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jeudi 11 septembre 2014
L’imposture morale
Les Français découvrent, atterrés, que la politique qui se décide au Salon doré de l’Élysée n’est pas différente de ce qui s’échange dans sa salle de bains.
C’est irrattrapable. « En moi, la confiance est morte. » Le mot est de Valérie Trierweiler, la compagne humiliée en public. Elle parle de sa relation avec François Hollande, de la personne privée. Elle écrit : « Le mensonge est ancré en lui comme un lierre se mêle à l’arbre. »Pire encore : avec lui, c’est « un trompe-l’oeil, un jeu de miroirs dans lequel il est impossible de distinguer la vérité ». Et là, comment séparer le bon grain de l’ivraie, la personne privée du personnage public ? Depuis deux ans et demi, les Français ont fini par voir leur chef de l’État comme sa “girl friend” a vu son compagnon ; ils découvrent que la politique qui se décide au Salon doré de l’Élysée n’est pas différente des propos qui s’échangent dans sa salle de bains.
Lui, l’homme de gauche dont la vie a été “vouée aux pauvres”, est ici déshumanisé, creusé par le cynisme, l’indifférence, le mépris. Ce détail, par exemple : « Il n’a jamais invité son père à l’Élysée », témoigne Valérie Trierweiler. Et pourquoi donc ? Il faut relire, sous la plume de François Hollande lui-même, les quelques lignes qu’il consacre à ce père, dans son livre de la campagne de 2012, Changer de destin. « Ses idées, écrit-il, [sont] à l’opposé des miennes » : « Partisan de l’Algérie française, il professait des opinions qui heurtaient celles qui naissaient dans mon esprit. »
François Hollande ajoutait : « Sans doute est-ce déjà une éducation que d’aller contre celui qu’on aime. Mais au fond je l’en remercie car cette confrontation a aussi forgé mon caractère. » Quel singulier “caractère” que celui qui conduit le fils à ne pas inviter son père à venir dans le palais de la République ! Ce n’est qu’un détail (Mitterrand, lui, invitait tous les siens), mais il rejoint le reste. On ne s’étonne pas que les Français, à leur tour, le disent : “En moi, la confiance est morte.”
Ce président a trop bien incarné la gauche des donneurs de leçons. « Moi, président… » Le voici seul, déconcerté, sidéré sans doute, par les enquêtes d’opinion qui se répètent et se confirment : la plus récente (3-5 septembre), celle de l’Ifop pour le site Atlantico, révèle que 87 % des Français jugent qu’il “ne sait pas où il va”, 84 % (98 % à droite, 61 % à gauche) qu’il “n’est pas compétent”, 83 % qu’il “n’est pas proche de leurs préoccupations”… Ce qui amène sa cote de confiance à 13 % (baromètre TNS Sofres-le Figaro Magazinepublié le 5 septembre).
La posture morale adoptée par lui pendant sa campagne et depuis son installation, relayée par ses soutiens politiques et ses médias amis, a volé en éclats sous les coups de ces mensonges que l’on appelle “affaires” dans la vie publique : le compte en Suisse de Jérôme Cahuzac, ministre du Budget, le cireur de chaussures d’Aquilino Morelle, conseiller spécial du président, et, la semaine dernière, les impôts impayés d’un Thomas Thévenoud, éphémère secrétaire d’État, la dernière en date des provocations à l’endroit de ces 1,3 million de “sans-dents” étranglés par l’impôt, obligés de demander la bienveillance de l’administration fiscale. De tout cela, il ne reste qu’une imposture morale qui devrait interdire à la gauche de se revendiquer de la “dignité”.
Jusqu’où descendra-t-il ? pour reprendre à l’envers la devise du surintendant Fouquet. « On tient, on tient, jusqu’au moment où on ne tient plus », disait Manuel Valls, cité par Valérie Trierweiler, au sujet de Cahuzac : ce qui valait pour cette affaire-là vaut pour l’état actuel du pays. S’il y a tant d’énervement, de crispation et aussi de violence dans le débat public (y compris, la semaine dernière, à l’égard de notre journal, voyez l’éditorial d’Yves de Kerdrel), c’est bien parce qu’un sentiment d’indignation se généralise contre un pouvoir discrédité, abandonné, blessé par sa propre faute, et qui se comporte comme un homme aux abois.
Contraste dévastateur que celui qui va opposer, mardi prochain, le vote de confiance au gouvernement à celui du pays qui lui refuse la sienne. Arrivera le moment “où on ne tient plus”. On ne sait quand. Mais depuis la crise qui a conduit Manuel Valls à expulser les frondeurs de son équipe (à l’exception de l’intouchable Christiane Taubira), les événements s’accélèrent sans que la fronde s’apaise. Gaëtan Gorce, sénateur de la Nièvre, élu sur les terres de François Mitterrand, se demande publiquement comment interrompre la spirale qui précipite par le fond un exécutif privé de légitimité. Par un référendum, mais sur quoi ? Par une dissolution, mais le principal intéressé s’y résoudrait-il ? La question centrale demeure celle de la confiance perdue : on ne peut pas gouverner sans elle. Gaëtan Gorce redoute « une longue agonie, chaque mesure [de réforme] proposée se heurtant à l’impopularité de son auteur ». Et ceci est signé par un sénateur socialiste.
samedi 2 août 2014
L'été de la décision
L'été de la décision
L'été de la décision. Les élections législatives de 2017 auront lieu à la proportionnelle. Qu’est-ce que cela change ? Tout. À gauche comme à droite. Pour Sarkozy aussi.
Impuissant dans le chaos mondial actuel, François Hollande prépare lui aussi, entre les commémorations et le désordre, l’échéance de 2017. Aujourd’hui, il se sait perdu. Et s’il ne lui reste que deux 14 Juillet à vivre (2015 et 2016), il a bien l’intention de sauver ce qui pourra l’être. Comment ? Par la réforme qu’il sortira le moment venu. Sa décision est déjà prise. Il l’a annoncé, le 14 juillet dernier, durant son intervention télévisée, mais personne n’y a prêté attention : il réformera le mode de scrutin pour les législatives de 2017.
La proposition 48 de son programme présidentiel prévoyait d’introduire « une part de proportionnelle à l’Assemblée nationale ». C’est ce qu’il continue à dire à ses visiteurs : l’élection des députés comprendra « une part » de proportionnelle. En fait, et c’est là que tout le jeu politique promet d’être bouleversé, ce sera un scrutin à la proportionnelle intégrale. Modèle Mitterrand 1986.
C’est le 3 avril 1985, près de quatre ans après son accession au pouvoir, que François Mitterrand fait approuver en Conseil des ministres le projet de loi électorale qui met fin au scrutin majoritaire à deux tours et instaure la proportionnelle intégrale par département (le nombre de députés passe alors de 491 à 577). Quel était le but de Mitterrand ? Les sondages étaient très mauvais pour la gauche ; il fallait donc diviser la droite pour “limiter la casse” à gauche – ce fut l’objet de la proportionnelle. Elle ferait entrer le Front national à l’Assemblée et réduirait d’autant le nombre de députés de la droite classique.
Un an plus tard, aux élections de mars 1986, le résultat fut conforme : certes la gauche fut battue, mais de peu, et le FN obtint 35 députés, autant que le Parti communiste. En revanche, le scrutin majoritaire ayant été rétabli ensuite par la droite, la gauche devait être écrasée aux élections de 1993 : les socialistes ne sauvèrent que 57 sièges et les communistes 23. Une « hécatombe inoubliable », nota Olivier Duhamel dans son Histoire de la Ve République (Dalloz). L’hécatombe a été d’autant moins oubliée que Hollande, battu en Corrèze, aurait pu disparaître de la scène politique.
Il va donc revenir à la proportionnelle pour préserver son parti d’une débâcle annoncée. Il lui suffit d’une loi ordinaire (alors que le droit de vote des étrangers non européens nécessite une réforme de la Constitution). Il a non seulement sa propre majorité pour la faire voter, mais il aura aussi pour l’occasion le soutien entier des communistes, de l’extrême gauche, des Verts, de certains centristes — et du Front national. Hollande retrouvera soudain de la hauteur et du crédit et ne sera désavoué que par l’UMP, qui verra lui échapper la majorité massive que lui aurait promise le maintien du scrutin majoritaire. Et cette proportionnelle sera intégrale, prédisent les bons analystes, parce qu’après l’épreuve de la réforme territoriale, François Hollande ne voudra pas procéder à un nouveau découpage des circonscriptions (“tripatouillage”), nécessaire s’il s’était limité à une « part de proportionnelle »…
Mais, dira-t-on, cela ne change rien pour la présidentielle de 2017, puisque les législatives ont lieu après. Mais si, la perspective change du tout au tout ! Chacun voudra se compter au premier tour de la présidentielle pour pouvoir, dans la foulée, s’affirmer aux législatives — alors que, jusqu’à présent, le champion de chaque camp entraînait avec lui une coalition pour la distribution des investitures ensuite. La proportionnelle fait tout éclater. Chacun pour soi, après on voit.
Les élections européennes (à la proportionnelle) ont fixé un cadre de raisonnement. Appliqué au premier tour de la présidentielle de 2017, le résultat signifie que Marine Le Pen est qualifiée pour le second. Mais qui sera son adversaire, avec l’assurance d’être élu ? Au moment des européennes, c’était le candidat de l’UMP. Mais l’UMP existait encore. Que va-t-il se passer maintenant ? Les trois membres de la direction actuelle ne seront pas candidats à la présidence du parti : ni Juppé (qui a déjà donné), ni Raffarin (qui vise le Sénat), ni Fillon (qui vient de l’annoncer). Les autres seront nombreux, Mariton, Le Maire, Wauquiez, etc.
