TOUT EST DIT

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mercredi 1 février 2012

Le bouclier russe de Damas

Près de 6 000 morts depuis le 15 mars 2011. Des armes qui circulent dans tout le pays. Un régime arc-bouté qui massacre son peuple. Des hôpitaux transformés par les services de sécurité en piège fatal pour tous les blessés, même accidentels. C'est un authentique calvaire que vivent les Syriens depuis dix mois. Les appels à la retenue adressés à Damas n'ont jamais été jusqu'ici entendus. Le courage de la population civile n'en est que plus grand.

Avec l'échec, samedi, de la mission (dérisoire par son manque de moyens) de la Ligue Arabe, la crise syrienne vient d'entrer dans une nouvelle dimension, résolument internationale. Sous la pression conjointe de nombreux pays arabes, de la Turquie et des puissances occidentales, les Nations unies sont désormais saisies. Une proposition arabe, inspirée du scénario yéménite, a été avancée. Elle prévoit un transfert du pouvoir de Bachar à son vice-président, la constitution d'un gouvernement d'union nationale et la préparation d'un processus électoral.

Paris, Londres et Washington soutiennent à l'unisson cette proposition, comme l'illustre la présence simultanée à l'Onu de leurs trois ministres des Affaires étrangères. Plus inédite est l'alliance sunnite anti-Bachar qui s'est manifestée ces dernières semaines du Maghreb à la Turquie, en passant par les monarchies du Golfe. Même entre Qataris et Saoudiens, pourtant souvent rivaux, la volonté de faire tomber le régime syrien fait l'union. Au point de faire presque oublier la faiblesse et les divisions habituelles de la Ligue arabe. La concomitance de la crise syrienne et du regain de tension avec l'Iran n'y est sans doute pas étrangère.

Cette union bute, toutefois, sur le bouclier russe qui, au Conseil de sécurité, protège encore Damas. Ces dernières semaines, on a d'ailleurs senti sur le Palais de verre comme un air de guerre froide, tant la défense russe du régime syrien a le pouvoir de rappeler les équilibres du siècle passé. Moscou, comme Pékin, sont traditionnellement hostiles à la remise en cause et des pouvoirs autoritaires en place et des frontières. Ils y voient toujours, en creux, une menace réelle pour leur propre équilibre.

Dans le cas syrien, les intérêts de la Russie sont comme des nerfs à vif. Parce que l'effet domino du printemps arabe n'est pas sans échos dans les rues de Moscou, en proie à une contestation inédite à quelques semaines des prochaines élections. Parce que la mosaïque communautaire de la Syrie est un matériau aussi inflammable que celle du Caucase. Parce que, dans un grand Proche-Orient en pleine recomposition, les points d'appui de l'ancienne puissance soviétique se font rares depuis la guerre d'Irak. Parce que les rivages syriens offrent des ports d'attaches, comme Tartous, où accostent souvent des navires russes, comme celui soupçonné, début janvier, d'avoir livré soixante tonnes d'armes à la Syrie.

Bref, pour une grande puissance stratégique farouchement attachée à son rang, Damas permet à Moscou d'avoir un pied au Proche-Orient. Le soutien à Bachar est moralement intenable, mais la médiation russe est politiquement incontournable. Et les Russes, échaudés par les maigres fruits récoltés après leur abstention sur le dossier libyen, y comptent d'autant plus que sur un point l'analyse fait l'unanimité : la Syrie, par sa composition communautaire, risque la guerre civile. En un mot, de se libaniser.

mercredi 18 janvier 2012

Zone euro : les limites de l'austérité

Depuis le déclenchement de la crise grecque, les Européens ne sont plus égaux devant le crédit. Sur le marché obligataire, les Allemands se financent actuellement à dix ans au taux infime de 1,75 %. Les Grecs, au taux faramineux de 28,3 %. Depuis deux ans, le pays riche emprunte quasiment gratis, le pays pauvre alourdit son fardeau. En vain. La dette publique grecque est passée de 116 % à 160 % du PIB.

