procède au moins autant de la tactique politique que de la politique énergétique. En sa qualité de plus vieille installation nucléaire française, Fessenheim est plus qu’une centrale, un symbole. La fermer souligne que gouvernement de droite et gouvernement de gauche ne sont pas équivalents. C’est une rupture supplémentaire avec l’ère Sarkozy.
C’est aussi une victoire des écologistes qui, de poil à gratter qu’ils étaient au cours des années 1980, sont devenus une composante indéniable de la gauche parlementaire. Avoir arraché la fermeture de Fessenheim est leur victoire la plus retentissante. Les Verts alsaciens y sont pour beaucoup, eux qui avaient créé dès 1977 une radio locale (à l’époque clandestine), « Radio Verte Fessenheim », chargée de dénoncer globalement les enjeux, civils et militaires, de la filière nucléaire.
Mais la fermeture de Fessenheim (en vue de laquelle il faudra prendre en compte les salariés et les budgets communaux) ne signifie pas que la France sort du nucléaire. Nombreux sont les socialistes convaincus que l’atome a de l’avenir et que les énergies renouvelables ne peuvent pas relayer à court terme les énergies fossiles.
En ce sens, la fermeture de Fessenheim ménage la chèvre industrielle et le chou environnementaliste. On débranche un site, pas la filière. Les Verts en sont conscients ; c’est pourquoi ils pavoisent sans excès. La fermeture de Fessenheim n’épuise nullement le débat de fond sur le futur du nucléaire en France. S’agissant de la délicate « transition énergétique », on n’est pas encore dans le noyau dur.
Il bouscule la droite, qui dénonçait un mandat alangui (tout en priant pour que le président n’intervienne pas à Fessenheim). Et il donne un gage à ses alliés ; les écologistes ne pourront pas l’accuser d’avoir oublié ses promesses électorales (même si certains réclament encore la fermeture en 2013 et non en fin de mandat).
L’annonce d’hier procède au moins autant de la tactique politique que de la politique énergétique. En sa qualité de plus vieille installation nucléaire française, Fessenheim est plus qu’une centrale, un symbole. La fermer souligne que gouvernement de droite et gouvernement de gauche ne sont pas équivalents. C’est une rupture supplémentaire avec l’ère Sarkozy.
C’est aussi une victoire des écologistes qui, de poil à gratter qu’ils étaient au cours des années 1980, sont devenus une composante indéniable de la gauche parlementaire. Avoir arraché la fermeture de Fessenheim est leur victoire la plus retentissante. Les Verts alsaciens y sont pour beaucoup, eux qui avaient créé dès 1977 une radio locale (à l’époque clandestine), « Radio Verte Fessenheim », chargée de dénoncer globalement les enjeux, civils et militaires, de la filière nucléaire.
Mais la fermeture de Fessenheim (en vue de laquelle il faudra prendre en compte les salariés et les budgets communaux) ne signifie pas que la France sort du nucléaire. Nombreux sont les socialistes convaincus que l’atome a de l’avenir et que les énergies renouvelables ne peuvent pas relayer à court terme les énergies fossiles.
En ce sens, la fermeture de Fessenheim ménage la chèvre industrielle et le chou environnementaliste. On débranche un site, pas la filière. Les Verts en sont conscients ; c’est pourquoi ils pavoisent sans excès. La fermeture de Fessenheim n’épuise nullement le débat de fond sur le futur du nucléaire en France. S’agissant de la délicate « transition énergétique », on n’est pas encore dans le noyau dur.
publié le 15/09/2012
à 05:00
vendredi 14 septembre 2012
Pathologie de l’émotion
Les mélanges de religion et de politique font vite de parfaits détonateurs.
On l’a vu avec les violences qui ont accompagné les « Versets sataniques » de Salman Rushdie (1988), « La dernière tentation du Christ » de Martin Scorsese (1988) ou les caricatures de Mahomet publiées au Danemark en 2006. On le vérifie aujourd’hui avec « L’innocence des musulmans », film qui suscite en plusieurs pays des déchaînements sanglants. Des hommes sont morts ou ont été blessés parce qu’Internet a donné une célébrité inutile à une vidéo plus faible que le plus ringard des péplums.
La haine est en embuscade derrière ces violences. Haine chez le commanditaire du film qui nage dans l’anti-islamisme primaire. Haine de l’Occident chez les manifestants musulmans qui ont surréagi, érigeant une nullité en brûlot mondial.
Ces violences soulignent combien c’est l’émotion qui mène le monde. Pathologiquement.
Notre époque qui se dit technologique et veut se croire à peu près rationnelle navigue sur Internet comme on sautait naguère sur les rumeurs colportées de bouche à oreille. Au lieu d’être dominée et canalisée, l’émotion est exacerbée, valorisée, brandie comme un trophée. Et utilisée comme une arme, avec les effets ravageurs qu’on connaît.
Les fanatiques de tous bords s’empressent d’attiser les braises, ce qui n’est pas compliqué quand on voit la fragilité des nouvelles institutions libyennes, l’incandescence du monde arabe et l’intensité de la campagne présidentielle aux États-Unis.
Tout cela fait des combinaisons chimiques particulièrement instables. La contamination n’a aucune peine à gagner tous les coins du village global. Y compris en Europe où les responsables du culte musulman ont fort à faire pour demander à leurs fidèles les plus fragiles de ne surtout pas s’aligner sur les apprentis sorciers et autres adorateurs du lance-flammes.
Les mélanges de religion et de politique font vite de parfaits détonateurs.
On l’a vu avec les violences qui ont accompagné les « Versets sataniques » de Salman Rushdie (1988), « La dernière tentation du Christ » de Martin Scorsese (1988) ou les caricatures de Mahomet publiées au Danemark en 2006. On le vérifie aujourd’hui avec « L’innocence des musulmans », film qui suscite en plusieurs pays des déchaînements sanglants. Des hommes sont morts ou ont été blessés parce qu’Internet a donné une célébrité inutile à une vidéo plus faible que le plus ringard des péplums.
La haine est en embuscade derrière ces violences. Haine chez le commanditaire du film qui nage dans l’anti-islamisme primaire. Haine de l’Occident chez les manifestants musulmans qui ont surréagi, érigeant une nullité en brûlot mondial.
Ces violences soulignent combien c’est l’émotion qui mène le monde. Pathologiquement.
Notre époque qui se dit technologique et veut se croire à peu près rationnelle navigue sur Internet comme on sautait naguère sur les rumeurs colportées de bouche à oreille. Au lieu d’être dominée et canalisée, l’émotion est exacerbée, valorisée, brandie comme un trophée. Et utilisée comme une arme, avec les effets ravageurs qu’on connaît.
Les fanatiques de tous bords s’empressent d’attiser les braises, ce qui n’est pas compliqué quand on voit la fragilité des nouvelles institutions libyennes, l’incandescence du monde arabe et l’intensité de la campagne présidentielle aux États-Unis.