Mais si Fillon s’était tant battu pour la présidence de l’UMP contre Copé, c’était bien qu’il entendait en faire un tremplin pour ses ambitions présidentielles. Qui peut croire que celui qui sera élu à la présidence de l’UMP pour la reconstruire ne se considérera pas comme légitime pour aller ensuite à la présidentielle ? Et qui peut croire aussi que l’UMP pourrait survivre à la perspective de la proportionnelle sans se donner un président à l’énergie implacable ? La question n’est plus de savoir si Sarkozy divise ou rassemble, mais de se demander qui sera capable d’aller au second tour au duel avec Marine Le Pen. Cela se décide cet été.
vendredi 18 avril 2014
Le droit et l’infamie
“Rien ne justifie que l’on ait pu livrer aux chiens l’honneur d’un homme…” Dominique Baudis en fit aussi la cruelle expérience. D’où l’hommage de la République.
On se souvient des mots prononcés par François Mitterrand, le 4 mai 1993, devant la dépouille de son ami Pierre Bérégovoy : « Toutes les explications du monde ne justifieront pas que l’on ait pu livrer aux chiens l’honneur d’un homme, et finalement sa vie, au prix d’un double manquement de ses accusateurs aux lois fondamentales de notre République, celles qui protègent la dignité et la liberté de chacun d’entre nous. » Il y avait dans l’hommage national rendu, par François Hollande, ce mardi, à Dominique Baudis, aux Invalides, comme une volonté de réparation à l’égard d’un homme qui, lui aussi et bien plus encore, fut blessé et meurtri dans sa dignité et sa liberté par un fiasco judiciaire et une curée médiatique, dix ans après la mort volontaire de Pierre Bérégovoy.
« La presse traite mieux les morts que les vivants », observait, samedi dernier, Ivan Levaï, au micro de France Inter, en prenant connaissance des hommages unanimes parus en mémoire de Dominique Baudis, qu’un cancer venait d’emporter. « Les mots peuvent tuer », ajoutait Levaï ; Baudis en avait fait la cruelle expérience. L’expression « curée médiatique » était parue la veille, dans un article du Monde, signé Gérard Davet, en forme d’acte de contrition sur le traitement du “piège diabolique” dont Baudis fut la victime et le Monde la référence. Parmi tant de médias.
L’affaire éclata, à la fin avril 2003, alors que Dominique Baudis avait renoncé à l’action politique ; il avait un successeur à la Mairie de Toulouse et se concentrait sur ses fonctions de président du Conseil supérieur de l’audiovisuel (lire page 10). Pourquoi lui ? Le fil remontait à un tueur en série, Patrice Alègre, accusé par deux prostituées et un travesti. Ce serait resté un sordide fait divers si les prostituées n’avaient pas trouvé une oreille attentive auprès d’un adjudant de gendarmerie et d’un procureur lorsqu’elles dénoncèrent des « personnalités toulousaines » comme les complices des viols collectifs et autres sévices du tueur en question. Encore fallait-il que le dossier fût ouvert à la presse (et le secret de l’instruction ? ) pour fabriquer l’“affaire Alègre”.
« Une affaire d’État », s’empressa d’imprimer un reporter toulousain, Gilles Souillès, dans son quotidien régional, lorsque les noms de Dominique Baudis et de deux magistrats furent prononcés. Mais ce ne devint vraiment une affaire d’État que lorsque le correspondant local du Monde lui apporta le crédit de son journal. Venu d’une presse très à gauche avant de faire un tour dans les cabinets ministériels socialistes, ce correspondant, Jean-Paul Besset, devait se faire le rapporteur scrupuleux des dépositions des prostituées : « Pourquoi ces filles mentiraient-elles, écrivait-il le 3 juin 2003, elles qui ont dit vrai déjà sur plusieurs parties de l’affaire, elles qui ont fui pour oublier […], elles qui sont encore meurtries et terrorisées. […] Les témoignages, précis, sonnent fort. » Le 17 juin suivant, il alla plus loin, reconstituant « l’histoire de la maison du lac de Noé », la « maison de l’horreur », où, toujours selon les prostituées, s’étaient déroulées les soirées de tortures impliquant les « personnalités ».
Ce fut l’article de trop. Comme le reportage d’une journaliste de France 2 ou l’interpellation de Karl Zéro, sur Canal Plus, quand on sut que l’un et l’autre avaient payé les prostituées pour obtenir leurs confidences. La mystification, dénoncée par Marie-France Etchegoin (du Nouvel Observateur) et le Canard enchaîné, éclata quand les filles avouèrent qu’elles avaient tout inventé. Mais le non-lieu général ne fut prononcé qu’en juillet 2005 et la condamnation des prostituées (pour dénonciation calomnieuse) que le 26 mars 2009.
Était-ce parce qu’il avait été un élu, un maire, une personnalité de Toulouse de droite que Dominique Baudis devait forcément être coupable ? Il y eut, cet été-là, un autre fait divers : dans la nuit du 27 juillet 2003, à Vilnius, Bertrand Cantat frappa à mort sa compagne, Marie Trintignant. Or, Cantat était un « leader charismatique », celui du groupe Noir Désir ; il aimait les immigrés, les clandestins, les Palestiniens et José Bové. Son acte passa pour une « tragédie de l’amour » dans les médias qui avaient accusé Dominique Baudis.
Jean-Paul Besset était aussi un grand admirateur de José Bové. Quand il quitta le Monde, à la fin 2004, quelques mois avant Edwy Plenel, le directeur de la rédaction — et l’affaire Baudis n’y fut pas étrangère —, il alla chez les écologistes. Il se présenta comme tête de liste Europe Écologie dans la région Centre en 2009 et fut élu député européen. Il n’osa pas affronter Dominique Baudis, qui conduisait la liste UMP dans la région voisine. Celui qui, deux ans plus tard, fut appelé par Nicolas Sarkozy à devenir Défenseur des droits. Lui qui avait tant souffert de l’infamie.
dimanche 13 avril 2014
L’improbable opération de sauvetage
Les commandes sont à l’Élysée. C’est François Hollande qui devrait se “remanier”. Le problème est qu’il devrait faire l’inverse de ce qu’il a fait depuis deux ans.
L’histoire retiendra sans doute que la préfiguration de la nomination de Manuel Valls à la succession de Jean-Marc Ayrault a eu lieu deux mois avant la “raclée” des municipales. C’était le lundi 3 février, au lendemain de la puissante mobilisation de La Manif pour tous à Paris et à Lyon. Manuel Valls fut le premier à annoncer, au micro de RTL, qu’il n’y aurait plus de loi sur la famille (PMA, GPA et autres sottises). Bruno Le Roux, président du groupe socialiste à l’Assemblée, lui répondit aussitôt sur une autre antenne que le ministre de l’Intérieur ferait mieux de rester dans son rôle et de respecter la règle du jeu. Le même jour, Jean-Marc Ayrault déjeunait à l’Élysée et François Hollande trancha en faveur de Valls : il fallait en effet ajourner le projet de loi sur la famille.
Dans le Monde du lendemain, Valls expliqua la pensée de Hollande : « On ne peut pas faire comme si le débat sur le mariage pour tous et la filiation n’avait pas laissé des traces. Dans une société fracturée, François Hollande a décidé d’éviter des débats non maîtrisés qui représentaient un vecteur supplémentaire de perturbation dans les mois qui viennent. » C’était clairement dit, mais le mal était fait, on l’a vu par l’ampleur de la tempête électorale qui s’est produite les 23 et 30 mars. Une fois la vague retirée, la plage sur laquelle se présente Manuel Valls est couverte de débris.
Contrairement à ce qui se répète partout, le chômage et les impôts ne suffisent pas à expliquer ce désastre. La gauche doit en chercher les causes au plus profond de l’inquiétude des Français quant à leur identité, à leur idée de la famille, des fondements de leur histoire, de leur culture et de la vie en société. La théorie du genre, qui veut faire des petits garçons des petites filles et vice versa, associée à une débauche de campagnes publicitaires, d’émissions, de films et de feuilletons provocants et destructeurs, a autant contribué à la défaite que le chômage. De cette sanction justifiée, le nouveau gouvernement va-t-il tirer la leçon ? Au moins, François Hollande reconnaît-il cette « crise civique et même morale » dont souffre la France.
La dernière carte souvenir laissée par l’équipe Ayrault l’aura été sur le perron de l’Élysée par une ministre qui sera ainsi sortie de l’anonymat. Le soir même où la France venait d’offrir un dîner d’État en l’honneur du président chinois et de son épouse, Mme Nicole Bricq confiait à la femme du premier ministre, parlant du dîner qui avait été servi : « C’était dégueulasse. » Anecdotique ? C’était dit par une ministre de la République, qui plus est ministre du Commerce extérieur, et le mot allait naturellement faire le tour de la planète médiatique. Cela révélait non seulement la vulgarité, mais aussi la morgue d’un personnel politique qui se moque du rang du pays et du travail des autres. Rien n’est plus sensible à l’électorat populaire que ce langage qui n’aura fait rire que les électeurs de Mme Hidalgo. La vague bleue aura eu le mérite d’envoyer au piquet tous les “Bricq” au pouvoir.
