TOUT EST DIT

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mardi 3 septembre 2013

En attendant les frappes américaines sur la Syrie

Au Liban la peur est là

Damas directement responsable des attentats de Beyrouth et de Tripoli  


Beyrouth, le 2 septembre 2013, 2 heures. Etrange ! Cette fois, mon voisin n’a toujours pas fait ses provisions de denrées non périssables, d’eau, de piles électriques pour les lampes de poches et de bougies… La coalition réduite aux Etats-Unis, à la France, à l’Australie, à la Turquie – avec le soutien des principaux membres de la Ligue arabe – n’a toujours pas frappé les 35 cibles désignées d’avance, cibles que le régime des Assad a fait dégager et évacuer en vitesse. Pourtant, à Beyrouth, la peur est là.
Peur des attentats, peur des conséquences de cette guerre annoncée et qui ne vient pas. Au Liban, et alors même que la vie continue – pas de mariage annulé, pas d’inauguration reportée – nous avons renoué avec toutes nos peurs. Y compris avec la peur des enlèvements. Crapuleux, un peu partout, et politiquement ciblés sur la route de l’aéroport tenue par le Hezbollah.
Les municipalités et les quartiers s’organisent, les habitants repèrent toute voiture étrangère au quartier, etc. Les enquêtes sur les attentats de Roueïs, au cœur de la Banlieue-Sud de Beyrouth, et de Tripoli ont conduit à de nombreuses arrestations, dont de gros poissons qui pensaient jouir de l’impunité de leur commanditaire syrien. Toutes les pistes conduisent à Damas, et tout particulièrement au général Mamlouk. Et le Hezbollah est sonné. Nous l’avons très peu entendu ces dernières 48 heures.
Souvenez-vous. Dès le premier attentat, début juillet, à Bir Abed, cet autre quartier du fief du Hezbollah à Beyrouth, nous avions des doutes. Nous pensions alors que, selon l’équation d’« à qui profite le crime », cela pourrait bien être Damas. Sur Bir Abed, nous n’avons encore rien de certain, ne serait-ce que parce que nous savons très peu de chose. Souvenez-vous encore… Le Hezbollah en avait interdit l’accès pendant de nombreuses heures à la Croix-Rouge, aux forces de police, à l’armée, à la Défense civile et aux journalistes. Mais, à Roueïs comme à Tripoli, les suspects ont parlé.
L’enquête a été rendue possible parce qu’un homme est allé trouver le général Riffi, ancien patron des Forces de Sécurité Intérieures, aujourd’hui à la retraite, mais toujours bête noire de Damas et du Hezbollah, pour tout lui raconter quelques joursavant le double attentat de Tripoli. L’homme accusait nommément un cheikh salafiste sunnite, très proche du régime syrien, d’être à la tête du réseau. L’homme affirmait avoir été contacté dans un premier temps, puis laissé sans nouvelles. Pris de peur, il est venu voir Riffi. Mais il était trop tard. L’attentat a eu lieu 48 heures après. Le réseau a été démantelé et les premiers aveux sont accablants. Les attentats avaient été préparés de très longue date dans un seul but : créer un conflit confessionnel au Liban.
Pour Tripoli, nous avons tous pensé au Hezbollah et à la filière syrienne parce que la méthode, le mode opératoire, tout désignait la Syrie et ses sbires au Liban. Mais Roueïs ? Le Hezbollah n’a toujours pas fait de commentaires.
Tel est le contexte dans lequel nous attendons la frappe contre la Syrie. Pour que le tableau soit complet, j’ajouterai que l’annonce des frappes a augmenté l’afflux de refugiés syriens et allongé la liste des pays demandant à leurs ressortissants de quitter le Liban. Pour l’instant, les pays du Golfe. La France a fait modifier les horaires du vol quotidien d’Air France. Avion et équipage ne passent plus la nuit à Beyrouth. Les pilotes turcs enlevés sur la route de l’aéroport sont toujours otages de leurs ravisseurs.