Autant dire que, vu d'Athènes, quelles qu'aient été les responsabilités grecques et elles sont réelles, le principe de solidarité, pièce maîtresse de la construction européenne, est pour le moins imperceptible. Comme au Portugal, comme en Espagne, les plans d'austérité imposés à la Grèce ont, pour l'instant, eu essentiellement pour effet d'étrangler l'économie et les salaires, sans faire baisser les taux. Longtemps laxistes et brusquement sévères, les agences de notation déclassent des pans entiers du continent. Sans se soucier des efforts budgétaires engagés, ni des populations touchées.

En Grèce, la corde sociale est, dans ce contexte, largement usée. En témoignent les grèves à répétition et la contraction fiscale induite par ce coup de barre trop violent. Le risque de défaut, chaque matin, est réel. Et face à ce risque, l'Europe, jusqu'ici, n'a pas tranché. Elle n'a ni sacrifié Athènes ni sauvé les Grecs. Une bonne part des spéculations prospère sur cette hésitation. Et si l'Europe a préféré accompagner Athènes chez ses créanciers plutôt que de créer des obligations européennes, c'est parce que l'Allemagne le veut ainsi.

Or, si la corde est usée à Athènes, elle pourrait l'être dans d'autres pays dégradés vendredi. Notamment en Italie, le patient qui préoccupe le plus en raison de son économie (la troisième de l'UE) et surtout de sa dette (1900 milliards d'euros). Cette année, Rome, qui doit lever 242 milliards d'euros sur les marchés financiers, sera le premier emprunteur de la zone euro et subit des taux à 7 %, intenables à moyen terme. Dans une interview au Financial Times, hier, la fourmi Mario Monti (et non la cigale Berlusconi) a clairement demandé à Berlin de tout faire pour contribuer à faire baisser les taux. Faute de quoi, estime-t-il, l'énorme effort de discipline demandé aux citoyens ne sera plus soutenable.

Avec une Grèce aux confins de la galaxie, une Grande-Bretagne sortie de son orbite, une zone euro découpée en quatre portions par les agences de notation et un noyau dur, le couple franco-allemand au bord de la scission malgré ses velléités de fusion, l'Europe ressemble à une dangereuse centrifugeuse. Le manque de gouvernance et de convergence, désigné comme l'une des causes de la crise avec, bien sûr, l'endettement excessif, ne peut que s'accroître avec de tels différentiels. La crise, telle qu'elle est gérée, creuse le fossé et mine durablement les chances de croissance.

Lors des guerres balkaniques des années 1990, l'Europe politique peina à éteindre l'incendie qui se propageait à ses portes et il fallut l'intervention américaine pour arrêter les responsables du nettoyage ethnique. Aujourd'hui, alors que l'incendie financier menace Athènes et Rome (et en fait tout le monde), le salut, on le sait, ne viendra pas de Washington. Le décrochage de la France charge Berlin d'une responsabilité particulière. Car sans relance, la rigueur exigée par l'Allemagne ne sera synonyme que de déflation. Un mot encore plus redoutable que l'austérité.

jeudi 12 janvier 2012

L'Europe face à la dérive hongroise

Si la Hongrie était aujourd'hui candidate à l'adhésion à l'Union européenne, elle ne remplirait sans doute plus les conditions démocratiques suffisantes pour être admise. Ce constat inquiète les observateurs depuis des mois, tant les entorses aux principes démocratiques élémentaires se multiplient sur les rives du Danube, sous la férule de Viktor Orban, l'homme fort de Budapest.

Il y a un an, à la veille de son semestre de présidence de l'Union, son gouvernement n'avait rien trouvé de mieux que de faire passer une loi menaçant lourdement la liberté de la presse. Cette année, en pleine crise économique, il récidive en visant l'indépendance de la Banque centrale hongroise.

