TOUT EST DIT

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jeudi 28 juillet 2011

Trichet : "Jamais il n'a été question de faire sortir la Grèce de l'euro"

 Le patron de la Banque centrale européenne livre sa vérité au Point sur la tempête financière du siècle.

Le vendredi 22 juillet au matin, Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne, est là, dans son bureau du 35e étage qui domine Francfort. Un peu fatigué mais à pied d'oeuvre, déjà, après avoir parcouru en voiture dans la nuit les 400 kilomètres pour rentrer de Bruxelles, où s'est tenu la veille un sommet des chefs d'État décisif pour sauver la Grèce et empêcher la contagion aux autres pays de la zone euro. Jean-Claude Trichet, le moine-soldat de l'euro, livre ses confidences au Point après la réunion du 21 juillet.

Le Point : Après le sommet de Bruxelles, l'euro est donc sauvé ?
Jean-Claude Trichet : L'euro lui même, la monnaie, n'a jamais été menacé. La question posée était celle de la stabilité financière de la zone euro du fait des problèmes budgétaires de la Grèce, pas celle de la monnaie unique. L'euro n'est pas contesté, il est stable, crédible, solide. L'euro a conservé sa valeur depuis plus de douze ans. La Banque centrale européenne est une ancre de stabilité et de confiance, ce qui est très important, particulièrement dans une période agitée et difficile.
Oui mais les pays en difficulté de la zone ne menacent-ils pas la monnaie unique ?
La tension observée sur les risques souverains n'est pas seulement un problème européen, c'est un problème mondial. Les États-Unis, le Japon ont aussi des problèmes budgétaires majeurs, vous le savez bien. Le paradoxe, c'est que, prise globalement, la zone euro est dans une situation nettement meilleure, avec un déficit budgétaire consolidé de 4,5 % du PIB environ cette année, contre 10 % environ dans ces deux autres pays. En revanche, individuellement, en Europe, la Grèce en particulier connaît une situation beaucoup plus difficile. L'ensemble des décisions prises à Bruxelles par les chefs d'État et de gouvernement est important pour la stabilité financière de la zone.
Quelle part a pris la BCE dans ce qui a été décidé à Bruxelles le 21 juillet ?
Dans pareilles circonstances il faut bien voir le rôle de la Banque centrale. Notre responsabilité est de garantir à dix-sept pays et 331 millions de citoyens la solidité et la stabilité de leur monnaie, de leur épargne et de leur pouvoir d'achat. L'inflation, on le sait, frappe durement les plus démunis et les plus vulnérables d'entre nous. Cette responsabilité nous a été confiée par nos démocraties. Nous y faisons face, et dans les douze premières années de l'euro, nous avons obtenu une inflation annuelle moyenne de 1,97 %, en ligne avec notre définition de la stabilité des prix : mois de 2 %, proche de 2 %. Par ailleurs, émettre la monnaie unique pour dix-sept pays et 331 millions d'habitants nous donne aussi une vision de synthèse qui nous permet de transmettre des messages à ceux qui prennent les décisions gouvernementales, sachant, bien sûr, qu'ils restent maîtres de leurs choix.
Votre participation, le 20 juillet à Berlin, à la rencontre Sarkozy-Merkel était-elle prévue ?
J'ai reçu une invitation d'Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy à les rejoindre à Berlin, où ils étaient à la Chancellerie. Le Conseil des gouverneurs de la Banque m'a indiqué, en temps réel, qu'il était utile que j'accepte cette invitation pour transmettre l'analyse de la BCE.
109 milliards d'euros pour la Grèce après 110 l'an dernier. Croyez- vous que l'Europe va pouvoir mobiliser à volonté des sommes aussi importantes pour un seul pays ?
Ce qui compte avant tout, et c'est absolument fondamental, c'est que la Grèce reprenne le contrôle de ses grands équilibres, qu'elle fasse un effort sur elle-même pour mettre en oeuvre, le plus rapidement et le plus rigoureusement possible, le programme de remise en ordre de son budget, de ses comptes publics, de sa compétitivité. Ce qui compte, c'est qu'elle poursuive rigoureusement ses réformes structurelles, et qu'elle s'engage résolument dans son programme de privatisation.
La France a mobilisé 4 milliards d'euros l'an dernier et, après le sommet de Bruxelles, devra emprunter 15 milliards supplémentaires d'ici à 2014 au profit de la Grèce. Êtes-vous sûr que les Français, qui ont leurs propres problèmes, suivront indéfiniment ?
La Grèce s'engage à tout faire, et doit tout faire, avec cette stricte surveillance de l'Europe que nous avons toujours appelée de nos voeux, pour rétablir la confiance, retrouver la stabilité et rembourser les prêts de l'Europe. Les Européens ne subventionnent pas la Grèce à fonds perdus. Ils investissent dans son redressement. Naturellement, ils doivent surveiller de près leur investissement.
Les dix-sept ont donné du temps à la Grèce. Ça ne garantit pas que le pays acceptera l'austérité qu'on lui inflige.
On n'inflige pas "l'austérité" à la Grèce. La Grèce corrige elle-même de monumentales erreurs de gestion passées. Elle avait constamment dépensé beaucoup plus qu'elle ne gagnait, au cours de toutes les années précédant la crise. Une sage gestion est le seul moyen d'avoir à nouveau croissance et création d'emplois qui reposent sur une compétitivité retrouvée.
Considérez-vous que l'appartenance de la Grèce à la zone euro explique une partie de ces dérives ? La Grèce, malgré son inflation, a pu emprunter à des taux très bas grâce à la BCE. Une bulle de crédit s'est formée.
Non, je ne le crois pas. J'en veux pour preuve le fait que la zone euro n'existe que depuis un peu moins de 13 ans, et qu'auparavant, d'autres pays, partout dans le monde, avaient connu les difficultés que traverse aujourd'hui la Grèce. On constate d'ailleurs aujourd'hui que, malheureusement, les problèmes de mauvaise gestion budgétaire se posent surtout dans des pays avancés, alors qu'auparavant, c'étaient les pays en développement, en Asie, en Amérique latine ou au Proche-Orient, qui étaient concernés. La Grèce est l'illustration emblématique de ce renversement.
À quoi cela est-il dû ?
Ce qui reste vrai, c'est que la surveillance des politiques économiques et budgétaires au sein de la zone euro n'a pas été à la hauteur de ce qui était nécessaire. Pour ce qui est de l'Europe, la Banque centrale européenne et la Banque de France, Christian Noyer et moi-même, avons toujours dit que le Pacte de stabilité et de croissance n'était pas une création artificielle traduisant une vision ultra orthodoxe de l'économie venant d'outre-Rhin. C'était un cadre budgétaire absolument indispensable dans une zone à monnaie unique qui n'a pas de gouvernement fédéral ni de budget fédéral. Au nom du Conseil des gouverneurs, j'ai dénoncé publiquement les libertés que l'Allemagne, la France et les autres grands pays, en 2004-2005, ont voulu prendre et ont prises avec un Pacte de stabilité et de croissance qui avait été affaibli dans sa lettre et dans son esprit. Nous avons constamment demandé un renforcement de la surveillance non seulement des politiques budgétaires, mais aussi des indicateurs de compétitivité et des déséquilibres internes.
Aujourd'hui, avec la crise, chacun voit que nous avions alors raison.
Et que vous avez plus de chances d'être écouté...
Je l'espère sincèrement.
Vous avez lutté au cours des dernières semaines contre l'idée de demander pour la Grèce des sacrifices à la finance privée (banques, assurances, fonds...). Il semble que vous n'ayez pas été entendu par les chefs d'État ?
J'insiste sur le fait que nous avons toujours dit publiquement que ce n'était pas la Banque qui prenait les décisions, mais les gouvernements. Et à propos de la finance privée et de la Grèce, nous avons passé trois messages très clairs. Premièrement, nous avons dit que cette participation devait être volontaire. Sur ce point, nous avons été suivis. Nous avions ensuite dit qu'il ne fallait pas que l'on débouche sur ce que l'on appelle un "événement de crédit". De tout ce que je sais aujourd'hui, il me paraît que nous éviterons cette issue. Enfin, le troisième message était d'éviter un "défaut sélectif". Mais, dans le cas où il se produirait, les États devraient alors recapitaliser les banques et conforter les garanties prises par la Banque centrale pour ses opérations de refinancement. Nous avons obtenu cette garantie indispensable pour protéger l'intégrité de la Banque centrale européenne en cas de "défaut sélectif". L'intégrité de la Banque centrale européenne et de toutes les banques centrales de l'Eurosystème est fondamentale pour la stabilité et la confiance en Europe. Elle n'est pas négociable.
Après le sommet de Bruxelles, le Fonds européen de solidarité financière (FESF) prêtera à meilleur marché aux États sous tutelle et pourra aussi acheter des obligations et recapitaliser des banques en difficulté. Ne met-on pas le doigt dans un engrenage infernal et coûteux ?
Nous avons nous-mêmes conseillé aux gouvernements de donner plus de latitude, plus de flexibilité au FESF. Du moins tant que nous serons placés dans les circonstances exceptionnelles que nous vivons depuis l'irruption de la crise la plus grave depuis la Deuxième Guerre mondiale. Un FESF plus souple et plus flexible sera un outil plus efficace pour contribuer à stabiliser les finances dans l'ensemble de la zone euro.
À propos des contributions de la finance privée, les chefs d'État ont affirmé que ces solutions ne vaudraient que pour la Grèce. Pourquoi ce traitement de faveur ?
La qualité de la signature d'un pays est absolument fondamentale. Que vous soyez un ménage, une entreprise ou un pays, vous obtenez des prêts dans de bonnes conditions si le prêteur a confiance, s'il pense qu'il sera remboursé. C'est pourquoi la confiance est si importante. Les chefs d'État et de gouvernement ont voulu lever toute ambiguïté. Je reprends leurs propres termes : "Tous les autres pays réaffirment solennellement leur détermination inflexible pour honorer complètement leur propre signature. Les chefs d'État et de gouvernement de la zone euro soutiennent totalement cette détermination parce que la crédibilité de toutes leurs signatures souveraines est décisive pour assurer la stabilité financière de la zone euro tout entière." On ne peut pas dire mieux.
A-t-on étudié la possibilité que la Grèce sorte de l'euro ?
C'est une hypothèse que personne n'a envisagée un instant.
Mais que répondez-vous à ceux, nombreux, qui considèrent que la Grèce ne se sortira pas d'affaire si on ne réduit pas drastiquement sa dette ?
Le problème pour la Grèce est de retrouver le chemin de la bonne gestion le plus rapidement possible. Cela veut dire un budget sain, un programme de privatisations rigoureusement appliqué, les réformes structurelles indispensables. Les propositions du secteur privé et les décisions des gouvernements européens vont considérablement alléger le service de la dette en abaissant les taux d'intérêt et en allongeant la durée des prêts. En outre, l'encours de la dette diminuera avec les échanges d'obligations et les rachats de dette. Mais ce qui compte, c'est l'ajustement de la Grèce elle-même.
Après Bruxelles, les pays comme l'Espagne ou l'Italie éviteront-ils la contagion grecque ?
Tous les pays, sans exception, ont conscience de vivre une crise exceptionnelle. À titre d'exemple, le gouvernement italien vient de faire voter un programme budgétaire qui le conduit à un déficit inférieur à 3 % dès 2012. Combien de grands pays avancés, en dehors d'Europe, peuvent dire cela ? L'Espagne s'est engagée dans des réformes ambitieuses, comme cela a été noté lors de la réunion du 21 juillet dernier. À tous, la Banque centrale demande d'appliquer sans restriction la lettre et l'esprit du Pacte de stabilité et de croissance, de renforcer la compétitivité, et notamment de veiller sur les coûts de production, et d'engager les réformes structurelles nécessaires. C'est la voie de la croissance durable et de la création d'emplois.
La crise est un révélateur. À l'intérieur de la zone euro, les pays qui ont été très attentifs à leur budget et à leur compétitivité, comme l'Allemagne ou l'Autriche, ont eu création d'emplois et diminution du chômage, même dans la crise. Même chose en dehors de la zone euro, où la Suède a des résultats bien meilleurs que beaucoup d'autres.
À chaque crise, les bons esprits réclament de plus en plus de fédéralisme, pour éviter la prochaine. Aujourd'hui, ils veulent des euro-obligations, une mutualisation plus forte des dettes. Est-ce responsable et utile ? Et peut-on avancer vers le fédéralisme sans demander leur avis aux peuples ?
Le sommet de Bruxelles n'était évidemment pas convié pour procéder à des bouleversements institutionnels. Ceci dit, une réflexion des Européens sur leur vision à long terme de l'évolution des institutions européennes est à mon avis légitime. La construction de l'Europe a commencé vraiment il y a soixante ans. Il est clair qu'elle n'est pas achevée historiquement, et il est tout aussi clair que ce sont nos démocraties qui prendront les décisions, donc, en dernière analyse, nos peuples nous diront ce qu'ils veulent. Comme citoyen, et non comme président de la BCE, je pense que les Européens progresseront jusqu'à créer une confédération d'États souverains d'un type entièrement nouveau, qui ne serait pas une imitation des États-Unis d'Amérique.
On nous a vendu la zone euro comme une zone de prospérité et de stabilité, et au lieu de ça, on a l'austérité. Cherchez l'erreur ?
La zone euro a connu, depuis l'introduction de la monnaie unique, une croissance par tête comparable à celle des États-Unis, autour de 1 % par an, et elle a créé plus d'emplois : 14 millions, contre huit millions en Amérique du Nord. Ceci n'est pas suffisamment connu et souligné. En outre, non seulement il n'a jamais été dit que l'euro dispenserait de bien gérer ses finances publiques, mais nous avons dit explicitement le contraire ! La zone euro redresse ses finances publiques, comme les États-Unis et le Japon doivent le faire, comme le Royaume-Uni a commencé à le faire. Deux choses sont sûres. Premièrement, partout dans le monde, les budgets gérés attentivement, les coûts de production maîtrisés, la sagesse des partenaires sociaux sont récompensés par la croissance et par la création d'emplois, même après la pire crise depuis 1945. Deuxièmement, la zone euro dans son ensemble a moins de problèmes que les États-Unis ou le Japon, mais elle doit formidablement renforcer sa gouvernance.
La spéculation est-elle le grand méchant loup qui veut manger l'euro ?
L'euro, lui-même, est totalement hors de question. C'est une monnaie très crédible, qui a remarquablement assuré la stabilité des prix, et qui est émise dans une zone économique dont les résultats d'ensemble sont très solides, relativement aux autres. S'agissant des obligations publiques ou privées, nous sommes en présence de marchés financiers complexes, très sophistiqués. Une partie des investisseurs ont confiance, ou pas, et font, ou pas, des placements, et une autre peut acheter ou vendre à terme, et spéculer à la hausse ou à la baisse. Les participants du marché sont ainsi mus par un mélange de confiance et de crainte, et de cupidité. Quand des crises graves arrivent, comme celle que nous connaissons depuis 2007-2008, elles révèlent les faiblesses profondes, comme les rayons X révèlent le squelette du corps. Un bon moyen de ne pas donner prise à la spéculation consiste à prévenir et à corriger ses propres faiblesses. Dans les années qui ont précédé la crise, les États en particulier ont baigné dans une fausse tranquillité. Sentiment partagé malheureusement par certains Européens, mais aussi par l'ensemble de la communauté internationale, et même par beaucoup d'économistes. Une nouvelle fois, la leçon pour nous, Européens, est de renforcer la gouvernance et la surveillance des politiques économiques et budgétaires. Cela ne veut pas dire que les marchés financiers ne doivent pas être améliorés profondément dans leur fonctionnement. Et le maître mot pour l'ensemble des pays avancés en ce moment est le mot confiance.
Oui, mais on peut spéculer sur un défaut de la Grèce...
Ce serait le plus sûr moyen de perdre de l'argent après les décisions de jeudi dernier. Mais encore une fois, l'euro, en tant que monnaie, est solide, crédible, et n'est pas affecté par les tensions sur les risques souverains.
Les agences de notation font-elles le jeu de la spéculation ?
Je crois que nous avons là une question importante de stabilité financière au niveau mondial. Nous sommes en présence d'un très petit nombre d'institutions qui ont une énorme influence internationale. Ce fonctionnement, visiblement oligopolistique, n'est certainement pas optimal du point de vue de l'organisation des marchés. Cette structure est structurellement "pro cyclique", c'est-à-dire qu'elle joue un rôle d'amplificateur de "bulles" en période conjoncturelle haute, et d'amplification de la chute en période basse. Il faut corriger ces défauts. C'est facile à dire, plus difficile à faire...
Vous abandonnez vos fonctions en novembre prochain. Qu'est-ce que cela vous inspire ?
J'ai eu une vie professionnelle qui a été marquée à la fois par la poursuite de stratégies de long terme, ou de très long terme, comme la construction européenne, et aussi par une succession de crises. J'ai commencé ma carrière de fonctionnaire en ayant à faire face au premier choc pétrolier, en 1973-1974, lequel a été un traumatisme énorme pour l'ensemble du monde avancé. Malheureusement, parce qu'on s'y est mal pris, particulièrement en Europe, ce choc a marqué le début du chômage de masse. J'ai connu aussi la crise des dettes souveraines en Amérique latine, en Afrique, la crise de l'Union soviétique, les crises du Mécanisme de change du Système monétaire européen en 1992 et 1993. Bien entendu aussi, la crise asiatique, l'explosion des dot.com, et la crise présente qui a commencé en 2007-2008. La vérité, c'est que j'ai toujours vécu avec les crises. J'en ai conclu que, dans un monde qui se transforme extrêmement rapidement sous l'impact de la science et de la technologie, de l'universalisation de l'économie de marché, des progrès fabuleux de la Chine et de l'Inde, il faut en permanence être sur ses gardes, être en état d'alerte. J'avais formalisé cette attitude dans un discours en 2005 à Jackson Hole, dans le Wyoming, où se réunissent tous les ans, dans un cadre informel, les banquiers centraux du monde entier. J'expliquais alors que pour renforcer la confiance à long terme, l'une des conditions était de rester visiblement, et de manière permanente, en état d'alerte. La crise la plus grave que nous connaissons depuis la Deuxième Guerre mondiale ne fait que renforcer cette conviction. Plus que jamais le service que rend la Banque centrale européenne aux Européens est d'être une ancre de stabilité et de confiance dans une période agitée et difficile.