Tout cela fait des combinaisons chimiques particulièrement instables. La contamination n’a aucune peine à gagner tous les coins du village global. Y compris en Europe où les responsables du culte musulman ont fort à faire pour demander à leurs fidèles les plus fragiles de ne surtout pas s’aligner sur les apprentis sorciers et autres adorateurs du lance-flammes.
vendredi 18 mai 2012
En fanfare !
Ah quels beaux débuts ! Au travail mesdames et messieurs les ministres, vite ! Telle était la consigne des chefs (le chef de l’Etat et celui du gouvernement). Elle a été entendue plutôt deux fois qu’une. Ce 17 mai était jour férié, néanmoins les Éminences ont débordé d’activité, annonçant leurs idées, leurs projets, leurs plans. Il y aurait des élections dans pas longtemps qu’on n’en serait pas étonné. Il est vrai qu’un premier conseil des ministres programmé le jour de la fête de l’Ascension, ça vous fait un sacré tremplin !
En trois heures de temps on a donc appris que la rétribution des ministres sera diminuée de 30 %, qu’une charte déontologique encadrera l’exercice ministériel, que le gouvernement donnera illico un coup de pouce au smic, que les écoliers du primaire (et leurs enseignants) vont se remettre à la semaine de cinq jours, que la croissance sera explicitement ajoutée au pacte budgétaire européen… Et que ça saute ! Dans ce débordement d’activités, on saluera la saine modération de Michel Sapin, ministre du Travail, qui n’a pas voulu annoncer le recul du chômage avant le solstice d’été.
Ce sympathique début en fanfare est logique. L’alternance politique, que la France n’a plus connue depuis 1995, est forcément un temps d’exaltation. Les arrivants se sentent investis d’une mission rénovatrice, presque régénératrice ; ils ont le sentiment qu’ils donnent le signal d’un nouveau départ. La politique ne croit plus aux révolutions, mais a encore, comme les cheminots, foi en ses aiguillages. C’est pourquoi Manuel Valls, successeur de Claude Guéant, a fait savoir que le pays avait non seulement besoin d’ordre, mais aussi « de tempérance et de mesure ».
Tout à leur joie d’être au cœur du pouvoir exécutif, les nouveaux ministres débordent de bonne volonté. Si, envers et contre toutes les dettes et fardeaux, il y a encore un état de grâce, il est là, sous nos yeux, dans ce temps suspendu où le gouvernement de la République existe bel et bien, en chair et en os, mais pas encore vraiment en action. Savourons ces instants d’optimisme. Demain sera un autre jour. « Ministre, ça eut payé ! », aurait prudemment conclu naguère l’humoriste Fernand Raynaud…
jeudi 3 mai 2012
Rituel !
Le face-à-face des candidats du second tour est utile, il est bon qu’il ait lieu, mais il ne faut pas en attendre plus qu’il ne peut donner. C’est plus une vérification qu’une découverte. On s’assure que le candidat qu’on préfère (ou qui vous agace le moins) tient la route, a de l’endurance, ne se démonte pas.
Même si on fait le blasé, il y a quand même un peu d’excitation. Ce débat si ritualisé va-t-il faire trébucher l’un des prétendants, de préférence celui qu’on repousse ? C’est la loi antique des duels, on attend un vainqueur et un vaincu.
Pour cela, il faudra attendre dimanche.
Hier, la technicité a pris le pas sur l’émotion. Ce fut une soirée convenue, un balayage consciencieux de fin de campagne, chiffre contre chiffre, avec des avalanches de taux et de situations comparées. On avait davantage l’impression d’entendre des chefs de gouvernement faisant assaut de démonstrations que des candidats à la présidence de la République. Alors que le système présidentiel français donne un poids considérable à l’homme, sa culture, ses convictions, ses tripes, chacun a repris doctement ses dossiers, quitte à répéter ce qu’il avait dit lors des meetings au cas où un citoyen distrait, ou tout juste revenu de la planète Mars, aurait manqué un épisode. Un jeu de fond de court là on aurait aimé des montées au filet. Il fallut attendre longtemps pour que François Hollande et Nicolas Sarkozy exposent avec flamme leur conception de la présidence. Mais cela ne dura que quelques minutes.
Qui a été supérieur à l’autre ? Vaine question. On ne départage pas en trois heures de ping-pong verbal deux hommes du même âge (57 ans), deux débatteurs rodés, agiles, habiles, qui savent toutes les ficelles de la vie politique.
La forme du débat y est pour beaucoup. Les deux candidats se répondaient l’un à l’autre sans arbitrage extérieur, les deux journalistes étant cantonnés au rôle de chronométreurs officiels de l’équipe de France. Même sur l’Europe et l’immigration, les projets de société ont eu du mal à aller au-delà de l’inventaire classique, droite contre gauche. Dommage !
jeudi 22 mars 2012
Soulagement
La peur d’une nouvelle tuerie était immense. Les menaces planaient au hasard sur les soldats et les juifs. N’importe quel soldat, n’importe quel juif. Qui serait la prochaine victime ? Où ? L’assassin pouvait très bien changer de région. L’efficacité de l’enquête policière a heureusement fait baisser l’anxiété.
Mais sur le fond, rien n’est fini. Au délire haineux du jeune criminel il faut plus que jamais opposer la réaffirmation constante, imperturbable et absolue du principe de laïcité. Le citoyen prime sur le croyant ; la citoyenneté prime sur la profession. Toute discrimination fondée sur la ségrégation (religieuse, sexuelle, professionnelle, etc.) porte atteinte au socle républicain. C’est la laïcité qui permet à chacun d’être chez lui, de parler d’égal à égal au sein de la République ; elle est un sauf-conduit valable pour tous.
L’idéologie préalable à ces assassinats repose sur une vision communautariste de la société. Le soldat ou le juif sont niés dans leur personne, n’étant regardés que comme les représentants interchangeables d’une communauté exécrée. C’est sur de telles bases que prospèrent les exclusions porteuses de racisme.
L’unanimité des plus hauts responsables religieux est rassurante. Les délégués des juifs, des musulmans et des autres confessions s’emploient à calmer le jeu et à raisonner les excités. Leur sagesse est une preuve d’intelligence collective ; elle tourne le dos aux préjugés et montre que, parfois, notre époque est plus civilisée qu’on ne l’imagine. En d’autres siècles, le ressentiment aurait suffi à prêcher la division et la vengeance.
Casser l’engrenage de la détestation réciproque est redevenu prioritaire, ce qui souligne l’ampleur des failles qui peuvent nous engloutir collectivement. S’il y a une urgence en cette intense période électorale, elle est là. La politique, au sens noble du terme, a tout à y gagner.
mardi 13 mars 2012
Nouveau départ
Nouveau départ
En cette seconde campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy a un problème de tempo. Lui qui a d’abord cru qu’une candidature déclarée tard et une campagne éclair suffiraient à rattraper les retards a dû précipiter le mouvement. Mais l’électorat s’est montré rétif. C’est pourquoi la grande convocation d’hier à Villepinte avait des airs de recommencement, comme si l’annonce télévisée du 15 février avait été un faux départ. Bis repetita! On allait voir ce qu’on allait voir, Sarkozy allait accélérer, les courbes des sondages allaient s’inverser, etc.