M. Valls saura-t-il y mettre de l’ordre ? On lui reconnaît du caractère et de l’autorité. Son bilan de ministre de l’Intérieur ne plaide guère en sa faveur. Ancien directeur de campagne de François Hollande, formé au cabinet de Lionel Jospin, il a pu mesurer dans sa circonscription de l’Essonne la dimension de la défaite socialiste. Son député suppléant, Carlos Da Silva, qu’il avait soutenu par une activité intense, a mordu la poussière à Corbeil-Essonnes, sèchement battu par Jean-Pierre Bechter, l’héritier de Serge Dassault.
Quelle sera sa liberté ? François Hollande lui demande de sauver son “quinquennat à l’envers”. Mais à peine était-il nommé que le président de la République annonçait à la télévision qu’il ajoutait un pacte de solidarité pour compenser son pacte de responsabilité. Compenser, parce que la gauche n’a rien compris au pacte de responsabilité et que son aile gauche le combat. Or, la France n’a pas le moindre euro pour financer ce nouveau pacte alors que le précédent ne l’est toujours pas sans les 50 milliards d’économies. L’impasse est totale. La France n’a pas atteint ses objectifs de déficit, elle est sous “surveillance renforcée” à Bruxelles (seul État européen à l’être avec la Slovénie) et elle doit présenter sa trajectoire budgétaire le 30 avril devant la Commission.
Manuel Valls a pour seul atout d’être un nouveau premier ministre — pour le reste, il n’a rien. Les commandes sont à l’Élysée. « J’en assume la totale responsabilité », dit François Hollande. Il devrait donc commencer par se “remanier”. Le problème est qu’il devrait faire l’inverse de ce qu’il a fait depuis deux ans. C’est ce que les électeurs lui ont dit. S’il échoue avec Valls, il ne lui restera qu’une option : la dissolution.
vendredi 4 avril 2014
L’improbable opération de sauvetage
L’improbable opération de sauvetage
Les commandes sont à l’Élysée. C’est François Hollande qui devrait se “remanier”. Le problème est qu’il devrait faire l’inverse de ce qu’il a fait depuis deux ans.
L’histoire retiendra sans doute que la préfiguration de la nomination de Manuel Valls à la succession de Jean-Marc Ayrault a eu lieu deux mois avant la “raclée” des municipales. C’était le lundi 3 février, au lendemain de la puissante mobilisation de La Manif pour tous à Paris et à Lyon. Manuel Valls fut le premier à annoncer, au micro de RTL, qu’il n’y aurait plus de loi sur la famille (PMA, GPA et autres sottises). Bruno Le Roux, président du groupe socialiste à l’Assemblée, lui répondit aussitôt sur une autre antenne que le ministre de l’Intérieur ferait mieux de rester dans son rôle et de respecter la règle du jeu. Le même jour, Jean-Marc Ayrault déjeunait à l’Élysée et François Hollande trancha en faveur de Valls : il fallait en effet ajourner le projet de loi sur la famille.
Dans le Monde du lendemain, Valls expliqua la pensée de Hollande : « On ne peut pas faire comme si le débat sur le mariage pour tous et la filiation n’avait pas laissé des traces. Dans une société fracturée, François Hollande a décidé d’éviter des débats non maîtrisés qui représentaient un vecteur supplémentaire de perturbation dans les mois qui viennent. » C’était clairement dit, mais le mal était fait, on l’a vu par l’ampleur de la tempête électorale qui s’est produite les 23 et 30 mars. Une fois la vague retirée, la plage sur laquelle se présente Manuel Valls est couverte de débris.
Contrairement à ce qui se répète partout, le chômage et les impôts ne suffisent pas à expliquer ce désastre. La gauche doit en chercher les causes au plus profond de l’inquiétude des Français quant à leur identité, à leur idée de la famille, des fondements de leur histoire, de leur culture et de la vie en société. La théorie du genre, qui veut faire des petits garçons des petites filles et vice versa, associée à une débauche de campagnes publicitaires, d’émissions, de films et de feuilletons provocants et destructeurs, a autant contribué à la défaite que le chômage. De cette sanction justifiée, le nouveau gouvernement va-t-il tirer la leçon ? Au moins, François Hollande reconnaît-il cette « crise civique et même morale » dont souffre la France.
La dernière carte souvenir laissée par l’équipe Ayrault l’aura été sur le perron de l’Élysée par une ministre qui sera ainsi sortie de l’anonymat. Le soir même où la France venait d’offrir un dîner d’État en l’honneur du président chinois et de son épouse, Mme Nicole Bricq confiait à la femme du premier ministre, parlant du dîner qui avait été servi : « C’était dégueulasse. » Anecdotique ? C’était dit par une ministre de la République, qui plus est ministre du Commerce extérieur, et le mot allait naturellement faire le tour de la planète médiatique. Cela révélait non seulement la vulgarité, mais aussi la morgue d’un personnel politique qui se moque du rang du pays et du travail des autres. Rien n’est plus sensible à l’électorat populaire que ce langage qui n’aura fait rire que les électeurs de Mme Hidalgo. La vague bleue aura eu le mérite d’envoyer au piquet tous les “Bricq” au pouvoir.
M. Valls saura-t-il y mettre de l’ordre ? On lui reconnaît du caractère et de l’autorité. Son bilan de ministre de l’Intérieur ne plaide guère en sa faveur. Ancien directeur de campagne de François Hollande, formé au cabinet de Lionel Jospin, il a pu mesurer dans sa circonscription de l’Essonne la dimension de la défaite socialiste. Son député suppléant, Carlos Da Silva, qu’il avait soutenu par une activité intense, a mordu la poussière à Corbeil-Essonnes, sèchement battu par Jean-Pierre Bechter, l’héritier de Serge Dassault.
Quelle sera sa liberté ? François Hollande lui demande de sauver son “quinquennat à l’envers”. Mais à peine était-il nommé que le président de la République annonçait à la télévision qu’il ajoutait un pacte de solidarité pour compenser son pacte de responsabilité. Compenser, parce que la gauche n’a rien compris au pacte de responsabilité et que son aile gauche le combat. Or, la France n’a pas le moindre euro pour financer ce nouveau pacte alors que le précédent ne l’est toujours pas sans les 50 milliards d’économies. L’impasse est totale. La France n’a pas atteint ses objectifs de déficit, elle est sous “surveillance renforcée” à Bruxelles (seul État européen à l’être avec la Slovénie) et elle doit présenter sa trajectoire budgétaire le 30 avril devant la Commission.
Manuel Valls a pour seul atout d’être un nouveau premier ministre — pour le reste, il n’a rien. Les commandes sont à l’Élysée. « J’en assume la totale responsabilité », dit François Hollande. Il devrait donc commencer par se “remanier”. Le problème est qu’il devrait faire l’inverse de ce qu’il a fait depuis deux ans. C’est ce que les électeurs lui ont dit. S’il échoue avec Valls, il ne lui restera qu’une option : la dissolution.
vendredi 14 mars 2014
L’État policier au visage débonnaire
François Hollande n’est pas un amateur. Pour se maintenir au pouvoir, c’est même un grand professionnel. Qui nous prend pour des naïfs.
Il faut que les Français comprennent que l’excès de pouvoir est la règle du régime et non l’exception, que la déviation progressive des institutions résulte d’un plan délibéré et non d’une série de mauvais hasards. François Hollande a toujours été un bon élève. Il a si bien assimilé le régime dont il exerce l’ensemble des pouvoirs depuis deux ans qu’il en assume aussi et très consciencieusement les dérives dénoncées par son mentor François Mitterrand, il y a cinquante ans. SonCoup d’État permanent, paru en mai 1964, faisait le procès d’un général de Gaulle dictateur, pratiquant « l’alternance de la menace et de la flatterie », apprivoisant « les dépositaires de la loi », amortissant « par d’habiles promesses les exigences de complices trop pressés »…
Mais comment intenter à François Hollande un procès en dictature, lui si rond et si débonnaire, ce “monsieur petites blagues”, ce “capitaine de pédalo”, ce collégien surpris au petit matin de ses évasions nocturnes affublé d’un casque de scooter ? Et pourtant, quand le même François Hollande confie aux députés qu’il reçoit autour d’un verre que rien ne lui est plus insupportable que « le procès en amateurisme », parce que rien n’est plus faux, il a raison. On se tromperait gravement en faisant de ceux qui se sont installés au pouvoir des amateurs. Pour la bonne gestion du pays et le redressement de son économie, sans doute, mais pour se maintenir là où ils sont, sûrement pas. Ce sont plutôt de grands professionnels qui se dissimulent derrière un État totalement désacralisé et se permettent tout sans que l’on puisse dire qu’ils tirent les ficelles : cela marche tout seul.
Voyez cette affaire Sarkozy — l’ancien président de la République placé sur écoute, et son avocat, Me Thierry Herzog, avec lui. Tout cela est resté secret pendant un an, et pourtant, que de monde impliqué ! Non seulement les juges qui ont pris la décision des écoutes et ne pouvaient pas se saisir sans leur hiérarchie, mais aussi les équipes de policiers mobilisées et le bâtonnier de l’ordre des avocats. Comme les écoutes doivent être autorisées tous les quatre mois, le bâtonnier sera donc prévenu trois fois au cours de la procédure. Celle-ci rendue publique, cinq cents avocats vont dénoncer une atteinte délibérée au secret professionnel propre à l’exercice de leur métier.