Athènes engage trois banques pour gérer son programme obligataire

L'État grec a annoncé recourir aux services de BNP Paribas, Deutsche Bank et HSBC pour garantir la bonne mise en oeuvre du programme d'échange des titres détenus par les créanciers privés. Trois banques directement concernées.

Après avoir nommé en mai dernier cinq banques-conseils pour chapeauter son plan de privatisations, l'Etat grec a annoncé mercredi avoir fait appel à trois établissements pour superviser le programme d'échange de sa dette.
BNP Paribas, Deutsche Bank et HSBC seront ainsi chargés de mener à bien cette procédure. Lazard Frères a pour sa part été désigné comme conseiller financier de la Grèce pour l'application de cet échange de titres alors que le cabinet d'avocats Gottlieb Steen & Hamilton sera désormais le conseiller juridique international d'Athènes.
Trois banques directement concernées
Pour rappel, BNP Paribas est la banque française la plus exposée à la dette grecque avec 5 milliards d'euros d'obligations dans son portefeuille. L'exposition de HSBC et de Deutsche Bank se révèle moins importante avec respectivement 1,2 et 1,5 milliard d'euros. Directement concernés par la soutenabilité de la dette grecque, les trois établissements pourront donc superviser le programme d'échange. Mardi, le ministre des finances adjoint Filippos Sachinidis avait annoncé qu'il commencerait en août.
Décidé lors du sommet européen du jeudi 21 juillet, ce plan prévoit de laisser quatre options aux créanciers privés de la Grèce (voir l'article « Banques et assurances s'en sortent bien »), permettant d'assurer le caractère volontaire de cette participation. Entre 2011 et 2014, cette contribution des investisseurs, qui consiste en un programme d'échange et de rachat de dettes, est estimée à 54 milliards d'euros. Elle accompagnera le nouveau plan d'aide à la Grèce de l'Union européenne et du FMI de 109 milliards d'euros et devrait permettre d'allonger la maturité moyenne de la dette grecque détenue par le secteur privé de six à onze ans.
Des experts de l'Institut de la Finance Internationale (IFI), le principal lobby bancaire, doivent par ailleurs arriver jeudi à Athènes pour discuter avec des haut responsables grecs des modalités de ce programme d'échange. Un programme que l'IFI avait négocié directement lors du sommet européen en évitant une restructuration imposée de la dette grecque qui aurait été beaucoup plus lourde à supporter pour les établissements financiers.

Jean-Claude Trichet : "les Européens ne subventionnent pas la Grèce à fonds perdus"

Dans une interview livrée au magazine Le Point, à paraître ce jeudi, Jean-Claude Trichet défend le nouveau plan de soutien accordé à la Grèce, le 21 juillet dernier lors du sommet de Bruxelles.
Dans une interview livrée au magazine Le Point, à paraître ce jeudi, Jean-Claude Trichet revient sur l'accord trouvé pour sauver la Grèce. Pour rappel, ce nouveau de plan de soutien à la Grèce prévoit un réaménagement de sa dette, impliquant le secteur privé et réformant le fonds de stabilité.
Le patron de la BCE, qui quitera ses fonctions en novembre, se dit satisfait des mesures prises par les Etats membres de la zone euro quant au nouveau plan de soutien de la Grèce.
Il soutient qu'au delà des 109 milliards d'euros accordés à la Grèce il est " absolument fondamental que la Grèce reprenne le contrôle de ses grands équilibres le plus rapidement possible et le plus rigoureusement possible le programme de remise en ordre de son budget". Car précise-t-il, "les Européens ne subventionnent pas la Grèce à fonds perdus."
Concernant une éventuelle sortie de la Grèce de la zone euro, elle est impensable pour le président de la Banque centrale européenne : "c'est une hypothèse que personne n'a envisagé un instant".
En revanche, Jean-Claude Trichet veut que l'on tire les leçons de l'expérience grecque. Il a tenu ainsi à adresser un message d'avertissement à l'ensemble des acteurs de la zone euro : "la crise est un révélateur. (...) Les pays qui ont été très attentifs à leur budget (...) comme l'Allemagne et l'Autriche ont eu création d'emplois et diminution du chomâge même en temps de crise".

