mardi 11 mars 2014
Le billet de Michel Schifres
Non, non et non
Encore quelques semaines et la vie va changer. Rien qu’à Paris, le métro roulant la nuit, une avenue Foch rendue aux piétons, le périphérique recouvert, des scooters en libre-service, des milliers de logements construits, et j’en passe. Tout cela est fort réaliste et on ne remerciera jamais assez les deux candidates à la Mairie d’y avoir pensé sans démagogie. L’une d’elles veut pourtant supprimer les « frais de bouche ». Autrefois, il y en eut, c’est vrai, pour jusqu’à 4 000 € par jour. Ce n’est pas une raison. Non, non et non, on ne peut aller à l’Hôtel de Ville le ventre vide et le laisser en l’état. On doit pouvoir se vautrer sur les canapés et s’en nourrir. Il faut maintenir la règle des 3 S ( saumon, saucisson, sandwich ). De grâce, laissez- nous notre buffet quotidien.
Du féminisme pour tous les goûts
Du féminisme pour tous les goûts
La Journée internationale des droits des femmes, célébrée le 8 mars, a encore bénéficié d’une caisse de résonance soigneusement amplifiée par les médias. Samedi, environ 2 000 personnes – selon la police – ont défilé dans la capitale, pour dénoncer les violences et réclamer « le droit de s’appartenir ». Du classique revendiqué par les Chiennes de garde, le groupe des « FierEs », qui se revendiquent comme des « féministes hystériques », les Jeunes Communistes, la CGT, le Planning familial, le Front de Gauche, le Parti de Gauche ou encore l’union syndicale Solidaires…
Que du beau monde, particulièrement en verve contre les récentes « dérives » de l’Espagne, revenue sur le « droit » à l’avortement durant les quatorze premières semaines de grossesse : « intégristes hors la loi ! ». Et en France, ça ne va pas aussi bien qu’ils le voudraient : pour Nicole Savy, de la Ligue des droits de l’homme, « l’exemple de l’interruption volontaire de grossesse est le plus frappant car on ferme des hôpitaux, des maternités, et les centres d’IVG sont de moins en moins nombreux ».
La gent politique n’a pas négligé ce vivier électoral. Surtout pas François Hollande, qui a salué ce « combat permanent » : « Rien n’est acquis, a-t-il gravement reconnu, il y a des lignes qui n’ont pas encore été franchies. » La conciliation entre vie professionnelle et vie familiale reste « un enjeu de société ». Et Vallaud-Belkacem est venue à sa rescousse dans ce domaine qu’elle maîtrise sur le bout de ses doigts qui ne doivent guère tenir de balai… Halte au conservatisme, place à la parité ! Même si elle cause des soucis au sein de l’armée où les femmes sont particulièrement la cible d’agressions sexuelles – faut-il s’en étonner ?
V’là Julie Gayet
Les medias n’ont pas lésiné, avec leur dose de sondages sur le harcèlement sexuel au travail, le « tumblr » créé par ces femmes politiques françaises qui recensent les petites remarques désobligeantes reçues de la part de leurs confrères, et toujours ces biceps que nous n’avons pas – et que nous ne voulons pas ! – mais qu’ils veulent nous coller : le groupe de construction navale DCNS a été mettre au féminin toutes ses dénominations de postes, genre « recrutons tuyauteuse expérimentée et soudeuse ». Le prix du macho de l’année a, lui, été remis à l’élu UMP Bernard Ronsin pour avoir déclaré que, dans la politique, les femmes « nous pourrissent la vie. Elles seraient mieux avec des casseroles à faire de la confiture ».
Mais la palme d’or revient à Julie Gayet, qui nous a donné sa petite leçon de morale – oui, elle a osé – via un court-métrage pourri contre le mariage forcé (voir l’article de Caroline Parmentier en page 1) – Trierweiler ayant bénéficié, elle, du placage forcé –, où les méchants parents sont des… bourgeois de culture parfaitement occidentale et vraisemblablement chrétienne.