Quant aux deux juges qui ont tout déclenché, elles n’avaient pas besoin d’instructions. Leurs orientations politiques les libéraient de toute réserve. Elles diligentent même des perquisitions chez l’avocat de Nicolas Sarkozy (celui-ci l’ayant déjà été de multiples fois), saisissent ses téléphones portables : que reste-t-il des droits de la défense ? Mais naturellement, le pouvoir ne sait rien, affirme comme toujours M. Jean-Marc Ayrault.
M. Harlem Désir prétend « laisser la justice faire son travail en toute indépendance ». Sauf que la garde des Sceaux, Mme Taubira, a signé une circulaire pour pouvoir suivre ce genre d’affaires. Publiée au Bulletin officieldu ministère de la Justice le 31 janvier dernier, cette circulaire précise que « le garde des Sceaux doit être [et non pas peut être, NDLR] renseigné sur les procédures présentant une problématique d’ordre sociétal, un enjeu d’ordre public, ayant un retentissement médiatique national ». En annexe de cette même circulaire figurent les critères des procédures « devant être signalées » : « la personnalité de l’auteur ou de la victime » — en particulier les élus, les corps constitués, etc. — et la « médiatisation possible ou effective de la procédure ». La ministre de la Justice maintient néanmoins qu’elle ne savait rien. Une version contredite formellement par le Canard enchaîné du 12 mars.
Or la révélation de ce scandale qui veut jeter une suspicion générale sur la droite et ses dirigeants (mais aussi sur l’institution judiciaire) intervient à deux semaines du scrutin municipal. Démonstration de ce que celui-ci représente un enjeu national pour le régime. Les collectivités locales lui fournissent en effet ses cadres, ses moyens et une bonne partie de ses électeurs. C’est grâce à ces collectivités que le Parti socialiste peut subventionner et noyauter tout un tissu d’associations et d’organes d’expression, qui lui permettent d’acheter tranquillement des voix aux frais du contribuable.
On ne peut qu’admirer la sûreté de la méthode : l’État policier déconsidère la démocratie tout en faisant gonfler les extrêmes. Et au sommet du pouvoir, le président savoure son avantage provisoire. Il y a cinquante ans, François Mitterrand citait ce mot de Louis XVIII : « Comment s’y prendre pour empêcher de marcher un homme qui ne fait aucun pas ? C’est un problème qu’il me reste à résoudre. »
dimanche 9 mars 2014
L’homme qui ne pouvait pas gouverner
Ayrault paiera l’addition pour avoir trop ressemblé à François Hollande. Sans avoir eu ni l’autorité ni les moyens d’être un vrai premier ministre.
Jean-Marc Ayrault n’est ni usé ni fatigué, il est « totalement disponible » (le Parisien du 2 mars). C’est un bon résumé de sa situation de premier ministre : dire qu’il est disponible signifie qu’il est non seulement à la disposition du président de la République, conformément aux institutions, mais qu’il est prêt à examiner toute nouvelle proposition. Celle-ci ne saurait plus tarder. Comme il faut un motif de séparation, son sort sera scellé au lendemain des élections municipales. Il sera rendu responsable de l’abstention qui exprimera le désarroi de l’électeur de gauche devant le bilan désastreux de ces deux années. Sera-ce vraiment sa faute ? Son principal handicap aura été de trop ressembler à François Hollande (l’humour en moins) et comme celui-ci n’a pas l’intention de se sanctionner lui-même, c’est lui qui paiera l’addition.
A-t-il jamais été premier ministre ? Une fois sans doute, quand il a demandé la tête de Delphine Batho, alors ministre de l’Écologie, qui n’était pas contente de son budget : elle fut démise de ses fonctions le jour même de ses déclarations et elle est, depuis, retournée dans l’anonymat. Acte d’autorité ! Il est vrai que Mme Batho n’avait aucun poids politique, à la différence de Mme Cécile Duflot. Quand, l’autre samedi, la ministre du parti vert applaudissait bruyamment à la manifestation contre l’“Ayrault-port” de Nantes et comprenait la tristesse actuelle du militant de gauche, la moutarde est montée au nez du premier ministre, mais après un éclat de colère, il s’est vite calmé : la majorité socialiste n’est pas en mesure de faire l’impasse sur l’appoint que représente le groupe vert à l’Assemblée et dans les collectivités.
En pleine révolte fiscale à l’automne dernier, Jean-Marc Ayrault intervenait auprès des éléments les plus suicidaires du groupe socialiste pour les empêcher de déposer des amendements en faveur de la progressivité de la CSG : « Mauvaise idée », plaidait-il. Un mois plus tard, le 19 novembre, il lançait la “grande initiative” du moment en annonçant la remise à plat de la fiscalité. Remise à plat qui allait disparaître lorsque le président de la République présentait son “pacte de responsabilité”, lequel devenait du même coup la “grande priorité”. De la remise à plat, il reste des “groupes de travail” et le retour de l’idée d’une CSG progressive dénoncée il y a six mois… Ayrault avait voulu reprendre la main sur Bercy, Bercy est resté impavide.
Le 2 février dernier, La Manif pour tous réussissait une nouvelle démonstration de force à Paris et à Lyon ; à l’Élysée, on se rendait compte qu’à maintenir le projet de loi de Mme Bertinotti sur la famille on se préparait un “printemps pourri” qui pourrait faire sombrer le pacte tout juste annoncé. Il fallait donc d’urgence retirer le projet. Qui l’annonçait ? Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, qui se croyait déjà à Matignon. Ayrault se contenta d’un communiqué laconique quelques heures plus tard pour expliquer qu’en raison de l’agenda parlementaire, « aucun projet de loi sur la famille » ne serait discuté en 2014. L’hypocrite nous dit maintenant (le Parisien) qu’il n’y avait « pas de projet rédigé »…
Ce ne sont que des exemples. Jean-Marc Ayrault a-t-il donné la moindre instruction à Laurent Fabius, Manuel Valls, Christiane Taubira, Cécile Duflot ou Vincent Peillon ? Ils protesteront tous de leur “travail en étroite collaboration” avec lui — mais pour faire exactement ce qu’ils veulent, sous la seule contrainte des directeurs de Bercy. Le premier ministre n’a ni autorité ni moyens parce que tout remonte à l’Élysée. Et quand la présidence ne sait pas ce qu’elle veut parce que François Hollande n’a pas de convictions, l’initiative revient à chaque ministre : à Vincent Peillon l’idéologie introduite dans le système éducatif, à Christiane Taubira la culture de l’excuse dans l’exécution des peines, à Cécile Duflot la lutte des classes dans ses lois sur le logement, etc. Mais après avoir assumé la hausse massive des impôts, on voit mal comment Ayrault pourrait aussi incarner les 50 milliards d’économies qu’on lui demande. Il y aura une question de confiance.
Les seuls premiers ministres qui aient vraiment gouverné depuis trente ans s’appellent Jacques Chirac, Édouard Balladur, Lionel Jospin — trois chefs de gouvernement en cohabitation avec le président de la République. En ramenant de sept à cinq ans la durée du mandat présidentiel en 2001, en plaçant les élections législatives après la présidentielle, on a voulu empêcher toute alternance (sauf accident) durant une présidence. On l’a voulu au nom de la cohérence dans la durée. La conséquence est que l’on en est réduit à changer les têtes pour faire croire que l’on change de politique quand celle-ci a échoué.
vendredi 17 janvier 2014
Vie privée, faute publique
Vie privée, faute publique
La vie privée du président de la République est une fiction. Toutes ses déclarations, tous ses engagements se heurtent au mur du doute et de la défiance.
Le président de la République est un citoyen comme les autres. En prononçant cette phrase le matin de la publication des escapades de François Hollande, le premier ministre a révélé qu’il n’avait pas la moindre notion de ce que peut, de ce que doit être le chef de l’État. De ce que lui confère l’élection au suffrage universel de la nation. De la signification de la cérémonie d’investiture à l’Élysée. Sans doute l’ancien maire de Nantes continue-t-il de voir le président de la République comme un premier secrétaire amusant et blagueur présider un Conseil des ministres comme un bureau national de son parti. Mais M. Hollande, le camarade de M. Ayrault, est-il lui aussi convaincu d’être « un citoyen comme les autres », d’avoir un « droit » à la vie privée et de pouvoir se conduire comme un collégien s’il en a envie ?
La question même de la fonction présidentielle est publiquement posée. Le septième président de la Ve République ne devrait pas ignorer ce qu’en disait son fondateur. Le général de Gaulle le fit au cours d’une conférence de presse identique à celle qui s’est tenue mardi, dans la même salle des fêtes de l’Élysée, en ce même mois de janvier, il y a très exactement cinquante ans. Par son mode d’élection et les pouvoirs qu’il tient de la Constitution, « il doit être évidemment entendu que l’autorité indivisible de l’État, disait le Général, est confiée tout entière au président par le peuple qui l’a élu, qu’il n’en existe aucune autre, ni ministérielle, ni civile, ni militaire, ni judiciaire, qui ne soit conférée et maintenue par lui ». Ainsi, tout procède de lui.