Crise grecque : un nouvel accord, un premier défaut

La zone euro est en danger. Et désormais le temps presse. Le Sommet européen qui s'est clos le 21 juillet dernier a préservé l'essentiel, en reconnaissant le défaut partiel de la Grèce sur sa dette, et en lui accordant une nouveau plan d’aide de 160 milliards d’euros. Les Etats européens ont opté pour le seul choix possible : celui d’un allégement significatif de la dette grecque. Pour autant, beaucoup reste à faire : les nouveaux outils de gestion de crise mis en place ne sont pas dotés de ressources propres ; la reconnaissance du "défaut sélectif" grec risque d'avoir dans l'immédiat des conséquences sur les conditions de financement en Europe, sans prévenir pour autant la poursuite du risque de contagion ; enfin, le problème de l'"aléa moral" n'a pas été résolu par les modalités retenues de participation du secteur privé. Bref, l'Europe a paré à l'urgence. Mais il lui reste, selon Julia Cagé, Thomas Chalumeau et Guillaume Hannezo, à construire une nouvelle étape de son intégration pour sortir du piège de la dette.

Synthèse

Les dix-sept pays de la zone euro sont parvenus à finaliser lors du Sommet européen du 21 juillet un accord de grande ampleur sur le sauvetage de la Grèce.
 
En reconnaissant le « défaut sélectif », c'est-à-dire partiel et temporaire, de la Grèce sur sa dette, et en lui accordant un nouveau plan d’aide de 160 milliards d’euros, les Etats européens ont opté pour le seul choix possible : celui d’un allégement significatif du fardeau de la dette grecque à court et moyen terme.
 
I. Un dispositif « à trois étages » est mis en place :
- Un renforcement des dispositifs d’urgence du Fonds européen de stabilité financière avec un allongement de la maturité de ses prêts et un abaissement de ses taux.
 
- Une accélération du versement des « fonds structurels », et des aides régionales européennes non consommées par la Grèce, afin de soutenir sa croissance potentielle. Selon Bruxelles, près de 8 milliards sont mobilisables pour des projets d'infrastructures et aider à la reprise économique du pays.
 
- Enfin, un accord avec le secteur financier européen a été trouvé, l’invitant à participer au refinancement de la Grèce, pour une contribution nette totale estimée autour de 37 milliards d’euros.
 
Parallèlement, pour limiter les risques de contagion, les dirigeants européens ont trouvé un accord pour mettre en place de nouveaux outils de gestion des crises. Le Fonds de secours européen (FESF) et son successeur à partir de 2013, le Mécanisme permanent de stabilité (MES), gagnent en compétences et pourront accorder leur aide, de manière préventive, en intervenant notamment sur les marchés obligataires secondaires, sous d’étroites conditions toutefois (décision à l’unanimité, à la demande d’Angela Merkel).
 
II. Cet accord a été salué en Europe comme une victoire des Etats de la zone euro sur la crise.
Il faut bien sûr se féliciter qu’il y ait eu un accord. Imaginons un instant ce qu'aurait été la réaction des marchés en cas d'échec de ce Sommet. Le Sommet a réussi à concrétiser un rapprochement des positions entre Etats européens et notamment entre l’Allemagne, qui voulait éviter la « budgétisation » de la dette grecque, sa prise en charge par les autres Etats, et la Banque centrale européenne, qui voulait éviter sa « monétisation ». Le compromis, où la France a joué le rôle d’un intermédiaire, est que l’Allemagne obtient la « participation du secteur privé », tandis que la BCE obtient que les autres mécanismes de soutien soient financés par le FESF, c’est-à-dire la garantie des autres Etats.
 
III. Toutefois, le répit est déjà de courte durée. L’inquiétude sur les marchés et dans les capitales européennes s’accroît à nouveau depuis le début de la semaine.
La tension sur les taux espagnols et italiens est palpable depuis lundi. Et malgré le nouveau plan de sauvetage du pays, Moody's vient de dégrader lundi la note souveraine de la Grèce, à un cran du défaut de paiement. Selon l'agence, le pays fait toujours face à d'importants défis de solvabilité à moyen terme et il n’est pas encore sauvé.
 
De fait, les incertitudes restent nombreuses et l’accord partiel sur certains éléments décisifs pour résoudre durablement la crise de la dette en Europe.
 
1. Il constitue d’abord une avancée limitée pour l’Europe, qui fait un pas vers le fédéralisme en décidant de nouveaux outils de gestion des crises, mais dans une série de tout petits pas : cela ne suffira pas à calmer des marchés déchaînés, qui vont tester très vite ces nouveaux outils, lesquels ne sont pas dotés de ressources propres.
 
2. Ensuite, en risquant pour la première fois la reconnaissance d’un « défaut sélectif » déjà envisagé par les agences de notation, les Etats de la zone euro prennent un risque : celui que le défaut grec acte la fin du « mythe » selon lequel, en Europe tout au moins, un Etat ne pouvait pas faire défaut sur sa dette. Surtout quand il était membre de l’Union.
 
Le défaut grec est susceptible, à ce titre, d’avoir des conséquences importantes : une réévaluation du risque des Etats et des banques, et donc une hausse des taux d'intérêt ; un écartement des spreads entre les Etats rigoureux et les autres, et donc des risques accrus de spirales d'endettement chez ces derniers ; une mise a l’épreuve de la zone euro. Car après la Grèce, qui peut garantir que la contagion s’arrêtera aux portes de l’Espagne ou du Portugal ?
 
3. La principale avancée du Sommet en termes d’instrument - l’élargissement du périmètre d’intervention du fonds de secours européen (FESF) - devra être confirmée dans les faits. Angela Merkel a obtenu que toute intervention sur les marchés secondaires fasse l’objet d’une décision à l’unanimité et de la qualification par la BCE d’une situation exceptionnelle sur les marchés. Et les moyens du FESF n’ont pas été augmentés. Or, il faudra beaucoup d'argent au FESF pour assumer ses nouvelles responsabilités, si la crise se prolonge au cours des prochains mois en Europe. De même, l’articulation des nouveaux champs de responsabilité du FESF et de l’action de la Banque centrale européenne reste peu claire.
 
L’accord lui même a besoin d'être ratifié, notamment sur l’extension du rôle du FESF, ce qui peut donner lieu a des situations de crise provoquées par les Parlements des pays du Nord.
 
4. La vraie limite de ce sommet, toutefois, est qu’il ne résout pas le problème de « l’aléa moral » et qu’il ne dégage pas de ressources supplémentaires pour faire face aux crises.
 
L’Allemagne a imposé une participation du secteur privé pour éviter l’aléa moral : si les acheteurs d’obligations grecques bénéficient de taux plus élevés en contrepartie d’un risque plus important de défaut, il faut qu’ils paient si le risque se matérialise. Ils paieront donc environ 20 % de la valeur des créances.  C’est beaucoup pour les investisseurs de long terme qui avaient acheté les dettes grecques avant la crise, en faisant un pari erroné sur l’intégration européenne. Mais pour ceux qui ont acheté de la dette grecque dans les derniers mois, décotée de 40 à 50 % par rapport à sa valeur faciale, c’est une superbe opération.
 
Ce défaut pourrait coûter cher au contribuable européen. Qui donc peut affirmer que le FESF n’aura pas à annuler demain une partie des dettes qu’il aura reprises ?
 
Il n’y avait sans doute pas d’autre moyen d’organiser la restructuration, une fois qu’on avait tant tardé et accepté le principe du défaut. Mais l’addition financière en sera élevée, sans que le message ne soit très clair du coté de l’aléa moral.
 
L’idée d’une taxe bancaire européenne, évoquée à quelques jours du Conseil européen, a été, dans ce cadre, écartée. Elle aurait permis de mettre le secteur privé davantage à contribution, et ce de manière intelligente, avec une assiette large et un taux modéré, et constitué une première base dans la mise en œuvre d’une fiscalité européenne.
 
IV. Pour sortir pleinement du piège de la dette en Europe, il nous faut, sans tarder, aller plus loin dans l’intégration européenne, seule et unique condition de notre crédibilité commune :
La crise de la dette publique occidentale ne commence en Europe que parce que la zone euro est le domino le plus faible, du fait de ses défaillances de gouvernance. Il nous faut aller plus loin :
 
- sur la mise en place d’une gouvernance économique renforcée passant par la création d’un ministre des Finances et une plus forte intégration des politiques budgétaires et fiscales européennes.
 
- sur le respect des engagements communs de maîtrise budgétaire. La dette prend les Etats en otage et cela n’est plus acceptable. Le désendettement, c’est aussi remettre en cause les politiques de défiscalisation massive de certains revenus dans les dernières années, qui ne trouvent pas de justification économique et ont accru les déficits partout en Europe.
 
- Ce n’est qu’en contrepartie de ces engagements de convergence budgétaire que les Etats les plus solides pourront accepter une plus grande solidarité financière, c’est-à-dire une mutualisation partielle de l’endettement, une conversion partielle des dettes nationales en dettes européennes et/ou l’émission d’eurobonds.
 
- Il nous faut également avancer sur une gamme plus large d’instruments de la politique monétaire, sur la communautarisation de la régulation financière et sur une plus forte régulation des agences de notation privées.
 
Nous devons enfin poser les bases d’une politique de croissance européenne : Les pays en difficulté ne pourront sortir de la spirale de l’endettement sans croissance, même en se voyant imposer les plans d’austérité les plus durs. Le « plan Marshall » annoncé pour la Grèce est à cet égard une avancée. Reste à la concrétiser, et cela ne pourra se faire sans un bond en avant dans l’intégration économique et budgétaire européenne. Les dirigeants français et allemands actuels sont-ils aujourd’hui prêts à réellement s’engager dans cette voie ?
 
L’euro est à un carrefour de son histoire et la crise va tester la volonté politique des dirigeants européens. Ce n’est qu’en imposant plus d’Europe, plus vite, que nous aurons une chance de dompter la spéculation financière en Europe.

 

Note intégrale

 
L’Europe respire mais l’inquiétude s’accroît. Tel est le paradoxe du Sommet européen du 21 juillet qui vient de décider d’un second plan d’aide d’urgence à la Grèce, portant sur 160 milliards d’euros, tout en reconnaissant pour la première fois son « défaut sélectif », c’est-à-dire son incapacité à s’acquitter de l’ensemble de sa dette dans les termes sur lesquels elle s’était engagée.
 
La Grèce bénéficie d’une bouffée d’oxygène qui lui était indispensable. Mais l’accord fourmille d’incertitudes et reste très partiel.
 
Il constitue une avancée limitée pour l’Europe, qui fait un pas vers le fédéralisme en décidant de nouveaux outils de gestion des crises. Mais c’est un pas de plus, dans une série de tous petits pas : cela ne suffira pas à calmer des marchés déchainés, qui vont tester très vite ces nouveaux outils. Et ces nouveaux outils ne sont pas dotés de ressources propres, l’idée d’une taxe sur les institutions financières ayant été abandonnée en cours de route.
 

I - Des avancées fragiles et partielles

 
Le Sommet décide au moins d’avancées sur les trois principaux enjeux de la crise, tels qu’ils pouvaient apparaître à la veille de celui-ci.
 
1. Les Européens allaient-ils s’entendre pour alléger significativement la dette grecque ?
 
2. Les Européens allaient-ils continuer à affirmer que le seul report des échéances de la dette grecque dans le temps, mais sans véritable diminution de son montant, pouvait suffire pour la sortir d’affaire, ou accepteraient-ils de reconnaître que la dette devait être, d’une manière ou d’une autre, allégée, dans le cadre d’un partage du fardeau à définir entre les Etats et les porteurs de dette ?
 