Parallèlement, le pouvoir hongrois, fort d'une majorité des deux tiers au Parlement depuis son retour aux affaires, en 2010, multiplie les gestes contre tout ce qui peut constituer un contre-pouvoir. Atteintes au secret des sources journalistiques, retrait des fréquences d'une radio dérangeante, atteintes à l'indépendance de la Cour suprême et plus généralement à celle des juges. Le recrutement des nouveaux magistrats hongrois est désormais dans les mains d'un organisme qui répond directement au gouvernement, et dont le président désignera seul les juges. Ce qui a, entre autres motifs, amené à démissionner le président de la Cour suprême, ancien juge à la Cour européenne des droits de l'homme à Strasbourg.

En outre, le nouveau texte constitutionnel, entré en vigueur le 1er janvier, s'en prend aux communautés religieuses de Hongrie, restreignant les financements publics aux seules congrégations opérant depuis au moins vingt ans. Ce qui va avoir pour effet de réduire leur nombre de trois cents à quatorze. Sans reparler de la décision d'octroyer unilatéralement la nationalité hongroise à toutes les minorités hongroises des pays limitrophes.

Face à cette dérive clairement autoritaire, l'Europe a jusqu'ici réagi timidement. Les lois menaçant l'indépendance de la Banque centrale ont toutefois créé l'émoi à Bruxelles et à Washington, au siège du FMI, où la détérioration des comptes publics hongrois est bien connue. Ce qui explique la menace brandie, hier, par la Commission européenne, de déclencher une procédure contre Budapest pour déficit excessif. Le tout assorti de mises en garde contre les lois liberticides en matière de justice.

En cas de « violation grave et persistante » des valeurs européennes, le traité de Lisbonne prévoit, dans son article 7, un mécanisme de sanctions. Un mécanisme complexe et progressif, nécessitant l'approbation du Parlement, celle des 4/5e du Conseil pour constater le risque, de l'unanimité des pays membres (moins un) pour constater la violation avant de prendre, le cas échéant, des mesures de rétorsion, cette fois à la majorité qualifiée.

Derrière la technicité de la procédure, jamais utilisée à ce jour, c'est l'avertissement politique qui compte. On peut regretter que la Commission ait attendu les atteintes à la Banque centrale pour réellement réagir, on ne peut que se féliciter des mises en garde annoncées hier. Mais il faut aller plus loin et porter haut la défense des valeurs démocratiques, comme l'ont fait les dizaines de milliers de Hongrois qui manifestaient le 2 janvier. Un dangereux cocktail, mêlant populisme nationaliste, crise économique et suppression des garde-fou démocratiques, plane sur Budapest. Il n'a pas sa place en Europe.

jeudi 15 décembre 2011

Russie : le tsar est nu

Sifflé sur un ring le mois dernier. Contesté dans la rue la semaine dernière. Humilié dans les urnes lors du vote du 4 décembre où son parti, Russie Unie, n'a pu obtenir une courte majorité qu'au prix de fraudes massives. Vladimir Poutine, après douze ans de pouvoir, n'est plus populaire dans son empire. Depuis près de vingt ans, jamais on n'avait vu une telle contestation. C'est une gifle politique cinglante pour l'ancien officier du KGB qui, malgré les dénis officiels, n'a échappé à personne à Moscou.

Comme dans le monde arabe, les réseaux sociaux ont joué un rôle dans cette contestation. Depuis quelques années, la parole en Russie n'était plus aussi blindée qu'à l'époque soviétique. Le meurtre de journalistes, les pressions sur les internautes n'avaient pas empêché l'émergence d'une certaine liberté de ton dans les échanges. Le 4 décembre, la diffusion des images des fraudes perpétrées dans les sièges électoraux a eu un effet décapant. Ce que tout le monde savait, le trucage des élections, était subitement visible. Notoire. Rendant non seulement inaudibles les mensonges officiels, mais pire encore, ridicules.