Les musulmanes en lice
Parce qu’il n’était pas question de parler des musulmans ! Et pourtant, ils étaient là eux aussi, à la Journée de la Femme. A quelques rues, dans une autre manifestation qui réunissait pour la première fois prostituées et femmes voilées, transsexuels et militants pro-palestiniens… Tous unis pour un féminisme choisi et revendiqué. « Ne nous libérez pas, on s’en charge ! » hurlaient-ils. Un « 8 mars pour toutes », loin des « stéréotypes racistes et islamophobes », qui n’a pas hésité en revanche à promener une femme en soutien-gorge accrochée à une croix !
Le féminisme traditionnel se ferait-il doubler ? Cela prouve en tout cas qu’il ne peut pas s’imposer. Parce qu’il ne charrie qu’une idéologie aux antipodes des fondements naturels de la société. Et la violence qui, sans doute, augmente contre les femmes – l’Angleterre vient d’adopter la « loi de Clare » permettant aux femmes de se renseigner sur leur amant du moment – n’est peut-être que le fruit de l’abandon de leur respect.
Légitime défense ?
Légitime défense ?
Que pèseront dans l'esprit des Français ces criailleries judiciaires autour des « affaires » Sarkozy et consorts ? Comment les citoyens pourraient-ils trancher entre les protestations des nombreux avocats s'inquiétant d'une dérive inquisitoriale des juges et l'indignation de l'Union syndicale des magistrats (USM) dénonçant un réflexe corporatiste de ces mêmes avocats ? À dire vrai, au-delà du tintamarre médiatique, cela leur importe moins que les dysfonctionnements « ordinaires » de la justice quand, par exemple, un prévenu doit sa libération à une panne d'imprimante.
Il est bien dommage que la contestation des grands principes de notre politique judiciaire n'intervienne qu'à l'occasion de la mise en cause de personnalités publiques de premier plan. C'est évidemment le cas avec les mises sur écoute de Nicolas Sarkozy et de son avocat, M e Thierry Herzog. En la circonstance, c'est le traitement infligé au conseil et ami de l'ex-président qui a motivé la colère de ses confrères. Beaucoup d'avocats ont choisi de plaider leur propre cause au nom de l'inviolabilité du secret professionnel et des droits fondamentaux de la défense.
À quoi l'USM et la garde des Sceaux, Christiane Taubira, ont répondu qu'il ne saurait y avoir d'impunité « en fonction d'une profession » et qu'il existait des possibilités de recours en cas de détournement de procédure. Bref, c'est un procès en illégitime défense qui est intenté aux avocats, qui y opposent de leur côté des procédés « violents et disproportionnés ».
Toute la question est de savoir si les écoutes et perquisitions subies par M eHerzog l'ont été « préventivement » ou sur de réels soupçons. Au fond, toutes ces affaires politico-judiciaires illustrent l'inanité des sacro-saints principes brandis par les uns et les autres. L'indépendance absolue de la justice est illusoire dès lors que la politique pénale est définie par la loi et appliquée par les parquets. Et c'est aussi bien pour ne pas dériver vers un « gouvernement des juges ». Ce que l'on doit attendre, en revanche, de l'État, c'est qu'il s'impose, et impose aux magistrats, un impératif d'impartialité.
Irréaliste ?
Irréaliste ?
Qui de la justice ou de ceux qui tentent de la manipuler est devenu le plus fou ?
"Plus que choquant", "abus de pouvoir", "déni de justice"... Henri Guaino n'a pas mâché ses mots lorsqu'il s'est exprimé sur les écoutes par la justice des conversations téléphoniques de Nicolas Sarkozy et de son avocat, Me Herzog. Et l'ancien conseiller présidentiel d'enfoncer le clou à propos de la saisie des agendas de l'ancien président : "la justice est devenue folle".
"La justice est devenue folle", a déclaré Henri Guaino sur France Inter à propos de la saisie des agendas de Nicolas Sarkozy, qui serait selon lui anticonstitutionnelle. Un problème de respect de la Constitution se pose-t-il effectivement ? Ce cas-là est-il la manifestation d'une tendance de la justice française à se placer au-dessus de certaines lois ?
