TOUT EST DIT

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dimanche 10 juillet 2011

Anti-crétins

Ce qui passe par la tête d’un crétin militant qui balance une poubelle sur la tête de Nicolas Hulot? La haine est un mystère insondable, comme la stupidité, et plus insupportable quand elle agit au nom du bien : car le crétin qui a poubellisé Hulot, hier dans les Landes, se veut sans doute écolo, et d’une telle pureté qu’elle l’autorise à humilier un trop riche, trop beau, trop connu, qui abîmerait la cause de son bonheur…
Son geste a le mérite d’ôter à Hulot ses dernières illusions : cette faune militante cynique ou exaltée qui assassine l’écologie en se l’appropriant ne le méritait pas. "Sain Nicolas", comme l’a surnommé sa biographe Bérengère Bonte, n’est pas zéro défaut. Mais ce qu’on lui a fait, dans cette primaire, est une insulte à ce que cet homme a risqué pour ses convictions. Lui reprocher l’aura médiatique qu’il a sacrifiée précisément dans ce combat était absurde et ignoble à la fois : ils ont osé. Hulot continuera pourtant, écolo malgré les écologistes… Ça s’appelle la dignité.

Il en est d’autres, dans l’actualité, qui résistent malgré les crétineries. Il s’agit ici de SOS Racisme, dont on a fini par oublier qu’il avait fait se lever toute une génération dans une évidence de fraternité, il y a un quart de siècle. Le temps a passé et SOS est devenu une cible des intégristes militants. L’assoc’ à la petite main était coupable des mêmes péchés que Hulot : avoir été trop belle, trop médiatique, trop show-biz. Et sous cette critique se cachait une ignominie : SOS n’a jamais été pardonné d’avoir fraternellement mêlé dans son "melting-potes" le refus de l’antisémitisme et le combat contre le racisme, sans jamais mélanger les luttes d’ici et les drames du Proche-Orient.

SOS a subi, SOS a survécu, minoritaire et inlassable. Inventant les "testings", pourchassant les discriminations, des entreprises aux boîtes de nuit ; dénonçant l’angélisme et les caïds qui plombent les cités ; mais allant chercher les vrais puissants de l’heure, osant attaquer des ministres et faire condamner un journaliste trop populaire qui justifiait de son talent les discriminations. Que SOS ranime ses grandes heures d’antan dans un concert républicain pour l’égalité, ce 14-Juillet, est une bonne nouvelle. On y verra un jaillissement du passé, quand on croyait que la musique et les jeunes étoufferaient le mal. On aura tort : cette naïveté-là est purgée. Mais il reste bon que l’on fasse nombre et que l’on s’agglutine au Champ-de-Mars, dans une fête qui sera vraiment nationale, la fête des moins blancs et des non-hétéros, des moins riches et moins gaulois, et de tous les autres… Il me plaît d’adresser ce salut aux potes, pour mille et une raisons, dans cette chronique qui sera la dernière que je signerai dans le JDD. Merci donc, et continuons.

dimanche 3 juillet 2011

Colonel Chabert

Il était colonel de la Grande Armée, disparu à Eylau, réapparaissant dix ans plus tard à Paris, pour trouver son épouse remariée, ses biens accaparés et sa vérité effacée. Il s’appelait Chabert, héros balzacien, et il finit ses jours en reclus, ressuscité indésirable d’être mort trop longtemps.
Chabert avait perdu dix ans, Dominique Strauss-Kahn n’aura connu que six semaines d’enfer : mais six semaines, de nos jours, semblent valoir l’éternité. Rendu à la vie par la justice américaine, il perturbe déjà des camarades, inquiets qu’il puisse réclamer ce qui devait être sa place : la première. Ces "pas touche au calendrier de la primaire" sont mesquins et paradoxaux : alors que Martine Aubry a été une amie fidèle et attentive des Strauss-Kahn, ce sont ses partisans qui cadenassent la primaire : l’amie est aussi la remplaçante, et la politique ne rend pas gentil.

Cette histoire est stupide et logique à la fois. Stupide parce que précipitée : nul ne sait ce que voudra Dominique Strauss-Kahn totalement blanchi. Nul ne sait ce qu’il pensera, de lui-même et de nous et de nos bavardages, et des déballages crapoteux que sa tragédie a provoqués. Quelles seront chez lui les parts de la revanche et de la fatigue, de la force et du dégoût, de l’envie de tout reprendre et de la conscience de la vanité? En attendant, nous l’instrumentalisons à nos feuilletons et nos désirs. 
Ou à nos besoins?

C’est l’autre aspect du problème : le 28 juin dernier, deux jours avant son sauvetage, Dominique Strauss-Kahn avait vu le vieux monde poursuivre sa route sans lui ; le même jour, Christine Lagarde le remplaçait au FMI, Martine Aubry à la primaire, et la crise grecque atteignait le climax. Laissons ici Lagarde à sa chance. Mais restons sur Aubry, entrée en campagne dans un discours d’une gauche toute d’opposition et résolument gauloise, et ne trouvant pas un mot pour analyser l’austérité imposée au peuple grec par un gouvernement socialiste, lui-même contraint par l’Europe, elle-même tenue par la peur de l’effet domino de la faillite grecque.

C’est ici que Strauss-Kahn manquait, au-delà de la tragédie. En dépit de l’amitié et de tous les pactes, il était radicalement différent de Martine Aubry : à gauche, le seul homme d’État capable de rendre la France au monde ; ou au moins, le seul capable de structurer un projet politique sur les questions internationales et européennes. DSK disparu, la campagne socialiste était rentrée dans une bulle tricolore. DSK libre à nouveau, sa différence revient, et elle réveille l’envie d’ailleurs. Instantanément, en dépit de lui-même, et quoi qu’il en pense. Ce qu’il en fera lui appartient, et rien ne pourra contraindre un homme qui a failli se faire voler sa vie. Mais DSK le sait, et tous les socialistes : Chabert, ici, est un sujet politique.

lundi 27 juin 2011

Dénuement


Pour qui se prend-elle de jouer encore à la présidente, quand ceux qui disent l’opinion ne la calculent plus, ni les élites socialistes ni le peuple sondagier aux engouements éphémères? C’est la seule question qui vaille pour Ségolène Royal, à nouveau candidate depuis sa province, mais en simple apéritif de Sa nouvelle Majesté Martine Aubry… Sic transit?
On ne plaindra pas Ségolène : la solitude et le mépris lui vont bien au teint. Il ne s’agit que de ceci : quelle histoire se raconte-t-on et veut-on raconter. Ségolène Royal aux justes colères, Jeanne d’Arc contemporaine voulant racheter un pays délaissé, guerrière du paysan et de l’ouvrier licencié, et l’on a raison de séquestrer son patron… Cette Ségolène est enfin vraie dans le dénuement.

Il y avait quelque chose d’inadéquat dans le ségolénisme originel : elle était la colère en marche, mais aussi la candidate choisie de l’appareil du parti et de la social-démocratie éternelle. Soutenue par Solferino, et les élus locaux, les ambitieux et les médias de gauche, en dépit d’elle souvent : malgré ses démagogies, l’impréparation, les folies inspirées, mais aussi les promesses de révolution qu’elle pouvait porter. Ségolène était une ruse du vieux monde. Le savait-elle? Elle invoquait les femmes que l’on bat, elle voulait rendre à la France les enfants des banlieues, elle était le peuple et sa souffrance – mais derrière elle, ses notables se partageaient déjà les portefeuilles. Allons! On allait utiliser ses sondages et sa force, et l’on colmaterait les dégâts ensuite, à l’abri du pouvoir. Le mépris dont elle a souffert affleurait moins chez ses opposants que parmi ses soutiens : ceux-là redoutaient sa folie, et n’avaient que faire de cette greffe populiste sur une social-démocratie épuisée?

