TOUT EST DIT

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mardi 21 mai 2013

Un mal social


Les urgences hospitalières sont un lieu indiqué pour prendre le pouls de notre monde. Ce qui s’y passe va bien au-delà de la prise en charge d’une somme de traumatismes et d’affections. Comme si le trop-plein de misère physique, d’abandon social voire d’incivisme que produit une collectivité avait trouvé son déversoir dans l’accueil hospitalier d’urgence.
La saturation du dispositif français d’urgence relève pour une part de phénomènes bien palpables : vieillissement de la population, épidémies saisonnières, démographie médicale défavorable et évolution de la pratique des médecins de ville, eux aussi plus soucieux de leur vie privée, voilà qui draine dans les établissements de santé un nombre sans cesse croissant de patients. Mais l’engorgement procède aussi de comportements typiques de l’époque, assez proche d’un consumérisme de santé. Par facilité, par négligence mais aussi par manque de régulation médicale, des patients vont aux urgences sans qu’il y ait urgence. Au point qu’une bonne part de l’activité pourrait être différée.
Avant que de hurler à la paresse et à l’inconséquence de nos citoyens, il convient de ne pas négliger que, pour certains, parents isolés, personnes non valides, indigents, les parcours de santé sont devenus trop complexes, voire hermétiques. Et que la crise, encore elle, est passée par là : si d’aucuns passent des heures à attendre aux urgences, c’est aussi parce qu’ils ne peuvent pas payer l’avance des frais ou un reste-à-charge.
Le recours de plus en plus important aux urgences est en quelque sorte un indicateur de la santé de notre système de soins. Chaque fois que, dans le maillage de l’offre médicale, dans l’organisation de la prise en charge ou dans la structuration de la solidarité à l’égard des plus faibles se manifeste un manque, c’est aux urgences que tout finit, même en l’absence de détresse vitale. On comprend le blues des urgentistes : la société entière leur arrive chaque jour sur un brancard.

mardi 7 mai 2013

Boucher les trous

Boucher les trous


Récrire le droit fiscal en France reviendrait presque à vouloir tirer du Balzac d’une émission de téléréalité : plus on y cherche du sens, moins on en trouve. Plutôt qu’une réforme risquée de la fiscalité, devenue injuste et inégalitaire à force de complexité, le choix politique semble donc de boucher les trous.
Les fuites, en l’occurrence, c’est la fraude fiscale. L’affaire Cahuzac a été trop retentissante pour ne pas obliger à réagir. La création d’un parquet financier national répond à une noble optique, qui est de réintroduire de la morale dans les liens entre argent et pouvoir.
Mais cette mesure, avant même de s’être montrée efficace ou pas, constitue un geste embarrassant : certains verront là un désaveu des compétences judiciaires et policières déjà en charge de ces questions, et souvent en manque cruel de moyens.
Surtout, ce projet a un parfum d’alibi. Il se veut radical et ciblé, alors que la fraude fiscale a pris des allures pour le moins diffuses et dispersées. À un nouvel outil répressif, un de plus, on pouvait préférer la refonte d’un système de contributions qui lui-même élève « l’optimisation » fiscale au rang de sport national. Toutes les niches sont bonnes, ou presque, pour faire le plus petit chèque possible au fisc.
Lorsqu’un pays use à son aise de l’impôt pour favoriser la natalité, l’investissement, la construction, etc., les contribuables peu scrupuleux peuvent se sentir incités à l’évasion, au nom même de cette course sans fin pour payer moins. D’autant que l’exemple le plus désastreux vient d’en haut : les distorsions de fiscalités entretenues par les États visent aujourd’hui encore à se subtiliser réciproquement capitaux et fortunes privées, y compris au sein de l’Union européenne. Disposer d’un nouveau bras armé contre la délinquance financière pourra, au plan national, être jugé méritoire ou dérisoire. Face aux paradis fiscaux et aux circuits occultes, c’est d’une guerre sans frontières que l’Europe a besoin.

samedi 26 janvier 2013

Ciel, des jeunes !

Ciel, des jeunes !