M. Hollande peut toujours prétendre qu’il n’en demande pas tant ; avec sa majorité parlementaire, et nous l’avons vu, il a tous les pouvoirs pour la durée de son mandat. La contrepartie est qu’il ne peut pas être “un citoyen comme les autres”. Le statut judiciaire qui est le sien, la protection dont il jouit vingt-quatre heures sur vingt-quatre, le chef des armées qu’il est font de lui autre chose qu’un élu corrézien. François Mitterrand, dont il se dit l’élève, proclamait : « La dissuasion, c’est moi », et personne ne l’aurait discuté. L’actuel chef de l’État peut-il en même temps déclencher deux opérations de guerre en moins d’un an (au Mali et en Centrafrique) et même trois s’il avait pu (en Syrie) et se livrer à des échappées nocturnes, coiffé d’un casque de scooter ? Peut-il envoyer des soldats au combat, être l’ultime autorité de la chaîne du commandement nucléaire en portant sur lui le téléphone sécurisé permettant de le joindre à tout moment et prétendre en même temps disposer de sa liberté ? La vie privée du président de la République est une fiction.
Lui-même le savait. Car c’est bien lui qui lança, à la fin de son duel télévisé avec Nicolas Sarkozy, à la veille du second tour de la présidentielle, ce : « Moi, président de la République, je ferai en sorte que mon comportement soit en chaque instant exemplaire. » Simple propos de campagne ? Mais c’est encore lui qui déclare, l’été dernier, après plus d’un an d’exercice du pouvoir, dans un entretien donné à Denis Pingaud (pour son livre l’Homme sans com’, Seuil), qu’avec les médias actuels, les chaînes d’information, les réseaux sociaux, « maintenant, la moindre anomalie, le moindre incident sont immédiatement détectés ». Il est même plus précis encore : « Cette pression [des médias] impose un contrôle permanent de soi-même ; aucun relâchement n’est possible… »
Pensait-il y échapper ? Il s’est par avance accablé, se livrant, pathétique, à une opinion qui en fait ses gorges chaudes, humiliant la compagne qu’il a installée, sans titre, dans une aile du palais, s’offrant aux manchettes sans indulgence d’une presse étrangère trop heureuse de ramener la France aux frasques clandestines de son président.
Les dégâts sont là. Quoi qu’il en soit du « tournant » qu’il a pris, du « pacte de responsabilité » qu’il propose aux chefs d’entreprise, des engagements qu’il annonce, il se heurte au mur du doute et de la défiance. Si 84 % des Français (enquête Ifop-le Journal du dimanche) répondent que l’“affaire Gayet” ne change rien à leur jugement sur le chef de l’État, c’est qu’il est déjà si négatif ! 87 % d’entre eux indiquent qu’ils n’ont plus confiance (baromètre Cevipof publié par le Monde du 14 janvier). « Dépression collective », « méfiance générale »,« inquiétude vertigineuse à l’égard de l’homme », commente Pascal Perrineau, responsable de l’étude. La conséquence, Jean-Louis Borloo, le président de l’UDI, l’a tirée : pour avoir une chance d’être pris au sérieux, le président de la République devrait adresser par écrit ses nouveaux engagements aux Français. C’est dire ce qu’il reste de crédit à la parole présidentielle.
vendredi 20 décembre 2013
La maison brûle
La maison brûle
La refondation des politiques d’intégration n’est qu’une transfusion culturelle : “faire France”, pour dire “défaire la France”.
Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. On se souvient des mots prononcés par Jacques Chirac au sommet de la Terre de Johannesburg, en septembre 2002. Il parlait de la planète et de la destruction de la nature. Mais c’est chez nous que cela se passe : notre maison brûle, et c’est de la destruction de notre culture qu’il s’agit. Les incendiaires sont parmi nous. Ils ne cachent pas leurs intentions et les ont remises au premier ministre, qui les a lui-même publiées.
Préparez-vous à « l’interculturalité », disent-ils, « mettez à distance » votre « propre cadre de référence culturelle »— autrement dit : cessez de revendiquer votre culture, de vous référer à votre patrimoine ou à votre cadre de vie, car il est temps d’en accueillir un autre : « La société française est métisse et plurielle. » Conséquence logique : « La France devrait assumer la dimension arabo-orientale de son identité et sortir de son attitude postcoloniale. » À la place de notre histoire de France, on apprendra une « histoire de la France commune », mixant notre passé à celui de toutes les immigrations. On est donc prié d’apprendre l’arabe, à côté du français, l’arabe dont l’enseignement doit être « valorisé sur tout le territoire français ». Les rédacteurs vous rassurent : « Si le chinois est une langue d’avenir économique, l’arabe l’est aussi. »
Il ne s’agit là que d’un aperçu. La recommandation visant à réexaminer la législation interdisant le port du voile à l’école n’est qu’un trompe-l’oeil pour masquer l’essentiel. Cette « refondation des politiques d’intégration » n’est rien d’autre qu’une transfusion culturelle au nom d’une vieille expression lyonnaise, déjà utilisée par la démographe Michèle Tribalat, et détournée de son sens : “faire France”, pour dire “défaire la France”. On ne pourra pas prétendre que l’on ne savait pas.
Cette affaire a soulevé une tempête justifiée dans l’opinion. Il fallait s’y attendre : le président de la République a déclaré que ce tissu de propositions ne correspondait pas à sa politique ; et le premier ministre a dû expliquer avec retard qu’il ne se reconnaissait pas dans le contenu de ces rapports. On a traduit : ceux-ci sont donc enterrés et leurs recommandations iront à la corbeille. Le croire serait prendre ses désirs pour la réalité. Ces rapports ne doivent rien au hasard. Ils ont été demandés par le premier ministre et font suite à un précédent rapport sur le même sujet remis à Matignon au mois de février par un conseiller d’État, M. Thierry Tuot. Lequel préconisait déjà nombre des mesures développées par les nouvelles contributions.
Celles-ci ont été encadrées par des fonctionnaires des dix ministères concernés, prêtant locaux et moyens pour leur rédaction. Les auteurs en sont des dirigeants d’associations engagées pour la « mémoire de l’immigration », la « citoyenneté de résidence », l’aide aux sans-papiers, l’assistance aux familles clandestines (comme celle qui protégeait les parents de la jeune Leonarda). Des réseaux subventionnés par l’État et les collectivités, tous dévoués au Parti socialiste et ardents partisans du droit de vote des étrangers aux élections municipales.
Quant à leurs recommandations, loin d’être jetées à la corbeille, elles ne sont pour la plupart qu’un prolongement, voire un aboutissement, de mesures que l’actuel gouvernement a déjà prises ou s’apprête à prendre. Dans le registre de ce qui a été fait : les naturalisations massives et la réforme du droit d’asile, en vue de faciliter le séjour des immigrés irréguliers ; la généralisation de l’aide médicale de l’État (AME) destinée aux seuls étrangers irréguliers, en supprimant son ticket d’entrée ; la suppression du Haut Conseil à l’intégration, qui faisait part (sans doute trop) de ses alarmes quant à la montée des communautarismes ; les injonctions du CSA imposant aux chaînes de radio et de télévision des quasi-quotas de la “diversité” ; l’épuration des programmes d’enseignement de l’histoire, sans parler de tous les interdits de la “néonovlangue” orwellienne qui pèsent sur l’expression publique. On en a eu une illustration le 19 août, lors du séminaire gouvernemental qui se tenait à l’Élysée : le ministre de l’Intérieur avait eu l’imprudence d’évoquer le risque que faisait courir à la France l’islamisation due au regroupement familial. Les ministres réunis restèrent interdits : il avait franchi les limites de l’acceptable !
Mais comment peut-il en être ainsi ? D’où vient cette volonté destructrice ? Deux explications : la haine de soi d’une certaine élite de gauche et le cynisme électoral du Parti socialiste. Il existe heureusement un barrage contre ces dérives : l’article premier de la Constitution, selon lequel les citoyens sont égaux devant la loi « sans distinction d’origine, de race ou de religion ». Ce qui interdit les discriminations au nom d’une idéologie.
vendredi 22 novembre 2013
Cap dissolution
Cap dissolution
“Le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est celui où il commence à se réformer”, disait Tocqueville. Hollande a peu d’issues devant lui.
Remise à plat. Jean-Marc Ayrault l’annonce (les Échos de ce 19 novembre) : il faut remettre à plat notre fiscalité, trancher dans les dépenses publiques, réaliser plus d’économies. Très bien. Si ce n’est que, prévoyant cela pour le budget 2015, il donne comme exemple de ce qu’il veut faire sa propre réforme des retraites — autant dire une réforme pour rien, qui ne comporte que des hausses de cotisations… Il faut ajouter que ce gouvernement s’est d’avance disqualifié pour conduire cette remise à plat fiscale, son premier ministre en particulier, lequel nous affirmait il y a un an que neuf Français sur dix ne seraient pas concernés par les hausses d’impôts, avant de prévoir en septembre dernier une “pause fiscale” en 2015, quinze jours après que le chef de l’État en eut parlé pour 2014…
Tocqueville rappelait que « le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est d’ordinaire celui où il commence à se réformer ». Or celui-ci ne commence même pas à se réformer, il déclare seulement par la voix de son sous-chef qu’il va le faire, et c’est pire. L’agence Standard & Poor’s, qui dégradait la note de la France le 8 novembre, accompagnait sa décision par un commentaire dans le droit fil de l’observation de Tocqueville : toute réforme a besoin, pour être menée à bien, du soutien et de la confiance du public. Le gouvernement Hollande-Ayrault n’a plus ni l’un ni l’autre.