Frapper la Syrie, mais pas le régime ?
Les experts de l’ONU devaient remettre ce lundi 2 septembre les échantillons prélevés en Syrie. Les analyses prendront du temps et les premiers résultats escomptés ne sont pas attendus avant une dizaine de jours, voire trois semaines selon les sources. Américains et Français affirment détenir déjà certains résultats – analyses de cheveux, etc.
La réunion du G20 doit s’ouvrir à Saint-Pétersbourg le 5 septembre prochain. Imaginez-vous un seul instant Obama ou Hollande arrivant chez Poutine et lui annonçant avoir frappé son protégé syrien ? Les intérêts bilatéraux russo-américains ou franco-russes sont bien, bien plus importants que la « punition » promise à Assad ! Il n’y aura donc pas de frappe avant le 6 septembre. La Syrie sera évidemment à l’ordre du jour et les Américains, comme les Français, expliqueront pourquoi ils « doivent » agir.
A cette heure-ci de la nuit, nous pouvons raisonnablement penser que les frappes occidentales contre la Syrie n’auront pas lieu avant le 9 ou le 10 septembre, et ce malgré un Obama annonçant qu’il peut « agir n’importe quand ».
Mais que vont faire en Syrie Français et Américains, s’ils ne veulent pas abattre le régime ?
Quand le Hezbollah, sur ordre de la Syrie, avait fait exploser un camion piégé devant le Drakkar, poste des paras français à Beyrouth, le 23 octobre 1983, faisant 58 morts, la France avait réagi. Elle avait envoyé son aviation bombarder la région de Baalbeck, faisant par erreur un mort, un berger qui était là avec son troupeau et son âne dans ce maquis désert choisi comme cible.
Nous ne pouvons pas laisser une population se faire massacrer. Nous ne pouvons pas laisser des « Etats-voyous » user d’armes chimiques. Mais cela fait deux ans que nous observons et que nous laissons faire. Il y a plus de 100 000 morts en Syrie. Qu’allons-nous faire en Syrie ? Montrer que la France existe encore sur la scène internationale ? Les hommes de laFINUL sont là. Otages de premier choix. Les Chrétiens du Liban et de Syrie sont là. Eux aussi otages de premier choix. Après le bombardement du maquis de Baalbeck en 83, les Chrétiens de la Békaa ont payé le prix du retour des « croisés ».
Quel est l’intérêt de la France de se lancer dans une telle bataille ? Il est trop tard pour sauver quoi que ce soit en Syrie aujourd’hui. Pour sauver la Syrie, il fallait se boucher les oreilles et ne pas se laisser prendre dans les rets des Assad. L’homme de Damas à Paris, Michel Samaha, est aujourd’hui en prison à Beyrouth. Il a avoué être la cheville ouvrière d’une série d’attentats programmés par Damas au Liban. Un autre l’a remplacé. Samaha est chrétien. L’autre est sunnite salafiste. Damas a des hommes partout au Liban.
Une guerre, pour quoi faire ? Rééquilibrer la donne entre opposition et régime et les faire venir à Genève ? Encore une fois, pour quoi faire, alors que nul n’a confiance en la capacité de la rébellion de s’unir et de préparer la Syrie de demain ?
Alors, on donne une leçon à Assad à cause des armes chimiques – une tape sur la main – et on le laisse se débrouiller avec tous ces salafistes qui gangrènent la Syrie. Les salafistes qu’il a fabriqués et qu’il a testés en Irak et au Liban et tous les autres. Le reste du monde les observant comme des tigres en cage dans un zoo.
Si le régime syrien est destiné à perdurer avec ou sans Assad, cela veut dire que rien ne changera. Et Assad criera victoire ! Il le fait déjà face à ces frappes annoncées et qui ne viennent pas.
Il y a des démons que l’on ne chasse que par la prière et le jeûne (Matthieu chapitre 17). Répondons à l’appel au jeûne et à la prière du pape François le 7 septembre prochain, en la vigile de la Nativité de Notre-Dame.