S’il est une chose que l’humanité a su produire de manière constante, durable et avec un génie sans cesse renouvelé, c’est bien le conflit de générations. De la Genèse à Facebook, la jeunesse n’a été que confrontation à l’univers établi.
L’équation s’est compliquée, peut-être comme jamais. À la rupture entre les âges de la vie s’en sont ajoutées d’autres. La révolution technologique donne aux jeunes d’aujourd’hui des moyens de circuler, pardon de « bouger », totalement inédits. Cet état de liberté s’étend aux idées, aux propos, aux contenus, le tout au prix d’une fracture inouïe : dans un monde de richesses de plus en plus dématérialisées, les enfants courent des risques de déclassement social plus élevés que leurs parents.
Autant dire que faire de la jeunesse une priorité de son quinquennat est pour un président un rude pari, sur bien des fronts. Les jeunes ne sont plus seulement le nécessaire et éternel poil à gratter de la société. Ils sont devenus en quelques décennies à peine un marché majeur : leurs goûts, leur consommation, leurs aspirations sont largement marchandisés, alors que leur propre insertion professionnelle relève de l’aléatoire.
Agir sur l’école, le logement, la couverture sociale est très pertinent, et relève de la capacité d’action du politique. Encore faut-il pouvoir faire passer ces réformes…
Même si devaient être améliorées les conditions d’existence, parfois de survie, des générations montantes, qu’en est-il de leur intégration dans une société où les meilleures places sont prises, où la force de l’acquis prime sur la promesse de l’apport, où il vaut mieux tenir que courir ? Interrogé sur son idéal de carrière, un étudiant bravache a répondu : « La retraite, vite ». Anecdotique peut-être, anodin sûrement pas. Les jeunes sentent bien que cette société leur échappe, les fuit parfois. Les vœux de François Hollande ne leur seront pas inutiles. Mais c’est d’un avenir, qu’ils veulent être assurés.

mardi 8 janvier 2013

Divisions à l’école

Divisions à l’école


voilà curieusement relancée la polémique. On pensait annexe, dans le si vaste débat sur l’altérité, la question du mariage pour tous telle que posée par l’école privée. Par sa radicalité de propos, le ministre de l’Éducation en fait lui-même un incident majeur. Joli coup politique : il voudrait mobiliser l’opposition à l’union homosexuelle avant la manifestation de dimanche qu’il ne s’y prendrait pas autrement.
Encore n’est-ce qu’un point de détail en comparaison d’un constat plus dérangeant. La virulence des positions pour ou contre un débat sur le mariage gay dans l’enseignement privé sous-entend qu’il y aurait là un enjeu capital, voire un risque grave pour la cause des uns ou des autres. Cela suppose que, dans chaque camp, on tienne l’institution scolaire non pour un lieu de dispensation de savoir, mais pour l’endroit où pourraient se trancher des combats d’opinion lancés dans d’autres sphères. Comme si l’école était outil de contre-pouvoir. Comme si les jeunes, et leurs avis, n’existaient pas.
Il ne faut pas être naïf au point d’ignorer que l’enseignement privé ouvre à dessein le débat entre ses murs. Mais, après tout, pourquoi ne pas l’étendre au public ? On se demande quelle est cette école « neutre » qu’invoquent certains. S’il fallait supprimer tous les cours en rapport avec le fait social, ou participant à la compréhension du monde, ou censés façonner des consciences citoyennes, les établissements seraient parfois bien vides. Notamment aux heures où on parle d’histoire des religions, d’éducation civique, voire de morale laïque.
Une erreur serait de considérer l’école comme une enclave où le débat de société ne doit pas être importé. Une autre serait de l’instrumentaliser à toute force. Le cumul des deux semble propre à rallumer une inutile guerre scolaire qui a fait bien des dégâts sous Mitterrand et que ne semblent avoir oubliée ni la gauche ni l’enseignement confessionnel. Le mariage pour tous causerait ainsi, avant même d’exister, un divorce retentissant.