Il faut pourtant changer de politique, l’actuelle n’ayant abouti qu’au blocage général et à la révolte fiscale. Ségolène Royal l’affirmait dimanche dernier sur France 3 : il est temps, disait-elle, de fixer un nouveau cap, de redonner des perspectives au pays, de libérer ses énergies. Mais cette nouvelle politique dont commence à parler Ayrault (c’est-à-dire Hollande), qui peut la mettre en oeuvre ? Qui peut faire voter une telle réforme fiscale, c’est-à-dire non pas une pause mais une baisse massive des impôts et des charges sociales ? « Ce n’est pas une question de casting gouvernemental », dit Ségolène Royal. Certes, car il faudrait pour cela que notre équipe dirigeante soit capable de défaire (excepté l’accord sur le marché du travail) tout ce qu’elle a fait depuis dix-huit mois, et qu’elle le fasse approuver par une majorité parlementaire, constituée pour moitié d’apparatchiks du Parti socialiste, qui s’est ingéniée à aggraver par ses amendements les pires mesures gouvernementales. Elle devrait, en outre, le faire contre son électorat le plus à gauche.
« Le mal qu’on souffrait patiemment comme inévitable semble insupportable dès qu’on conçoit l’idée de s’y soustraire », poursuivait Tocqueville. Arrivera donc le moment où le président de la République ne pourra pas éluder le choix : ou bien il est convaincu qu’il faut effectivement une nouvelle politique (changer de cap) pour redresser le pays avant qu’il ne soit trop tard, même pour lui, et dans ce cas, il rend la parole au peuple ; ou bien il continue d’espérer que les choses s’arrangeront d’elles-mêmes et annonce une réforme en trompe l’oeil qui lui permettra de conserver sa majorité actuelle ; il préparerait alors la crise finale.
Pour le pays, il faut souhaiter la dissolution de l’Assemblée, incapable de voter une autre politique. « La dissolution, disait Jacques Chirac le 14 juillet 1996, n’a jamais été faite, dans notre Constitution, pour la convenance du président de la République. Elle a été faite pour trancher une crise politique. » Neuf mois plus tard, alors qu’il n’y avait pas de crise politique à proprement parler, il prit la décision de dissoudre l’Assemblée et l’on en connaît les résultats : les triangulaires avec le Front national, la large victoire de la gauche plurielle de Lionel Jospin. Aujourd’hui, François Hollande pourrait d’autant plus s’inspirer des propos tenus par Jacques Chirac, le 21 avril 1997 (voyez l’Histoire de la Ve République de Chevallier, Carcassonne et Duhamel) que nous traversons une vraie crise politique : « J’ai acquis la conviction qu’il faut redonner la parole à notre peuple afin qu’il se prononce clairement sur l’ampleur et le rythme des changements à conduire… »
La dissolution déboucherait sur une nouvelle cohabitation, président de gauche, majorité de droite (Mitterrand en a connu deux). C’est alors que la remise à plat annoncée pour 2015 pourrait effectivement entrer dans les faits. Naturellement à une condition, que Jean-François Copé et l’UMP se soient préparés, que leurs projets aient été rédigés et connus de l’opinion. Même si M. Hollande ne se résout pas à dissoudre, la droite aurait au moins montré qu’elle se tenait prête. Ce ne serait déjà pas si mal.
vendredi 8 novembre 2013
L’affolante retraite
L’affolante retraite
Hollande, Ayrault, Moscovici, tous savaient que la limite du supportable était atteinte. Ils ont pourtant continué. Avant de se replier devant l’explosion.
C’était le lendemain de la rentrée du gouvernement, le mardi 20 août, il y a à peine plus de deux mois. Le ministre des Finances, Pierre Moscovici, invité de la matinale de France Inter, déclare : « Je suis très sensible au ras-le-bol fiscal des Français. » Dans le prochain budget, ajoute-t-il, « les économies doivent être prioritaires, les prélèvements doivent être aussi peu importants, aussi faibles que possible ». Pour le confirmer, le 15 septembre, sur TF1, le président de la République enchaîne sur les propos de Moscovici : « En deux ans, dit-il, les Français, entreprises et particuliers, ont eu à supporter 60 milliards d’euros d’impôts supplémentaires », et il conclut : « C’est beaucoup, donc c’est trop. » De l’Élysée à Bercy, le gouvernement est bien sur la même ligne.
Présenté le 25 septembre en Conseil des ministres avant d’être discuté au Parlement, le projet de loi de finances en portera-t-il la marque ? Les hausses de prélèvements « aussi faibles que possible » atteignent 6 milliards de plus ; de nouvelles hausses qui interviennent alors que 1,2 à 1,6 million de contribuables, jusque-là exonérés de l’impôt sur le revenu, doivent le payer (avec la taxe d’habitation) et que sont reçus les avis d’impôt et de taxes foncières pour des impôts votés il y a un an. Quand le premier ministre parle de « pause fiscale » en 2014 (c’est déjà lui qui, en septembre 2012, avait expliqué que neuf Français sur dix ne seraient pas concernés par les hausses d’impôts réservées « aux riches »), le ministre du Budget, Bernard Cazeneuve, doit corriger : la pause, ce sera pour 2015. Voilà le crédit de l’État fortement entamé dans l’opinion.
Nouvel épisode, l’affaire Leonarda tout juste retombée, lorsque est discutée à l’Assemblée la loi de financement de la Sécurité sociale. Son article 8 prévoit de surtaxer à 15,5 % au titre des prélèvements sociaux les produits d’épargne les plus populaires du bas de laine des Français (assurance vie, plans d’épargne, etc. — voir page 38). Cet article vient en discussion le mercredi 23 octobre après-midi. Aux députés UMP présents, Bernard Accoyer et Julien Aubert en tête, qui mettent en garde l’exécutif, parce que trop c’est trop, que l’épargne est le produit d’un travail déjà taxé, que la rétroactivité est un scandale, que l’on devrait redouter la colère des Français, Bernard Cazeneuve réplique, immuable : c’est la faute de la droite. Il fait voter par les socialistes en bloc l’article 8. Le lendemain matin, sur LCI, le président des Jeunes socialistes, Thierry Marchal-Beck, assure : « De toute façon, il y a trop d’épargne dans ce pays. »
C’est en effet ce que comprend l’opinion. Les rapports des préfets, les appels reçus par les élus sont unanimes : après le vent de folie de l’affaire Leonarda se lève une nouvelle tempête, fiscale celle-là : « Ils sont devenus fous. » Ce que Jean-François Copé traduit en une formule (le Figaro du 28 octobre) : « Une fissure gigantesque s’est ouverte dans le consentement à l’impôt. » Bernard Cazeneuve, si sûr de lui jusque-là, a dû renoncer, le samedi 26, penaud, à une partie des taxes de l’article 8. Le lendemain, Moscovici essaie de “rattraper le coup” en expliquant, sur Europe 1 et iTélé : « Le cap, c’est bien de faire en sorte que l’épargne des Français, qui est abondante, demeure protégée et qu’elle soit orientée vers l’investissement… » Qui peut croire que l’épargne est “protégée” ? La confiance se volatilise. Lui-même l’avait affirmé d’ailleurs : au moment où la reprise s’annonce, le problème, c’est la confiance. Cette équipe, sous l’absence d’autorité de son chef, aura tout fait pour la ruiner.
Elle le devra à son parti pris idéologique, un piège dont elle ne saura pas se sortir. Le cas de la taxation des produits d’épargne pour financer nos dépenses sociales en est un bon exemple. Entre 2011 et 2013, le déficit de nos régimes sociaux s’est réduit de 21 à 16,2 milliards, soit de 4,8 milliards. Sur quoi ? La maîtrise des dépenses de pharmacie et la baisse des arrêts maladie. On pouvait continuer. Valeurs actuelles mettait le doigt (notre numéro du 3 octobre) sur l’ampleur de la fraude sociale : entre 15 et 20 milliards. Au lieu de quoi, et pour faire le contraire de la droite sous Sarkozy, la gauche a ajouté des jours de carence pour les arrêts maladie, a fait repartir à la hausse l’aide médicale destinée aux étrangers sans papiers (son coût, 600 millions, représente le montant des recettes attendues de la surtaxation de l’épargne) ; elle s’est privée de la TVA sociale, de l’allongement de la durée du travail et perpétue ainsi la facture sociale la plus élevée d’Europe. À coups d’impôts, de cotisations, de taxes et de surtaxes. Coincée par la révolte, elle a choisi de battre en retraite. C’est la seule chose qu’elle fasse bien.
P.-S. J’aurai le plaisir de participer à l’Après-midi du Livre organisée par les Écrivains combattants, le samedi 16 novembre, en l’hôtel national des Invalides, dans les salons du gouverneur (de 14 à 19 heures).
vendredi 4 octobre 2013
Valls et son contraire
Valls et son contraire
François Hollande préfère l’ambiguïté : il n’en sortirait qu’à son détriment – toute sa politique dément les déclarations de Manuel Valls. Son choix est aussi dicté par la tactique.
Le réchauffement idéologique est en train de faire craquer les glaces du politiquement correct à gauche. La polémique sur les Roms n’en est qu’un révélateur. Certes, la précampagne pour les élections municipales et européennes de 2014 n’y est pas pour rien, mais comme les scrutins vont ensuite se succéder en 2015 (régionales) puis en 2016, avec la primaire de la droite, le débat n’est pas près de s’essouffler et c’est bien ce qui hante les élus de gauche : ils ne vont pas pouvoir y échapper.