vendredi 30 août 2013

Frapper la Syrie ? Pour quoi faire ?

Frapper la Syrie ? Pour quoi faire ?


Beyrouth, le 29 août 2013, minuit. Il y a déjà longtemps que j’ai pris l’habitude, non seulement de dater mes chroniques, mais aussi de signaler l’heure à laquelle j’en ai commencé l’écriture. Il faudrait peut-être aussi que je signale l’heure du point final, tant les événements semblent devoir se précipiter dans ces tout prochains jours. Les Etats-Unis et, avec eux, la France, la Grande Bretagne… ont décidé de « donner une leçon à Bachar el Assad ». En termes plus simples, « de frapper vite et fort en Syrie » parce que le régime syrien a atteint les lignes rouges posées par le président américain en faisant usage d’armes chimiques sur sa propre population.
Nous allons donc vers une guerre de plus. A Beyrouth, comme dans la plupart de nos villes de province, la circulation est fluide tout au long de la journée et les rues sont quasi désertes la nuit. Des barrières et des bandes de sécurité interdisent tout stationnement devant les centres commerciaux et les administrations publiques. Les Forces de sécurité intérieures rappellent que tous les automobilistes sont priés de mettre en évidence sur leur tableau de bord leur identité complète, leur lieu de résidence habituelle et leur numéro de téléphone, quand ils garent leur voiture hors de leur propre parking ou hors d’un parking gardé où leur identité sera vérifiée. Mon voisin n’a pas encore fait le plein comme il le fait à chaque crise. Je pense que cela ne tardera pas.
Après les discours très va-t-en guerre du début de la semaine, une certaine tempérance est venue ralentir la marche à la guerre – des sources qualifiées de sûres affirmaient que les premières frappes auront lieu ce jeudi 29 août. Elles semblent avoir été différées pour plusieurs raisons. Il y a, ce jeudi justement, une rencontre prévue de longue date entre Barack Obama et l’opposition syrienne… Les observateurs de l’ONU chargés d’enquêter sur l’attaque chimique de la Ghouta sont toujours à Damas, il est donc « normal » d’attendre le résultat de leur enquête et l’analyse de leurs échantillons avant de décider d’intervenir. D’autant plus qu’attaquer la Syrie alors qu’ils sont toujours sur le terrain en fait des otages probables pour ne pas dire certains… Il y a aussi les parlements qui ont, chacun à sa manière, rappelé à l’ordre les gouvernants. Alors, Obama et les autres vont prendre le pouls et le feu vert des députés avant de nous jeter dans une nouvelle guerre.
Une guerre dont la qualification a été revue aussi à la baisse : pas de troupes au sol, il ne s’agit pas d’une intervention militaire sur le terrain mais de frappes ciblées sur des cibles identifiées – 35 très exactement – normalement sans dommage collatéral (?). Le but de la guerre n’est pas de modifier l’équilibre des forces (?), n’est pas de renverser le régime (?) mais juste de donner une leçon à Bachar el-Assad, parce qu’il a usé d’armes interdites. En effet il semble que, s’il y a consensus au sein de la communauté internationale, c’est bien sur ce point : on ne touche pas au régime, on ne touche pas au parti unique. La Syrie de demain sera baassiste mais sans Assad. Alors, pourquoi faire une guerre ?
Barack Obama l’a encore dit ce soir : « Il faut que le gouvernement syrien reçoive un message assez fort sur le fait qu’il ferait mieux de ne pas recommencer. »
La guerre, nous connaissons. Et cette nuit – il est près de 2 heures du matin – les avions militaires volent très bas. Nous n’avons pas d’aviation militaire. Généralement, ce sont les Israéliens qui violent notre espace aérien pour voir au plus près ce que fait le Hezbollah. Je pense que, cette nuit, ce sont encore une fois les Israéliens.