Royal a les mêmes défauts et les mêmes qualités qu’il y a cinq ans, plus mûre et précise pourtant, mais enfin délestée de la gangue courtisane. Le PS l’a expulsée de son cœur, et seuls lui restent des inconditionnels à l’amour détrempé. Les ambitieux comme les pragmatiques ont choisi d’autres aventures, au nom de la raison ou de leur intérêt. Il n’y avait pas que du calcul dans l’engouement pour la dame ; il n’y a pas, non plus, que de la lâcheté dans tous les reniements. Mais le résultat reste, quand le socialisme s’empresse chez Martine ou François, faute de Dominique : dans une France plus blessée que jamais, où la rage le dispute à l’abandon, Ségolène peut, à meilleur droit, s’identifier aux populations trahies, et se dire qu’elle leur ressemble.

dimanche 12 juin 2011

Peur

Les ouvriers d’Aulnay sont sursitaires à l’aveugle, chômeurs virtuellement.
Mais à quoi pense François Fillon quand il cède à son doux plaisir et s’en va tourner sur son circuit du Mans à bord d’une Peugeot? Un sportsman automobile accompli, notre Premier ministre, mais est-ce de bonne politique de se faire du bien en compagnie du grand patron de PSA, Philippe Varin, commensal en vitesse? Et est-ce malin de la part d’Éric Besson, ministre de l’Industrie, de se roucouler à son tour supporter de Peugeot à l’orée des 24 Heures? Faut-il tant de guimauve tricolore, tant de complaisance, faut-il que nos gouvernants illustrent l’incongrue complicité des grands, quand Peugeot est devenu le nom de la peur?

On nous le répète. Le groupe PSA ne ferme pas son usine d’Aulnay-sous-Bois. "Ce n’est pas d’actualité", a dit le tycoon Varin, et le choix des mots démontre son honnêteté terrifiante. L’actualité, ça change, et les faits sont têtus. PSA ne ferme pas son usine, mais il y a pensé. C’était une hypothèse, une possibilité, une stratégie d’avenir pour la société, finalement non empruntée. Mais elle a existé. C’était en 2010, après les aides de l’État, une belle année où Philippe Varin a gagné 3,25 millions d’euros, une jolie année où on planchait en interne sur une fermeture d’Aulnay après la présidentielle, parce que tout de même… Ainsi nous est rappelée la fragilité des hommes de l’industrie. En 2010, ceux d’Aulnay travaillaient sans savoir qu’on évaluait leur futur. Ils étaient sursitaires à l’aveugle, chômeurs virtuellement. Dans le secrets des dieux, on soupesait leur destin. Un an après, pour percuter sa direction, la CGT (tendance Lutte ouvrière), révélant un document secret, apprend aux prolos qu’ils ont été nus. Scoop?

La conscience de classe se nourrit de la peur rétrospective. J’existe encore, mais serai-je là demain? Voilà l’exacte vérité de la condition ouvrière. Quand Gérard Ségura, maire socialiste d’Aulnay, interroge PSA sur le destin de l’usine, il n’obtient qu’une réponse provisoire. La C3 ira au bout, et le site tournera donc jusqu’en en 2016, mais la suite n’est pas programmée. C’est une bonne réponse, presque respectueuse. On ne sait pas. On a quatre ans devant soi, c’est déjà presque un cadeau. Quatre ans, c’est quasiment une vie… Ensuite? Va savoir si le marché de l’automobile aura décliné encore, si l’électrique aura pris le relais, si la bagnole européenne aura achevé sa mue… Même Varin n’en sait rien, et admet qu’on ne peut rien savoir à dix-huit mois. Ça ne l’empêche pas d’être payé. C’est l’exacte vérité de l’économie. Le PS national, dans ses réactions publiques, exige des garanties sur l’emploi qu’aucun industriel ne saura prendre. La droite de pouvoir, dans ses évitements, ne veut entendre que les réassurances du groupe. En réalité, seule la peur est certaine ; elle rend écœurante les onctueuses risettes du Mans.

dimanche 5 juin 2011

Gens de rien

La seule chose importante de l’affaire Ferry, c’est le mépris futile à l’égard des Marocains
Un important bavarde dans une émission de télé comme à un dîner en ville, et conte une anecdote de ministre avec des gamins au Maroc (poissé: quel joli mot et quelle maîtrise de la vieille langue d’un vieux pays, et que de connivences dans l’expression ourlée!), et la France s’étourdit d’un scandale à sa mesure, quand d’autres la regardent et s’écœurent. La seule chose importante de l’affaire Ferry, c’est ce qu’elle a fait aux Marocains ; à ces Marocains, militants des droits de l’enfant, découvrant nos piapiatages dont leurs gosses sont l’objet, et qui portent plainte, pour savoir, et parce que le vrai scandale est là: dans le mépris futile dont nous faisons preuve, dans nos cancans médiatiques et leur insoutenable légèreté de nantis: ce que nous disons en France, croyant parler de nous, mais nous parlons d’eux, et nous ne le savons même pas. Enfants marocains, gibier pour Franchouilles en goguette, enfants de rien, décors d’une anecdote d’un soir, purs objets, sexuels ou de bavardages, sans consistance ni souffrance, inexistants à notre suffisance.

Ceux qui trônent et les gens de peu, toujours la même histoire, semaine après semaine, le seul clivage qui vaille, et c’est malheur pour les petits quand ils croisent le chemin d’un gros. C’est une vendeuse de chez Kookai, à Nancy, dont on découvre qu’elle a perdu son emploi pour avoir commis une plaisanterie idiote sur Nadine Morano, qui faisait ses courses et avait entendu. Un rire de mauvais goût mérite-t-elle le chômage, dans la France qui souffre et se lève tôt? Une ministre offensée est une arme fatale, et sûre de son bon droit. , m’a dit Morano, sans remords ni regret, barricadée dans une posture d’offensée: une fille du peuple devenue ministre et qui oublie que ses colères ont des conséquences, ou bien savoure-t-elle cette puissance inédite? Les petits doivent apprendre à se tenir, quand les puissants s’exonèrent. C’est même à cela qu’on les reconnaît.

À Sevran, dont le maire de gauche réclame l’intervention de l’armée, les habitants apprennent à zigzaguer entre les balles et les enfants privés de récré savent qu’il faut tracer le soir pour rentrer chez soi. Ici, les importants ne sont pas des politiques mais des caïds de méchante opérette à balles réelles, des bandes qui se disputent des trottoirs de la drogue, et tant pis pour ceux qui les rencontrent: pour les défourailleurs, les Sevranais ne sont qu’un décor, et si une balle perdue percute ce décor humain, cela ne change rien à l’histoire. Les caïds, à l’échelle d’une malheureuse banlieue, sont tels les nobles du Moyen Âge qui piétinaient les récoltes, les éternels seigneurs des guerres qui dévastent les peuples dans une brutalité indifférente. Racailles ou bourgeois ou ministre, tous possèdent ce mépris fascinant des puissants envers ceux qui existent moins qu’eux.

dimanche 8 mai 2011

Degüello

Les flonflons du 10-Mai, c'est la gauche qui joue à Sarkozy cette marche morbide de l'armée mexicaine avant l'assaut d'Alamo.