Plusieurs facteurs expliquent ce retournement de l'opinion russe vis-à-vis de Poutine. L'annonce, dès septembre, de son intention de briguer un nouveau mandat présidentiel, après le tour de passe-passe effectué en 2008 avec Medvedev, a été perçu comme une arrogance insupportable. Le mandat présidentiel ayant été allongé à six ans, renouvelable une fois, les Russes savent qu'avec la présidentielle de mars, ils risquent d'en reprendre pour douze ans. C'est beaucoup, même si le simulacre de constitutionnalité est respecté.

C'est d'autant plus insupportable que la machine économique russe donne des signes d'essoufflement. La croissance, cette année, sera de 4 % et de 3,7 % en 2012. Manifestement, la Russie ne tient pas le pas des autres émergents du club des « Bric » (Brésil, Inde, Chine).

En outre, cette croissance est largement dépendante de l'économie de rente que produisent les hydrocarbures (gaz, pétrole) plus que d'une dynamique propre. Faute de modernisation, l'argent qui coule à flots chez les oligarques n'a pas bénéficié au fond de commerce de tout populiste : le peuple.

Dans les années 2000, Poutine était parfaitement parvenu à mener de front trois objectifs majeurs de sa politique : la relance de l'économie favorisée alors par l'envolée des prix des matières premières ; la centralisation du pouvoir reposant sur la fin des autonomies régionales et le soutien accordés aux oligarques ; la construction de sa popularité autour d'une image d'homme musclé, moderne et résolu. Comme il sied à un empire tenté par l'autocratie, qui fascine et afflige les Russes tout à la fois.

Cette recette a eu un prix : le recours systématique à la corruption. Elle est aujourd'hui omniprésente en Russie au point que le pays flotte 143e au fond du classement établi par l'ONG Trasparency International. C'est une des raisons de l'exaspération et de la mobilisation des jeunes Russes. C'est d'ailleurs un mal planétaire.

Secoué par les urnes qui viennent de briser son icône de tsar, Poutine n'en garde pas moins tous les leviers du pouvoir. Et rien ne permet de penser qu'il puisse rater la marche de la présidentielle en mars. Le « professionnalisme » des forces de répressions anciennement soviétique n'est plus à démontrer. Mais l'avertissement est suffisamment sonore pour laisser craindre un raidissement de Moscou. Sur le front intérieur, et pas seulement...

mardi 6 décembre 2011

Vers une Europe à deux vitesses

Une Europe à deux vitesses est-elle sur le point de naître dans l'urgence ? Les jeux ne sont pas faits, mais beaucoup d'indices permettent de le penser. À commencer par le ton employé, hier, par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy à l'issue de leur entretien à l'Élysée. Le couple franco-allemand a annoncé avoir trouvé un accord sur la rédaction d'un nouveau traité censé renforcer la discipline budgétaire dans la zone euro. Ce projet sera soumis au prochain Conseil, jeudi. « Notre préférence va vers un traité à vingt-sept », mais, a averti le président français, « nous sommes prêts à passer à un traité à dix-sept ». La zone euro ferait dès lors bande budgétaire à part.

L'idée d'un traité est, initialement, venue de Berlin. Elle comporte deux inconvénients majeurs : l'énorme machinerie institutionnelle qu'elle met en route et l'issue toujours incertaine du processus de ratification, comme on a pu le constater à deux reprises depuis 2005 avec le projet de Constitution rejeté par la France et les atermoiements irlandais sur le traité de Lisbonne.

En relançant la machine à traité, l'Allemagne n'ignore pas ces deux écueils. Mais on estime, outre-Rhin, que ce pas est nécessaire. Pour plusieurs raisons qui tiennent à l'histoire du siècle passé, à la culture juridique allemande et à la lecture de la crise en cours. À une méfiance aussi. La vision allemande confirme, en fait, le verdict quotidien des marchés : on ne peut plus faire confiance aux États européens en matière de discipline budgétaire, puisqu'ils n'ont pas respecté leurs propres règles. Il faudrait donc renforcer cette discipline, et les sanctions qui vont avec.