Prenons l’unique point de vue qui m’intéresse : c’est le nôtre, celui des Chrétiens du Liban et de Syrie et de tout l’Orient chrétien, puisque notre sort est étroitement lié.
Le sort des Chrétiens ? Le pire
En cas d’intervention en Syrie, quel sera le sort des Chrétiens ?
Le pire. Et nous le disons depuis les tout premiers jours de la révolution syrienne. Le pire, parce que cela sera celui des Chrétiens d’Irak. Comme dans toutes les crises du Moyen-Orient, ils seront les boucs émissaires de toutes les rancunes, ils seront des cibles faciles parce qu’isolées, parce que minoritaires. Ce n’est pas le régime d’Assad – qui s’est fabriqué la réputation de soutien des Chrétiens – qui viendra à leur aide. Ils auront toutes les parties contre eux. L’intervention militaire ne réussira pas à renforcer ou à unifier l’opposition syrienne – et ce n’est pas le but. Le risque est énorme de la voir s’ancrer toujours plus dans ses divisions. Pour les islamistes, les Chrétiens sont toujours associés aux « croisés » occidentaux. Pour le régime, les Chrétiens ne seront plus d’aucune utilité. Les Assad et assimilés se sont fait une « beauté » en s’affichant protecteurs des Chrétiens, espérant ainsi s’attacher la communauté internationale. Et leur extraordinaire réseau de désinformation aidant, ils avaient quasiment réussi.
Mais, en cas de non-intervention en Syrie, quel sera le sort des Chrétiens ?
De mal en pis avant d’atteindre le pire des pires annoncé plus haut. Isolés, totalement isolés, ils font face à une rébellion divisée où l’on trouve de tout – y compris des Chrétiens. Au sein de cette rébellion, les islamistes sont chaque jour plus nombreux. Les Chrétiens sont assimilés au régime, ils sont donc l’une des cibles de la rébellion. Le régime, passé maître de l’école des pyromanes-pompiers avec une très longue et très meurtrière expérience au Liban, sait jouer de leurs peurs et de leur allégeance. Une allégeance fondée sur la peur. Dupes du discours des Assad, les Chrétiens n’ont pas su ou n’ont pas pu prendre à temps leur distance avec le régime. En cas de victoire des islamistes, nous devinons sans peine leur sort.
Une intervention militaire en Syrie vaut-elle mieux qu’une non-intervention, pour les Chrétiens de Syrie ? Impossible de trancher. Le sort de nos frères de Syrie est aujourd’hui scellé. Ils sont condamnés. A une mort lente.
Le « non » des Eglises
Toutes les Eglises de Syrie ont dit leur opposition à l’intervention militaire. Un malheur que l’on connaît vaut mieux qu’un malheur inconnu !
On sait comment on commence une guerre, mais on peut difficilement deviner comment on la termine.
Faire une guerre pour bien marquer que l’on ne peut violer impunément les lignes rouges décidées par un président américain est un bien maigre motif pour la faire, d’autant qu’elle n’a pas d’autre but avoué.
Le concert des nations semble totalement acquis au fait de garder la structure de l’Etat baassiste. La leçon de la guerre d’Irak a porté. La débaassisation des institutions et de l’Etat avait conduit au chaos et il avait fallu rappeler au service les officiers bannis parce qu’encartés au parti Baas au pouvoir.
En résumé, si nous devons croire les informations distillées dans la presse par les services américains : les frappes auront lieu la semaine prochaine, elles viseraient 35 sites et dureront trois jours. Avis est donné au régime de dégager les lieux, pour qu’il y ait le moins de victimes possible !