Le goût de cotillon remâché des beaux jours d’antan imprègne ce pays jusqu’à l’écœurement, et c’est petite surprise de voir les socialistes se complaire dans le 10 mai 1981, trente ans après… Et où étais-tu camarade ce jour où les ténèbres cédèrent la place à la lumière ? Et étais-tu heureux ? Et on fera même un concert à la Bastoche, où les espérants d’aujourd’hui enlaceront des sexas claudiquants, cette génération qui découvrit avec Mitterrand que l’assiette au beurre et les apparats de la puissance pouvaient être roses…

L’amour de l’Histoire a peu à voir là-dedans, au contraire : la contemplation des totems, la mythification de soi-même, et oublier ce que furent les manques et ce que seront demain les défis… Il y a aussi, dans ce bruit, quelque chose de cruel et de prématuré : les flonflons du 10-Mai sont un Degüello politique, à l’intention de la droite et de son chef. Le Degüello, du verbe degollar, égorger, c’est cette marche morbide de l’armée mexicaine, jouée devant Alamo avant l’assaut final, annonçant le massacre aux assiégés. Ainsi la gauche gambillante et le peuple commémorant annoncent sa fin à Sarkozy, promis dans un an au sort de Giscard, éparpillé au vent de l’Histoire par le retour du bien ?

Les souvenirs sont des leurres cruels. L’ignoble affaire des quotas du foot aura un seul mérite : retirer sa valeur prophétique à l’immense joie de 1998. Dans une France que travaille la méchanceté identitaire, nos héros se divisent sur les frontières de l’épiderme, et il faut donc être Thuram ou Vieira, ou le vieux Boli, pour s’écœurer sans réserve de la mise à l’index d’adolescents coupables de binationalité. Les Gaulois ne sont pas racistes, il ne s’agit pas de ça. Mais ils ne comprennent pas, simplement, et c’est la tragédie de ce pays, que la discrimination détruira notre société.

En une semaine, malgré Mediapart, le débat public s’est ramené à la défense de l’équipe de France et de son coach, blessé dit-on par les attaques. Comme d’habitude, les médias se trompent de victime ; ce n’est pas Laurent Blanc qui est à plaindre, mais les milliers de mômes qui réalisent soudain que dans le saint des saints du foot français, on glosait sur leurs infidélités possibles, qui comprennent qu’on pouvait les ficher sur leurs trahisons potentielles, que leur différence était inscrite dans leurs gènes : des transfuges prédestinés, petits Dreyfus en crampons au temps futile du sport-roi.

Il faudrait évidemment un geste terrible, une sanction violente venant de l’État contre cette fédération indigne, pour rétablir l’égalité comme valeur primordiale. Il ne viendra pas. La détresse des moins-Français pèse moins que la préservation d’un aimable grand homme ou du XI de France. Cet “allez les bleus” sonne comme le Degüello de la République."

dimanche 1 mai 2011

Petits joueurs

Voilà donc nos Ku Klux Klan bleu-blanc-rouge, des assemblées de techniciens du football où l’on discute sérieusement de la taille des joueurs noirs comparée au dribble des joueurs blancs?
Où l’on vitupère ces anciennes colonies qui se vengent en piquant pour leurs sélections des joueurs formés chez nous monsieur, chez nous? L’affaire révélée par Mediapart balaiera peut-être le foot français, elle peut déjà lui faire honte, moins pour racisme que pour beauferie soviétiforme. Il y a, dans les explications, même de Laurent Blanc, quelque chose de dérangeant. Cette idée d’un pouvoir (sportif) central qui pourrait fixer des normes à la société, sur le gabarit des joueurs, leur recrutement, leur rapport à la nationalité, et même leurs habitudes alimentaires, puisque Blanc a supprimé le halal de la cantine bleue! Même la formation, assurée par les clubs au mieux de leurs intérêts, devrait s’inscrire dans un grand projet de renaissance nationale inventé par des Déroulède en survêtement. On peut le contester.

En réalité, le problème des joueurs binationaux, qui passionne Laurent Blanc, relève d’un faux patriotisme: parcimonieux, patrimonial, malthusien, à l’image de l’identité qu’on nous assaisonne depuis un moment. Si tu joues demain pour le Sénégal, jeune footeux de Bourg-la-Reine, nous ne te formerons pas! Mais si l’excellence de la formation française profite en retour au tiers-monde, où est le sujet?

Et si la double nationalité, de cœur ou de sport, n’était pas une tare mais un gage d’ouverture, le prix d’une féconde diversité? Et si le libre choix des individus était essentiel à la nation française tout autant que le coq tatoué sur des gamins de 16 ans? Quant à la défense des petits joueurs au nom de la technique – autre croisade des gardiens du foot bleu –, elle n’a rien de mésestimable, même si elle paraît simplissime: on peut être grand et technique, Van Basten, ou petit et viril, Billy Bremner (références de vétéran)…

Mais si Blanc prétend que nos centres de formation privilégient le mastard au détriment des Messi de nos terroirs, admettons, c’est son métier. Mais le glissement vers l’ethnique – les Noirs sont grands et musclés, les Blancs petits et malins – est d’un raccourci consternant, de l’anthropologie Mickey Mouse… ou un prétexte au blanchiment. Pour mémoire, Pelé était petit et noir, Tigana noir et malingre, tellement malingre d’ailleurs que le foot français faillit le rater, avant notre gloire. On se foutait alors bien des couleurs de chacun, et Platini était rital, et Zidane kabyle, et on admirait sans penser, et nul, hormis Le Pen, n’aurait osé suggérer qu’il y avait trop d’épices sur nos pelouses. C’est arrivé, ça se pense et se dit depuis des années, et aucun débat stupide ne vient au hasard. On peut se désoler de vivre aujourd’hui.

dimanche 24 avril 2011

Tiers état

Ce qu’ils sont capables de faire simplement, les Américains, quand Barack Obama s’en va parler économie sur Facebook et dialogue avec Mark Zuckerberg, tycoon de 26 ans, sans l’ombre d’une condescendance…
Ils ont tous les défauts du monde, mais il leur reste ceci qui rattrape tout le reste: Obama chez Facebook, Clinton jadis sur MTV, la culture rap à l’unisson des autres, Internet dans le réel, la jeunesse égale au cœur de la cité… Une capacité à se mouvoir dans le monde, tel qu’il est… En comparaison, nous sommes des arthritiques de la politique, enkystés dans nos vieilles formes, et nos adultes gouvernants des largués du jeunisme…

C’est pour cela qu’un appel lancé par Bruno Laforestrie, 38 ans, patron d’une radio rappeuse, Générations, mérite d’être entendu. L’intitulé est convenu, "l’appel du 21 avril", qui s’inscrit dans l’obsession française pour les commémorations morbides; et ce que les médias en ont retenu, la demande d’une candidature unique des gauches en 2012, est basiquement tactique. Mais c’est notre plaie médiatique de tout ramener à l’angle politicien. Il faut aller à l’essentiel, et lire les textes qui accompagnent l’appel. On y trouvera un manifeste brut et brouillon du nouveau tiers état, qui exige l’union au nom de sa survie: tiers état des jeunesses précarisées, qui payeront les dettes des adultes, jeunes retenus en marge des pouvoirs, jeunes condamnés à l’apartheid des ghettos ethniques et sociaux, jeunesse dont la culture Internet, le rap, les réseaux restent folkloriques dans les médias dominants. Tandis que la France estampillée surveille ses frontières et ferme ses écoutilles, assassine son futur et nie son présent…

Ce sont des textes d’ambitieux, experts de Terra Nova ou jeunes cadres du PS, qui gémissent d’impatience dans une gauche en mal de renouveau. Ils percutent notre société-étouffoir mais oublient au passage que la planète alentour brûle sous nos pieds – et c’est pour cela que Hulot est allé leur parler, pour verdir leur avenir… Mais ce mouvement, même imparfait, pose les dilemmes essentiels d’une classe politique qui ne peut plus jouer, dans un pays qui doit retrouver des raisons de s’aimer.