Pour une reprise en main, qui était le but avoué, ce fut plutôt réussi. Sarkozy a changé de cap et de tactique. La viande halal et les accrochages sur la ligne de démarcation chère au Front national l’avaient ligoté dans une dialectique trop franco-française, vraiment bas de gamme pour un président sortant. Hier, il s’en est dépêtré en se positionnant à l’échelle européenne, parlant de l’immigration par le biais des accords de Schengen et de l’emploi à travers la compétition mondiale. Il a repris ses habits d’ancien président du G20, qui lui avaient donné du lustre en 2011. Ses troupes qui n’attendaient que cela lui en ont été immédiatement reconnaissantes.
Marteler l’idée que la victoire de la droite est encore possible, ce fut fait avec détermination, en dessinant ce qu’il considère comme le meilleur chemin pour que la France soit forte. Rassembler fut moins évident puisque Jean-Louis Borloo et Dominique de Villepin brillaient par leur absence. Quant à convaincre, on verra cela dans les prochains jours. Mais même les plus optimistes de l’UMP savent qu’il n’est plus temps de finasser: cette fois, ou la voiture part comme une fusée, ou c’est le retour au stand; ça passe ou ça casse!
Mais contrairement à ce qu’affirmait hier le candidat, le temps presse. Il reste nettement moins de deux mois pour reconquérir les cœurs. Un problème de tempo, on vous dit.
mercredi 26 octobre 2011
Vigilance démocratique
La première place obtenue dimanche par le parti Ennahda confirme que l’ancien président Ben Ali se vantait beaucoup en faisant croire qu’il avait jugulé la montée de l’islamisme en Tunisie. En réalité, il s’était borné à casser le thermomètre.
La percée d’Ennahda («Renaissance ») s’explique par son ancienneté, son travail de terrain et ses appuis pécuniaires. Né il y a trente ans dans le giron des Frères musulmans, interdit jusqu’en mars dernier, ce parti a su se donner un ancrage national. Mais sa victoire change son statut. Se poser en plus vieil opposant était une parfaite carte de visite électorale mais cela ne vous transforme pas automatiquement en parti de gouvernement efficace et encore moins en démocrate sincère.
Les divergences stratégiques chez les islamo-conservateurs vont s’exacerber. Autant la direction d’Ennahda affiche un visage modéré, autant la base peut se montrer expéditive. Ces contradictions pèseront sur les alliances gouvernementales (moyennant quelles concessions ?) et détermineront la tonalité de la future Constitution, dont l’écriture sera le travail majeur des nouveaux élus.
Rédiger une Constitution est un acte solennel: la nation s’y engage face au reste du monde autant que face à ses propres concitoyens. On examinera donc minutieusement les articles qui encadreront les libertés publiques, le statut de la femme, la place des religions (et pas seulement de l’islam) et la très discutée « identité arabo-musulmane ». Mais la vigilance devra aller bien au-delà.
Une Constitution trop habile est vite un trompe-l’œil. Pour connaître les vraies orientations de la nouvelle Tunisie, il faudra par exemple surveiller ce que diront les tribunaux chargés des divorces. Il faudra aussi regarder comment sera réformée la police, comment seront gérés les médias et comment seront attribués les marchés publics, trois domaines que Ben Ali et sa famille tenaient d’une main de fer et où la rupture doit être visible, rapide et sans bavure.
samedi 8 octobre 2011
Des femmes à mains nues
Deux pays méconnus, le Yémen et le Liberia, mis en évidence. Trois femmes saluées. Mais une seule méthode récompensée, la non-violence. Ce prix Nobel de la paix 2011, décerné sur le mode ex aequo, ne déçoit pas. Mais il surprend. Après l’extraordinaire bouleversement politique et culturel que représente la révolution en Tunisie ou en Egypte, on attendait que soit distingué(e) l’un(e) de ces jeunes courageux (ou courageuses) qui ont réussi ce qui, il y a un an encore, semblait impossible : écarter le clan Ben Ali et le clan Moubarak.
En Tunisie comme en Égypte, le mouvement démocratique est à peine au début du chemin. Les prédateurs que sont les islamistes ou les tenants d’un pouvoir strictement militaire sont aux aguets. Un prix accordé aux pionniers du printemps arabe aurait donc été une utile bouffée d’oxygène et un joli coup de pouce. Car un Nobel de la paix a deux dimensions. C’est soit une récompense a posteriori, soit un encouragement a priori. En 2009 le Nobel de la paix était bien allé à un Barack Obama en début de mandat qu’on voulait stimuler alors qu’à la vérité il n’avait pas fait grand-chose de tangible…
Mais c’est vers le Yémen que le jury du Nobel s’est tourné, comme pour inclure de la façon la plus large les révolutions arabes en gestation. La jeune journaliste (32 ans) Tawakkol Karman est de ce point de vue une parfaite lauréate. Avec le concours de son mari, elle a bravé non seulement le président en place, mais aussi tous ses cousins, voisins et anciens camarades de classe qui pensent bêtement normal que les femmes doivent rester à la maison. En s’érigeant en figure centrale de la révolution yéménite, Tawakkol Karman jaillit en pleine lumière dans un pays où, comme en Arabie saoudite, la presque totalité des femmes ne sort dans la rue que vêtue de noir et voilée de la tête aux pieds. Le jury du Nobel s’honore d’avoir distingué cette vraie révolutionnaire.
Les deux autres lauréates, les Libériennes Ellen Johnson Sirleaf et Leymah Gbowee, complètent le palmarès. Elles aussi ont pour credo la lutte non-violente, ce qui justifie pleinement un prix Nobel de la paix. Alors que beaucoup d’hommes n’envisagent le combat contre la dictature que les armes à la main, elles ont installé avec ténacité, intelligence et lucidité une stratégie fondée sur l’éradication de la violence. Il y a forcément du Gandhi dans ce choix. Cette référence indienne n’est pas le moindre éloge qu’on peut adresser à ces femmes de bonne volonté. Car se bagarrer à mains nues contre une guerre civile est le type même du défi absolu.
mardi 4 octobre 2011
Le juste prix
Ces derniers jours, le petit monde des scientifiques s’interrogeait. Hoffmann, prix Nobel de médecine ? La balance penchait souvent vers le oui. La bonne nouvelle a donc comblé les initiés plus qu’elle ne les a étonnés. Il est vrai que Jules Hoffmann est depuis longtemps une référence chez les biologistes et que son palmarès international tient plus du dépliant que de la carte de visite.
Le prix qu’il recevra à Stockholm souligne la place décisive des laboratoires universitaires strasbourgeois dans l’essor de cette ville qui a très peu d’industries. Il salue aussi les mérites d’une méthode de travail fondée sur une connivence avouée entre le CNRS et l’université. Le clivage qui en d’autres villes sépare enseignement et recherche n’existe pas à Strasbourg. Les chercheurs du CNRS ont derrière eux des décennies de travaux en commun avec leurs collègues universitaires, qu’il s’agisse d’échanges de thésards ou de publications préparées sous un double sceau. Ce fonctionnement transversal, qui a déjà fait ses preuves quand Jean-Marie Lehn a reçu le Nobel de chimie en 1987, confirme son immense intérêt avec les équipes pluridisciplinaires groupées autour de Jules Hoffmann.