3. Enfin, les Européens allaient-ils en rester aux termes d’un donnant-donnant « plus de rigueur contre plus de solidarité », où allaient-ils ajouter un volet structurel pour favoriser la croissance en Europe ?
 
Sur ces trois enjeux clés, l’analyse des décisions du Sommet laisse beaucoup plus perplexe que ne pourrait le laisser penser la présentation très laudative des communiqués officiels.
 
Sur le premier point, les Européens ont décidé, sans conteste possible, un allègement significatif de la dette grecque. Et c’est une bonne nouvelle. Mais cet allègement se fait au prix d’un défaut partiel : c’est un grand risque.
 
Terra Nova avait alerté il y a plusieurs mois sur le risque d’effet domino de la crise, et sur le fait que la crise à venir de la zone euro se nourrissait fondamentalement des insuffisances des mécanismes de solidarité et d’intégration économique européens. Nous avions aussi souligné les dangers importants d’une restructuration, même partielle, de la dette grecque, sans garanties par les Etats de ses implications sur le système bancaire grec et sans renforcement des mécanismes communautaires. Enfin, nous avions souligné les limites d’un simple rééchelonnement de la dette, au moment où cette piste tenait la corde dans les discussions entre Européens sous la pression de la BCE et de la France.
 
A ce titre, le contenu de l’accord va dans le bon sens.
 
Grâce à l’annonce d’un second plan d’aide massif de 160 milliards, qui s’ajoutera au précédent, les besoins de financement de la Grèce seront réduits de 135 Milliards d’euros d’ici à la fin 2020, selon les calculs de l’Institut de la finance internationale (IIF).
 
L'accord conclu prévoit en parallèle un allongement de la maturité des prêts du Fonds européen de stabilité financière à la Grèce et un net renforcement des capacités du Fonds de soutien européen. Pour la Grèce, les anciens prêts du FESF comme les nouveaux passeront ainsi à 15 ans à un taux compris entre 3,5 % et 4 %. L'Irlande et le Portugal bénéficieront du même traitement.
 
L’accord n’était pas garanti. Le Sommet a réussi à concrétiser un rapprochement des positions entre Etats européens et entre ces derniers et la Banque centrale européenne. En fait, le débat n’était pas tellement entre la France et l’Allemagne, mais d’abord entre l’Allemagne et la BCE, c’est-à-dire entre ceux qui voulaient éviter la « budgétisation » de la dette grecque, sa prise en charge par les autres Etats, et ceux qui voulaient éviter sa « monétisation », c’est-à-dire de devoir reprendre les créances grecques sur le bilan de l’institut d’émission, sauf à laisser s’effondrer les banques grecques. Le compromis, où la France a joué le rôle d’un intermédiaire, est que l’Allemagne obtient la « participation du secteur privé », c’est-à-dire le défaut partiel de l’Etat grec, et la BCE obtient que les autres mécanismes de soutien soient financés par le FESF, c’est-à-dire la dette des autres Etats.
 
Ce qui signifie que l’impact du défaut grec est mitigé par plusieurs dispositions destinées à  « adoucir » les conséquences de cette décision, c’est-à-dire à inciter les investisseurs privés à échanger leur dette ancienne contre une dette reprofilée, et à assurer la liquidité du système financier grec. Les Dix-Sept se sont engagés à prendre des mesures de garantie des obligations grecques, de manière à sécuriser l'alimentation en liquidités des banques grecques, sur la base d’une enveloppe de 35 milliards d'euros. Par ailleurs, les Etats européens réservent une enveloppe pour recapitaliser, le cas échéant, les banques grecques à hauteur de 20 milliards si nécessaire.
 
Reste que la Grèce n’est pas sortie du piège de sa dette, loin s’en faut ! En effet, si la valeur actuelle de la dette grecque est réduite de 21 %, la Grèce, malgré ses efforts, est encore éloignée de près de 4 points de PIB de l’équilibre primaire, alors même qu’une stabilisation de son ratio dette sur PIB supposerait deux points d’excédent primaire, sans même parler ni de réduire la dette, ni de réduire un taux d’endettement qui, rappelons-le, est deux fois et demi supérieur à celui de l’Argentine au début des années 2000. Seul un retour de la croissance économique dans les années à venir, associée à un fort consensus national sur les réformes structurelles, lui permettrait d’assurer la soutenabilité  à moyen terme de la dette restante.
 
Entre temps, il est probable que les attaques sur les pays faibles de la zone Euro se poursuivent. Les dirigeants européens ont beau jeu d’affirmer que le cas grec sera le seul où l’on en appellera à la contribution du secteur privé, en d’autres termes que la Grèce sera le seul pays auquel on laissera faire défaut. On constate néanmoins que pour la première fois depuis 60 ans, une démocratie occidentale fait défaut sur sa dette : défaut limité, certes, avec beaucoup d’aide publique autour, mais défaut tout de même. Quand un investisseur achète une obligation d’Etat à 5 ans, censée être l’actif le plus sûr, il est étonné qu’on lui propose soit d’être remboursé dans trente ans, soit de l’être à 80 %. Même s’il s’agit d’un défaut « propre », comme l’ont fait ces dernières années le Pakistan et l’Uruguay, et non d’un défaut « sale » comme l’Argentine, la comparaison n’est guère rassurante. Même si la Grèce a fait, selon les comptabilités, quatre à cinq défauts depuis deux cent ans, l’événement n’est pas banal, car les investisseurs avaient cru, sans lire les Traités mais en poussant à bout la logique de l’Union, que la dette grecque comportait presque le même risque que la dette allemande.
 
Il ne faudra donc pas s’étonner que le marché réévalue ses risques après cet événement, et cherche à tester les contours exacts de la solidarité européenne. L’Europe n’est donc pas sortie de la crise, loin de là !
 
Ce n’est pas tellement la liquidité immédiate des banques qui est en cause. Les banques grecques seront sous perfusion du budget européen. Les banques européennes et les compagnies d’assurance vont devoir prendre des pertes sur leurs créances grecques, mais elles en ont les moyens, si le défaut se limite à un petit pays.
 
Le vrai risque vient de ce que le défaut grec acte la fin d’un « mythe », celui selon lequel, en Europe tout au moins, un Etat ne pouvait pas faire défaut sur sa dette. Surtout quand il était membre de l’Union.
 
Le défaut grec va donc avoir des conséquences importantes :
 
-         une réévaluation générale du risque des Etats (et des banques, non plus seulement pour leurs propres spéculations, mais parce qu'elles portent des emprunts d'Etat), et donc une hausse des taux d'intérêt.
 
-         un écartement des spreads entre les Etats rigoureux et les autres, et donc des risques accrus de spirales d'endettement chez ces derniers ;
 
-         un changement assez radical de la notion de valeur refuge. Cela fait déjà quelques mois que les marchés obligataires, qui mesurent les risques de chaque créance par les écarts de taux et les primes de CDS, estiment  qu'une obligation Danone (ou Coca cola) est plus sûre qu'un emprunt de l’Etat français (ou américain), ou une obligation marocaine moins risquée qu'une espagnole. Cela va se développer.
 
-         un questionnement des règles prudentielles bancaires : à quoi sert-il de demander aux banques et aux assurances d’accroître leur capital, et de garder ce matelas de sécurité investi en obligations d’Etat, et principalement de leur Etat d'origine, si cela les entraîne dans la faillite ? Ne faut-il pas qu'elles diversifient davantage leur portefeuille obligataire entre diverses signatures peu risquées, des titres d’autres pays, des obligations d’entreprises saines, etc., ce qui posera un problème de financement aux Etats en volume ? Et les stress tests de l’avenir devront mesurer l’impact des défauts d'Etats. Car la régulation mise en place ces dernières années vise à éviter le renouvellement d’une crise de spéculation sur des titres privés, comme en 2008, mais nullement à protéger les systèmes financiers contre les défauts d’Etats.
 
-         une mise à l’épreuve des unions monétaires, dont on sait bien, mais le marché l'avait oublié pendant vingt ans, qu'elles transforment des risques de dévaluation en risques de faillite. Et particulièrement de l’Union monétaire européenne, dont on voit bien qu’elle s’est arrêtée en chemin en transférant la politique monétaire sans fédéraliser a minima les autres instruments de la politique économique.
 
-         enfin, une sanction des marches aux dérapages budgétaires, et aux politiques populistes, beaucoup plus brutale et rapide que par le passé. Dans les années 1980, les gouvernements opéraient sous la contrainte du risque de dévaluation. Cette contrainte extérieure a été entièrement oubliée depuis 20 ans, et on pouvait gérer les budgets français comme ceux d’une grosse collectivité locale, à l’abri de la solvabilité prêtée à l’Union. C’est terminé. Le risque de fermeture du marché de la dette, et de défaut, est la nouvelle forme de la contrainte extérieure.
 
Enfin, troisième enjeu de ce Sommet, les Européens allaient-ils en rester aux termes du nouvel équilibre – très précaire – défini entre la France, l’Allemagne et la Banque centrale européenne sur le donnant-donnant « plus de rigueur contre plus de solidarité » ? Ou allaient-ils prendre conscience que seule une relance concomitante des efforts en faveur de l’intégration européenne, et la poursuite de politiques structurelles communes, pouvaient assurer un remboursement des dettes publiques sur la durée ?
 
Là aussi, le Sommet européen semble afficher un revirement salutaire, avec la décision de réformer le Fonds européen de stabilité financière et d’accélérer le versement des « fonds structurels », et/ou des aides régionales européennes, qui ne sont pas encore consommées par la Grèce. Selon Bruxelles, près de 8 milliards sont mobilisables pour des projets d'infrastructures et aider à la reprise économique du pays. Cette évolution témoigne de la prise de conscience, de la part des pays européens, que la croissance économique était l’instrument le plus sûr et le plus durable de réduction des déficits.
 
Mais là encore, l’avancée n’est qu’apparente. Ainsi de la réforme du FESF. Ce dernier est en train de devenir le « couteau suisse » de l’intégration économique européenne. Il pourra désormais acheter des dettes d’Etat, les garantir, recapitaliser les banques européennes (même si les Etats concernés ne sont pas sous assistance de leurs partenaires), réassurer les titres en défaut remis en pension par les banques grecques, ou même reprendre les engagements de la BCE au titre de ses efforts d'urgence consentis par le passé. Le Fonds de secours européen (FESF) et son successeur à partir de 2013, le Mécanisme permanent de stabilité (MES), gagnent ainsi en compétences. Et surtout, font évoluer leur rôle plus en amont, vers une action plus préventive, en pouvant désormais intervenir avant même qu'un pays ne soit acculé à réclamer un programme d'aides.
 
Si les principes sont là, en réalité, de nombreux problèmes vont très vite apparaître :
 
Sur le mécanisme de décision tout d’abord : l’Allemagne d’Angela Merkel a ainsi obtenu que toute intervention sur les marchés secondaires fasse l’objet d’une décision à l’unanimité des Etats. De quoi fortement limier la portée et la réactivité de ces nouveaux modes d’intervention.
 