Un défaut des Américains, puisqu’on en parlait, c’est d’écrire négligemment sur les pays de moindre importance: c’est ainsi que le magazine Time a installé Marine Le Pen parmi les 100 personnes les plus influentes dans le monde, ce qui est une plaisanterie: servie par son talent et quelques idiots utiles, la cheftaine frontiste déboussole la France en lui rendant l’extrême-droite tolérable, mais elle est loin de toiser la planète! Time, en l’honorant, nous rappelle simplement à quel point nous pouvons inspirer l’inquiétude, Gaulois apeurés, fatigués que nous sommes. Mais il ne tient qu’à la France d’être à nouveau aimable au monde.

dimanche 17 avril 2011

Nombres

On voudrait croire à la défaite idéologique des requins de la finance quand les politiques défilent pour la radio des jeunes et contre le fonds AXA.

On voudrait croire à la défaite idéologique des requins de la finance quand les politiques défilent pour la radio des jeunes et contre le fonds AXA. Mais si la saynète Skyrock est marxiste, c’est au sens de Groucho. Pierre Bellanger, génie de la radio mais piètre gestionnaire, se défend en agit-prop contre des financiers qu’il avait lui-même invités. Tant pis pour AXA, qui se croyait naïvement propriétaire, et donc en droit de gérer selon ses intérêts! Et spécial dédicace à Malek Boutih, chef de guerre de Bellanger, qui mobilise la politique contre l’économie! La politique est la plus forte, surtout quand ça n’engage à rien. "Se distraire à en mourir", prophétisait un auteur américain?

Il y a plus que de la distraction dans la parole adolescente, mais qu’elle se mobilise pour une radio rappeuse la révèle aliénée: mourir pour Bellanger, pas pour le social? Imagine-t-on la déstructuration des mômes si un arrangement capitalistique leur est une tragédie? Mais cette détresse-là n’émeut pas les politiques: ils en jouent. Croit-on François Hollande, désormais confit en révolution, paré à abolir le droit de propriété? Ou Xavier Bertrand, converti anticapitaliste? Les gosses attirent les démagogues, d’autant qu’ils sont nombreux! Un million de skyrockeurs levés sur Facebook, ça en impose, et les gros bataillons sont mieux traités que les minorités faiblichonnes.

Ainsi, il vaut mieux ne pas être une parmi quelques dizaines de femmes en niqab dans un pays qui envoie ses flics verbaliser les bigotes enfoulardées. Ou un parmi cette poignée d’étudiants juifs qui bousilleront leur concours d’ingénieur parce qu’ils croient en Dieu et ne travailleront pas le jour de la Pâque. Ces deux aventures sont liées d’une écoeurante ironie. Le sarkozysme ayant deux visages, il prétendait protéger les juifs orthodoxes tout en bannissant le niqab. L’antisarkozysme ne faisant pas de détail, le site Mediapart, d’une plume virilement laïque, a pointé du doigt le privilège juif et proclamé le "deux poids deux mesures", soulignant que certains sont les chouchous du régime quand d’autres sont ses victimes… Peut-être, mais ces gamins, privés de concours et stigmatisés devant l’opinion, n’y étaient pour rien. Sarkozysme et antisarkozysme se valent, qui exposent des innocents à des fins idéologiques. Les étudiants juifs servent de preuve à Mediapart, comme les mamans enfoulardées sont la démonstration de la virilité du pouvoir. À chacun son lynchage.

On rêverait d’une société où l’on pourrait, aussi simplement qu’on fait péter le rap aux oreilles de Xavier Bertrand, abriter sa vertu d’un tissu noirci ou psalmodier ses psaumes sans attirer les foudres, même si la foi n’est qu’une bêtise. Mais la France des élites, qui pète de trouille quand la jeunesse sacrifie au dieu Skyrock, se gargarise d’emmerder les pauvres gens isolés.

dimanche 10 avril 2011

Panier du pauvre


Cette coïncidence est logique à pleurer. Mercredi dernier, la grande distribution s’engageait à préserver la santé et le portemonnaie des pauvres, en organisant des "paniers à 20 euros", assortiment de saines victuailles pour les moins-nantis. Et Frédéric Lefebvre, sous-ministre de la Consommation, bénissait l’opération en poussant télévisuellement un chariot dans les rayons du Carrefour de Charenton…
Trois jours après, dans toute la France, les salariés de Carrefour, justement, se mettaient en grève, pour leurs salaires et leur pouvoir d’achat; et on apprenait, au fil des reportages, qu’une caissière de l’enseigne ne gagnait pas assez pour faire ses courses chez son patron – se réfugiant au harddiscount du coin. À se demander si le "panier essentiel" ne devrait pas d’abord profiter aux employés du distributeur


L’histoire exhale le cynisme de l’époque. Avec la caution du gouvernement, les grandes surfaces se construisent une image d’entreprises socialement impliquées, quand, en interne, elles poussent leurs salariés à la disette ou à la révolte. Elles profitent de la crise et de la pauvreté ambiante, tout en l’entretenant chez eux. Et pendant ce temps, le groupe Carrefour se restructure, dans une manoeuvre dont on espère qu’elle sera profitable aux actionnaires, ou alors, à quoi bon? Comme souvent, la réalité ressemble à un tract gauchisant, l’ironie en plus. La pauvreté participe au marketing. L’État organise la consommation au rabais et enrobe l’humiliation de mots doucereux, et Lefebvre insiste, il ne faut pas dire "panier des pauvres" – mais alors quoi? Et le salariat, des deux côtés de la caisse enregistreuse, claque du bec à l’unisson…


Psychologiquement, la grève des Carrefour est une bonne nouvelle, qui rompt avec l’abattement et les faux-semblants. Fini la com'; fini la consommation assistée: simplement un conflit social, à l’ancienne, et sur l’essentiel: pouvoir vivre. Mais cette simplicité souligne les habiletés ou les complexités du pouvoir. Jeudi, le président de la République visitait l’Auvergne ouvrière. Il y a affirmé que les salariés devaient, eux aussi, profiter des dividendes des entreprises, sous forme de prime: idée séduisante, mais compliquée, quand il serait tellement plus simple d’augmenter les salaires…


Ensuite, le même président a averti les chômeurs de mauvaise foi, qui, paraît-il, refusent les offres d’emploi, qu’on allait désormais les contrôler sévèrement, la crise étant finie! Entre des dividendes virtuels d’un côté et la mise en joue bien réelle de chômeurs, promis à l’opprobre et, sans doute, au panier à 20 euros (trois repas pour une famille de quatre personnes), on pensait à une expression anglaise, à propos de la classe ouvrière qui n’en finit pas de subir: "Raining stones." Il pleut des pierres. Un jour, peut-être, ils les lanceront.

dimanche 3 avril 2011

Hollande ou l'éternité


Pourquoi ce trouble quand François Hollande affirme à Tulle qu’il aura un destin? Rien à voir avec lui – pas seulement – mais tout à voir avec ce pays pétri d’éternels retours. La figure du notable de province et de progrès, une revendication du bon sens commun et d’une décente modération, et l’écoute du peuple, jurer qu’on nous rendra la fraternité, et la France en avant…


Et ce discours, surtout, d’où le monde et les soubresauts d’ailleurs sont absents. La Chine puis le Brésil prétendent secourir le Portugal, le monde émergent renverse l’Europe, les peuples arabes se ruent vers la liberté, la Terre se réchauffe, mais Hollande nous parle comme on nous parlait il y a trente ans, un siècle, comme si la tradition ne s’épuisait jamais de ces humanistes de préfectures, et la République n’en finissait jamais de se reproduire à l’identique.