Cette récompense a d’autant plus de vertus qu’elle contrarie une vague de pessimisme général. La France hésite et l’Alsace doute. En pleine polémique sur le trou d’ozone, le gaz de schiste ou le nucléaire, la notion même de progrès scientifique est contestée. Il faut au moins le prestige d’un prix Nobel de médecine pour contredire le défaitisme ambiant et admettre que les travaux de Hoffmann, Beutler et Steinman ont substantiellement fait avancer notre compréhension des déficiences immunitaires.
Les conséquences de ce prix Nobel seront visibles localement. Strasbourg va gagner plusieurs places dans le palmarès des meilleures universités du monde, le fameux « classement de Shanghai » qui n’a pas que des vertus mais qui est un bon instrument de communication.
L’Alsace doit mille fois remercier Jules Hoffmann et les chercheurs de l’Institut de biologie moléculaire et cellulaire. Un prix Nobel suscite des retombées bien au-delà du lauréat. Cette distinction intellectuelle est aussi un sésame. La nouvelle université de Strasbourg, qui depuis sa réunification en 2009 rassemble en une même instance les sciences humaines, le droit et les sciences dites exactes, dispose d’un atout supplémentaire pour faire valoir ses mérites sans qu’on la suspecte de vantardise. En ces temps de vaches maigres, c’est forcément bon à prendre.
Vient un moment où il faut savoir renoncer aux dérives de l’autoflagellation et être fier de ce qu’on sait faire. Ce prix Nobel arrive à point nommé. Un juste prix !
Ces derniers jours, le petit monde des scientifiques s’interrogeait. Hoffmann, prix Nobel de médecine ? La balance penchait souvent vers le oui. La bonne nouvelle a donc comblé les initiés plus qu’elle ne les a étonnés. Il est vrai que Jules Hoffmann est depuis longtemps une référence chez les biologistes et que son palmarès international tient plus du dépliant que de la carte de visite.
Le prix qu’il recevra à Stockholm souligne la place décisive des laboratoires universitaires strasbourgeois dans l’essor de cette ville qui a très peu d’industries. Il salue aussi les mérites d’une méthode de travail fondée sur une connivence avouée entre le CNRS et l’université. Le clivage qui en d’autres villes sépare enseignement et recherche n’existe pas à Strasbourg. Les chercheurs du CNRS ont derrière eux des décennies de travaux en commun avec leurs collègues universitaires, qu’il s’agisse d’échanges de thésards ou de publications préparées sous un double sceau. Ce fonctionnement transversal, qui a déjà fait ses preuves quand Jean-Marie Lehn a reçu le Nobel de chimie en 1987, confirme son immense intérêt avec les équipes pluridisciplinaires groupées autour de Jules Hoffmann.
Cette récompense a d’autant plus de vertus qu’elle contrarie une vague de pessimisme général. La France hésite et l’Alsace doute. En pleine polémique sur le trou d’ozone, le gaz de schiste ou le nucléaire, la notion même de progrès scientifique est contestée. Il faut au moins le prestige d’un prix Nobel de médecine pour contredire le défaitisme ambiant et admettre que les travaux de Hoffmann, Beutler et Steinman ont substantiellement fait avancer notre compréhension des déficiences immunitaires.
Les conséquences de ce prix Nobel seront visibles localement. Strasbourg va gagner plusieurs places dans le palmarès des meilleures universités du monde, le fameux « classement de Shanghai » qui n’a pas que des vertus mais qui est un bon instrument de communication.
L’Alsace doit mille fois remercier Jules Hoffmann et les chercheurs de l’Institut de biologie moléculaire et cellulaire. Un prix Nobel suscite des retombées bien au-delà du lauréat. Cette distinction intellectuelle est aussi un sésame. La nouvelle université de Strasbourg, qui depuis sa réunification en 2009 rassemble en une même instance les sciences humaines, le droit et les sciences dites exactes, dispose d’un atout supplémentaire pour faire valoir ses mérites sans qu’on la suspecte de vantardise. En ces temps de vaches maigres, c’est forcément bon à prendre.
Vient un moment où il faut savoir renoncer aux dérives de l’autoflagellation et être fier de ce qu’on sait faire. Ce prix Nobel arrive à point nommé. Un juste prix !
mercredi 3 août 2011
Théâtre d’ombres
Six mois après l’éviction du président Moubarak, l’Egypte est un théâtre d’ombres. Chacun fait comme s’il était le plus représentatif et le plus proche des aspirations du peuple. Mais quelles aspirations ? L’union qu’on a vue en février sur la place Tahrir a volé en éclats. La boussole de la révolution hésite entre trois azimuts : maintien au pouvoir de l’armée, basculement au profit des Frères musulmans ou émergence d’une fragile coalition libérale qui, pour l’instant, a l’allure floue des nébuleuses.
Les dissensions entre les partis sont flagrantes et l’incertitude chauffe les esprits. Il y a de quoi. C’est tout le projet pour une nouvelle Egypte qui est en balance. Quel futur ? Quel usage faire de la déchéance du président Moubarak ? Pour l’instant, la montagne de la révolution a accouché d’une souris anxieuse.
La coupure avec l’ancien régime est tout sauf franche. Des proches de Moubarak sont en prison alors que d’autres sont toujours ministres. Le gouvernement n’a pas les coudées franches. Le maître du pays est le Conseil suprême des forces armées dirigé par le maréchal Hussein Tantaoui, lequel fut ministre de la défense de Moubarak pendant vingt ans.
Tout change pour que surtout rien ne change ? C’est la question de plus en plus exprimée par ceux qui ont voulu de toute leur âme la révolution de février et qui s’inquiètent des actuelles tendances conciliantes des Frères musulmans envers l’armée.
Le procès de l’ancien président Moubarak, de ses fils Gamal et Alaa et de huit dignitaires accusés de corruption n’est pas de nature à clarifier la situation. Il doit s’ouvrir aujourd’hui au Caire en dépit des cérémonies religieuses du ramadan, comme si la justice devait, toutes affaires cessantes, donner des gages aux plus impatients. Ce procès est censé rassurer ceux qui doutent de la volonté de réformer. Mais le tribunal peut aussi contribuer à noyer le poisson.
Le Conseil des forces armées veut-il vraiment aller jusqu’au verdict ? Moubarak, 83 ans, n’a plus été vu en public depuis février. Le degré de gravité de ses maladies est un mystère, ce qui autorise toutes les spéculations, à commencer par l’éventuelle défection de l’accusé à son procès. Les plus cyniques, à moins qu’ils ne soient les plus réalistes, imaginent que tout est mis en place pour gagner du temps, en tablant sur un décès qui interviendrait avant la fin des audiences…
La réponse est forcément à chercher du côté de l’état-major. Comme tous les anciens présidents de la République depuis l’éviction du roi Farouk en 1952, Moubarak est un ancien officier supérieur. Même s’il a été lâché par ses pairs en février, il est très probable qu’il a encore des protecteurs qui veulent lui éviter l’avanie d’être, après Saddam Hussein, le deuxième président arabe condamné par un tribunal.