Tout le débat qui a eu lieu depuis l'été, et qui s'annonce très dense à Bruxelles, c'est le fonctionnement de cette discipline. Berlin voulait un traité fixant des sanctions automatiques contre les pays dont le déficit dérape. Sur ce point, Paris a finalement accepté. Berlin semblait vouloir confier la surveillance du mécanisme à la Commission européenne, donc à un niveau supranational. Paris s'y est opposé. On remarquera que, dans son discours de Toulon, Nicolas Sarkozy a exclusivement défendu la méthode intergouvernementale et n'a même pas cité la Commission européenne, gardienne pourtant, et longtemps moteur, de la construction européenne.

Ainsi, un compromis aurait été trouvé avec des sanctions automatiques et une règle d'or introduite dans chacun des pays signataires au nouveau traité. Ce texte confierait en outre à la Cour de justice de Luxembourg non pas un droit de regard sur les budgets, mais sur le respect de ces règles. Le calendrier annoncé parle d'un accord d'ici mars. Autrement dit avant la présidentielle. Sarkozy, par traité européen interposé, imposerait la règle d'or au prochain locataire de l'Élysée, quel qu'il soit.

La complexité de ce processus sera-t-elle du goût des autres partenaires ? Des marchés ? Le rôle marginal confié à la Commission n'est-il pas à l'opposé de la tradition franco-allemande elle-même ? La semaine apportera certaines réponses. Cette complexité cache mal, toutefois, la nature punitive de la discipline budgétaire si aucun moteur énergique pour relancer la croissance n'est réellement mis en place en parallèle. La rigueur s'installe déjà un peu partout. La relance, elle, exigera une impulsion collective. À dix-sept ou à vingt-sept.

jeudi 1 décembre 2011

L'Europe à reculons

Il n'est pas besoin d'être un grand clerc de la finance pour mesurer, et donc redouter, la confusion qui règne chez les leaders européens face à la crise de la zone euro. Rarement, les signaux envoyés aux opinions publiques auront été aussi contradictoires. D'un côté, on mesure, chaque jour, la tentation du réflexe national que la crise peut induire ; de l'autre, on entend parler d'une solution fédérale que même les militants les plus fervents de la cause européenne n'osaient plus imaginer. On serait, ainsi, à la veille d'un changement radical. Dans un sens, ou dans l'autre.

La confiance ne régnant plus, l'anxiété est reine. Le yoyo des marchés l'alimente à merveille. Entre les expertises sinistres des économistes et la cacophonie des politiques, le citoyen européen se réveille chaque matin avec le sentiment de devoir assister à un enterrement de première classe : celui de l'euro, et avec lui, de l'Europe. Le monde de la finance aurait, paraît-il, déjà sorti son costume sombre. Au cas où.

C'est au nom de ce risque d'éclatement, de « désintégration », comme le disait hier encore un commissaire européen, que la mobilisation est invoquée. Au nom d'une idée bien établie - l'Europe s'est forgée dans les crises - et d'un constat généralisé - la crise est profonde et peut être fatale - le fameux grand saut pour une plus grande intégration économique est le seul recours.

Ce saut, Paris l'appelle, depuis un moment déjà, un gouvernement économique. Berlin préfère parler d'une union fiscale. Un même constat de départ les unit : un étage manquait à la construction de l'union monétaire, il faut y remédier. Mais, derrière le mot intégration, les recettes divergent de part et d'autre du Rhin. La Chancelière veut modifier, même légèrement, les traités pour rendre incontournable, sous peine de sanctions automatiques, la discipline budgétaire. Nicolas Sarkozy plaide pour une intervention à l'américaine de la Banque centrale européenne, afin d'éteindre l'incendie.

La méthode, on le voit, n'est pas la même. Le calendrier non plus. Angela Merkel escompte un effet calmant d'un changement pourtant aventureux des traités ; le président français - comme d'autres en Europe - estime que seul un instrument de court terme, comme la BCE, peut calmer les marchés. Le temps presse, il est vrai, et ce critère peut peser très lourd.