Hollande est ainsi, ou ce qu’il en montre, tenant l’équilibre entre Chirac et Mitterrand. Il prend des notes en visite chez des marins pêcheurs, il dit "la jeunesse" comme on a toujours dit dans les banquets républicains. Rien n’est faux, mais tout est déjà vu. Peut-être at- on besoin de cela, cette éternité émolliente, cette revendication d’une normalité sans contenu défini, pour se guérir de la brutalité versatile du sarkozysme. Mais on ne se protégera pas du monde en l’ignorant. Il y a autre chose dans la geste de Hollande, que l’on devine, et qui affleure dans ses mots. Nous sommes moins l’enjeu de cette bataille que lui-même: en reconquête d’estime après avoir été tant brocardé. Son discours est une thérapie. Son introspection, ce corps reconquis à force de privations, ce sérieux devenu une seconde nature, forcé parfois, et l’on se demande alors ce qui était vrai dans ses jovialités d’antan, au temps de l’intelligence et des occasions perdues.


On a cette impression d’un homme que la vie et la politique ont martyrisé, et qui s’est fait violence, et qui nous prend à témoin de son courage, et notre écoute nourrira sa guérison. Il y a comme une supplique quand il insiste sur sa volonté de gagner, ou l’idée d’un examen qu’il passerait, devant les médias d’abord, les sondés ensuite, et qu’il atteindrait au statut de véritable candidat en épousant les canons du genre, talentueux jusque dans l’imitation. Et validé, il pourrait revivre. Cette supplique est belle mais perdue pour la politique, et l’on attend Hollande là où elle fait mal. L’Europe éclatée, les finances ruinées, le tissu social déchiré, qu’en ferait-il? En tristesse, il dit peu, quand il ne disait rien jadis au temps de la gaieté. C’est un autre invariant de la République que cette offrande de soi-même et de son rachat en guise de projet. Rarement, cette offrande aura été aussi émouvante et embarrassante que dans ce retour d’un faux gentil, vrai écorché, de notre République.

dimanche 27 mars 2011

Zemmour-Ramadan

Il y a des gens avec qui l’on peut déjeuner, d’autres avec qui l’on signe des pétitions. La même semaine, on a appris que Nicolas Sarkozy déjeunait avec Éric Zemmour, tandis que Martine Aubry ne voulait pas signer avec Tariq Ramadan. Cela fonde une distinction, sur les limites que se fixent les hommes et femmes d’État.
Zemmour et Ramadan, c’est le même débat. Non pas sur la tolérance – il y a des maisons pour ça, et ce n’est pas l’Élysée. Mais sur l’acceptable. Il est des idées qu’on refuse, d’autres dont on peut discuter. La droite admet Zemmour et adhère, pour une part, à ses crépuscules contre l’immigration, la décadence, la législation antiraciste, et les trafiquants qui ne sont pas blancs. Le Monde nous le décrit apostrophant le chef de l’État sur ces Français qui fuiraient les villes pour échapper aux Noirs et aux Arabes. Vérification faite, Nicolas Sarkozy ne s’est pas levé de table. Il a parlé avec Éric Zemmour, condamné pour incitation à la discrimination. "Ton esprit de système te fait sauter des étapes", aurait lancé le président de la République au journaliste qui lui coupait la parole.

Il suffit. L’incapacité à dire "non", l’idée qu’un bretteur liant l’UMP et l’extrême droite puisse être un intellectuel ressource, les avancées de Claude Guéant, tout concorde. Une droite de l’identité nationale s’installe, de moins en moins distincte culturellement d’un Front national que Marine Le Pen "dénazifie" opportunément. La xénophobie n’est plus un obstacle. Et la stigmatisation des musulmans fait partie des opinions admises, qui ne vous mettent pas au ban de la société des chefs. On va devoir vivre avec ça.

L’affaire Ramadan est, à gauche, le pendant de l’affaire Zemmour. Tariq Ramadan, intellectuel islamiste couvé par l’Europe progressiste, est sorti de la banalité en 2003, publiant un texte d’une violence inédite, stigmatisant en raison de leurs origines des intellectuels –Kouchner, Finkielkraut, Lévy, Glucksmann– accusés de ne plus penser en intellectuels, mais en juifs. Cette affaire, jamais purgée, avait exclu Ramadan du possible pour la gauche démocratique. Huit ans après, le voilà sollicité pour une pétition en défense des musulmans, avec la fine fleur des gauches françaises. Signe des temps: ce qui était essentiel en 2003 – le refus de l’alliance islamiste et d’un antisémitisme "progressiste" –s’estomperait au profit des urgences de l’heure– ce que le pouvoir fait aux musulmans. Ramadan, réintégré à gauche? Jean-François Copé en salivait… La réaction de Martine Aubry et Laurent Fabius, retirant leur signature d’un texte qu’ils approuvaient, refusant qu’un théoricien islamiste soit leur commensal en indignation, n’est pas une censure apeurée. Elle est un rappel aux principes, et montre que, pour eux, toutes les barrières n’ont pas sauté. On vit moins mal ainsi.

lundi 14 mars 2011

Minoritaire

Nicolas Sarkozy est honorable quand il dénonce "Kadhafi et sa clique" et menace le bourreau des Libyens d’une punition militaire. L’Europe, par contraste, est désespérante de palabres impuissantes. La reconnaissance française des opposants de Benghazi est une audace bienvenue. Et le retour du devoir d’ingérence, ou du devoir de protection, est une bonne nouvelle, après tant d’égoïsme apeuré.
Pourtant, le malaise domine. Dans les commentaires affleurent les critiques sur la méthode, le soupçon de posture et le procès en esbroufe. Les lectures politiciennes – Juppé humilié par le ralliement à la ligne BHL – dominent le débat sur le fond: quel message les démocraties doivent-elles envoyer aux peuples secouant leur joug? C’est une injustice, une logique et une constante. Cameron, au Royaume-Uni, essuie des critiques similaires.

Et Nicolas Sarkozy paye le prix de ses passés: trop d’initiatives et de contradictions ont épuisé les patiences. L’Europe a trop été percutée pour s’aligner sur le verbe français. L’exagération permanente est notre malédiction. Notre rupture avec le Mexique en témoignait déjà, l’affaire libyenne et les révolutions arabes en sont un paradigme. Complaisance grotesque envers Kadhafi en 2007, sidération malsaine il y a un mois, ingérence militaire désormais? L’inconstance suggère la légèreté: ainsi sont soupesés la France et son Président. L’homme qui devait changer le monde est désormais un minoritaire, dont la disgrâce abîme les meilleures intentions.
La décote internationale du sarkozysme renvoie à son déclin français. Chaque semaine apporte son lot d’avanies: censure par le Conseil constitutionnel des articles de la loi sur la sécurité intérieure; abandon de la déchéance de nationalité; entrée en dissidence du conseiller élyséen à la Diversité, Abderrahmane Dahmane, rendu enragé par le débat sur l’islam.