L’accord lui-même a besoin d'être ratifié, notamment sur l’extension du rôle du FESF, ce qui peut donner lieu à des situations de crise provoquées par les Parlements des pays du Nord ou le tribunal de Karlsruhe, qui peut à tout moment rappeler que la règle du Traité posait le principe de l’interdiction des « bail out ». On est donc encore loin de la mise en place d’un « Fonds monétaire européen », idée défendue depuis plusieurs mois par Terra Nova[1].
 
Sur les moyens financiers de ces nouvelles interventions ensuite. Les moyens du FESF n’ont pas été augmentés. Son existence même ne repose que sur la contribution de deux grandes économies classées « triple A », la France et l’Allemagne : c’est ce qui lui permet de s’endetter à un taux qui n’est plus que marginalement inférieur à celui auquel il prête à la Grèce. Si la France perd son « triple A », il n’y a plus de FESF, il n’y a plus que l’Allemagne pour sauver les autres. Or, il faudra beaucoup d'argent au FESF pour assumer ses nouvelles responsabilités, si la crise se prolonge au cours des prochains mois en Europe. Les moyens du FESF (440 milliards d’euros) seront en particulier insuffisants si l’Italie ou l’Espagne devaient être sauvées à leur tour.
 
Enfin, l’articulation des nouveaux champs de responsabilité du FESF et de l’action de la Banque centrale européenne reste peu claire. Il demeure beaucoup d'ambiguïté dans les comptes rendus sur la question centrale de la répartition de l'effort entre le FESF, c est-à-dire les Etats, et la Banque centrale européenne : en d’autres termes sur la répartition du traitement de la crise entre budgétisation (« bail out » par les Etats sains) et monétisation (création de monnaie banque centrale). Même si la monétisation est théoriquement interdite par le Traité, elle était une arme de dernier recours utile en quantité modérée, et la BCE s’était engagée prudemment dans cette voie. Si, comme elle a l'air de le faire comprendre, son objectif est plutôt de remettre cette responsabilité, voire les encours actuels, au FESF, la gamme d’instruments pour traiter la crise est en réalité en train de se réduire…
 
 

II - La vraie limite de ce sommet est qu’il ne résout pas le problème de « l’aléa moral » et qu’il ne dégage pas de ressources supplémentaires pour faire face aux crises

 

2. 1 - Une contribution du secteur privé qui pénalise les investisseurs longs et rémunère les spéculateurs

 
L’Allemagne a imposé une participation du secteur privé pour éviter l’aléa moral : si les acheteurs d’obligations grecques bénéficient de taux plus élevés en contrepartie d’un risque plus important de défaut, il faut qu’ils paient si le risque se matérialise.
 
Ils paieront donc environ 20% de la valeur des créances. Les créanciers privés, qui possèdent 150 milliards d'euros d'obligations grecques, participeront à l'allégement de la dette du pays, à concurrence de 54 milliards d'euros d'ici à 2014, mais de 135 milliards d'euros au total d'ici à 2020. Au total, le plan « secteur privé » doit permettre d'alléger la dette de 13,5 milliards d'euros, selon l’IIF, le lobby bancaire qui regroupe près de 400 banques. L'IIF indique que les quatre scénarios aboutiraient à une décote de 21 % sur la valeur actuelle nette calculée.
 
C’est beaucoup pour les investisseurs de long terme qui avaient acheté les dettes grecques avant la crise, en faisant un pari erroné sur l’intégration européenne.
 
Mais pour ceux qui ont acheté de la dette grecque dans les derniers mois, décotée de 40 à 50 % par rapport à sa valeur faciale, c’est une superbe opération spéculative rapportant plus de 50 % de profits en quelques mois. Voire plus pour les hedge funds : car pour que le défaut ne soit que sélectif, il a fallu accepter que la contribution se fasse sur une base volontaire, qui engage les banques et les compagnies d’assurance, mais pas les investisseurs privés marginaux, qui peuvent toujours exiger d’être remboursés au pair, de façon il est vrai incertaine si la durée résiduelle est longue.
 
Ceux-là ont fait un pari gagnant : en prenant en otage le système, ils pariaient que l’Europe ne pouvait pas laisser tomber la Grèce, même si elle est insolvable.
 
Ce défaut coûtera très cher au contribuable européen.
 
Ceci apparaîtra très rapidement au cours des prochains mois. Certes, il ne s’agit pas de dons, mais de prêts à la Grèce. Si la Grèce rembourse, alors le coût direct sur les Etats sera nul. Mais si la Grèce ne réalise pas d’excédent primaire, et parvient tout juste à l’équilibre hors charge de la dette, elle aura d’autant plus intérêt à renier sa dette qu’elle n’aura plus besoin de « new money » et que le système européen aura pris en charge ses banques. Qui donc peut affirmer que le FESF n’aura pas à annuler demain une partie des dettes qu’il aura reprises ? D’autres coûts – indirects – seront supportés par les Européens : celui de l’impact du recours supplémentaire à l’endettement des Etats européens (la France, l’Allemagne et les autres), et celui de la hausse des taux d’intérêt qui résultera du précédent grec.
 
Il n’y avait sans doute pas d’autre moyen d’organiser la restructuration, une fois qu’on avait tant tardé et accepté le principe du défaut. Mais l’addition financière en sera élevée, sans que le message ne soit très clair du coté de l’aléa moral.
 
 

2. 2 - La taxe européenne sur les institutions financières écartée

 
L’idée d’une taxe bancaire européenne avait été évoquée à quelques jours du Conseil européen. Puis écartée. A tort.
 
Une telle taxe aurait tout d’abord permis de mettre le secteur privé davantage à contribution, et ce de manière intelligente, avec une assiette large et un taux modéré. Ce qui aurait permis de les faire payer tout en évitant de créer un phénomène de panique en épargnant les plus fragiles. Elle aurait ainsi permis de réconcilier les positions françaises (qui plaidaient pour la solidarité) et allemandes (qui souhaitaient faire participer le secteur privé).
 
De plus, une telle taxe, première base sur la route de la mise en œuvre d’une fiscalité européenne, aurait été un pas de plus en direction d’une Europe fédérale, et solidaire. On ne peut d’ailleurs qu’être étonné que la mise en place d’un véritable ministre des Finances de l’Union européenne n’ait pas à nouveau été évoquée.
 
 

III - Une occasion manquée pour l’Europe : Quelles propositions pour créer l’Europe économique et solidaire de demain ?

 
Face aux marchés financiers, il est nécessaire de retrouver la vertu de la décision politique.
 

1. D’abord en rappelant que cette crise n’est pas fondamentalement une crise de l’Europe ni de la zone Euro en tant que telle mais une crise de la dette publique occidentale, qui commence par l’Europe en tant que domino le plus faible, du fait de ses défaillances de gouvernance.

 
Ce n’est pas l’euro qui est en crise, c’est la solvabilité de ses Etats les plus faibles. L’euro est d’une extraordinaire stabilité malgré l’agitation, il est même un peu trop fort : il n’a baissé que de 10% au pic de la crise, à comparer au yoyo du franc/dollar dans les années 1980 : +150 % (de 4 à 10 francs pour un dollar).Ceci est dû à la profondeur de la masse monétaire euro ; par ailleurs, les deux tiers de notre commerce extérieur est intra européen donc totalement immunisé… Il n’y a aucun risque économique ou de marché sur l’euro, même un défaut grec ne changera rien : le seul risque est politique, qui serait incarné par exemple par un gouvernement populiste qui sortirait de l’euro ;
 
 La crise de solvabilité n’est pas non plus spécifique à la zone euro. Il s’agit d’une crise de la dette publique occidentale, comme le montrent les Etats-Unis (120 % de dette consolidée, comme la Grèce l’an dernier et avec un trend de dégradation tout aussi rapide), Japon (200 %), Canada (90 % en consolidé). Si la crise systémique se déclenche, elle emportera tout l’Occident. Les causes sont d’ailleurs identiques : avoir tenté de doper artificiellement le niveau de vie collectif alors que la productivité s’est affaissée depuis trente ans. C’est une nouvelle manifestation du réajustement brutal du monde au détriment de l’Occident. Mais au regard de cette crise globale, les niveaux d’endettement globaux de la zone euro se comparent favorablement à ceux des autres grands Etats d’Occident. Si nous étions intégrés, nous ne serions pas en première ligne.
 
La crise de la dette publique occidentale ne commence en Europe que parce que la résistance des Etats européens n’est pas mesurée par rapport à l’ensemble, mais par rapport aux maillons les plus faibles de la chaîne. La zone euro est le domino le plus faible, du fait de ses défaillances de gouvernance.
 
La réponse est donc politique : nous ne sommes pas attaqués parce que nous sommes trop faibles, mais parce que nous ne sommes pas assez unis.
 

2. Dès lors, pour sortir pleinement du piège de la dette en Europe, il nous faut, sans tarder, aller plus loin dans l’intégration européenne, seule et unique condition de notre crédibilité commune :

 
D’abord, par la mise en place d’une gouvernance économique renforcée passant par la création d’un ministre des Finances et une plus forte intégration des politiques budgétaires et fiscales européennes.
 
Ensuite, par le respect des engagements communs de maîtrise budgétaire. La dette prend les Etats en otage et cela n’est plus acceptable. Le désendettement, c’est aussi remettre en cause les politiques de défiscalisation massive de certains revenus dans les dernières années qui ne trouvent pas de justification économique et ont accru les déficits partout en Europe. Si l’Europe était plus intégrée, nous n’aurions pas pu réduire le taux de TVA dans les cafés-restaurants. Dans le domaine de la discipline financière, le renforcement du pacte de stabilité (élargissement des critères du pacte) associé à un approfondissement de la gouvernance économique européenne à de nouveaux critères (comme le niveau de l’endettement privé) et complété par une plus grande harmonisation fiscale sont indispensables pour l’avenir de la zone euro.
 
Ce n’est qu’en contrepartie de ces engagements de convergence budgétaire que les Etats les plus solides pourront accepter une plus grande solidarité financière, c’est-à-dire une mutualisation partielle de l’endettement, une conversion partielle des dettes nationales en dettes européennes et/ou l’émission d’eurobonds. Et il est beaucoup moins coûteux pour les peuples, en efforts d’austérité, de le faire « à froid », en traçant un chemin progressif et crédible de retour aux équilibres, que dans l’urgence d’une crise financière.
 
Une politique budgétaire plus intégrée, mais aussi une gamme plus large d’instruments de la politique monétaire. La Banque centrale européenne est indépendante, et elle doit le rester. Mais son indépendance est devenue crédible, et n’a donc plus besoin de s’appuyer sur une limitation de ses capacités d’intervention. En particulier, si elle estime de façon indépendante qu’elle doit recourir exceptionnellement à l’achat direct d’obligations d’Etat, parce que l’avantage pour la stabilité financière est à un moment donné supérieur au risque pour l’inflation, elle doit pouvoir le faire. La FED le fait. La BCE l’a fait un peu aussi. Accordons donc le Traité à la pratique.
 
Ensuite, nous devons poser les bases d’une politique de croissance européenne :
 
Il faut sortir d’une logique idéologique et punitive pour assurer une réelle convergence des économies de la zone euro.
 
Les pays en difficulté ne pourront sortir de la spirale de l’endettement sans croissance, même en se voyant imposer les plans d’austérité les plus durs. Le « plan Marshall » annoncé pour la Grèce est à cet égard une avancée. Reste à la concrétiser, et cela ne pourra se faire sans un bond en avant dans l’intégration économique et budgétaire européenne. Les dirigeants français et allemands actuels sont-ils aujourd’hui prêts à réellement s’engager dans cette voie ?
 