Le débat doctrinal est légitime. On peut aisément comprendre les refus allemands de faire marcher la planche à billets, et pas seulement dans le souvenir de Weimar. Et tout aussi aisément l'insistance de Paris sur la nécessaire vitesse d'exécution. Ce que l'opinion comprend moins facilement, c'est la curieuse alternative entre l'officier des pompes funèbres et l'inspecteur fiscal. Entre la mort de l'euro et la rigueur punitive.

Il n'est pas irréaliste de penser que, sans un soutien à la croissance, le remède pourrait être aussi fatal que le mal. En outre, au-delà de la conjoncture de court terme, le choix d'une plus grande intégration comporte la délégation d'une part de souveraineté et exige une vision d'ensemble. Sujet sensible, compte tenu des référendums du passé et de la poussée populiste du moment.

Nicolas Sarkozy ce soir à Toulon, et Angela Merkel demain devant le Bundestag, vont devoir expliquer, à la veille d'un sommet européen crucial, s'ils veulent plus d'Europe comme on saute dans un canot de sauvetage, ou au nom d'un vrai projet.

mercredi 9 novembre 2011

Berlusconi va démissionner

Ce n'est pas un mystère, Silvio Berlusconi a toujours été en délicatesse avec les règles du jeu. Dans les affaires, les médias, la politique. Les règles, le Cavaliere préfère les dicter que les respecter. On estime d'ailleurs à une quarantaine le nombre de lois « sur mesure » adoptées par sa majorité depuis qu'il gouverne.

Les règles du jeu parlementaire italien, aussi brumeuses qu'elles puissent être parfois, imposent pourtant, depuis plus de soixante ans, que le président du Conseil, lorsqu'il ne dispose plus d'une majorité au Parlement, remette son mandat au président de la République.

Du temps de la Démocratie chrétienne, c'était même souvent le plus sûr moyen d'être reconduit. Depuis hier, Berlusconi ne dispose plus d'une majorité absolue. Il a eu beau s'accrocher à son poste ces derniers jours, il a dû l'admettre. Et promettre au président Napolitano que cette fois, c'est promis.

Après le vote de confiance dans les prochains jours sur le paquet de mesures économiques exigées par Bruxelles, il démissionnera.

Depuis l'été, l'étau se resserrait de jour en jour. Les marchés financiers, la City, Obama, Merkel, Sarkozy, le patronat italien, des voix dissidentes au sein de son parti, même Umberto Bossi, l'allié de la Ligue du Nord, tout le monde n'a cessé d'envoyer un seul message : le temps de Berlusconi est fini.

Son inaction à la tête du gouvernement devenait non seulement embarrassante pour ses partenaires durant les sommets, mais avec l'agravation de la crise financière, elle pouvait se révéler mortelle pour toute la zone euro compte tenu de l'ampleur de la dette italienne. Avec un taux de près de 7 % pratiqué sur les marchés pour le refinancement de cette dette, un cap a été franchi ces derniers jours, un point de non retour, fatal au Cavaliere.

Le Cavaliere veut des garanties

Le départ désormais annoncé de Berlusconi va poser une question centrale. Qui occupera l'espace politique du centre-droit dont il s'était emparé, à la hussarde, en 1994 ? Il avait alors comblé le vide laissé par la Démocratie chrétienne, laminée par les grandes enquêtes judiciaires.

Compte tenu du fonctionnement très personnalisé de son parti, ce même vide risque de se représenter. Les grandes manoeuvres ont déjà commencé au centre de l'échiquier. Les marchés sont aujourd'hui catégoriques dans leur demande de changement, ils pourraient demain rester très circonspects si une nouvelle instabilité parlementaire devait succéder à l'inertie décadente du berlusconisme.