À chaque fois, le pouvoir paye le prix des de ses foucades et de son irrespect des usages. Les sages du Conseil ont rappelé que l’État avait des devoirs – ne plus bafouer la protection des mineurs, fussent-ils délinquants. Les centristes ont sanctionné le péché de xénophobie. Quant à la pantalonnade Dahmane – comparer l’UMP aux néo-nazis est pitoyable –, elle est le châtiment d’une politique : encourager le communautarisme et promouvoir ses hérauts, puis stigmatiser les musulmans – et finalement perdre sur tous les tableaux.

Ainsi s’enfonce le Président dans une Berezina de l’opinon: 19% au premier tour d’une présidentielle selon CSA, au fond du trou dans le baromètre Ifop/JDD. On pourra juger méritée cette punition sondagière, prix du gâchis et de la transgression. Il faudra d’autant plus reconnaître à Nicolas Sarkozy son courage et les vertus d’un homme d’État, s’il parvient, malgré tout, à mettre fin au calvaire de la Libye.

dimanche 6 mars 2011

Union sacrée

L’irruption de Marine Le Pen en tête d’un sondage sur la présidentielle n’étonnera que les naïfs.
Il est des tremblements de terre que l’on provoque, quand Jean- François Copé applaudit Éric Zemmour, le jour où celui-ci vomit avec jubilation sur la législation antiraciste: des "miasmes égalitaristes et communautaristes", ces textes élaborés pour empêcher la haine et la tristesse entre les Français? On pourra s’interroger longtemps sur la complaisance de l’UMP envers un journaliste devenu le passeur médiatique entre la droite et l’extrême droite.

Le feuilleton Zemmour est la bande-annonce d’un film d’horreur politique. La droite est malade, non pas de sa défaite possible mais de ce qu’elle construit pour l’éviter. L’obsession identitaire du Président; l’insistance (Wauquiez maintenant) à présenter Strauss-Kahn comme un cosmopolite étranger au pays réel; la mobilisation du nouveau ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, sur le seul front de l’immigration: tout converge. Nicolas Sarkozy, battu dans un deuxième tour face à la gauche, sauverait sa réélection dans un face-à-face avec Le Pen. Le sarkozysme fabrique un 21 avril: se conserver la bourgeoisie conservatrice en offrant les classes populaires au FN et prendre la gauche en tenaille – au risque de tout perdre, mais en ayant tout tenté?

Ce sera leur remords ou leur châtiment, aux Sarkozy et Copé, qui doivent savoir, de toute leur histoire d’enfants d’immigrés, ce qu’ils tolèrent désormais. Et c’est à la droite elle-même, par un Fillon, une Jouanno, un Devedjian ou un Baroin, de conjurer sa dérive. En attendant, la maladie d’une droite folle oblige la gauche à faire de la politique. Une réalité s’impose: aujourd’hui (provisoirement?), seul DSK échappe à Marine Le Pen, élargissant au premier tour l’électorat socialiste. Le PS peut en tirer une conséquence en termes de leadership mais aussi une stratégie: la construction d’une alliance entre socialistes, centristes et écologistes est le plus sûr moyen de conjurer la catastrophe.

Ce pôle progressiste porterait un candidat commun à la présidentielle, intouchable au premier tour, invincible au second. Qu’on imagine la puissance réformatrice d’une entente entre DSK, Aubry, Bayrou, Cohn-Bendit, Hulot, voire Borloo? S’ils avaient la vertu qu’ils revendiquent, les progressistes discuteraient d’un programme, et d’une alliance électorale. Ils le feraient publiquement pour le programme, discrètement pour les ralliements. Ils assumeraient une stratégie de gouvernement. Et leur entente, rendant inutile la montée aux extrêmes, pourrait guérir la droite de sa méchante maladie. On connaît toutes les raisons personnelles qui s’opposent à l’évidence unitaire. 
Mais en dehors de ce courage, tous les discours des gauches sur Le Pen et Sarkozy ne sont que des glapissements indignés.

mardi 1 mars 2011

Par le fond


On pourrait décider de laisser tomber, ne pas être otage de toutes les vulgarités. Mais quand un électeur sur cinq regarde vers ça, a-t-on le choix? Donc Marine Le Pen veut envoyer la flotte repousser les migrants clandestins hors de nos eaux territoriales. Elle l’a dit au Salon de l’agriculture, avec l’aplomb qui accompagne chacune de ses agressions. La Tunisie s’ébroue, la Libye brûle, des Africains ont faim, ils nous menacent! Gare à l’envahisseur loqueteux, qu’on l’arraisonne, qu’on l’envoie par le fond!
Au-delà du ridicule, ce sont des mots politiques et ils font sens. L’extrême droite a une histoire de traîtrise et de veulerie. Capitularde en 1940, sabordant la Royale en 1942 faute de l’avoir laissée combattre, putschiste en 1961, flattant Saddam Hussein en 1990… Mais revendiquant les valeurs militaires et navales pour couler ces Arabes ou ces Africains crève-la-misère, dont ne voulons pas. Il y a trente ans, Michel Rocard avait fait rire en proposant d’envoyer la flotte repêcher, dans la Baltique, les Polonais qui fuiraient le coup d’Etat de Jaruzeslki. Au moins Rocard avait la naïveté généreuse, quand Marine Le Pen invite au cynisme des brutes.


C’est un sentiment qui monte, ces temps-ci, sondage après sondage. Le FN n’invente rien et sa patronne manque d’imagination, se contentant de libérer le pire. L’héritière Le Pen abolit la décence et érode les scrupules. Elle transmute la laïcité en invite au racisme, malaxe la peur des autres, le dégoût de l’islam, et désormais l’illusion minable d’échapper aux brûlures du monde. Au moins nous sort-elle de l’hypocrisie : tout cela est en nous, dans nos conforts et nos oublis. La bataille navale lepéniste fait écho aux glapissements de l’Italie sur les migrants qui la submergent ; elle rappelle que la brute Kadhafi était le garde-chiourme de l’Europe, auxiliaire stipendié de la lutte contre l’immigration…


Cela existe. Notre logique. Le FN n’est pas hors la vie. On parle ces jours-ci d’un responsable CGT de Moselle suspendu par sa centrale pour cause de militantisme au FN. Le jeune homme, passé du NPA de Besancenot au frontisme au prétexte de la laïcité, intente un procès et se targue du soutien de sa base. Dans le même temps, les ultralibéraux de l’UMP font d’Eric Zemmour, condamné pour incitation à la discrimination, un parangon de la liberté d’expression, et la vedette d’un colloque, caractères gras sur l’invitation, vu à la télé… Zemmour fait de son verbe un pont entre l’UMP et le FN; il est politique et populaire, soutenu et suivi mais moins pour son intelligence que pour ses démagogies. Le fronto-cégétiste Fabien Engelmann n’est qu’un fils du peuple dévoyé parmi tant d’autres, et on imagine le désarroi de la CGT sur ce que révèle ce méchant camarade… Rien n’est idéal, ni l’épuration politique dans un syndicat, ni les procès qu’on intente aux journalistes. Mais il faut bien rappeler les principes, et qu’une vilenie reste, même amplement partagée ; et si les paroles sont libres, toutes ne se valent pas.

dimanche 6 février 2011

L'Etat contre son chef

Des tribunaux se révoltent contre Nicolas Sarkozy, sa personne même, sa manière d’être et de dire la politique. C’est un désastre, bien au-delà du drame de Pornic. La République se brise, quand un corps conservateur et discipliné récuse le Président et le proclame. En janvier, l’avocat général près la Cour de cassation, Jean-Louis Nadal, donnait aux sarkozystes une leçon cinglante, lors de la rentrée solennelle de la cour: "Inspirer à l’opinion des sentiments bas, la confusion entre la responsabilité du criminel et celle du juge, tout cela avilit, blesse la République." Les mots étaient là, une révolution pouvait suivre.On peut débattre du corporatisme des magistrats, et plaider le droit de Nicolas Sarkozy, élu par le peuple, à défendre les victimes, y compris contre l’institution judiciaire. Mais cette ligne a un prix, et le désarroi des magistrats n’est qu’un aspect du problème. A force de jouer le peuple, l’opinion, ses peurs et sa propre colère, le chef de l’Etat risque de perdre l’Etat. Il a bousculé et révolté ces hommes et ces femmes qui garantissent la République.