mardi 27 août 2013

L’Iran, la Russie, la Syrie, les Etats-Unis et les armes chimiques


Beyrouth, le 26 août 2013, minuit. Depuis les premières vidéos et les premières révélations quant à une attaque à l’arme chimique dans la Ghouta de Damas, les informations se font de plus en plus précises. Et, pour l’instant, tout semble prouver que nous ne sommes absolument pas dans le cadre d’un plan à l’américaine faisant état d’armes de destructions massives en Irak pour se donner un prétexte justifiant la guerre dans ce pays.
Médecins sans frontières (MSF), qui est l’une des rares organisations à être sur place, affirme dans un communiqué : « 355 patients présentant des symptômes neurotoxiques sont morts en Syrie dans des hôpitaux, aidés par MSF, et environ près de 3 600 personnes y sont traitées depuis le 21 août… Les symptômes qui nous ont été rapportés, le schéma épidémiologique de cet événement – caractérisé par l’afflux massif de patients dans un laps de temps très court, la provenance des patients et la contamination des secouristes et du personnel ayant fourni les premiers soins – suggèrent fortement l’exposition massive à un agent neurotoxique. »
Pour ma part, je ne doute pas un instant de la véracité de ce communiqué. Mais je peux comprendre qu’on le mette en doute. C’est pour cela que nous allons chercher dans les plis des déclarations officielles un fil d’Ariane qui nous mènera au plus près de la réalité du terrain.
Si, pour la France, l’usage des armes chimiques par le régime ne fait aucun doute, pour la Russie « les soupçons d’utilisation par les autorités syriennes d’armes chimiques sont une provocation planifiée à l’avance ».
Là, chacun est dans son rôle. La Russie en soutien indéfectible du régime, la France dans le camp adverse. Il faut donc aller chercher ailleurs. En particulier du côté de Washington et de Téhéran.
Dès les premières informations, les Américains se sont montrés d’une extrême prudence. Une prudence qui frisait le scepticisme. Disons plutôt que le syndrome « guerre du Golfe » paralysait leur réflexion et leur pouvoir de décision. L’administration Obama ne pouvait en aucun cas se permettre d’affirmer une telle énormité sans l’avoir fait vérifier et revérifier aux meilleures sources. Pourtant on a assisté – et l’on assiste encore, parce que le bras de fer entre Damas et Washington semble avoir commencé – à une sérieuse évolution de l’opinion américaine.
Après une extrême prudence – « Nous ne savons pas si cela s’est vraiment passé comme cela… Nous ne savons pas qui est la partie responsable » – les Etats-Unis accusent, certes encore avec ces formules que l’on peut encore retourner, le régime de Damas d’avoir perpétré ce crime. Mais les faits sont venus nous dire que, pour Washington, les lignes rouges ont bel et bien été franchies.
Il y a eu d’abord l’inhabituel coup de téléphone du secrétaire d’Etat Kerry à son homologue syrien, Walid Mouallem. Ce dernier annonce, dans la foulée, que le régime accepte l’envoi d’observateurs et d’enquêteurs pour étudier, faire les prélèvements nécessaires sur les lieux de l’attaque. Qu’a dit Kerry à Mouallem ? L’une de mes sources – que je qualifierais de très fiable et avec qui nous prenions un verre ce soir – m’a affirmé que Kerry aurait expliqué à Mouallem qu’il n’était pas nécessaire pour les Etats-Unis d’intervenir directement en Syrie mais que des actions ponctuelles, très douloureuses, pouvaient être ordonnées, sans aller jusqu’au modèle Kosovo comme cela se chuchote dans les rédactions. Simultanément, la flotte militaire américaine croisant en Méditerranée faisait route vers la Syrie et le Liban. D’où le changement d’attitude de Mouallem.
Nul n’a entendu les Iraniens pendant les premières heures de l’arrivée et de la diffusion des images. Après 24 heures de silence radio – je dirais même plus de 24 heures – le président iranien Hassan Rohani déclare : « La situation qui domine aujourd’hui en Syrie et la mort d’un certain nombre d’innocents provoquée par des agents chimiques sont très douloureuses… De nombreux innocents ont été blessés et ont souffert le martyre par des agents chimiques, et c’est malheureux. Nous condamnons totalement et fermement l’utilisation des armes chimiques. La République islamique conseille à la communauté internationale d’exercer toute sa puissance pour empêcher l’utilisation de ces armes où que ce soit dans le monde, et notamment en Syrie. »
Rohani ne désignera pas de coupable et c’est cela que nous devons retenir. Je n’omettrai pas de signaler que, porte-parole de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi avait déclaré jeudi que « si l’information sur l’utilisation d’armes chimiques était confirmée, les rebelles en seraient responsables ». Cela ne compte pas. Ce qui est à retenir pour l’avenir sont les propos de Rohani.
Des propos que nous devons mettre en regard avec d’autres propos que l’on peut relever chez de nombreux responsables iraniens ces dernières semaines, voire ces derniers mois : la relation privilégiée de l’Iran avec la Syrie ne mourra pas avec la chute du régime. A plus d’un signe, nous sentons que Téhéran prépare son après-Assad et ménage ses arrières…
Afin de clore mon propos, il faudrait ajouter que, depuis la révélation du massacre, la Ghouta a été sauvagement bombardée par l’aviation militaire. Est-ce pour effacer les traces et les preuves ? Mais est-ce que des bombardements, même puissants comme ceux d’hier, peuvent détruire ces preuves ? Espérons que les échantillons prélevés sur place pourront être analysés.
Et puis… Eh bien, et puis il y a eu le double attentat à la voiture piégée à Tripoli au Nord-Liban, le lendemain de la diffusion des vidéos. Qui parlait donc encore des massacres de la Ghouta à ce moment-là ? Plus personne.