Jean-Claude Magendie : L'actualité m'inspire en préambule plusieurs observations : Il faut veiller à ce qu'à l'occasion de procédures judiciaires on n'instrumentalise pas la justice. La justice ne soit être servie à d'autre fin que la sienne, et ne doit pas soutenir des stratégies politiques. Deuxièmement, le juge est gardien des libertés individuelles. Lorsque la justice elle-même porte atteinte aux libertés, la logique consiste à ce qu'elle le fasse en obéissant à un principe de proportionnalité. Plus l'infraction est grave, plus les moyens peuvent être contraignants, mais jamais vexatoires. Il faut donc de la prudence et de la réserve. Troisièmement, la justice ne va pas sans respect scrupuleux de la défense, et donc du secret de l'avocat dans les liens qu'il a avec son client. Cette atteinte au secret de l'avocat ne peut intervenir que dans des cas extrêmement limités et graves qui donneraient une suspicion très forte de ce que l'avocat aurait commis un délit. Les raisons doivent donc être très sérieuses.
Je constate que beaucoup d’affaires, qui se traduisent par des atteintes à la liberté (garde à vue, mise en examen, etc.), se terminent par des non-lieux et des relaxes. Ce qui traduit le fait que le principe de proportionnalité n’est pas toujours respecté dans son esprit. L’institution, il faut le dire, n’a pas toujours une approche suffisamment prudente des mesures coercitives au regard de la gravité de l’atteinte qu’elle porte à la liberté individuelle. La loi l’y autorise, certes, mais le juge doit être d’une prudence extrême.
Pendant longtemps la justice avait laissé hors de son champ tout ce qui relevait des infractions financières, et maintenant, par effet de balancier, on en vient à avoir plus de sévérité pour les atteintes aux biens qu’aux personnes. Il faut veiller à ne pas succomber aux effets de mode.
Pour revenir aux faits qui nous occupent, il appartient aux juges d’être particulièrement prudents et réservés. Car souvenons nous de l’émoi provoqué dès lors que l’on porte atteinte au secret des sources chez les journalistes. Ce secret, même s’il n’a pas la même finalité, est le même chez l’avocat. On ne peut pas pousser des cris d’orfraie lorsqu’il s’agit des journalistes, et banaliser la chose lorsqu’il s’agit de l’avocat.
Olivier Pluen : L’avocat de l’ancien chef de l’Etat, Nicolas Sarkozy, a effectivement estimé que la saisie des agendas de celui-ci était contraire à l’article 67 de la Constitution qui prévoit que : "-Le Président de la République n’est pas responsable des actes accomplis en cette qualité… - Il ne peut, durant son mandat et devant aucune juridiction ou autorité administrative française, être requis de témoigner non plus que faire l’objet d’une action, d’un acte d’information, d’instruction ou de poursuite".
Cependant ce texte, qui a vocation à protéger la fonction présidentielle pendant le mandat de son titulaire, ne protège pas ce dernier de manière absolue. Si le chef de l’Etat est bien irresponsable pénalement pour les actes accomplis en cette qualité pendant cette durée, l’article 68 reconnaît déjà une possibilité de destitution "en cas de manquement manifestement incompatible avec l’exercice de son mandat". Or, s’il peut sembler que l’ancien Président n’a pas commis dans l’absolu un tel manquement, l’argument de l’inconstitutionnalité des saisies peut surprendre puisqu’elle met indirectement en lumière une inconstitutionnalité émanant de celui-ci : la loi organique nécessaire à l’effectivité de l’article 68 n’a jamais été adoptée sous son quinquennat. Par ailleurs, si le chef de l’Etat est bien inviolable pendant la durée de son mandat, pour les actes antérieurs à l’entrée en fonction et extérieurs à l’exercice normal de son mandat, cette inviolabilité n’est que temporaire et prend fin "à l’expiration d’un délai d’un mois suivant la cessation de ses fonctions" (article 67).
La critique sur la tendance de la justice à se placer au dessus de certaines lois est récurrente dans le débat politique, et il suffit à cet égard – pour dépasser la sphère répressive – de relire le discours prononcé par le Président de la République en 2009 lors de l’entrée en vigueur de la loi organique sur l’entrée de "Question prioritaire de constitutionnalité".
Interrogé sur RTL lundi matin (voir ici), Brice Hortefeux a insisté sur la mainmise de l'exécutif sur la justice : circulaire de Taubira appelant à faire remonter à elle tous les dossiers sensibles, remplacement du procureur général de Paris par un socialiste, révélations par le Monde sur les écoutes dont Nicolas Sarkozy fait l'objet... Ces éléments mis bout-à-bout sont-ils de nature à inquiéter sur le respect de la séparation entre pouvoir judiciaire et pouvoir exécutif en France ? Pourquoi ?