On voit des policiers se solidariser avec les juges nantais! On a vu des militaires exhaler leur rage, quand un de leurs chefs, traité d’amateur, avait dû démissionner après la fusillade de Carcassonne. On a deviné la douleur des diplomates, quand le représentant de la France à l’ONU était chassé de son poste pour avoir vexé le Président, ou quand notre raté tunisien est attribué au seul ambassadeur, aussitôt remplacé. Comme si la République de la touriste Alliot-Marie avait eu besoin d’un diplomate pour mépriser Sidi Bouzid! Et on a vu, enfin, des préfets se lever contre le pouvoir – même des préfets! L’été dernier, la très sage "association du corps préfectoral" s’était réunie dans l’urgence, pour vanter la "très grande valeur" et le "sens de l’Etat" du préfet de l’Isère, déplacé par le pouvoir après les émeutes de Grenoble. Ainsi se rebiffent les hauts fonctionnaires, bien élevés.

L’échec est un gâchis. Il y avait, chez Nicolas Sarkozy, un juste rejet du conservatisme, des structures empoussiérées, la volonté d’ouvrir les élites de ce pays à la diversité. Le refus aussi des situations acquises, des rentes statutaires, des intouchabilités, de l’irresponsabilité protectrice… Chez ce non-énarque, avocat pressé, secouant l’Etat comme un actionnaire à 100% fait jongler son entreprise, l’impératif de rupture s’est traduit par des nominations heureuses, mais aussi des algarades répétées, des conflits médiatisés, des humiliations vaines. Perçu comme indulgent envers les riches et les siens, le Président n’était pas crédible pour réformer préfets ou magistrats; ceux-ci, désormais, l’humilient en retour.

L’échec se mesure dans la perte du respect dû à sa fonction. On constate l’hostilité des structures même de l’Etat envers celui qui le conduit. Comme si l’Etat au plus profond de lui voulait un autre chef. Comme si Nicolas Sarkozy, après quarante-trois mois de présidence, était un opposant au sommet de la France.

samedi 29 janvier 2011

Logique

Quand son peuple secoue l’Egypte, et on ne sait pas comment ça va basculer, il faut regarder ce qui ne bouge pas, le rassurant, l’impavide, ce qui atteste notre monde: vendredi, l’agence de notation Fitch menaçait de baisser la note financière égyptienne, qui conditionne ses capacités d’emprunt : le soulèvement pourrait "menacer sérieusement la performance économique et politique [égyptienne] ainsi que le processus de réforme économique".
Logique en somme, et peu inattendu. Au cœur de la "révolution du jasmin", l’autre Big Brother de la finance, Moody’s, avait dégradé la Tunisie, soudain instable de se vautrer dans la démocratie. Aux dernières nouvelles, le voisin marocain serait aussi sous surveillance, pour le cas où l’incurie serait contagieuse.

Voilà la réalité. Peut-être la seule réalité, par-delà les irruptions des peuples et le sang versé : combien vaut l’argent, combien vaudra l’emprunt, les marchés veulent du calme, un peuple bruyant aura faim… Mais s’il avait déjà faim, avant, quand il était calme, par la force et par la peur? Pas de chance. Le vrai pouvoir est ailleurs, qui se joue de nous. C’est un si vieux cliché… Mais quelle sale blague quand la vraie vie se met à ressembler à un tract de Besancenot? Les agences de notation ne résument pas le capitalisme, ni ceux qui le gèrent. Christine Lagarde a protesté contre la mesquinerie de Moody’s et Fitch. L’Europe et le FMI sont prêts à aider la nouvelle Tunisie. Mais il reste toujours en mémoire ces satisfecit octroyés jadis au benalisme financier, par DSK y compris, et cette logique de l’argent, tranquille et autosuffisante…

Ces jours-ci, en France, la gauche rouge et les syndicats de la Poste dénoncent des suicides dans l’ex-service public. La faute, disent-ils, à la transformation d’une administration en société anonyme, broyant ses enfants dans la concurrence, le rendement et le profit. L’Humanité en a fait sa une, on découvre une lettre envoyée par des médecins à la direction de la Poste dénonçant la fabrication "d’inaptes physiques et psychologiques", et on se demande si la modernisation vaut cela.

On redoute dans cette campagne les raccourcis sur le libéralisme assassin. On ne sait pas réellement corréler les suicides et la peine. Mais on sait que la souffrance accompagne le changement inéluctable, plus ou moins amorti, plus ou moins brutal, plus ou moins accompagné. Et on découvre, au passage, une ironie de notre République. Société anonyme, la Poste a pour actionnaires l’Etat et sa banque, la Caisse des dépôts. L’actionnaire qui pourra revendiquer leur retour sur investissement, une poste productive, un jour juteuse, c’est la puissance publique! L’Etat n’est plus protecteur, mais pousse-au-crime, pousse-à-la-roue, pousse-à-la-logique! C’est en son nom qu’on percute la routine des postiers d’antan, qu’on les modernise et qu’on les bouscule. La logique même. Ils souffriront un peu, et puis partiront un jour à la retraite. Tous n’en mourront pas, loin s’en faut. Loin s’en faut. Les Egyptiens non plus.

dimanche 23 janvier 2011

Tabou

Si le racisme n’a aucune importance, Marine Le Pen vaut bien Mélenchon et Céline mérite les honneurs de la République. Ça s’appelle un tabou, le mot n’est pas à la mode.
On sent bien ces temps-ci l’envie de s’en débarrasser, passer par pertes et profits la dénonciation du musulman ou la haine du juif ! On pourrait vitupérer bourgeoisement le populisme mélucho-marinien tout en s’épiçant l’âme des mots d’un haineux décédé, populiste lui-même mais il avait du génie, ce Céline, pas vrai…

Deux snobismes se sont croisés en quelques jours, deux manières de penser faux, mais qui disaient la même chose. Un dessin de Plantu dans L’Express qui croquait une gémellité politique entre Marine le Pen et Jean-Luc Mélenchon, récitant "tous pourris" dans des uniformes nazifiants. Et l’installation par un comité de "sages" de Louis-Ferdinand Céline parmi les gloires commémorées par la France en 2011. L’honneur fait à Céline a été annulé par Frédéric Mitterrand. L’injure faite à Mélenchon prospère: c’est peu surprenant, tant l’outrecuidant "Méluche" s’est isolé des médias et des prébendiers de la raison.

Faisons simple. Mélenchon et Marine Le Pen peuvent tous deux maudire le libéralisme, marteler la trahison et les complicités des élites, reprendre les dialectiques vaseuses des "petits contre les gros": il reste une différence essentielle. Marine Le Pen pose son discours social sur un socle ethnico-religieux, dénonce l’islam envahisseur et exacerbe le rejet des musulmans. Mélenchon n’est jamais allé sur ce terrain. Il n’interroge pas les origines des "trafiquants", ne parle que de lutte des classes, de souffrances populaires, et organise la guerre des mots contre les "belles personnes", lui qui fut jadis ostracisé par les élites élégantes du PS.