Enfin, nous devons aller beaucoup plus loin dans la communautarisation de la régulation financière. Si l’accord trouvé en 2010 entre le Parlement européen et le Conseil a fait avancer l’Europe en la dotant enfin d’un système de supervision commun indispensable pour réguler un marché financier intégré, en donnant notamment à l’Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) le pouvoir d’interdire certains produits financiers si ceux-ci font peser un risque sur la stabilité financière, ces agences n’ont pas été dotées d’un véritable pouvoir de supervision directe sur les principales banques européennes.
 
Or, il ne faut pas oublier que les crises souveraines ne viennent pas toutes de l’impécuniosité de l’Etat. L’Irlande et l’Espagne sont au contraire des exemples de pays dont les finances publiques apparaissaient saines, mais dont la solvabilité a été mise en cause par la croissance débridée de l’endettement privé. Etendre le contrôle de la Banque centrale européenne sur les banques nationales, et le pouvoir des agences dans les futures législations financières, notamment sur les produits dérivés, est un enjeu majeur. De même que la régulation des agences de notation privées auxquelles on laissera faire la pluie et le beau temps sur les marchés financiers tant que l’ensemble des dettes européennes n’aura pas été mutualisé.
 
L’euro est à un carrefour de son histoire et la crise va tester la volonté politique des dirigeants européens. Ce n’est qu’en imposant plus d’Europe, plus vite, que nous aurons une chance de dompter la spéculation financière, en forçant les marchés à voir l’Europe pour ce qu’elle est : la zone du monde dont les finances sont les plus saines, la régulation la plus stable, et la démocratie la mieux établie.


[1] Voir par exemple Julia Cagé et Thomas Chalumeau, « Crise de la dette : comment sauver la zone euro ? », 6 décembre 2010. http://www.tnova.fr/note/crise-de-la-dette-comment-sauver-la-zone-euro
 Terra nova est de gauche.

mercredi 27 juillet 2011

Les vérités de Jean-Claude Trichet

Dans un entretien exclusif accordé au Point, le patron de la BCE revient sur le sauvetage de la Grèce, la dette et l'avenir de la zone euro. 


Jean-Claude Trichet se veut rassurant. "L'euro n'a jamais été menacé (...) il est stable, crédible, solide." Comparé aux États-Unis et au Japon, "la zone euro est dans une situation bien meilleure", son déficit budgétaire représentant la moitié de celui de ces deux pays. La faiblesse de l'Union européenne réside dans la prise en compte de ses États membres en tant qu'individualités. "La Grèce en particulier connaît une situation difficile", admet le président de la BCE. Sur le rôle de son institution dans ce contexte de crise, Jean-Claude Trichet est clair : "Notre responsabilité est de garantir à 17 pays et 331 millions de citoyens la solidité et la stabilité de leur monnaie, de leur épargne et de leur pouvoir d'achat." Mission accomplie selon lui, puisque depuis douze ans, la BCE a maintenu une inflation moyenne annuelle de 1,97 %, "en ligne avec notre définition de la stabilité des prix : moins de 2 %, proche de 2 %", déclare Jean-Claude Trichet. "La zone euro a connu depuis l'introduction de la monnaie unique une croissance comparable à celle des États-Unis, et elle a créé plus d'emplois : 14 millions, contre 8 en Amérique du Nord", ajoute-t-il.
Réussite globale mais bilan contrasté
La réussite est donc globale pour le directeur de la Banque centrale, mais individuellement, le bilan est un peu plus contrasté. Jean-Claude Trichet a participé au nom de la BCE au sommet réunissant les dirigeants de la zone euro, le 21 juillet. L'institution bancaire européenne a annoncé qu'elle allait, pour la seconde fois, débloquer un fonds d'urgence en direction de la Grèce. 110 milliards en 2010, 109 en 2011, un effort "absolument fondamental" pour que "la Grèce reprenne le contrôle de ses grands équilibres" : "Ce qui compte, c'est qu'elle (la Grèce) poursuive rigoureusement ses réformes structurelles et qu'elle s'engage résolument dans son programme de privatisation."
Un engagement primordial pour justifier les efforts collatéraux demandés aux citoyens européens, notamment aux Français. "Les Européens ne subventionnent pas la Grèce à fonds perdus. Ils investissent dans son redressement." Il faudra donc être patient et optimiste, selon le président de la BCE. La rigueur est la seule solution. L'éventuelle sortie de la Grèce de la zone euro, question soulevée par de nombreux acteurs, est "une hypothèse que personne n'a envisagée un instant", affirme Jean-Claude Trichet. "Comme citoyen, et non comme président de la BCE, je pense que les Européens progresseront jusqu'à créer une confédération d'États souverains d'un type entièrement nouveau, qui ne serait pas une imitation des États-Unis d'Amérique."

L'Allemagne veut donner des leçons d'économie à la Grèce

Le ministre allemand de l'économie, Philipp Rösler, a proposé mercredi à la Grèce de lui transférer un peu de sa culture économique et de son expertise, par exemple en matière de privatisations ou de formation en alternance.

  L'Allemagne va aider la Grèce à devenir un peu plus comme elle, a promis mercredi le ministre allemand de l'Economie, Philipp Rösler. Place des PME, administration, droit de la concurrence, orientation à l'export, dialogue social: "Nous espérons que la culture économique allemande se laissera transférer à la Grèce", a déclaré le ministre à l'issue d'une rencontre avec les principales fédérations économiques du pays.
Fédérations professionnelles, organismes publics et gouvernement allemands ont fait voeu de soutenir Athènes dans ses efforts de renforcement de l'économie et de la compétitivité, a-t-il expliqué. Les entreprises allemandes sont prêtes à investir en Grèce, notamment dans les énergies renouvelables, le traitement des déchets ou encore "les infrastructures" au sens large, a dit M. Rösler. Mais elles réclament au préalable un allègement de la bureaucratie, et des améliorations substantielles des conditions d'exercice de l'activité économique.
Pour cela l'Allemagne, première économie européenne et forte d'un des taux de croissance les plus élevés d'Europe, se tient à disposition avec son savoir-faire dans bien des domaines.                   "Il ne s'agit pas d'argent supplémentaire, il s'agit de structures, de processus", a expliqué le ministre. "Il est important de rappeler qu'il y a des lois en Grèce, de bonnes lois", a assuré M. Rösler assez maladroitement mercredi, "il faut s'assurer qu'elles soient respectées".
La consolidation de l'économie du pays est une exigence forte des partenaires européens d'Athènes qui sont tombés d'accord la semaine dernière pour voler une seconde fois à son secours. "Nous voulons faire des offres" aux Grecs, "et j'ai l'impression qu'elles seront si alléchantes que la Grèce va les accepter", a dit M. Rösler.
Les exemples concrets ne sont pas légion, mais pourraient par exemple prendre la forme d'un envoi de personnel du ministère de l'Economie pour monter un système de formation en alternance à l'allemande.
Athènes s'est engagé à privatiser pour 50 milliards d'euros d'actifs dans les années à venir, et pourrait aussi avoir recours à l'expertise allemande en la matière. Le pays avait mis en place au début des années 1990 un organisme chargé de la privatisation des actifs d'ex-RDA, la Treuhand, dont le président de l'Eurogroupe Jean-Claude Juncker a recommandé à Athènes de s'inspirer. M. Rösler a comparé la situation de l'économie grecque à celle des pays du bloc communiste il y a 20 ans. Mais "les processus vont prendre beaucoup moins longtemps" en Grèce, a-t-il promis.
Les initiatives pour la Grèce du jeune ministre (38 ans), en poste depuis début mai, relèvent pour beaucoup de considérations de politique nationale. Le vice-chancelier du gouvernement Merkel, est, comme tout son parti libéral FDP, en mal de reconnaissance. C'est, aux côtés de la chancelière Angela Merkel, le ministre des Finances Wolfgang Schäuble qui parle en général au nom de l'Allemagne sur le dossier grec.

Roubini prédit l'éclatement de la zone €


L'économiste américain Nouriel Roubini estime que la probabilité de voir la Grèce et le Portugal devoir quitter la zone euro est encore élevée, malgré les mesures adoptées la semaine dernière par les chefs d'Etat et de gouvernement réunis à Bruxelles.

"J'estime à 30% les chances de la Grèce ou du Portugal de sortir de la zone euro", a-t-il déclaré dans un entretien à l'hebdomadaire allemand Die Zeit à paraître jeudi.

M. Roubini, qui a à maintes reprises prédit la disparition de la zone euro, estime que le nouveau plan de sauvetage de la Grèce adopté jeudi, assorti de moyens élargis pour le fonds de soutien (FESF) pour se porter à l'aide des pays en difficulté de la zone, ne résout rien.

"Les responsables (européens) assurent que cette opération de sauvetage restera l'exception absolue, mais c'est une illusion. L'Irlande et le Portugal sont également insolvables", déclare-t-il, jugeant que les plans de sauvetage adoptés en fin d'année dernière pour l'Irlande et au printemps pour le Portugal ne seraient pas non plus suffisants.

Présidentielle : les candidats et ceux qui aspirent encore à le devenir (ou le redevenir)

Parmi les candidats et candidates déjà en piste il y a bien sûr Marine Le Pen. La nouvelle présidente du Front national (depuis huit mois) confirmera-t-elle dans les urnes la percée que lui accordent les sondages ? Ces derniers la situant dans le trio de tête, avec les représentants de l’UMP et du PS. Deux sondages réalisés en mars pour Le Parisien la qualifiaient pour le second tour. Depuis, l’obsession d’un 21 avril 2002 à l’envers hante les nuits de l’Elysée. La candidate de la droite nationale dispose en tout cas de plusieurs atouts. Des dégâts de l’Euro à ceux de la crise financière, de l’immigration galopante à l’insécurité croissante, de l’expansion musulmane à celle du chômage, de l’érosion du pouvoir d’achat à la flambée de l’immobilier, de la « démondialisation » à la demande de frontières et de protectionnisme, de la suppression de la bi-nationalité au rétablissement de la peine de mort, Marine Le Pen sera dynamisée par la colère de tout un peuple à l’égard de ses élites dirigeantes qui l’ont trompé depuis si longtemps. Autre atout : elle disposera aussi, dans la compétition élyséenne, d’un coach hors pair en la personne de Jean-Marie Le Pen.

Jean-Luc Mélenchon est lui aussi en selle pour 2012. Adoubé par le Parti communiste qui, après être tombé en dessous de 2 % avec la candidature de Marie-George Buffet en 2007, a préféré ne pas risquer pour l’année prochaine une nouvelle contre-performance peut-être encore plus humiliante, le fondateur et co-président du Parti de gauche bénéficie de surcroit d’un manque de concurrence sérieuse à l’extrême gauche. Les candidats vedettes de Lutte ouvrière et du NPA seront absents. Arlette Laguiller, déjà retraitée de la banque depuis de nombreuses années, se met également en retraite de la chose publique et passe le relais à une Nathalie Arthaud beaucoup moins connue. Au NPA la défection d’Olivier Besancenot laisse la place à un certain Philippe Poutou, connu jusqu’à présent par les seuls militants de son parti groupusculaire. Et encore, pas de tous. L’horizon électoral est donc relativement dégagé pour Jean-Luc Mélenchon, qui pourrait toutefois souffrir d’un autre handicap : celui de son passé politique d’ex-sénateur socialiste, et surtout d’ancien militant trotskiste (tendance lambertiste). Un passé qui passe mal chez certains électeurs communistes. Alain Sanders a déjà soulevé le lièvre dans Présent. Oui, mais, peut-on objecter, le ressentiment anti-trotskiste concerne surtout les sexagénaires et plus. Certes ! Mais les sexa et plus représentent justement l’essentiel de l’électorat communiste ou ce qui en reste. Le militant du PCF est aujourd’hui multicarte : dans sa poche, la carte du parti va de pair avec la carte vermeille.