Ministre de l’Intérieur et ministre des élections, Manuel Valls est bien placé pour le comprendre. Les résultats de toutes les élections partielles, les études d’opinion et les réactions du public en direct lui révèlent l’ampleur d’une colère qui ne faiblit pas. À la révolte contre l’impôt se mêle l’angoisse de voir porter atteinte à la culture et à l’identité des Français à travers toutes sortes de projets : cette insécurité s’ajoute à l’autre, la quotidienne, l’insidieuse, celle des mille cambriolages par jour. Alors, il parle.
Valls commence par torpiller la réforme pénale de Christiane Taubira (celle qui consiste à vider les prisons en ne faisant plus exécuter les peines inférieures à cinq ans) dans une lettre adressée au président de la République et qui est publiée dansle Monde. « Moi, dit-il au même moment, je suis pour une exécution ferme des peines de prison, même les plus courtes. »
Il récidive au séminaire gouvernemental qui se tient, le 19 août, à l’Élysée. Il y est question de l’état de la France en 2025 ; il prend la démographie comme sujet, ce dont personne n’a prévu de parler, et il évoque les enjeux liés à l’immigration et à l’islam, en soulignant notamment le défi que posent les populations à fort taux de natalité venant d’Afrique. « La France et l’Europe doivent démontrer que cette religion […] est compatible avec la démocratie »… Ces propos, écrit le Parisien du 20 août, jettent « un froid polaire » parmi les ministres.
Troisième attaque, celle-ci vise les Roms, dont la présence dans des camps insalubres insupporte les communes concernées. « Il est illusoire de penser, dit-il le 24 septembre sur France Inter,qu’on règle le problème des Roms à travers uniquement l’insertion » ; il n’y a d’autre solution « que de démanteler progressivement les camps et de reconduire ces populations à la frontière ». Cette fois, c’est sans doute trop pour les vigiles de l’orthodoxie. Ceux-là l’accusent d’avoir franchi « la ligne rouge », de courir derrière Marine Le Pen, etc. Et Cécile Duflot profite des journées parlementaires de son parti pour dénoncer les propos de son collègue, lequel « s’est aventuré au-delà de ce qui met en danger le pacte républicain ». Elle en appelle au président de la République, comme Christiane Taubira avant elle.
Alors, qui a raison ? Est-ce lui ou Taubira, lui ou Cécile Duflot ? Quand on est ministre de ce gouvernement, a-t-on ou non le droit de s’exprimer comme cela ? Le fait-il avec l’accord de François Hollande — mais si c’est le cas, comment peut-il se laisser insulter par Cécile Duflot ? Le président de la République laisse au premier ministre le soin de bredouiller un rappel au calme.
François Hollande préfère l’ambiguïté : il n’en sortirait qu’à son détriment — car toute sa politique dément les déclarations du ministre de l’Intérieur. Mais c’est aussi chez lui un choix dicté par la tactique : il tient autant à Valls, son ancien directeur de campagne de la présidentielle, qu’à Christiane Taubira et Cécile Duflot. Quand Delphine Batho, alors ministre de l’Écologie, se plaignait de son budget, il ne lui a pas fallu plus d’un déjeuner avec Ayrault pour s’en séparer : son poids politique était nul. Tandis qu’il sait que Taubira, Duflot, Montebourg et Hamon ont constitué un petit groupe qui pèse sur la gauche de sa majorité. Il ne veut pas voir Taubira lui refaire, en 2017, le coup qu’elle avait fait à Jospin en 2002 (en se présentant à la présidentielle, elle avait placé Le Pen devant lui) ; quant à Duflot, il en a besoin pour maintenir un semblant d’ordre chez les Verts (qui représentent entre les 2,3 % de Joly à la présidentielle et leurs 4,3 % aux législatives) dans la perspective des élections à venir.
Les membres du gouvernement peuvent donc continuer à s’insulter en public. Sauf que les élus socialistes savent ce que cela leur coûte, car en ne disant rien, le chef de l’État couvre aussi bien les déclarations de l’un que celles de l’autre. Une confusion qui ne fait qu’entretenir l’exaspération de l’opinion. On ne peut vouloir une chose et son contraire.
dimanche 14 juillet 2013
Le mystère Sarkozy
Le mystère Sarkozy
Il y a des explications à la ferveur qui l’accompagne, à la fascination qu’il suscite dans l’opinion, malgré sa défaite, son silence ou ses démêlés judiciaires.
Le patron est revenu à la maison, confiait lundi soir Valérie Debord, l’une des responsables de l’UMP, sur la chaîne LCI. C’est peu dire que Nicolas Sarkozy était attendu par les siens. Pourtant, c’est bien lui qui avait été battu à la présidentielle et désigné comme fautif de tous les malheurs de la France ; c’est sa majorité qui avait sombré aux législatives. En partant, il avait laissé toutes les clés du pouvoir à ses adversaires. Il y avait de quoi lui en vouloir ; la défaite aurait pu l’emporter. Au contraire. C’est le “mystère Sarkozy”.
Il avait su partir avec élégance, en disant aux siens qu’il fallait seulement aimer la France. Puis il s’était retiré de la scène. Mais personne n’en doutait, il restait le recours ; on savait ce qu’il confiait à ses visiteurs, ce qu’il avait en tête — il l’avait dit àValeurs actuelles. Le premier convaincu qu’il aurait à l’affronter à nouveau, c’était François Hollande, même si celui-ci en chassait la perspective lorsqu’il répondait à une petite fille, au Salon de l’agriculture : « Tu ne le reverras plus »… Il était l’homme à abattre, et si possible avant le duel final.
C’est une des ministres de Bercy, Fleur Pellerin, qui a vendu la mèche. Le 13 juin dernier, elle dénonçait au micro de RTL « un système organisé de financement occulte, un système organisé par le précédent pouvoir ». Après avoir cité pêle-mêle les enveloppes de Mme Bettencourt et l’arbitrage pour Tapie, l’argent libyen, les primes Guéant, les rétrocommissions de Takieddine, elle ne s’embarrassait pas de la moindre prudence en posant directement la question : qui était donc le chef de « la bande organisée » mise en cause par les juges dans l’instruction du dossier Tapie (“escroquerie en bande organisée”) ? La dénonciation valait aveu : cette succession d’affaires poursuivait un but exclusivement politique — détruire Nicolas Sarkozy.
Or, malgré sa mise en examen (dans l’affaire Bettencourt) et ces multiples instructions donnant lieu à une vague d’insinuations, il résistait toujours. Lorsqu’il avait été accusé par le juge d’avoir tenté d’abuser de la faiblesse d’une vieille dame fortunée, il avait voulu réagir en public contre une telle indignité ; il y avait renoncé. Mais la décision du Conseil constitutionnel de rejeter son compte de campagne et de taxer, en conséquence, son parti d’une sorte d’amende de 11 millions d’euros, l’a fait sortir de sa réserve. Il s’est brusquement cabré : c’était sa campagne, donc sa responsabilité ; son parti, l’UMP, pouvait être asphyxié, il fallait parler.
Lundi dernier, au siège de l’UMP, il a été accueilli comme le “patron”, soutenu par un puissant mouvement de ferveur et d’émotion, lequel se traduisait par un afflux de dons à la souscription tout juste ouverte. Mouvement qui exprimait à la fois une révolte contre un sentiment d’injustice, et l’admiration des militants pour celui qui décidément ne se laissait pas abattre. Il avait bien fait de ne pas céder, le soir du 6 mai 2012, à la tentation de se livrer, comme Lionel Jospin dix ans plus tôt, à des déclarations définitives sur ses adieux à la politique.
Mais il y a d’autres explications à la ferveur qui l’accompagne, à la fascination qu’il suscite, malgré sa défaite, son silence ou ses démêlés judiciaires. Sa famille a traversé une année de secousses, comme toutes les armées au lendemain de batailles perdues. Elle s’est d’abord jetée dans la désastreuse compétition Copé-Fillon, qui a laissé le parti au bord de l’explosion ; puis elle s’est donnée à fond dans les défilés de La Manif pour tous, qui sonnaient comme une reconquête de la rue sans pour autant faire plier le pouvoir ; enfin, elle a voté massivement pour tourner la page : elle a installé Copé, tout en respectant Fillon, Le Maire ou Juppé, du moment que dans l’ombre demeurait le “patron”.
« Après dix années de défaites électorales — à l’exception de 2007 —, il est temps de renouer avec la victoire », dit Copé en pensant aux municipales et aux européennes de 2014, enjeu plus urgent que la présidentielle de 2017. Déjà, les législatives partielles, et même les cantonales partielles (la plus récente étant celle de Mantes-la-Jolie, ce dimanche), donnent un avant-goût de ce désir de victoire.