vendredi 17 août 2012

Liban : La Syrie lance son plan B


Beyrouth, le 16 août 2012, 9 h 30. – L’arrestation de l’agent syrien, l’ancien ministre et ancien député Michel Samaha n’a pas fait imploser la scène libanaise. Au contraire. Pendant quelques jours nous avons eu comme une union sacrée (!) autour de la stabilité et de la sécurité nationale. Dans son édition datée du 15 août, notre confrère de l’Orient-Le Jour révélait que Damas avait donné ordre à ses troupes de libérer Samaha « à n’importe quel prix ». Mais l’ordre était double. Samaha n’ayant pas réussi à mettre le pays à feu et à sang en créant des heurts intercommunautaires, on passe au plan B.
Les prémices de ce plan nous ont été servies par un uléma salafiste de Tripoli (nord) qui a directement attaqué le Saint-Père. Cheikh Bakri a exigé du pape des « excuses », sans quoi il pouvait faire son deuil de sa visite au Liban. Nous n’avons pas compris pourquoi il exige des excuses, et encore moins à quel propos. Peu importe : l’information qui est très vite passée à la trappe des actualités n’a retenu l’attention de personne. Nous étions occupés ailleurs et nous savons tous que Bakri, cheikh sunnite salafiste de Tripoli, est la voix de son maître. Et son maître est le Hezbollah dont il est l’homme des basses œuvres au nord-Liban. N’empêche : cela prouve une chose, que Damas et ses inféodés n’ont pas renoncé à vouloir empêcher la visite de Benoit XVI au Liban comme ils n’ont pas renoncé à allumer une guerre confessionnelle au Liban.
Nous étions occupés ailleurs par une autre milice du Hezbollah.
D’abord les faits. Un certain Hassan Moqdad est fait prisonnier par l’Armée Syrienne Libre (ASL) en Syrie les armes à la main, alors qu’il se battait au sein des milices gouvernementales. L’ASL découvre très vite que Moqdad est une grosse huile du Hezbollah. Pendant 48 heures rien ne bouge à Beyrouth, hormis un communiqué du Hezbollah affirmant que Moqdad n’est pas membre du parti. Soudain, au milieu du calme plat du 15 août, le « bras armé » du clan des Moqdad enlève dans la Banlieue-Sud de Beyrouth près de trente Syriens dont des membres de l’ALS qu’ils sont allés arracher de leurs lits d’hôpitaux dans diverses régions du pays. Et le grand jeu nous est servi.
Route de l’aéroport coupée dans les deux sens, les vols à l’arrivée ont été détournés sur Chypre et la Jordanie, conférence de presse avec la mise en scène de rigueur : prisonniers reconnaissants tout ce que leurs geôliers leur dictaient… Jusqu’à ce que le porte-parole du clan annonce qu’un ultimatum de 48 heures est donné à l’ALS pour qu’elle libère Hassan Moqdad et qu’au terme du délai des ressortissants turcs, qataris, émiratis et saoudiens seront enlevés. Nous étions encore bien loin des 48 heures quand un Turc a été effectivement enlevé.
L’Arabie Saoudite, le Koweit, les Emirats-Arabes-Unis, le Qatar et Bahreïn ont appelé leurs ressortissants à quitter « immédiatement » le pays. Mais comment ? La route de l’aéroport était bloquée. On ne pouvait hier passer qu’à pied avec ses valises en traversant le mur de pneus en feu. Mais il y a pour ces ressortissants un autre problème.
Il y a quelques semaines nous avions rapporté l’enlèvement de 11 Chiites libanais « en pèlerinage » aux lieux saints chiites en Syrie. Ils n’ont toujours pas été rendus à leurs familles malgré tous les efforts de la Turquie, de Saad Hariri en personne et des Saoudiens. Ils ont été localisés dans la ville de Azaz entre Alep et la frontière avec la Turquie. Azaz est depuis quelques jours un quartier général de l’ALS et tient pour la révolution la route de la Turquie. Les forces du régime semblaient jusqu’à hier avoir pris acte de cette situation et nous n’avions plus noté d’accrochages ou de combats autour de Azaz ou pour la reprise de Azaz.
Mercredi, l’aviation syrienne bombarde Azaz avec une violence méthodique qui ne laisse aucune chance à la population. Bilan : des dizaines de morts (80 ?) et des dizaines de blessés. Immédiatement les médias qui gravitent autour du régime syrien ou qui lui sont acquis annoncent la mort des 11 Chiites libanais. Et c’est l’embrasement.
Les familles vont rejoindre le clan Moqdad pour couper la route de l’aéroport et d’autres au passage et menacent dans chacun de leurs communiqués : la personne de Saad Hariri, la communauté sunnite libanaise, la Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite ? Ces derniers pays conseillent vivement à leurs ressortissants d’éviter à tout moment la route de l’aéroport.
Les annonces – preuve à l’appui – affirmant dans un premier temps que seuls 4 otages sont portés disparus, puis jeudi matin, que les 11 sont en sécurité en Turquie n’y ont rien fait. La tension demeure et l’unique exigence des familles est le retour des onze. Les « preuves de vie » ne suffisant plus à calmer leur colère. Preuve que le Hezbollah a changé de tactique.
Qui est le clan Moqtad ? Pilier du Hezbollah, il regroupe 17 000 personnes et un bras armé – il faut les avoir vus ! – à la mesure de leur nombre. Si on compte parmi eux quelques familles sunnites ou même grecques orthodoxes, ils sont presque tous Chiites et Hezbollah.
Il est 10 heures à Beyrouth ce jeudi matin où j’écris, et la route de l’aéroport est « momentanément » ouverte comme nous ont prévenus et les Moqtad et les familles des pèlerins. Les vols d’Air France détournés mercredi étaient attendus en début d’après-midi à Beyrouth. Mais nul ne savait si à ce moment-là la route serait toujours ouverte.
Dans la Békaa, le principal axe routier qui commande l’axe au Liban-sud (chiite) était coupé par des familles sunnites ripostant à la fermeture de la route de l’aéroport.
Tout cela nous promet de beaux jours. Mercredi soir j’ai trouvé un supermarché ouvert et j’ai fait le plein. Comme mon voisin.