Pourquoi toute cette agitation ?
Facile à comprendre, à part quelques groupuscules agités chez les homosexuels , la grande majorité d'entre eux se fout comme d'une guigne du mariaige pour tous !
Par contre, c'est une aubaine en terme de diversion cache-misère, pour tenter de faire oublier une politique économique et sociale qui va complètement  à vau - l'eau .
Et ce n'est pas la dernière sortie de claude allégre, connaissant très bien hollande et disant de lui, je le cite " hollande n'est pas à la hauteur ", qui va renforcer la crédibilité du capitaine de pédalo dont le frêle esquif se transforme un peu plus chaque jour en radeau de la méduse !

mercredi 24 octobre 2012

Dépendance française

la France a un problème avec son armoire à pharmacie. Elle peine à y faire le ménage. La moitié de notre pharmacopée s’apparenterait à de la poudre de perlimpinpin, selon le Guide des 4 000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux qui vient de paraître.
Dans le même temps, le pays présente une accoutumance à une poignée de spécialités. Les 50 médicaments les plus prescrits pèsent le tiers des ventes. Leurs indications sont un diagnostic de notre société. Ils visent les systèmes nerveux, cardiaque et digestif.
Entre remèdes d’antan et drogues quotidiennes, la place manque pour le progrès. Moins de 4 % des ventes relèvent d’une innovation. Difficulté à développer, financer, sécuriser les produits de la recherche, peut-être.
Mais pas seulement. Le vieux baclofène le prouve. Aucun laboratoire ne s’engage fortement pour une molécule, même efficace, mais à faible marge. Des premiers essais d’un médecin sur lui-même jusqu’à l’étude Bacloville, il aura ainsi fallu sept ans. Autant de temps perdu, pour les patients enfermés dans l’alcool. Comme pour la Sécu, qui a dû assumer dans l’intervalle d’autres dépenses associées aux effets de cette dépendance.
Sur le modèle du monde vivant, le système de soins français atteint une complexité qui rend tout traitement délicat, parfois non dénué d’effets secondaires. Le médicament en est une illustration. Les honoraires médicaux une autre : certes, un accord sur les dépassements a été trouvé hier, in extremis. Mais le psychodrame qui l’a accompagné n’est sûrement pas de bon pronostic pour les futures négociations sur l’assurance-maladie.

mardi 2 octobre 2012

Métal froid

Métal froid 


« Cherche à placer hauts-fourneaux, cause désistement. Prévoir travaux. Écrire au gouvernement français qui transmettra ».
On ne verra pas cette petite annonce. Elle est inutile : les quelques acheteurs potentiels d’une unité sidérurgique savent déjà les intentions de Mittal en Lorraine. Et une telle offre révélerait de manière un peu trop crue l’incongruité de la situation.
Sans passer par la case nationalisation, l’État se trouve en position de gérer l’avenir d’une usine dont le propriétaire ne veut plus et dont on devine dès lors à quel point il a pu en prendre soin. On pressent aussi combien cet exploitant, en froid numéro un mondial, est porté aux cadeaux à la concurrence.
Un futur acheteur ne doit pas s’attendre à une affaire. D’autant que Mittal lance sans tarder un plan social. Peut-être cet empressement à se séparer des « Florange » n’est-il pas lui-même étranger à la menace brandie par le ministre du Redressement de faire voter une loi interdisant de fermer une usine rentable. Un encadrement qui ne manquera pas de pimenter la négociation.
Cas de figure édifiant, voilà l’État devenu VRP en hauts-fourneaux, avec en prime un ultimatum de 60 jours. S’il s’en sort, le gouvernement peut espérer un évident bénéfice politique… tant que tiendra le nouvel actionnaire sur un marché sans pitié.
S’il échoue dans son entremise, l’État se retrouvera dans l’impasse sociale. Celle que redoutent des syndicats amers à plus d’un titre. Ailleurs, des sportifs voudraient gagner de l’argent en pariant sur leur défaite. Ici, des ouvriers sont en passe de tout perdre si personne ne mise sur leur réussite.

vendredi 21 septembre 2012

En voiture, mais pour où ? 