À ce stade des péripéties, le vrai enjeu, pour les démocrates, est de faire en sorte qu’ils se forgent une place décisive sur l’échiquier politique entre ceux qui ne jurent que par l’armée et ceux qui rêvent d’une Egypte clairement islamique.
Six mois après l’éviction du président Moubarak, l’Egypte est un théâtre d’ombres. Chacun fait comme s’il était le plus représentatif et le plus proche des aspirations du peuple. Mais quelles aspirations ? L’union qu’on a vue en février sur la place Tahrir a volé en éclats. La boussole de la révolution hésite entre trois azimuts : maintien au pouvoir de l’armée, basculement au profit des Frères musulmans ou émergence d’une fragile coalition libérale qui, pour l’instant, a l’allure floue des nébuleuses.
Les dissensions entre les partis sont flagrantes et l’incertitude chauffe les esprits. Il y a de quoi. C’est tout le projet pour une nouvelle Egypte qui est en balance. Quel futur ? Quel usage faire de la déchéance du président Moubarak ? Pour l’instant, la montagne de la révolution a accouché d’une souris anxieuse.
La coupure avec l’ancien régime est tout sauf franche. Des proches de Moubarak sont en prison alors que d’autres sont toujours ministres. Le gouvernement n’a pas les coudées franches. Le maître du pays est le Conseil suprême des forces armées dirigé par le maréchal Hussein Tantaoui, lequel fut ministre de la défense de Moubarak pendant vingt ans.
Tout change pour que surtout rien ne change ? C’est la question de plus en plus exprimée par ceux qui ont voulu de toute leur âme la révolution de février et qui s’inquiètent des actuelles tendances conciliantes des Frères musulmans envers l’armée.
Le procès de l’ancien président Moubarak, de ses fils Gamal et Alaa et de huit dignitaires accusés de corruption n’est pas de nature à clarifier la situation. Il doit s’ouvrir aujourd’hui au Caire en dépit des cérémonies religieuses du ramadan, comme si la justice devait, toutes affaires cessantes, donner des gages aux plus impatients. Ce procès est censé rassurer ceux qui doutent de la volonté de réformer. Mais le tribunal peut aussi contribuer à noyer le poisson.
Le Conseil des forces armées veut-il vraiment aller jusqu’au verdict ? Moubarak, 83 ans, n’a plus été vu en public depuis février. Le degré de gravité de ses maladies est un mystère, ce qui autorise toutes les spéculations, à commencer par l’éventuelle défection de l’accusé à son procès. Les plus cyniques, à moins qu’ils ne soient les plus réalistes, imaginent que tout est mis en place pour gagner du temps, en tablant sur un décès qui interviendrait avant la fin des audiences…
La réponse est forcément à chercher du côté de l’état-major. Comme tous les anciens présidents de la République depuis l’éviction du roi Farouk en 1952, Moubarak est un ancien officier supérieur. Même s’il a été lâché par ses pairs en février, il est très probable qu’il a encore des protecteurs qui veulent lui éviter l’avanie d’être, après Saddam Hussein, le deuxième président arabe condamné par un tribunal.
À ce stade des péripéties, le vrai enjeu, pour les démocrates, est de faire en sorte qu’ils se forgent une place décisive sur l’échiquier politique entre ceux qui ne jurent que par l’armée et ceux qui rêvent d’une Egypte clairement islamique.
mardi 2 août 2011
Hospitalités partagées
L’ouverture de la Grande mosquée de Strasbourg, hier, au premier jour du ramadan, est une date importante pour toute l’Alsace, indépendamment des croyances de chacun.
Depuis 1976, les lieux dédiés à l’islam se sont multipliés dans la région, mais c’étaient des oratoires reconvertis : on transformait en salles de prière d’anciens commerces ou d’anciens ateliers. La mosquée de Strasbourg marque les esprits parce qu’elle a dès l’origine été conçue pour le culte ; c’est une mosquée de plein exercice et non une salle polyvalente à connotation religieuse.
Sa construction a engendré de longs débats où les controverses architecturales cachaient mal les calculs politiques. Mais si Strasbourg veut être pleinement une ville ouverte sur le monde, elle doit en mesurer toutes les obligations. Il est normal que les musulmans de Strasbourg puissent prier dans une mosquée dédiée. L’islam républicain n’a pas à se cacher et a droit de cité.
Il faut à ce propos saluer la démarche d’accueil engagée depuis plus de trente ans par les dirigeants des cultes concordataires. Évêques, pasteurs et grands rabbins ont travaillé à la paix commune, refusant de marginaliser l’islam au prétexte qu’il est le dernier arrivé et ne relève pas du fameux Concordat de 1801.
Une étape intellectuelle est franchie. Les religions, du moins dans les endroits privilégiés de la planète, modifient leur manière d’être. Elles ont tout à gagner à ne pas se laisser instrumentaliser, à ne pas se laisser réduire au rang de marqueurs identitaires. Une idée, encore trop timide, mérite de grandir : elle consiste à ouvrir des chemins parallèles où les religions avanceront de concert au lieu de batailler pour tenter de savoir laquelle est la plus pure.
Mais il faut être lucide. Le processus intégrateur qui a permis l’ouverture de la mosquée de Strasbourg est très fragile quand on l’examine à l’échelle du monde. Les nostalgiques des croisades, ces dangers publics, n’ont pas dit leur dernier mot.
Chacun doit y mettre du sien afin de ne plus reproduire à l’infini les sanglantes concurrences dogmatiques de jadis. Ce doit être un but collectif et partagé. C’est pourquoi, de même que les musulmans d’Europe défendent les constructions de mosquées en Europe, on aimerait que tous leurs représentants militent ardemment auprès des autorités religieuses d’Égypte, d’Algérie, d’Irak ou du Pakistan pour les convaincre de trois choses : qu’il n’est ni honteux ni menaçant d’être chrétien sur une terre majoritairement musulmane, que les églises chrétiennes n’ont pas à s’y cacher et que les assassinats de non-musulmans commis au nom de l’islam sont des crimes qu’il faut non seulement déplorer verbalement mais aussi combattre efficacement.
L’islam a le sens de l’hospitalité. Il ne doit pas l’oublier.
mardi 26 juillet 2011
Danger de la rhétorique du chaos
Si, parmi les auteurs de romans policiers ou de thrillers politiques, les Scandinaves ont tant de succès, c’est parce qu’ils savent diagnostiquer les maux de leur pays. Un Straalesen en Norvège, un Mankell en Suède, un Indridason en Islande ont repéré les failles de ce Nord qui n’est pas aussi lisse qu’il veut le croire. Le carnage d’Oslo confirme que la réalité n’a pas de peine à dépasser la fiction; la xénophobie nationaliste évoquée dans les romans peut hélas se muer en tragédie nationale.