Eva Joly est elle aussi officiellement sur la ligne de départ. Ecologiste de la onzième heure, elle a néanmoins séduit les Verts par la dureté de ses réquisitoires à la Fouquier-Tinville contre les ci-devant de la droite sarkozyste. La franco-norvégienne a joliment flingué Nicolas Hulot, chou-chou des sondages, des médias et des Bobo. Elle a même fait décerner à ce dernier l’oscar du c… de l’année, un trophée que l’animateur d’Ushuaia ne pensait sans doute jamais décrocher, tant la concurrence y est grande. Hulot en a paraît-il gros sur la patate (bio à 100 %). Il méditerait même un pamphlet vengeur contre ceux qui, selon lui, ont fait de l’écologie une secte. Bien que Cécile Duflot s’emploie à calmer sa rancœur, il serait étonnant que le chantre (blackboulé) de l’écologie télévisée s’implique beaucoup dans la campagne d’Eva Joly. Il pourrait même tout à l’inverse s’appliquer à lui glisser quelques peaux de banane bien verte…

L’espace centriste trop convoité ?

Le centre est-il à la recherche d’un candidat ou au contraire est-ce le trop plein ? Bien sûr François Bayrou prétend toujours détenir la légitimité de cette mouvance. Il espère même pouvoir dépasser les 18,6 % de suffrages qu’il avait obtenus lors du premier tour en 2007, et se qualifier enfin pour le second tour. Mais aujourd’hui, sur cet espace politique élastique, dont le potentiel électoral se situe entre 6 et 19 %, le Béarnais se trouve concurrencé par Jean-Louis Borloo et son Alliance républicaine, écologiste et sociale (ARES). Borloo, que d’aucuns disent très déterminé, « il a deux primaires à disputer, d’abord contre François Bayrou et ensuite contre Nicolas Sarkozy » et que d’autres, au contraire, trouvent encore très indécis. Certes : la cote de popularité de Jean-Louis Borloo est élevée. Comme l’était et le demeure celle de Nicolas Hulot. Problème : la popularité a souvent tendance à se dissoudre dans les urnes. Et si justement l’ancien ministre de l’Ecologie Borloo, et Nicolas Hulot, dit le commandant couche-tôt, se retrouvaient, comme ils l’avaient un temps projeté, pour faire équipe ? Ce serait sans doute le plus mauvais coup porté à Eva Joly, et, dans une moindre mesure, à François Bayrou. Autre intrus guignant les voix du centre : Dominique de Villepin. Mais les ambitions présidentielles n’inquiètent plus guère l’Elysée où l’on se contente de ricaner : « Il manque à Villepin le nerf de la guerre. » Les sponsors en effet ne se bousculent pas pour investir sur ce cheval de retour dont la caractéristique est, après plus de trente ans de carrière politique, de n’avoir jamais participé à une élection. Comme disait Voltaire : « L’argent sans le talent c’est une bêtise. Mais le talent sans argent, c’est une misère. » Et en tant que candidat Dominique de Villepin est à classer parmi les grands fauchés…

PS : en attendant la primaire…

Au PS, c’est le dénouement de la primaire d’octobre qui désignera le candidat à l’élection présidentielle. Hollande ou Aubry ? Sans oublier Ségolène Royal qui ne renonce pas et essaie maintenant de ratisser de l’extrême gauche à la droite gaulliste en passant par tous les centres. (voir Présent de mardi). Retraite à 60 ans, 35 heures, emplois jeunes, mondialisation, insécurité, sortie du nucléaire… Autant de thèmes sur lesquels les candidats à la primaire vont essayer de se démarquer les uns des autres. Au risque que leurs différences se transforment en divergences et ces dernières en empoignades. Selon l’appréciation inquiète d’un dirigeant socialiste : « La primaire peut nous apporter le meilleur. Mais aussi le pire. Cela dépendra du nombre des participants. » Et de la virulence des débats et de leurs séquelles…

Sarkozy va-t-il déclarer forfait ?

Et puis il y a le candidat de l’UMP. Nicolas Sarkozy va-t-il postuler à sa réélection ou pas ? La plupart des observateurs n’en doutent pas. Mais Jean-Marie Le Pen pense que non. Et il ne faut jamais sous-estimer le flair politique de l’ancien président du Front national. Dès 2005, il avait été le seul à prévoir l’irruption de Ségolène Royal dans la compétition présidentielle, sous l’incrédulité générale. Si son rejet dans l’opinion continue, il se peut que le président de la République décide de passer la main, plutôt que de s’exposer à une défaite trop humiliante. Et puis, Nicolas Sarkozy ne risque-t-il pas de voir sa campagne pour 2012 « sabotée » (dans le sens d’un manque d’enthousiasme et d’initiatives) par son propre entourage ? Ceux qui misent sur Jean-François Copé ou François Fillon en vue de 2017 n’ont aucun intérêt à un second mandat de l’actuel chef de l’Etat. Au contraire. Mieux vaut pour eux se refaire une santé dans l’opposition et affronter dans cinq ans une gauche au pouvoir, mais qui en sortira en capilotade…

Toutefois, pour l’instant, Nicolas Sarkozy semble croire encore à une possible chance de victoire. Dans les derniers sondages, il enregistre quelques oscillations vers la remontée. Et puis il spécule sur le fait qu’à gauche l’affaire DSK, finira, à terme, par nuire au PS. Et que, dans le camp opposé, l’abominable tuerie d’Oslo va handicaper la droite nationale. Surtout si les médias de gauche ou à la solde du pouvoir s’emploient, comme ils le font actuellement de toute leur force de frappe, à entretenir l’amalgame. « Hitler a déshonoré l’antisémitisme » estimait Georges Bernanos. Nos adversaires vont essayer de convaincre l’opinion, et en premier lieu les éventuels électeurs de la droite nationale, que les thèmes de cette dernière ont été déconsidérés de la même façon par le dément Anders Behring Breivik… Et dans ce genre de récupération malhonnête et diffamatoire, Sarkozy et les siens, aussi bien que les ténors de la gauche, sont des experts.

Nos voisins sont fils d’Odin

Après l'attentat d'Oslo et le massacre d'Utøya, les regards se tournent vers les groupuscules d'extrême droite qui se développent sur Internet. Mais leurs membres ont peu de points communs avec les néo-nazis traditionnels et les mouvements conservateurs extrémistes. 

Nordisk, un forum Internet d'extrémistes scandinaves qui compta Anders Breivik parmi ses participants, affichait récemment quelque 22 000 membres venus de tous les pays nordiques. Si parmi les extrémistes scandinaves les Norvégiens restent les moins bien représentés (sur Internet comme ailleurs), la police norvégienne mettait en garde dans un rapport de février dernier contre leurs liens de plus en plus étroits avec leurs homologues suédois, mais aussi avec des mouvements d'extrême droite en Russie, essentiellement les néo-nazis de Saint-Pétersbourg.
Les extrémistes scandinaves ne possèdent pas de structure commune. Cependant, selon Europol, les connexions internationales entre les groupes extrémistes ne cessent de se resserrer, et les liens tissés sur Internet sont approfondis lors de concerts de groupes favorables au “pouvoir blanc” prônant la suprématie de la race blanche.
"Nous sommes face au fondamentalisme du XXIe siècle, fondé sur la révolte contre une modernité odieuse et la défense d'une identité reposant sur la croix chrétienne, les liens du sang germanique, le culte d'Odin, le dieu scandinave de la guerre, et les sagas héroïques des Nibelungen", explique l'Italien Ugo Maria Tassinari, spécialiste des droites extrêmes.

Du skinhead tatoué au voisin sympa

En Europe, ce cocktail de xénophobie raciste et de thématiques religieuses est une spécialité des Scandinaves, mais ils ont déjà réussi à l'exporter vers l'Italie, notamment, où le mouvement extrémiste Militia Christi s'inspire des Nordiques.
Selon des estimations récentes, la Norvège ne compte qu'environ 2 000 extrémistes de droite. Avant l'ère d'Internet, ils seraient probablement restés dispersés dans le pays sans pouvoir facilement se rencontrer ou aiguillonner collectivement leur fanatisme dans des rassemblements compliqués à mettre sur pied. Aujourd'hui, la Toile permet à un "jeune garçon issu d'un foyer parfaitement normal" de mener une vie en apparence banale tout en participant activement à une "internationale extrémiste" accessible d'un simple clic : discuter, partager des conseils de lecture, échanger des informations sur les ennemis de la nation et chasser de nouvelles recrues.
En Allemagne aussi, l'extrême droite actuelle change de visage, délaissant de plus en plus celui du skinhead tatoué bâti comme une armoire à glace pour prendre les traits du voisin sympa et bien habillé qui ne dévoile son caractère véritable qu'une fois connecté sur Internet. C'est exactement le même phénomène qui avait eu lieu durant la décennie précédente avec Al-Qaida et ses partisans.

L'ennemi, c'est les "autres"

L'extrémisme norvégien tel qu'on le connaît aujourd'hui n'est cependant pas né sur les portails communautaires. Dès le milieu des années 1990, un certain Alfred Olsen, un individu à la stabilité psychologique incertaine, organisait des "conférences antisionistes" et aspirait à la mise en place d'un Mouvement de résistance populaire – Alternative chrétienne afin de combattre le "capitalisme marxiste", le "marxisme libéral" et les "agents étrangers" infiltrés au sein du gouvernement norvégien. Parallèlement, le musicien black metal Varg Vikernes propageait la haine par la musique avec un langage évoquant le néopaganisme, voire le satanisme – non sans un succès certain.
Vikernes a fini en prison pour avoir incendié des églises et, surtout, pour l'assassinat d'un autre musicien ; en prison, il a écrit un manifeste intitulé Vargsmål, "l'histoire du Loup", éloge de la loyauté, du courage, de la sagesse, de la discipline, de la vitalité et de la puissance des Scandinaves. Ses écrits circulent encore aujourd'hui sur les forums extrémistes et ont participé à la naissance d'un étonnant mélange des genres et des symboles : les tenants de l'idéologie d'extrême droite s'approprient aujourd'hui sans distinction la croix, le swastika et Odin.
L'ennemi, ce sont les "autres", par leur différence raciale, nationale ou religieuse (musulmans, juifs), mais aussi ces "autres" qui souillent l'esprit vital des nations : banquiers, cadres de multinationales, mondialistes et gouvernements qui ne comprennent pas le danger qui menace, voire soutiennent les "autres". Une croisade ou une révolution antimondialiste, voilà ce que veulent ces extrémistes.

Le populisme : à manier avec précaution

Bien qu'Anders Breivik soit le seul responsable des atrocités qu’il a commises en Norvège, c'est dans un terreau populiste qu'il a puisé ses d’idées délirantes. Cela en dit long sur l’état d’esprit de l’Europe, affirme un historien néerlandais. 