En langage routier, on parlerait de choc frontal. Au moment où la semaine de la mobilité durable s’interroge sur la place de l’auto, Peugeot confirme par une fermeture d’usine, et le traumatisme social qui s’ensuit, le rôle toujours majeur de la voiture.
Ainsi est marquée de façon douloureuse toute l’ambivalence de l’ homo mobilis évoqué par Georges Amar. Le déplacement est devenu plus qu’une revendication, un droit. Jusqu’à étouffer la société par sa multiplication.
Dans cette évolution, la voiture s’est montrée meilleure amie et plus insidieuse ennemie. En facilitant l’accélération des échanges et des besoins, et en asservissant en retour nombre de nos homologues, elle fait figure de casse-tête. Instrument de liberté, outil d’oppression.
Des initiatives comme le covoiturage, par leur difficulté à percer, indiquent que persiste une conception ancienne de la mobilité. Les revendications d’autonomie et d’indépendance y dominent en dépit des discours sur le réchauffement, les bouchons, l’inhumanité du bitume.
Pour un peu, la voiture ressemblerait au médicament. Son recours est nécessaire dans certains cas, confortable assez souvent. Mais jamais gratuit. Elle a un coût, que des experts voudraient inclure au prix de l’essence. En tenant compte de l’impact réel de l’auto au plan médical (accidents, maladies), au plan écologique (pollution, dégradation des milieux), au plan énergétique (investissements pour pallier l’épuisement des ressources), l’addition à la pompe doublerait, voire triplerait.
Insupportable. Malgré ses effets secondaires, la voiture reste addictive pour la collectivité, qui veut bien entendre parler d’alternatives. Sûrement pas de sevrage.

dimanche 16 septembre 2012

Derrière la colère 

Mauvais film, vraiment. Il ne suffisait pas qu’une vidéo islamophobe sorte de sa poubelle. Pour en rajouter à l’affliction générale se rejoue le scénario de violences en retour, triste remake de l’épisode des caricatures en 2006.
Délibérément outrageant, le film controversé sur Mahomet permet à l’obscurantisme religieux de se redonner un semblant de légitimité. L’ampleur des tensions en témoigne. L’intégrisme sait trouver les relais pour se faire entendre, notamment dans les populations les moins éduquées et chez les plus jeunes.
Coïncidente, la visite de Benoit XVI au Liban donne au pape une tribune de choix pour pilonner le fondamentalisme. Mais l’irritation du monde musulman ne s’alimente pas que d’une lutte confessionnelle.
Les révoltés de ces derniers jours rappellent aussi, en filigrane, que, après le printemps arabe, certains pays orientaux n’en ont pas fini avec ce qu’ils ressentent comme un autre asservissement. Non plus un joug intérieur. Mais une mainmise exercée par cet Occident qui leur envoie des images d’opulence et les laisse, au motif de leur démocratie conquise, dans la stagnation.
L’attaque de l’ambassade d’Allemagne est révélatrice d’un amalgame sur les pays « riches ». Comme la responsabilité attribuée aux États-Unis dans leur entier d’une provocation isolée.
Dans le soulèvement des foules au Proche et au Moyen-Orient, le prétexte religieux ne révèle peut-être que la partie émergée de la colère. Sous la surface des manifestations mijote comme un ressentiment contre un ordre mondial dans lequel les Occidentaux continuent à se donner le beau rôle. Ce film-là, des spectateurs en guettent visiblement le générique de fin.

lundi 10 septembre 2012

Le cap de l’espérance 


L’épisode promettait. D’abord parce qu’on attendait de voir comment François Hollande gérerait cette contradiction : après avoir vilipendé le caractère omniprésent et hyper-réactif de son prédécesseur, le président s’est retrouvé lui-même en demeure de créer l’événement médiatique.
Tendu, hors du registre de la séduction, il s’est attelé à marteler des termes voulus forts, voulus phares, sans verser lourdement dans la polémique, par exemple sur l’affaire Arnault. « Contrat », « accélération », « engagement », tels sont les piliers du discours présidentiel. La sécheresse de l’expression tranchait avec les critiques récentes de manque de consistance – montrant bien que le chef d’État n’est pas si hermétique qu’il le dit aux commentaires et aux sondages.
Mais François Hollande n’était pas attendu que sur le plan du spectacle. Sur le fond, on pouvait se demander de quelle manière le président se sortirait d’un casse-tête politique : rassurer sans donner de bonnes nouvelles.
Passant rapidement sur la question épineuse des prélèvements, il a préféré évoquer la proximité des échéances qu’il a fixées et l’importance de tenir un « agenda ». Une façon de donner des gages ? Il l’a concédé, on en passera par des phases « douloureuses », le temps du redressement nécessitera de longs efforts.
Pour un peu, on en aurait presque été soulagé. Au moins a-t-il semblé là fixer un « cap ». Ce qui ne se distinguait plus, cet été, dans l’entrelacs des couacs ministériels, des mesurettes à l’efficacité discutée (comme sur le prix de l’essence), des chiffres affolants.
Le candidat du changement, devenu président de la normalité, s’est voulu hier soir chef de la reconquête. À défaut d’avoir été flamboyant, François Hollande, en fixant le point d’étape à deux ans, a fait publiquement, un pari hier soir. Sur lui. Sur le pays. Mais aussi, de manière encore plus osée, sur la sortie de crise.