Toutefois, si Berlusconi a autant résisté, depuis des mois, à l'évidence de son échec politique, c'est pour d'autres raisons. Personnelles, surtout. Objet de nombreux procès toujours en cours, il veut des garanties. Pour cela, il a longtemps disposé d'un levier redoutable : la loi électorale. Concoctée par ses ministres - qualifiée par eux-mêmes d'authentique « saloperie » - elle fonctionne sur un vote de liste à la proportionnelle.

Autrement dit, 80 % des élus du parti majoritaire l'ont été non pas en raison de leur mérite dans telle ou telle circonscription, mais grâce au bon vouloir du « patron » lorsqu'il a composé les listes des candidats. Ils ne sont pas redevables aux électeurs, mais à Berlusconi. Ceci explique la lenteur de son agonie politique, pourtant annoncée depuis plus d'un an.

Généreux avec ses « amis », Berlusconi l'aura été beaucoup moins avec son pays. L'Italie devra non seulement faire bientôt l'inventaire - éthiquement affligeant - du berlusconisme, elle devra avant dresser l'addition d'une crise financière que le Cavaliere, après en avoir nié les effets, vient de contribuer à alourdir.

vendredi 4 novembre 2011

Le miroir grec du G20

Son costume de coupable est pratiquement parfait. George Papandreou, le premier ministre grec, est à la tête d’un pays à la dérive. Depuis que le masque est tombé sur l’état réel des finances publiques d’Athènes, tous les ingrédients sont là : endettement insoutenable, corruption, évasion fiscale, tensions sociales, délégitimation chronique de la classe politique. La Grèce est le cas d’école de tout ce qu’il ne fallait pas faire. Le grand malade du moment. Celui par qui le redoutable virus de la méfiance serait entré dans la zone euro, à la vitesse du clic angoissant des opérateurs financiers.

Depuis trois ans, ni les nombreux sommets européens, ni le directoire franco-allemand ne sont parvenus à éteindre l’incendie. Pas même le sommet de la semaine dernière, censé déblayer le terrain avant la rencontre de Cannes. Initialement conçu pour exalter la présidence française et inaugurer un nouvel ordre mondial, le G 20 a été obligé hier de passer d’abord par la case grecque. Comme si l’Europe n’avait d’autre costume à présenter que celui de ses divisions.

Le paradoxe grec, qui veut que ce petit pays de dix millions d’habitants soit élevé au rang de parfait mauvais exemple, n’est que la plus éclatante des contradictions du moment. On dénonce par exemple l’évasion fiscale pratiquée à Athènes, mais la suppression des paradis fiscaux a littéralement disparu des agendas du G20. Plus généralement, ne voit-on pas l’Europe, dont le revenu annuel moyen par habitant est de 38 000 dollars, prétendre être sauvée des eaux par la Chine, où ce même revenu ne dépasse pas 4000 dollars ? Les gigantesques réserves de liquidités de Pékin peuvent, en pleine crise des dettes souveraines, sembler providentielles. Mais jusqu’à un certain point, que les dirigeants chinois sont les premiers, d’ailleurs, à ne pas vouloir franchir.

Si on observe une carte du monde reportant les chiffres de la croissance des vingt pays les plus riches, un premier constat s’impose. Deux zones flirtent avec la récession, les Etats-Unis et l’Europe, tandis que partout les émergents, grands ou moyens, se développent. Le sommet de Cannes, à défaut d’instaurer un nouvel ordre, photographie très clairement la montée en puissance des émergents.

Ces pays, la Chine et le Brésil pour ne citer que les plus vigoureux, sont venus à Cannes à la fois inquiets et prudents. Inquiets des répercussions sur leur économie de la crise de l’euro, et prudents quant à la manière d’aider la monnaie européenne. Plutôt que le Fonds européen de stabilité financière, c’est le FMI, levier de puissance, que Pékin et Brasilia privilégient. Ils attendent en outre, en retour, des avancées sur certains dossiers ligitieux : les barrières douanières en matière agricole pour le Brésil, ou les mesures anti-dumping de Bruxelles pour la Chine.