Dans un registre moins glorieux, la littérature norvégienne a vu éclore un autre rayon, celui qui, de réunion politique en tract électoral, s’emploie à ancrer l’idée que l’islamisation est en marche, qu’elle va tout balayer et qu’elle est la cause de tous les vices.
Dans ce pays foncièrement protestant qu’est la Norvège, où l’Église luthérienne a rang d’Église officielle, la population étrangère a effectivement progressé en dix ans au point de représenter 10 % des 4,8 millions d’habitants. Mais cette proportion est largement due à des flux riverains venus des pays baltes, d’Allemagne, de Pologne, voire des Danois et des Suédois attirés par le pétrole norvégien et par un chômage inférieur à 3 %. Ce qui n’est pas de nature à bouleverser les équilibres antérieurs.
En surdimensionnant le poids réel de l’immigration pakistanaise, irakienne ou turque, la prose xénophobe qui circule en Norvège s’emploie surtout à exciter les esprits et à créer des réflexes de croisades et de contre-croisades dont le tueur d’Oslo a fait son discours halluciné. Si les partis populistes qui prospèrent en Europe n’ont aucune responsabilité organique dans la préparation des attentats d’Oslo, il faudra bien qu’ils s’interrogent sur le côté pyromane de l’argumentation qui se fait un devoir (et parfois un honneur) de présenter tout musulman comme un ennemi. On ne peut pas ironiser sur les islamistes qui s’inquiètent d’une invasion chrétienne en Somalie, en Irak ou en Afghanistan et s’extasier devant la rhétorique du chaos dont se délectent certains de nos élus européens.
Cette idéologie incite à la surenchère. Anders Breivik s’en est pénétré et l’a adoptée jusqu’à croire utile de tirer au fusil sur les jeunes militants socio-démocrates, comme si cette tuerie allait éliminer la prochaine génération des responsables politiques qu’il exècre tant.
On est ici au cœur d’un concept qui a traversé tous les siècles et toutes les cultures, l’idée que « c’était mieux avant », mieux parce que plus homogène et moins mouvant. En se saisissant de l’étendard chrétien comme s’il se promenait dans un jeu de rôles, Breivik a fait le contraire de ce à quoi il pensait. Il croyait se projeter dans le futur, il s’est couché dans le passé. Le héros qui rêvait de parader au tribunal en uniforme n’est qu’un dangereux paumé tout étonné de n’être pas traité en prisonnier de guerre. Quant au défenseur de la civilisation européenne, il est très banalement le clone occidental des terroristes d’al-Qaïda, aussi misérable, aussi pathétique et aussi stérile qu’eux.
Si, parmi les auteurs de romans policiers ou de thrillers politiques, les Scandinaves ont tant de succès, c’est parce qu’ils savent diagnostiquer les maux de leur pays. Un Straalesen en Norvège, un Mankell en Suède, un Indridason en Islande ont repéré les failles de ce Nord qui n’est pas aussi lisse qu’il veut le croire. Le carnage d’Oslo confirme que la réalité n’a pas de peine à dépasser la fiction; la xénophobie nationaliste évoquée dans les romans peut hélas se muer en tragédie nationale.
Dans un registre moins glorieux, la littérature norvégienne a vu éclore un autre rayon, celui qui, de réunion politique en tract électoral, s’emploie à ancrer l’idée que l’islamisation est en marche, qu’elle va tout balayer et qu’elle est la cause de tous les vices.
Dans ce pays foncièrement protestant qu’est la Norvège, où l’Église luthérienne a rang d’Église officielle, la population étrangère a effectivement progressé en dix ans au point de représenter 10 % des 4,8 millions d’habitants. Mais cette proportion est largement due à des flux riverains venus des pays baltes, d’Allemagne, de Pologne, voire des Danois et des Suédois attirés par le pétrole norvégien et par un chômage inférieur à 3 %. Ce qui n’est pas de nature à bouleverser les équilibres antérieurs.
En surdimensionnant le poids réel de l’immigration pakistanaise, irakienne ou turque, la prose xénophobe qui circule en Norvège s’emploie surtout à exciter les esprits et à créer des réflexes de croisades et de contre-croisades dont le tueur d’Oslo a fait son discours halluciné. Si les partis populistes qui prospèrent en Europe n’ont aucune responsabilité organique dans la préparation des attentats d’Oslo, il faudra bien qu’ils s’interrogent sur le côté pyromane de l’argumentation qui se fait un devoir (et parfois un honneur) de présenter tout musulman comme un ennemi. On ne peut pas ironiser sur les islamistes qui s’inquiètent d’une invasion chrétienne en Somalie, en Irak ou en Afghanistan et s’extasier devant la rhétorique du chaos dont se délectent certains de nos élus européens.
Cette idéologie incite à la surenchère. Anders Breivik s’en est pénétré et l’a adoptée jusqu’à croire utile de tirer au fusil sur les jeunes militants socio-démocrates, comme si cette tuerie allait éliminer la prochaine génération des responsables politiques qu’il exècre tant.
On est ici au cœur d’un concept qui a traversé tous les siècles et toutes les cultures, l’idée que « c’était mieux avant », mieux parce que plus homogène et moins mouvant. En se saisissant de l’étendard chrétien comme s’il se promenait dans un jeu de rôles, Breivik a fait le contraire de ce à quoi il pensait. Il croyait se projeter dans le futur, il s’est couché dans le passé. Le héros qui rêvait de parader au tribunal en uniforme n’est qu’un dangereux paumé tout étonné de n’être pas traité en prisonnier de guerre. Quant au défenseur de la civilisation européenne, il est très banalement le clone occidental des terroristes d’al-Qaïda, aussi misérable, aussi pathétique et aussi stérile qu’eux.
samedi 23 juillet 2011
Un carrefour stratégique
On a longtemps dit, à juste titre, qu’il n’appartenait pas à la Banque centrale européenne de piloter les choix économiques de l’Europe. Aux États de prendre leurs responsabilités. La solution choisie hier à propos de la dette grecque, qui rompt avec la doctrine initiale des banquiers, va dans ce sens. A situation d’urgence, solution d’urgence, suggérée par le compromis laborieusement mais utilement mis au point par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel.
Ce qui est en cause, c’est l’existence de l’Europe en tant qu’acteur majeur au sein d’une économie mondialisée. La fragilité grecque, irlandaise ou portugaise est moins que jamais le problème de la Grèce, de l’Irlande ou du Portugal ; c’est un problème commun à toute l’Europe. Il est temps que les nostalgiques du chacun pour soi s’en persuadent.
L’Europe se perdra si elle continue à privilégier la gestion tatillonne des querelles internes qui la fascinent autant qu’elles la minent. L’enjeu global est la place de l’Europe face à une Chine qui rêve d’être la première économie du monde et face aux États-Unis. L’euro, en tant que devise de rang mondial, est l’outil de cet objectif.