mardi 14 août 2012

Le Patriarche des Maronites et Benoit XVI menacés 

Un vaste plan d’assassinats et d’actions terroristes déjoué


« Bachar le veut »
Beyrouth, le 13 août 2012, 0 h 30.– La nouvelle est tombée jeudi matin. Soit le 9 août dernier. Cinq jours que nous sommes sonnés. L’ancien ministre, l’ancien député Michel Samaha, une figure incontournable des années de plomb et de toutes celles qui les ont suivies jusqu’à l’aube de ce 9 août, lorsque les Forces de Sécurité intérieure ont enfoncé la porte de son domicile pour l’arrêter. Ils l’ont arrêté et la scène politique libanaise se tait. Même ceux du clan irano-syrien se taisent. Assommés ? Préparant sa défense ? Préparant leur riposte qui ne pourrait être que violente et sanglante ? Je ne le sais pas. Pour l’instant ils se taisent. Et nous commençons à croire que l’impunité de l’assassin et du criminel a peut-être pris fin.
Michel Samaha a été inculpé d’association de malfaiteurs avec le général Ali Mamlouk, chef du bureau de la Sécurité nationale syrienne, dont le but était d’organiser l’exécution d’attentats terroristes et d’assassinats de personnalités religieuses, suscitant des violences religieuses d’abord dans le nord au Akkar puis dans toutes les autres régions, mais d’abord dans les zones chrétiennes. Première personnalité visée : le patriarche maronite Béchara Raï qui entame justement une visite pastorale dans le Akkar.
Le Akkar est la grande plaine du Nord-Liban, frontalière avec la Syrie, et où la tension reste forte depuis l’assassinat de deux dignitaires sunnites à un barrage de l’armée tenu par des officiers proches du Hezbollah et de Michel Aoun. Le plan diaboliquement machiavélique était le suivant : assassiner le patriarche en faisant porter la responsabilité du crime à des mouvements sunnites de la mouvance salafiste et (ou) proche de la Révolution syrienne. Le prétexte était tout trouvé : les positions extrêmement conciliantes de Béchara Raï avec le régime syrien. Cet assassinat devait être précédé d’un vaste lâchage de tracts de menaces dans les églises de la région. Les premiers ont bel et bien été distribués et il a fallu tout le discernement des autorités religieuses sunnites et chrétiennes pour calmer les esprits.
Selon des sources proches de l’enquête, Michel Samaha a immédiatement tout avoué. Et au juge abasourdi qui lui disait : « Mais pourquoi ? Pourquoi ? » Il répondait calmement, « simplement », « Bachar le veut ! »
Bachar le veut ! Trois mots qui disent tout. Trois mots qui ordonnent le meurtre, les explosions, les voitures piégées.
Bachar le veut ! Le Liban devait être à feu et à sang pour montrer au monde que cet exemple de convivialité séculaire ne pouvait recevoir le pape. Et si Benoit XVI passait outre et maintenait son voyage de septembre prochain un plan B était tout prêt.
Bachar le veut ! Et Samaha a avoué son soulagement d’être entre les mains de la justice libanaise, disant que le chaos programmé aurait inéluctablement mené à la destruction totale du Liban. On peut comprendre son « soulagement » ! Les bons serviteurs du régime des Assad sont souvent des suicidés de 12 balles ou qui se jettent sous les trains pieds et mains liés.
Bachar le veut ! Deux séries de remarques.