UN PAS DE PLUS VERS LA DÉSESPÉRANCE,
RIEN DE NEUF, LA NULLITUDE 
C'EST MAINTENANT

samedi 8 septembre 2012

La raison et le mystère 


le fait divers, surtout quand il relève du carnage, est l’occasion pour les émotions de prendre l’ascendant sur ce qui nous reste de raison. Un ancien président l’avait compris qui, après le malheur, se pressait d’apparaître, pariant sur l’impact rassurant d’une figure autoritaire.
Sans doute est-ce pourquoi son successeur se démarque par une grande sobriété de propos. Lui se borne à promettre que « tout sera fait pour retrouver les coupables ». Au fait, pourrait-il en aller autrement ?
Cette réaction de manière accessoire, mais surtout l’ensemble des circonstances du crime de Chevaline concourent à en brouiller la perception, comme si la tragédie ne se suffisait pas à elle-même.
Le déroulement du massacre, les conditions de sa découverte, le contexte social et familial des victimes, le miracle des survivantes, le sort d’un cycliste, jusqu’à la variété des nationalités en jeu : tout s’enchevêtre de façon à ce que les hypothèses les plus folles, les phantasmes les plus divers puissent prospérer.
Passé le moment de sidération, on se demande si un auteur de polar même patenté, face à un tel entrecroisement de mobiles envisageables, n’en viendrait pas à se défier de sa propre imagination. C’est dire, sauf coup de théâtre, la complexité de la mission imputée aux enquêteurs. Et le travail méthodique, de raison donc, à mener.
Le drame le plus vif, le plus brutal, le plus absolu et immédiat tient dans ces morts administrées de manière si sauvage. Mais une douleur plus diffuse, aussi dérangeante, à plus long terme, et collective, serait que n’en ressortent jamais les causes.

dimanche 2 septembre 2012

Société désintégrée 
 

Marseille, c’est loin. Un monde exotique, fait de cigales, de plages et parfois de rafales autres que celles du mistral. On peut crier à l’amalgame. Pendant que les réseaux sociaux s’affligent de tueries aux États-Unis, la police est réduite, dans une ville française, à se faire comptable des morts par balles.
Invoquer un genre de tradition locale sonnerait faux, en plus de se vouloir provocateur. Certes, le grand banditisme avait su hier prendre ses aises dans la deuxième ville du pays. Les parrains évoluaient dans un milieu organisé à défaut d’être très socialisé, avec ses conventions propres et sa légende sanglante. Cette criminalité pouvait bien inquiéter. Ses limites étaient perceptibles.
Aujourd’hui, l’ère de la Kalachnikov secoue l’Etat de droit plus sèchement. Le passage des vols à l’arraché à une violence débridée et radicale reflète l’aggravation et la multiplication des misères parmi des groupes marginalisés, déréglés. La répétition des règlements de comptes n’est pas le fruit du seul trafic de drogue. Ces déchaînements marquent aussi le basculement d’une société de l’intégration à une autre de désintégration.
Faute d’un contexte sécuritaire minimal, comment, pour des gouvernants, mener les batailles du chômage, de l’échec scolaire, des inégalités? Il ne s’agit pas là de mater une ville, comme le supposerait une idée délirante de faire donner l’armée. Mais de réapprivoiser une composante de sa population. En un sens, parce qu’elle appartient à la même nation effarée, Marseille nous est aussi très proche.