La crise de la dette souveraine tend, inexorablement, à se muer en crise de la souveraineté. L’argent des émergents aura un prix politique que l’Europe ne mesure pas encore pleinement. Le prix que tout débiteur doit à son créditeur. Le prix aussi du modèle qui tend à devenir dominant. Or, la crise de l’euro, ses égoismes nationaux, ses tragédies grecques, pose, déjà, un défi à nos démocraties. L’électrochoc provoqué par le référendum de Papandreou est peut-être, là encore, un révélateur. Un réveil-matin à ne pas négliger.

vendredi 21 octobre 2011

La fin d’un despote insaisissable

La révolution permanente. Mouammar Kadhafi y tenait plus que tout. C’était son inspiration initiale, dans les années 1960, pour prendre le pouvoir sur les traces de Nasser, son modèle. La révolution, c’était aussi son astuce suprême pour envelopper d’un semblant de théorie politique son emprise totale, durant quarante-deux ans, sur le peuple libyen. Sa révolution est finie. Stoppée par une autre révolution qu’il n’avait pas vu venir. Celle des sociétés civiles arabes.

Fantasque, pittoresque, cruel. Kadhafi était un peu tout à la fois. Oscillant entre les figures classiques de la tyrannie et la psychopathologie politique. Produit de la guerre froide, il a été de tous les grands mouvements du demi-siècle passé. Socialisme, panarabisme, panafricanisme, islamisme. Il a même prétendu en être le Guide, son autre obsession.

Personne, en fait, ne l’a jamais vraiment suivi. Longtemps paria de la Ligue arabe, moteur encombrant
pour l’Afrique sub-saharienne, Kadhafi a surtout su naviguer à chaque changement d’époque. Fort, tantôt, des soutiens de Moscou, tantôt de ses pétrodollars.

Kadhafi aura aussi bénéficié des dix ans d’hiver sécuritaire que le 11-Septembre a provoqués dans toute la Méditerranée. L’obsession de la stabilité, de l’approvisionnement énergétique et de l’endiguement des flux migratoires a fait sortir les sociétés civiles nord-africaines des radars européens. Elle a amené les dirigeants occidentaux, français compris, à renouer les relations avec le Guide. Malgré les violations systématiques des droits de l’homme. Malgré le souvenir des victimes des attentats télécommandés par Tripoli.

Le rôle déterminant de l’Otan

Ce qui, toutefois, aura distingué la dictature kadhafiste de ses voisines maghrébines, ce sont les spécificités de la Libye. Pays immense. Riche en ressources naturelles. Conservateur dans l’âme. Sans tradition étatique, si ce n’est quelques vestiges fragiles de la colonisation italienne. L’économie de rente a rendu moins nécessaire la structuration de la société. Kadhafi en a usé et abusé. L’État, c’était lui. Mouammar. Sa sortie de scène laisse d’ailleurs un vide réel particulièrement délicat pour les prochains mois.

Le déroulement des derniers mois donne raison aux protagonistes de l’opération militaire de l’Otan. Elle a joué un rôle déterminant dans le renversement de cette dictature. Nicolas Sarkozy voit là sa diplomatie des manoeuvres audacieuses récompensée, de façon beaucoup plus substantielle que dans le cas de la crise géorgienne.

Nul ne peut regretter le Guide, évidemment, et quiconque a contribué à sa chute, même tardivement, peut à bon droit revendiquer une part du mérite. Contrairement au déplorable comportement français dans le cas tunisien, Paris a su ici peser dans le bon sens. Dont acte.

La mort de Kadhafi vient compléter le processus de libération de toute une frange de l’Afrique du Nord. Le semblant d’équilibre que les dictatures tunisienne, égyptienne et libyenne, prétendaient garantir dans les années 2000 a vécu. Partout, l’heure est à la transition, avec ses espoirs de démocratie mais aussi ses incertitudes et ses fragilités extrêmes. Jamais, depuis la décolonisation, une telle page blanche n’a été à écrire en Méditerranée.