Les discussions d’hier marquent un tournant. La multiplication des crises nous oblige à nous poser ouvertement la question du saut vers une gestion fédérale de la monnaie européenne même si on sait que triomphe encore largement la préférence pour des politiques budgétaires nationales. Mais l’heure n’est plus aux colmatages, au goudron gentiment tartiné sur la coque du tonneau des Danaïdes. C’est de stratégie et non plus de tactique qu’il faut parler.
L’Europe connaît une récession redoutable, la plus forte de l’après-guerre. Elle a beaucoup trop compté sur le pacte de stabilité, censé faire office de pare-feu et de garde-fou. C’était une illusion trompeuse, dont le pouvoir exécutif de l’Europe s’est servi pour reporter à plus tard les grandes décisions.
L’Europe a pendant des années traîné les pieds, elle a fait semblant de regarder ailleurs, elle a cherché une foule de raisons pour se dispenser de prendre le taureau par les cornes. Et c’est dans les cordes qu’elle a été propulsée par les marchés financiers dont on connaît la brutalité.
Les solutions in extremis négociées au forceps, les séances nocturnes et autres coups de collier de dernière minute font partie de l’histoire de l’Europe. Il est temps maintenant de passer à une vitesse supérieure pour se projeter dans le futur. La voie d’une plus grande intégration économique, fiscale et politique est manifestement en train de se dessiner. Et sans doute de s’imposer. A chacun d’en négocier les règles -de préférence dans le souci de l’intérêt général.
Ce qui est en cause, c’est l’existence de l’Europe en tant qu’acteur majeur au sein d’une économie mondialisée. La fragilité grecque, irlandaise ou portugaise est moins que jamais le problème de la Grèce, de l’Irlande ou du Portugal ; c’est un problème commun à toute l’Europe. Il est temps que les nostalgiques du chacun pour soi s’en persuadent.
L’Europe se perdra si elle continue à privilégier la gestion tatillonne des querelles internes qui la fascinent autant qu’elles la minent. L’enjeu global est la place de l’Europe face à une Chine qui rêve d’être la première économie du monde et face aux États-Unis. L’euro, en tant que devise de rang mondial, est l’outil de cet objectif.
Les discussions d’hier marquent un tournant. La multiplication des crises nous oblige à nous poser ouvertement la question du saut vers une gestion fédérale de la monnaie européenne même si on sait que triomphe encore largement la préférence pour des politiques budgétaires nationales. Mais l’heure n’est plus aux colmatages, au goudron gentiment tartiné sur la coque du tonneau des Danaïdes. C’est de stratégie et non plus de tactique qu’il faut parler.
L’Europe connaît une récession redoutable, la plus forte de l’après-guerre. Elle a beaucoup trop compté sur le pacte de stabilité, censé faire office de pare-feu et de garde-fou. C’était une illusion trompeuse, dont le pouvoir exécutif de l’Europe s’est servi pour reporter à plus tard les grandes décisions.
L’Europe a pendant des années traîné les pieds, elle a fait semblant de regarder ailleurs, elle a cherché une foule de raisons pour se dispenser de prendre le taureau par les cornes. Et c’est dans les cordes qu’elle a été propulsée par les marchés financiers dont on connaît la brutalité.
Les solutions in extremis négociées au forceps, les séances nocturnes et autres coups de collier de dernière minute font partie de l’histoire de l’Europe. Il est temps maintenant de passer à une vitesse supérieure pour se projeter dans le futur. La voie d’une plus grande intégration économique, fiscale et politique est manifestement en train de se dessiner. Et sans doute de s’imposer. A chacun d’en négocier les règles -de préférence dans le souci de l’intérêt général.
vendredi 10 juin 2011
Les angoisses de la démocratie
C’est toujours pareil avec les révolutions ! On se rassemble, on s’encourage, on tire, on pousse, et parfois le dictateur tombe du piédestal qu’il pensait éternel. Puis viennent les questions. Comment et à quel rythme bâtir une démocratie malgré les séquelles de la dictature qui vous transforment le changement en une éreintante course à handicap ?
La Tunisie, encore étonnée de passer d’un système unanimiste à un système pluraliste, se mesure à deux dangers : d’un côté un scénario à l’iranienne, avec confiscation de la Révolution par les islamistes, de l’autre le retour d’anciens cadres du RCD (ex-parti au pouvoir), qui cherchent à rebondir comme d’anciens dirigeants communistes l’ont fait en Roumanie après 1989.
Contrairement à la Pologne qui a pu s’appuyer sur les dirigeants du très puissant syndicat Solidarnosc, aucune force constituée n’a structuré et organisé la révolution tunisienne. Ce fut un soulèvement populaire considérable, mais cela explique qu’aujourd’hui chacun cherche sa légitimité. Tout le monde se dit et se pense dépositaire de la volonté du peuple…
Heureusement pour elle, la Tunisie ne manque pas d’hommes et des femmes de haut niveau. Encore faut-il que les solides expertises acquises dans l’exercice d’une profession soient transposées dans la sphère politique. Or en Tunisie comme en France, un chef d’entreprise renommé ne devient pas automatiquement un bon ministre de même qu’un juriste brillant ne fait pas forcément un parlementaire de poids.
Derrière le débat technique lié à la date des premières élections pluralistes se profilent les enjeux politiques. L’Assemblée constituante attendue le 23 octobre aura toute latitude, à commencer par le choix du pouvoir exécutif : celui-ci sera responsable devant elle et elle pourra le censurer. Après vingt-trois ans de dictature Ben Ali, on comprend que la Tunisie se méfie farouchement d’un nouveau pouvoir exécutif personnalisé et qu’elle privilégie un régime plus parlementaire que présidentiel.
Qu’on regarde du côté des principes ou du côté des hommes, c’est, dans tous les sens du terme, une jeune nation qui reste à bâtir entre une Algérie sous influence de l’armée, un Maroc imprégné de culture monarchique et une Libye en guerre. Le concours apporté aux démocrates tunisiens ne doit pas faiblir au fil du temps car ce qui se construira dans ce pays d’ici à la fin de l’année sera décisif pour l’avenir de ce remarquable mais encore incertain « printemps arabe ».
C’est toujours pareil avec les révolutions ! On se rassemble, on s’encourage, on tire, on pousse, et parfois le dictateur tombe du piédestal qu’il pensait éternel. Puis viennent les questions. Comment et à quel rythme bâtir une démocratie malgré les séquelles de la dictature qui vous transforment le changement en une éreintante course à handicap ?
La Tunisie, encore étonnée de passer d’un système unanimiste à un système pluraliste, se mesure à deux dangers : d’un côté un scénario à l’iranienne, avec confiscation de la Révolution par les islamistes, de l’autre le retour d’anciens cadres du RCD (ex-parti au pouvoir), qui cherchent à rebondir comme d’anciens dirigeants communistes l’ont fait en Roumanie après 1989.