mercredi 29 août 2012

L’autre campagne 


Il y a loin d’une campagne électorale à un fauteuil présidentiel. La droite l’a appris à ses dépens au printemps. Peut-être est-ce la raison pour laquelle l’élection du président de l’UMP prend un tour si tarabiscoté, quelque part entre Audiard et John Le Carré.
C’est à qui, des deux grands rivaux, mènera campagne sans passer pour fauteur de dissension, tout en mouchant l’autre, sans en avoir l’air. Plus encore que par détestation cordiale, ce duel entre Jean-François Copé et François Fillon se joue sur la trace politique d’un homme resté cher aux sympathisants : Nicolas Sarkozy. D’où les stratégies byzantines de deux candidats précieux à la droite, mais servant leurs ambitions propres.
D’un côté, Copé mise sur la fidélité à Sarkozy, tout en soulignant qu’il n’en a pas été, lui, le portefaix. De l’autre côté, Fillon se distingue du profil de l’ex-président, tout en revendiquant un vrai bilan à ses côtés. Cette campagne prend dès lors des allures de règlement successoral. Risqué, tant cela peut laisser des traces dans les familles, fussent-elles idéologiques.
Au moins l’UMP peut-elle espérer l’auréole démocratique qu’avait gagnée le parti socialiste dans l’expérimentation des primaires. A priori, la nouvelle majorité de gauche ne paraît pas pressée de redonner dans la consultation militante. Prévue bientôt, la nomination de son futur chef se fera à l’ancienne, sur adoubement par la première secrétaire sortante. Au PS, il ne s’agirait pas d’asseoir des vocations pour la présidentielle de 2017.

mercredi 22 août 2012

L’inégalité pétrolière 


Mauvaise nouvelle, on ne peut plus faire semblant de croire que l’ère de l’énergie facile est sans fin. Sa majesté le pétrole s’épuisera. À défaut d’apprendre à rompre avec la dépendance aux ressources fossiles, elles se paieront de plus en plus cher.
Bonne nouvelle, la France veut plafonner les prix de l’essence. Sauf à faire méthodiquement les poches des pétroliers (on attend de voir), on adapterait les taxes, le carburant étant un impôt avant tout. Autrement dit, serait transférée sur le budget national une nouvelle part de la facture. Le contribuable, y compris non motorisé, paiera ce que l’automobiliste « économisera ».
Quand bien même il s’agit de soutenir l’activité et le pouvoir d’achat, une détaxation créerait une jurisprudence ambiguë pour l’État. Comme s’il avait les moyens de jouer l’amortisseur fiscal des futurs chocs pétroliers.
Tout aussi gênant pour un pouvoir, s’il est soucieux d’équité, un blocage indistinct des prix se révélerait injuste : les utilisateurs de moyens de transports économiques et ceux qui réduisent leur empreinte carbone en profiteraient faiblement, voire pas du tout. Tandis que l’État subventionnerait chaque litre brûlé par les rouleurs inconséquents et les acheteurs aisés d’engins surdimensionnés. Curieuse manière de préparer l’avenir et une nécessaire transition écologique.
Au plan politique, la volonté de tenir une telle promesse électorale s’avère à double tranchant pour tout gouvernement, surtout de gauche. Elle peut entretenir indirectement le fantasme d’une énergie pour toujours accessible, tout en accroissant la distorsion entre riches et modestes face au coût de la vie. On comprend que, d’avance, la mesure ait été donnée pour transitoire.

samedi 18 août 2012

La société du mercure 


De péripétie météo, la canicule semble prête à virer au fait de société. À croire qu’il faille un affolement du thermomètre pour que notre grand corps social, qualifié parfois de malade, se reprenne et se mobilise, afin de prévenir un drame sanitaire.
C’est le propre d’une civilisation évoluée que d’assumer toute la diversité de ses individus, y compris les plus fragiles. Quoi de neuf sous le soleil d’août, alors ? Il demeure étrange de devoir en passer par un caprice du climat pour réveiller des réflexes anesthésiés par les égoïsmes – autrement dit par un hermétisme à l’air du temps.
Éviter d’être naïf, pourtant. L’organisation de la solidarité nationale en cas de forte chaleur ne relève pas que du bon sentiment. Comme souvent, elle procède d’un principe de précaution, qui est au décideur ce que la check-list est au pilote. Une procédure pour se donner l’illusion de garder la fatalité à distance.
Ce genre de calcul n’est pas étranger au regain de sollicitude en période de canicule. Peu importe, tant le désastre de 2003 paraît, avec le recul, insupportable.
À défaut de pouvoir interdire l’ascension du mercure, autant susciter par tous les arrêtés, plans et directives que l’on voudra, une entraide qui n’est plus assez spontanée. 
N’était le prix humain d’un épisode caniculaire, il se trouvera des personnes isolées, oubliées, en souffrance, pour se rassurer d’une remontée ponctuelle de chaleur humaine.