Après les attentats abominables d’Anders Breivik en Norvège, les discussions sur le rapport entre le tueur et les cercles idéologiques auxquels on peut le rattacher s’enflamment. En effet, lors d’attentats précédents, comme le meurtre de Theo van Gogh [réalisateur néerlandais controversé assassiné en 2004 par un extrémiste de l’islam], certains n’avaient-ils pas demandé des comptes aux coreligionnaires des auteurs ? Si les musulmans étaient alors tenus pour responsables, pouvons-nous traiter de la même façon les autres porteurs de l’idéologie de la nouvelle droite à laquelle adhérait Breivik ?
Il y aura peu de gens pour partager ou légitimer la manière dont Breivik justifie son massacre. Lui seul en est responsable. Et on ne peut donc demander des comptes qu’aux personnes qui justifient ou expliquent ses atrocités d’un point de vue idéologique et qui partagent donc l’ensemble de ses idées. Comme on ne pouvait porter un jugement que sur les personnes qui partageaient l’idéologie violente de Mohammed Bouyeri, l’assassin de Theo van Gogh. Mais il n’y a pas que cela.
La justification de la violence de Breivik provient d’une image de la réalité selon laquelle l’Europe est menacée par les politiques multiculturelles et l’islam. Son pamphlet de 1 500 pages "2083, A European Declaration of Independence" est remplie de théories connues des milieux de la nouvelle droite, représentée aux Pays-Bas par le PVV. Il s’agit surtout d’une vision déformée du monde où l’Europe serait menacée par l’islam. Breivik cite Geert Wilders [leader du parti populiste PVV] qui prétendait que les Marocains allaient coloniser les Pays-Bas et ne venaient pas pour s’intégrer mais pour assujettir les Néerlandais.
On rencontre également chez certains membres du PVV les théories sur le danger du "marxisme culturel". Il s’agit d’une image déformée de la réalité qui n’a rien à avoir avec la réalité sociale. C’est la vision du monde dont Breivik a tiré ses conclusions violentes. Il en est lui-même responsable. Mais qu’il ait pu rassembler autant d’idées délirantes en dit long sur l’état d’esprit de l’Europe, et en particulier des Pays-Bas où un mouvement avec de telles idées est associé au gouvernement par un accord de soutien [au Parlement].
La violence de Breivik était son acte. Lui seul en est responsable. Mais Breivik partage sa vision du monde mensongère et délirante avec d’autres. C’est là-dessus qu’il faut maintenant demander des compter à tous les adeptes. Il n’est pas si innocent de diffuser des mensonges, de créer des spectres trompeurs. Celui qui déforme la réalité ne doit pas être pris au sérieux comme l’une des nombreuses voix dans le débat sociétal. Il convient de le traiter avec rigueur. On peut lui demander d’arrêter de duper les gens. Cela vaut pour les populistes néerlandais qui propagent l’idéologie de la nouvelle droite. La récréation est finie. C’est l’heure de la vérité.


Contrepoint

Attention à l'exploitation politique

"Trop de politique nuit à la politique", prévient Maroun Labaki dans Le Soir. L'éditorialiste rappelle que pour le Premier ministre espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero, la tuerie norvégienne "requiert une réponse européenne, une réponse commune pour défendre la démocratie" et qu'un porte-parole du Parti socialiste français a fustigé "l'idéologie du choc des civilisations et de l'incompatibilité des cultures""la haine et au terrorisme." qui mène à
"Le débat politique est une valeur en soi. L'exploitation politique ou politicienne, en revanche, ne grandit guère ceux qui s'y adonnent", affirme l'éditorialiste, qui rappelle que l'événement est le fait "d'un seul homme. Ce n’est pas une milice fasciste qui a débarqué au pas de l’oie sur l’île d’Utoeya."  "Loin de nous l’idée de banaliser l’extrême droite et la droite populiste. Elles sont dangereuses pour la démocratie, et la seconde plus qu’on ne le croit, avec son simplisme qui contamine la droite traditionnelle et le débat public", ajoute le journaliste, mais "il faut raison garder".

Dette grecque : premiers échanges d'obligations en août

Les banques privées sollicitées par le plan de sauvetage de la Grèce pourront démarrer leurs opérations dès le mois d'août. 
La procédure pour l'échange volontaire d'obligations publiques grecques détenues par les banques privées pourrait commencer en août, selon des propos tenus mardi par le ministre adjoint aux Finances grec. "Dans les jours à venir, les discussions en collaboration avec l'Institut de la finance internationale (IFI) définissant la procédure exacte à suivre seront achevées, ce qui permettra aux détenteurs de dette grecque de choisir l'une des quatre options proposées et de procéder à l'échange de titres de dette", a déclaré le ministre adjoint des Finances Philippos Sachinidis sur la chaîne Mega, selon le script de l'émission transmis par son cabinet. "J'estime que cette procédure peut commencer en août", a-t-il ajouté.
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En moyenne, les créanciers privés de la Grèce ont accepté la semaine dernière une perte de 21 % sur la valeur des prêts, qui prendra la forme de rachat d'obligations à prix cassés ou d'échange de leurs titres pour des obligations à plus long terme. Quatre procédures sont possibles : soit ils décident de garder la valeur faciale de leurs titres de dette, et dans ce cas ils peuvent les échanger contre un nouvel "instrument" avec une maturité de 30 ans, ou alors attendre qu'ils arrivent à maturité pour réinvestir dans cet instrument. Soit ils acceptent une décote sur la valeur faciale de leurs titres, et dans ce cas ils peuvent les échanger contre des "instruments" sur 15 ans, ou bien choisir des instruments sur 30 ans. Au total, banques et assureurs créanciers de la Grèce ont promis jeudi dernier de contribuer à hauteur de 54 milliards d'euros sur trois ans, et 135 milliards d'euros sur dix ans, à un nouveau plan d'aide pour la Grèce.
Selon l'Institut de la finance internationale (IIF), 30 institutions financières se sont déclarées volontaires pour cette opération, dont 22 de l'Union européenne, trois suisses, une canadienne, une koweïtienne, une péruvienne, une sud-coréenne et une turque. Pendant la période de l'échange, la Grèce sera placée en défaut partiel sur sa dette, une solution à laquelle l'UE et la BCE ont fini par se résigner lors du sommet de jeudi dans l'espoir de faire rebondir le pays surendetté en lui donnant du temps pour mener à bien ses réformes.

Règle d'or et langue de bois

Les déficits publics sont décidément dans l'eil du cyclone. L'épisode grec a commencé à faire réfléchir plus d'un gouvernant, se référant à la nouvelle bible des agences de notation… Nicolas Sarkozy ne fait pas autre chose en invitant les parlementaires de tous bords à instituer une « règle d'or » dans la Constitution, préconisant un retour progressif à l'équilibre des comptes publics. Une proposition que le Président, qui travaille son image d'homme responsable et de rassembleur, sait déjà rejetée. La gauche refuse d'être contrainte en cas de victoire en 2012 et accuse la majorité d'avoir gonflé la dette de 450 milliards en quatre ans (sur 1 650), critiquant niches d'impôts, bouclier fiscal, TVA pour les restaurateurs. La droite objecte crise, baisse des recettes fiscales, plan de relance, réforme des retraites… Au final, ce sujet crucial devient un énième dialogue de sourds ou de petites phrases, alors que chaque parti est conscient du problème et des risques encourus. Le gouvernement se garde d'évoquer le terme de rigueur mais réduit effectifs et budgets, les citoyens ne veulent pas entendre parler de coupes dans les services publics, ni payer plus d'impôts, pas plus que les entreprises. Une inertie collective accrue par une année électorale où nulle décision majeure et forcément impopulaire ne sera prise. Le temps pour les candidats de reporter la note à après-demain, même si elle est chaque jour un peu plus salée. Cette campagne est pourtant l'occasion idéale d'exposer les solutions concrètes de chacun. Car la prochaine présidence sera placée sous le joug de la dette plus que des incantations et des promesses.

L'identité humaine en question

« À la différence des mères porteuses, notait récemment Pierre Le Coz, du Comité national d'éthique, les neurosciences font peu débat, bien qu'elles emportent des conséquences beaucoup plus graves. » Parce qu'elles touchent plus directement encore la base même de l'identité humaine associée au système nerveux et au cerveau.

Les progrès spectaculaires de la biologie moléculaire et de l'imagerie médicale permettent de mieux comprendre le fonctionnement du cerveau, la communication entre ses cellules et la répartition des fonctions selon ses régions. Les malades mentaux en attendent beaucoup ainsi que les victimes de dégénérescence nerveuse de type parkinson ou alzheimer. Et, grâce à des mini-caméras reliées à des électrodes implantées, des aveugles peuvent désormais reconnaître des lettres. Le développement des nanotechnologies devrait encore améliorer ces résultats.

Dans le même temps, les risques liés sont si considérables qu'une discipline nouvelle a vu le jour : la neuroéthique, confrontée au danger majeur de manipulation mentale. Ainsi, les implants cérébraux, qui améliorent la vie de 40 000 parkinsoniens, pourraient être utilisés à des fins de conditionnement des individus, par neuro-stimulation. L'imagerie cérébrale permet de suivre l'activité du cerveau et, puisqu'elle sert déjà de détecteur de mensonges, elle pourrait aussi être utilisée pour traquer « scientifiquement » les opinions déviantes. Ce n'est plus de la science-fiction !

Le cyborg, à la fois homme et machine, existe bel et bien et cela depuis l'invention du stimulateur cardiaque. Le symbole le plus spectaculaire est l'athlète sud-africain Oscar Pistorius, médaillé d'or au 200 mètres des paralympiques grâce à ses tibias en fibre de carbone. Conséquence : la frontière entre l'homme et la machine devenant plus incertaine, croît d'autant le risque d'emprise et de manipulation.

Tout ceci suscite d'immenses interrogations quant à notre identité. Quel est le propre de l'homme face à l'animal ou à la matière, fût-elle technique ? Que 98 % de nos gènes soient communs avec les chimpanzés en trouble plus d'un (1), et il est vrai que certains comportements pourraient faire douter de la différence ! Mais n'est-ce pas aussi la preuve que la génétique n'est pas tout, que notre nature transcende la seule biologie tout en étant conditionnée par elle. Quand le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux proclame que « l'homme n'a plus rien à faire de l'esprit » et qu'il lui « suffit d'être un homme neuronal », c'est-à-dire un assemblage de cellules et de connexions, c'est sur la base de l'idée qu'un jour on saura tout de lui et que tout sera expliqué. Car, dit-il, il n'y a pas d'inconnaissable. Il n'y a que de l'inconnu provisoire. C'est le credo du scientisme et de son effrayant projet de totale maîtrise.

À quoi l'on peut répliquer que 100 000 livres ne viendront jamais à bout de ce qui fait la particularité d'un seul d'entre nous. Et cela parce qu'il est au-delà de tout ce qui apparaît de lui. En excès, insaisissable, inépuisable. Que le cerveau soit une condition de notre vie psychique et morale n'autorise pas à dire qu'il en est l'origine, pas plus que le fusible du frigo n'est la cause du froid. La matière neuronale est le sous-sol sur lequel s'édifie l'existence bien loin de s'y réduire, pas plus qu'une cathédrale ne pourrait être ramenée, au motif qu'elle est faite de pierre, à un chapitre de minéralogie.

(1) J.-M. Schaeffer, La fin de l'exception humaine, Gallimard, 2007.