On peut rejeter ses analyses et regimber devant son mépris des convenances. Mais l’impolitesse est une vétille, comparée au racisme! Egaler Mélenchon aux Le Pen, c’est un péché contre l’esprit et plus encore, c’est cracher à la figure des victimes de l’islamophobie et dire aux musulmans de France qu’ils sont, ici, quantité négligeable.

Rejeter Céline des panthéons républicains relève d’une même évidence morale: il est des hiérarchies, et la littérature compte moins que la Shoah. Habiller de tricolore la mémoire de Céline, c’est affirmer que la mort des juifs n’a été qu’un détail du siècle passé, et l’antisémitisme français, un déshonneur sans conséquence. Céline vomissait le youpin au moment des déportations, accompagnait à Sigmaringen les derniers salauds de la Collaboration… Cela ne retire rien au Voyage et n’interdit ni la mémoire littéraire, ni la Pléiade, ni les bibliothèques, ni les colloques. Mais "la Patrie reconnaissante", c’était en trop.

Une dernière chose. On redoute, d’expérience, une lecture mollement antisémite de l’affaire Céline, qui lierait des pressions juives au revirement de Frédéric Mitterrand. Ah, le lobby? Si le prochain dîner du Crif ou la tristesse juive sont les raisons d’un geste de bon sens, c’est regrettable et absurde. Le tabou du racisme nous protège tous, et préserve toute la République.

dimanche 16 janvier 2011

Papa avait raison

On peut ne pas marcher dans la combine du Front national dépoussiéré, modernisé, marinisé, et en rester à la politique, qui est têtue dans ses invariants.

Le FN est une tragédie de boulevard, quand une quadra ambitieuse décline Sacha Guitry, Mon père avait raison, et poursuit son œuvre. Ce week-end, Marine Le Pen récupère le parti familial pour dynamiter le système et incendier la société.

Il fut un temps, roué ou sincère, où l’héritière pratiquait l’apaisement et jouait les Al Pacino, rompant publiquement avec son père qui avait dérapé une fois de trop sur la Seconde Guerre mondiale et l’Occupation allemande. C’était en janvier 2005, et le vieil homme, vexé, m’avait lâché cette tristesse paternelle: "Marine a tort, un Front national gentil, ça n’intéresse personne." Six ans ont passé, Papa avait raison. Marine n’est plus gentille. Première croisée de l’islamophobie politique, tonnant contre les prières de l’envahisseur, contemptrice d’une viande halal semblable au repas du démon, dénonciatrice de la "pédophilie" de Frédéric Mitterrand, elle tape comme elle l’a appris, avec talent et culot, au plus bas. Elle épargnera les juifs et la Shoah, délaissant ces vieilleries paternelles : il est des violences inutiles, inaudibles et datées, et la ratiocination collabo n’est plus de mise, soixante-cinq ans après. Mais la détestation de l’islam et du musulman, figure barbue de l’immigré délinquant, peut se porter haut.

Ainsi perdure le FN. Destiné non pas à prendre le pouvoir, mais à terroriser les partis démocratiques, et à porter nos malaises à incandescence. Le Front n’est pas extérieur au pays. Il excipe des réalités partielles et terrifiantes, rebondit sur la société et la transforme à la fois, et radicalise les partis de gouvernement… L’effet Marine a déjà percuté l’UMP, donnant de l’espace et du prétexte aux plus durs du sarkozysme. Il pourrait aussi, curieusement, atteindre désormais la gauche dans son identité. Au cœur du discours de la cheftaine, dès ce week-end, se nichera une dialectique souverainiste et protectrice, mariant le rejet de l’Europe au refus de ses directives libérales, récusant la logique de l’argent, réclamant le retour de l’Etat-nation souverain et des services publics: le FN entonnant une chanson chevènementiste, mélenchonienne, hesselienne, claironnant un déroulédisme de gauche, qui influera sur le camp progressiste!

On peut ironiser en se souvenant du Front reaganien et antifiscaliste des années 1980. Mais chez les Le Pen, les idées comptent moins que la subversion. On pourra aussi s’étonner de cet alliage de républicanisme protecteur et de rejet violent des musulmans. Il est pourtant logique, et s’est illustré cette semaine dans les alliances nouées autour d’Eric Zemmour, clown paladin médiatique défendant la République contre les trafiquants noirs et arabes et leurs alliés droits-de-l’hommistes… Il flotte dans ce pays le regret d’un entre-soi blanc et régulé et protégé, le paradis perdu d’une France disparue et mythifiée. Marine Le Pen, faussement moderne, dope simplement une nostalgie avariée.

dimanche 9 janvier 2011

Différences

C’est un discours pesé et travaillé, voulant conjurer les colères des fous de Dieu… Mais le diable est dans les détails et Nicolas Sarkozy l’a laissé ricaner vendredi, en dénonçant ce "plan pervers d’épuration religieuse" qui viserait les chrétiens du Moyen-Orient. La tragédie des Coptes et syriaques est incontestable. Mais les mots présidentiels méritent qu’on les analyse dans toutes leurs conséquences.
S’il est un plan, il a un auteur. Pour l’Elysée, Al-Qaida est coupable, qui veut chasser les chrétiens du Levant. Mais alors, sauf à considérer Al-Qaida comme l’aboutissement apocalyptique mais fidèle de l’islam contemporain, ce drame s’inscrit dans une bataille globale, où les sociétés musulmanes sont visées par la même terreur que les Coptes d’Alexandrie. Le combat est politique, de la liberté contre le fascisme, et transcende frontières et religions.

Pourtant, le président français sape cette évidence par glissements successifs. Ayant dénoncé "l’épuration religieuse", il vante "la diversité, humaine, culturelle et religieuse" française et occidentale, et ajoute: "Les droits qui sont garantis, chez nous, à toutes les religions, doivent être réciproquement garantis dans les autres pays." Puis il évoque une chrétienne pakistanaise, condamnée à mort pour blasphème par un tribunal du Pendjab. L’exemple est malvenu et un mot est en trop: "réciproquement".

Les lois contre le blasphème ne relèvent pas de la même dénonciation que l’incendie d’AlQaida. Et la laïcité ou la liberté religieuse, valeurs universelles, ne doivent pas s’appliquer par "réciprocité", dans un échange entre Islam et Occident. Implicitement, Nicolas Sarkozy exprime une vision du monde musulman malade d’intolérance, auquel s’opposerait un monde occidental, comprenez chrétien, tolérant envers ses minorités. Et il suggère une assimilation, une parentèle entre chrétiens d’Orient et musulmans d’Europe ou de France: de citoyens indifférenciés d’une république laïque, ils deviennent éléments minoritaires d’une société heureusement "bénévolente"!

Que ce discours soit tenu lors de voeux aux autorités religieuses françaises, et aborde également incidents racistes et prières de rue ("la République ne peut pas accepter qu’une religion investisse l’espace public sans son autorisation"), ajoute à la confusion. On parlait de l’Orient tragique, on atterrit rue Myrha. Les frontières sont abolies, les différences sont expulsées du discours public, la guerre des civilisations se conjure au coin de la rue, et la République a le vertige! On peut dire que le Président est lucide sur l’état réel de nos sociétés et prend de front les haines latentes qui font de l’islam un ennemi intérieur et extérieur. On peut saluer son propos de tolérance et de modération et discuter au fond de l’inéluctable communautarisme. Mais il reste un sentiment de perplexité, quand les mots d’un homme d’Etat viennent contredire ses aspirations et les plus sincères et les plus élevés.