Ce “mystère Sarkozy”, qui sort renforcé de ses échecs et toujours plus populaire, se résume en définitive à la combinaison de deux forces propres à sa personnalité : l’énergie et la volonté. Quand il dit que la seule bataille qui vaille est celle du renouvellement des idées, sa famille y trouve ce qu’elle cherche depuis longtemps : un motif d’espoir pour rompre avec le sortilège de la défaite.
lundi 13 mai 2013
La dernière carte de Monsieur 25 %
Voici François Hollande placé devant une double crispation-exaspération, à droite et à gauche. Sur quoi peut-elle déboucher ? S’il ne tenait qu’à lui, sur rien…
Monsieur 25 % est très calme : il a tout bon. Il a respecté ses engagements, tenu ses promesses. Le reste, dit Michel Sapin, ministre du Travail, qui traduisait la pensée de François Hollande dans la Provence du 6 mai, « le reste, c’est de l’écume qui s’efface » — les scandales, les tête-à-queue gouvernementaux, l’incohérence politique. L’opinion, dit Sapin, ne retient qu’un chiffre, un seul, concret, le chômage (« Un déficit du budget, c’est un pourcentage, un déficit du commerce extérieur, c’est hors du sens commun »), mais, s’il est mauvais aujourd’hui, attendez, la courbe va se redresser, « les résultats seront là ». Telle était l’ambiance du séminaire gouvernemental qui se réunissait pour le premier anniversaire de l’élection présidentielle, quand “Monsieur 51 et quelques” se retrouve à 25 % d’opinions favorables.
Un score pathétique qui explique pourquoi François Hollande a pu envoyer tant de monde dans la rue. De droite mais aussi, maintenant, de gauche. Et ceux de gauche criaient dimanche la même chose que ceux de droite : “On ne nous entend pas, on nous méprise.” « La période d’essai est terminée », a lancé Mélenchon à la Bastille. « On ne lâchera rien », répètent les manifestants de droite.
La gauche a l’habitude de descendre dans la rue ; le défilé en foulard derrière les banderoles pour l’emploi et les salaires, cela fait partie du folklore ; elle a tout l’arsenal en réserve, les drapeaux rouges, les autocars et le service d’ordre des syndicats, son parcours est tracé, de la Nation à la Bastille. Rien de tel à droite. Chez elle, c’est exceptionnel. Une grande manif par génération. Mais, cette fois, elle y a pris goût. Jamais elle n’aura autant défilé que sous Hollande. Ce n’est pas fini ; elle s’est donné rendez-vous le 26 mai, au moment de la promulgation de la loi sur le mariage gay. Une telle mobilisation, partout, à n’importe quelle date, ne peut s’expliquer que parce que François Hollande l’a provoquée, en mettant en cause des principes, des valeurs, une fondation de la société — la famille. Le pire est qu’à côté de toutes ces associations dont le but affiché est bien de “dynamiter” nos structures sociales et nos traditions, lui n’a pas compris le contenu irréversible et destructeur de son projet. N’en ayant pas saisi les causes, il ne sait pas comment en tirer les conséquences. Et le voici placé devant une double crispation-exaspération, à droite comme à gauche. Sur quoi peut-elle déboucher ? S’il ne tenait qu’à lui, sur rien. Protégé par les institutions, il estime qu’il a quatre ans devant lui et qu’en quatre ans, les choses ne pourront pas aller de pire en pire. Mais la politique est ainsi faite qu’elle ménage perpétuellement des surprises. Cela, il le sait aussi. Va-t-il donc s’y préparer ?
En remaniant le gouvernement ? Il ne changera pas de premier ministre — pourquoi en changerait-il ? celui-ci est un excellent “punching-ball” pour tout le monde. Et, surtout, observe Michel Sapin dans la Provence, un remaniement en tant que tel « n’a aucune valeur», « dès le lendemain, il aura été oublié ». « Un remaniement ne peut être que la traduction d’une volonté politique », précise-t-il, en ajoutant : « Nous verrons si le président voudra manifester cette volonté. » Autrement dit, l’un des tout premiers membres du gouvernement, camarade de régiment de François Hollande, exprime là de gros doutes — “nous verrons si”.
Plus improbable encore, la dissolution. Certes, devant une situation aussi chaotique, la récession, le chômage, la chute de la consommation, la méfiance des patrons, la sanction des élections partielles, le chahut dans sa majorité et le durcissement évident de l’opposition de droite, il pourrait éprouver le besoin d’une nouvelle légitimité en revenant devant les Français. Ce serait à eux de trancher. Il ne le fera pas : pourquoi chasser une majorité qui lui apporte son soutien ? Surtout, en retrouvant au mois de juin le droit de dissolution de l’Assemblée (celle-ci ne peut pas être dissoute avant une année d’existence), il dispose d’une arme de dissuasion à l’encontre des députés socialistes : si vous vous rebellez, vous retournerez devant les électeurs. Un argument définitif pour la moitié d’entre eux, élus pour la première fois.
Il n’a qu’une carte en réserve, une petite carte de diversion politique, qui a déjà servi sous François Mitterrand et a l’avantage de semer la discorde chez l’ennemi, à droite. C’est la carte qu’un pouvoir politique déconsidéré sort quand il a épuisé son crédit : le changement de mode de scrutin, l’adoption de la proportionnelle en dose massive. L’arme de la dispersion.
jeudi 7 mars 2013
La fête des fous
La fête des fous
Quand la gauche socialiste soutient un texte communiste qui encourage et légitime la violence syndicale au moment où le climat social n’en a guère besoin…
Le tribunal de commerce de Montluçon avait à examiner, ce mardi 5 mars, la liquidation éventuelle d’une fonderie en faillite, DMI, 168 salariés. À quelques kilomètres de là, un groupe d’ouvriers de cette fonderie conduit par un délégué syndical avait relié quatorze bonbonnes de gaz à un dispositif électrique permettant de les faire exploser. Le tribunal allait-il se prononcer en toute sérénité ?
Le mercredi 27 février, le conseil de prud’hommes de Compiègne commençait l’examen des cas de 680 salariés de Continental — les “Conti” — dont l’usine avait fermé début 2010. À l’annonce de cette fermeture en avril 2009, un certain nombre d’entre eux s’étaient précipités à la sous-préfecture de Compiègne et l’avaient mise à sac, aux ordres d’un syndicaliste CGT, Xavier Mathieu (qui devait, par la suite, refuser de se soumettre à un test ADN). Or celui-ci allait être l’une des figures du débat qui se déroulait au Sénat, ce même 27 février. Les sénateurs étaient en effet saisis d’une proposition de loi destinée à l’amnistier — avec d’autres condamnés comme lui.
L’affaire a été menée par trois sénatrices, deux communistes, Annie David, présidente de la commission des affaires sociales, auteur de la proposition de loi, Éliane Assassi, présidente du groupe communiste républicain et citoyen, et une socialiste, Virginie Klès. Le texte n’avait une chance d’aboutir (le vote n’a été acquis que d’extrême justesse, 174 voix contre 172) qu’avec la complicité du gouvernement en la personne de Christiane Taubira, garde des Sceaux, qui venait ainsi approuver la dénonciation de décisions de justice en s’en remettant à la « sagesse » et au « courage » du Sénat.
Sagesse que les sénatrices communistes ont aussitôt pratiquée en attaquant : « Les voyous, n’est-ce pas plutôt les patrons qui font tout pour échapper à l’impôt et menacent de délocaliser l’emploi ? La vraie violence sociale, c’est la fermeture de plusieurs centaines d’entreprises pour préserver les intérêts boursiers des actionnaires », disait la première, Annie David, cependant que la seconde, Éliane Assassi, reconnaissait que les condamnations conduisaient « à une paralysie de l’action syndicale, de même que les amendes élevées obèrent les finances des organisations ».
Ancienne ministre, sénatrice des Yvelines, Catherine Tasca résumait ensuite les motifs du soutien des socialistes au texte communiste : restaurer « l’honneur des salariés victimes de la violence sociale dans leurs entreprises », tout en marquant leur « résistance à la propagation de la violence qui tend à devenir un mode banal de relation à l’autre »… Mais de quelle résistance parlait-elle ? De la limitation de l’amnistie aux peines d’emprisonnement maximales de cinq ans au lieu de dix comme le demandaient les communistes ? Naïveté. D’abord parce que cette amnistie est une première puisque les faits effacés ne concernent que des délits syndicaux, quasiment ad hominem (des chefs d’entreprise sont-ils pareillement amnistiés ? Surtout pas !). Ensuite parce qu’elle ne mettra pas fin à la surenchère communiste — au contraire.
Et d’ailleurs, pour le confirmer, un troisième sénateur communiste, élu du Pas-de-Calais, Dominique Watrin, s’est empressé de profiter de ce texte pour exiger une même amnistie des mineurs du Nord condamnés — en 1948 et 1952 ! Pourquoi revenir ainsi aux événements de 1948, si ce n’est pour pouvoir redire que « 60 000 CRS furent déployés », que l’on « fit appel aux troupes stationnées en Allemagne et aux troupes coloniales pour assiéger le coron en grève avec des chars d’assaut », et qu’il y eut des dizaines de victimes ? Cela, pour rappeler que le ministre de l’Intérieur de l’époque était un socialiste nommé Jules Moch. Une manière de rafraîchir la mémoire des socialistes d’aujourd’hui, de leur rappeler les fractures d’hier, ni oubliées ni refermées. Le seul à l’avoir compris est son lointain successeur, Manuel Valls.
Il fallait des élus de droite pour le dire à la garde des Sceaux : « Quelles que soient vos intentions, ce texte sera une incitation à la vengeance locale, une légitimation de la violence » (Christophe Béchu, UMP) ; « Vous versez de l’huile sur le feu syndical » (Pierre Charon, UMP). Et c’est François Zocchetto (Alliance centriste) qui aurait dû avoir le mot de la fin quand il a lancé ces propos jugés « scandaleux »: « Vous allez inciter par la loi au non-respect du droit. Il y eut une époque, du temps des rois, où l’on organisait une fête des fous. Notre rôle de législateur n’est pas d’octroyer un carnaval au peuple ! »
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