Contrairement à la Pologne qui a pu s’appuyer sur les dirigeants du très puissant syndicat Solidarnosc, aucune force constituée n’a structuré et organisé la révolution tunisienne. Ce fut un soulèvement populaire considérable, mais cela explique qu’aujourd’hui chacun cherche sa légitimité. Tout le monde se dit et se pense dépositaire de la volonté du peuple…
Heureusement pour elle, la Tunisie ne manque pas d’hommes et des femmes de haut niveau. Encore faut-il que les solides expertises acquises dans l’exercice d’une profession soient transposées dans la sphère politique. Or en Tunisie comme en France, un chef d’entreprise renommé ne devient pas automatiquement un bon ministre de même qu’un juriste brillant ne fait pas forcément un parlementaire de poids.
Derrière le débat technique lié à la date des premières élections pluralistes se profilent les enjeux politiques. L’Assemblée constituante attendue le 23 octobre aura toute latitude, à commencer par le choix du pouvoir exécutif : celui-ci sera responsable devant elle et elle pourra le censurer. Après vingt-trois ans de dictature Ben Ali, on comprend que la Tunisie se méfie farouchement d’un nouveau pouvoir exécutif personnalisé et qu’elle privilégie un régime plus parlementaire que présidentiel.
Qu’on regarde du côté des principes ou du côté des hommes, c’est, dans tous les sens du terme, une jeune nation qui reste à bâtir entre une Algérie sous influence de l’armée, un Maroc imprégné de culture monarchique et une Libye en guerre. Le concours apporté aux démocrates tunisiens ne doit pas faiblir au fil du temps car ce qui se construira dans ce pays d’ici à la fin de l’année sera décisif pour l’avenir de ce remarquable mais encore incertain « printemps arabe ».
samedi 12 mars 2011
Des précautions exportables
Dans les combats à mener pour se protéger des rudesses de la nature, il arrive que l’homme ait une petite longueur d’avance. C’était le cas hier au Japon où la stricte et soigneuse application des normes antisismiques a limité les dégâts. Quand des gratte-ciel de plus de trente étages bougent et tanguent mais finalement résistent à de si brutales convulsions telluriques, c’est une performance à saluer. Le savoir architectural accumulé depuis des décennies a évité le pire. Ce matin, les morts pourraient se compter par centaines de milliers en raison de l’immense densité de population du Japon.
Cela souligne le bon côté du fameux principe de précaution quand il établit sur des bases rationnelles la liste des mesures à prendre pour sauver des vies humaines.
Cela souligne aussi le rôle des administrations publiques chargées de prévenir le laxisme dans le suivi des chantiers. Si le séisme de janvier 2010 à Haïti s’est soldé par 250 000 morts et par 320 000 bâtiments détruits, c’est en partie parce que beaucoup de constructions avaient été conduites à la va-vite et à l’économie. Dans le tragique clivage nord-sud qui fait que, à proportions égales, les catastrophes du sud tuent plus que dans le nord, on retrouve régulièrement ce terrible mélange de pauvreté, de vices de forme, de pots-de-vin et de bricolages qui multiplie inutilement les victimes. De ce point de vue, la méticulosité chère aux Japonais a fait la preuve de son efficacité malgré les coupures d’électricité, les dortoirs improvisés et les supermarchés pris d’assaut pour faire des provisions.
Cette catastrophe a aussi montré que l’on a su tirer des enseignements du tsunami qui a fait 220 000 morts en 2004 du côté de la Thaïlande. Les alertes météo fondées sur l’anticipation de la trajectoire du train d’ondes à travers le Pacifique ont été correctement émises, permettant aux populations vivant au niveau de la mer de se mettre à l’abri quand il était encore temps. La gestion des catastrophes est devenue une science ; l’empirisme a fait place à un savoir-faire et à de vraies méthodes qu’on peut expliquer, enseigner, reproduire et exporter.
Cette exportation de savoirs vers les pays du sud doit devenir une priorité. Les aides d’urgence offertes au lendemain d’une catastrophe dite naturelle sont et resteront indispensables. Mais il faut les doubler d’interventions préalables afin que l’impéritie humaine ne multiplie pas de façon criminelle les ravages d’un séisme survenu dans un pays pauvre.
La diffusion des savoirs participe directement au développement humain. Le transfert de technologies doit aller très au-delà de l’assemblage d’une voiture ou de la construction d’une centrale nucléaire. Les normes architecturales qui ont montré leur utilité dans les pays riches doivent être progressivement partagées partout. La tâche est immense mais il ne faut pas la négliger. C’est une question de responsabilité morale afin que les plus pauvres, où qu’ils vivent, ne trinquent pas plus que nécessaire.
dimanche 20 février 2011
Le ciel et la rue
Longtemps, la vie politique arabe a été captée par des partis monolithiques (le FLN algérien, le RCD tunisien, le PND égyptien, le parti Baas en Syrie et en Irak), eux-mêmes appuyés sur de solides relais syndicaux, associatifs et militaires. Il faut se souvenir de toute cette architecture enchevêtrée pour mesurer l’étonnant dégel de ce début d’année. La priorité n’est plus de conspuer rituellement Israël ou les Etats-Unis (ce qui évitait de balayer devant sa porte) mais de revendiquer, ici et maintenant, une politique soucieuse des urgences populaires.
La liberté de parole devient une revendication élémentaire ; on s’encourage du Caire à Benghazi et d’Alger à Aden malgré les brutalités policières. C’est le choc de deux univers conceptuels, de deux façons de penser le rapport à l’autorité ; on est très près de ce qu’a vécu l’Europe centrale il y a un peu plus de vingt ans.
C’est aussi le choc de deux classes d’âge. En Afrique du nord et au Proche-Orient, les moins de 25 ans forment grosso modo la moitié de la population. A l’heure d’internet et des médias interactifs qui ridiculisent définitivement les indigentes télévisions d’Etat, les jeunes adultes sont d’autant moins disposés à la discrétion que la crise économique a cassé le fragile essor du début des années 2000. Ce sont eux qui ont entraîné leurs aînés dans le mouvement.
Les révoltes d’aujourd’hui sont transversales. C’est leur force, par leur remarquable capacité d’agglomération, et leur faiblesse, faute de leaders affirmés. Il n’y a pas de Lech Walesa, comme dans la Pologne des années 1980. Les islamistes tâtonnent. Ils n’ont pas été les déclencheurs de la révolte mais commencent à sortir du bois. On l’a vu vendredi à Tunis lors d’une manifestation contre la prostitution, qui est une façon commode d’imposer une norme sociale sous couvert de morale et de décence féminine.
L’euphorie de la victoire remportée contre deux autocrates ne cachera plus très longtemps les rapports de force. Avec cette grande question : la réponse religieuse a-t-elle gardé la force de séduction qu’elle avait en Algérie quand le Front islamique du salut était derrière chaque éruption socio-politique ? En vingt ans, les priorités et les méthodes ont beaucoup changé. C’est pourquoi certains, aujourd’hui, se détournent ouvertement des exhortations mystico-politiques et lorgnent vers l’habileté tactique des islamo-conservateurs installés en Turquie.
On sent bien que les mollahs iraniens et les salafistes du Maghreb voudraient orienter cette redistribution des cartes, mais ce sont les pragmatiques de l’AKP au pouvoir à Ankara qui, tranquillement, contemplent ces bouleversements où le ciel tient décidément moins de place que la rue.
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