dimanche 12 août 2012

Les fleurs du mal 


Le code civil contre les lois de la nature. Joli combat en théorie, si son issue ne devait être redoutée. Un parlementaire a beau proposer d’inclure dans l’arsenal législatif français la lutte contre l’ambroisie. L’expérience montre que, si on leur fait cadeau de nouveaux espaces de conquête, les plantes, comme les animaux, savent y édicter leurs règles propres.
Originaire d’Amérique, l’ambroisie a été introduite par accident en France, parmi des sacs de graines ou dans des fonds de cargos. Comme l’algue tueuse, la grenouille taureau ou la renouée du Japon, plus de 300 espèces invasives auraient ainsi été importées – les planteurs de maïs alsaciens n’ont pas fini de guetter la chrysomèle.
Ne faudrait-il y voir un coup de pouce à la variété des espèces ? C’est tout le contraire. Partout où sont transplantées des espèces non issues de l’évolution naturelle, la catastrophe écologique menace. Les colonisateurs végétaux ou animaux constituent la deuxième atteinte en gravité à la biodiversité.
Le cas de figure caricatural reste le lâcher de lapins en Australie, devenu cauchemar biologique. Chaque remède tenté, les renards par exemple, aggravant bien sûr le mal.
Voilà pourquoi l’idée d’une loi contre l’ambroisie peut certes séduire. Elle ne doit pas masquer qu’à cette occasion encore se manifeste une curieuse propension de nos congénères à n’agir qu’en réaction, une fois la situation minée, plutôt qu’en prévention ou en protection.
Il n’est même pas question ici d’appel à la sagesse, consistant à ne pas faire voyager inconsidérément des plantes et des animaux dits exotiques, par plaisir ornemental ou bénéfice commercial. On ne se refait pas. L’une des espèces les plus typiquement invasives n’est autre que l’homme.

vendredi 3 août 2012

Les enjeux du cirque


Trop de JO tuent-ils les JO ? Même pas. Bien avant leur fin, ces olympiades décrochent la médaille d’or de la surexposition médiatique.
Au cœur de l’été, il faut vraiment faire preuve d’un sang-froid olympien pour ne pas avoir l’impression d’habiter à Londres, ses embruns, ses tracas de circulation, ses very british clichés.
Normal, dira-t-on, ce rendez-vous universel transporte la planète sport, jusqu’à l’athlète qui s’ignore – et sommeille parfois – en nous. L’emphase des commentateurs télévisés, les théories de tatamis et toute la liturgie de la performance concourent à la dramatisation, au suspense, à l’intérêt de ce qui dépasse la simple mise en scène des dieux du stade.
Si ces Jeux Olympiques nous cernent à ce point, c’est que leur enjeu déborde le sport. Le journal des JO ressemble de plus en plus au journal du monde. À commencer par la sempiternelle question : ce spectacle en vaut-il le coût?
À la rubrique financière donc, compétition de chiffres et de milliards pour savoir si argent et olympisme seront un jour réconciliables, et qui paiera en attendant la facture. Au chapitre géopolitique, c’est la course aux supputations sur ces pays ennemis qui pourraient se retrouver adversaires sur un parquet. Une affaire de voile dans les arts martiaux suffit à faire assaut d’exégèses sur les droits de l’homme, et de la femme. Tandis que, pour le volet scientifique, les chercheurs qui se sont esquinté les nerfs sur le Tour de France reconsultent leurs calculettes antidopage et la pharmacopée maudite des molécules miracles.
Bref, les JO ont quelque chose des magasins Félix Potin : on y revient. Pendant ce temps, les forêts et les banques peuvent bien se carboniser en Espagne, les centrales à charbon se multiplier en Chine, les massacres atrocement se perpétrer en Syrie. C’est l’une des règles non écrites des Jeux. Rêver de vainqueurs permet d’oublier tant de nos défaites.