D’abord les faits. L’opération Samaha a été rendue possible grâce au retournement de l’un de ses agents. Retournement volontaire. De son nom on ne connaît que le dernier de ses pseudonymes : Kfoury soit les Dupont Durand du Liban. Samaha rejoint le général Ali Mamlouk à Damas. Ce dernier est devenu le numéro un des services de sécurité depuis qu’un attentat a décapité la cellule de crise de Bachar. Mamlouk fait charger la voiture personnelle de Samaha avec des explosifs liés à des détonateurs à distance – tous ont été retrouvés. Certains étant prévus pour détruire des immeubles entiers.
De retour au Liban, Samaha confie à Kfoury la mission d’organiser les attentats. Mais il y a là une erreur de casting. Kfoury n’est pas encore un homme à la conscience totalement morte, tout au service du régime syrien. Et sa fidélité à Samaha n’est pas encore plus forte que sa fidélité à son Eglise et à son pays. Il décide alors de se présenter aux services de renseignement des Forces de Sécurité Intérieure (FSI). Pas ceux de l’armée qu’il sait totalement noyautés par le Hezbollah et inféodés à Damas et à Téhéran. Les FSI lui demandent de continuer à jouer le jeu avec Samaha jusqu’à l’accumulation des preuves grâce, entre autres, à un micro incorporé dans un bouton et autres « gadgets » de ce type.
Face aux films et aux enregistrements, Samaha a tout reconnu, tout avoué. Bachar le veut ! a-t-il simplement dit.
Mais la nouvelle est ailleurs. Et elle est énorme ! Il existe encore dans un Liban dominé par le Hezbollah un service de renseignement, des forces de sécurité intérieure, des juges qui ont osé s’attaquer à l’un des symboles de cette mainmise du régime syrien au Liban. Qui ont réussi à résister à toutes les pressions. Et des pressions, il y en a eu.
Bachar el-Assad s’est personnellement impliqué pour obtenir la libération de son agent. Et les Libanais ont dit : non !
Pour prendre toute la mesure de la pêche des FSI il faut savoir que dès les premières heures de son élection en 2008, le président de la République libanaise, le général Michel Sleiman, a reçu un appel téléphonique de Bachar lui demandant que Michel Samaha soit l’unique lien entre eux. Et Sleiman a dit non. Mais Sarkozy, lui, a dit oui.
Si nous devons croire certaines sources médiatiques, Michel Samaha aurait été l’homme du rapprochement de Bachar et de Sarkozy et l’organisateur des deux voyages du dictateur syrien à Paris, comme il a été chargé de ses relations avec la presse parisienne.
Mais ce qui est encore plus énorme, c’est que ces engins explosifs trouvés chez Samaha sont absolument identiques à ceux employés pour l’assassinat de deux personnalités du Liban souverain : Samir Kassir (5 juin 2005) et Georges Haoui (21 juin 2005). Et chaque jour apporte son lot de révélations comme les fils qui pourraient mener aux deux attentats ratés de ces dernières semaines contre Samir Geagea et le député Boutros Harb, sans oublier la FINUL comme le soulignait le quai d’Orsay.
Un confrère titrait hier : La qaïda au Liban est chrétienne, avec un point d’exclamation ! Nous le savons tous : la qaïda au Liban est syrienne, de ce régime sanguinaire. Son instrument est aujourd’hui un chrétien. Demain nous le découvrirons… Non ! Espérons que nous n’aurons plus jamais de ces demains-là. Nous tenons le fil ténu de la fin de l’impunité, plaise à Dieu qu’il ne cède pas dans le fracas d’attentats et d’assassinats perpétrés par d’autres Samaha. Nous le savons, comme l’écrivait notre confrère du Nahar, des Michel Samaha au Liban nous en avons 70 ou davantage. Pour les neutraliser il faut que le régime des Assad tombe, ou que les FSI les découvrent au plus tôt.