Jean-Claude Magendie : Tant qu’il y aura un Parquet, ce genre de suspicion existera. Ce qu’il faut, c’est que le Parquet soit clairement identifié comme une partie au procès pénal, et non comme un magistrat. Cette qualité de magistrat me paraît poser problème. Il faut une défense protégée, et un Parquet indépendant. Car il est vrai qu’il suffit pour le politique de choisir les bonnes personnes au Parquet pour ne pas avoir besoin de donner d’instructions.
Olivier Pluen : Il convient au préalable de procéder à un départ entre les exemples cités. Les deux premiers concernent les relations entre l’actuel garde des Sceaux et le parquet, composé de magistrats nommés sur avis simple du CSM, amovibles et placés sous l’autorité hiérarchique de l’occupant de la Chancellerie. Le troisième a trait aux rapports entre un ancien Président et un juge d’instruction, magistrat nommé sur avis conforme du CSM, inamovible et relevant de la loi et de sa propre conscience. Ces deux catégories de situations sont ainsi a priori différentes : dans le premier cas, il y aurait empiètement du pouvoir exécutif sur le "pouvoir judiciaire" et, dans le second, atteinte du "pouvoir judiciaire" à celui qui a détenu le pouvoir exécutif.
Pourtant il existe un point commun aux deux hypothèses, en ce sens que, façonnés sous le Consulat et l’Empire, le parquet et le juge d’instruction ont été historiquement conçus comme autant d’entorses à la séparation des pouvoirs.Le ministère public devait être le pendant judiciaire du préfet dans la sphère administrative, et le juge d’instruction – désigné par Balzac comme "l’homme le plus puissant de France" - avait été dessiné pour faire trembler y compris les généraux. Sans même parler de "séparation des pouvoirs", l’idée d’une justice judiciaire indépendante n’a tout simplement jamais réussi à s’imposer totalement en France, du fait de la crainte persistante d’un retour des parlements d’Ancien Régime. En attestent les quatre projets de réforme constitutionnelle du CSM qui se sont succédé depuis le début des années 1990, et dont deux sont entrés en vigueur en 1993 et 2008.
Le motif d’inquiétude réside donc peut-être moins aujourd’hui dans le non respect de la séparation des pouvoirs évoquée, que dans l’anachronisme de cette situation pluriséculaire et dans le gênant attentisme du pouvoir sur ce plan. Les pressions qu’exercerait l’actuelle majorité paraissent difficilement "croyables" après l’adoption par celle-ci d’une loi supprimant les instructions individuelles du garde des Sceaux vis-à-vis des magistrats du parquet, ainsi que le dépôt d’un projet de loi constitutionnelle destiné à renforcer la compétence du CSM à leur égard. Mais les critiques de l’opposition apparaissent tout aussi "étranges" dès lors que celles-ci ne s’accompagnent pas justement d’un soutien devenu logique à ce dernier projet de réforme…
Comment s'est déplacée la frontière entre justice et politique ces dernières années ? Pour quelles raisons ? De quelles pressions manifestes la justice est-elle victime, et dans quel but ?
Jean-Claude Magendie : Les relations entre juges et politiques ont toujours été mauvaises. En réalité les politiques ont souvent tenu les juges "en laisse", avec notamment la laisse des moyens budgétaires. On constate dans cette institution une paupérisation, un syndrome "éducation nationale", traduit par un syndicalisme politique. Ce syndicalisme partisan, à mon, sens, n’a pas sa place.
La question budgétaire a entraîné la justice dans une médiocrité matérielle, et cette dernière a parfois suscité un esprit de revanche des magistrats contre les politiques. Une revanche qui peut se traduire par certains abus ; et de ce fait les relations vis-à-vis de l’opinion publique deviennent problématiques, puisque la suspicion est jetée aussi bien sur la justice que sur le politique.
Le politique porte la responsabilité de s’être désintéressé de la justice, et de ne s’y être intéressé qu’au travers d’affaires médiatiques. Il n’a jamais tiré les conséquences des abus constatés depuis très longtemps, il n’a pas clarifié le rôle du juge d’instruction, il a laissé le "Mur des cons" sans réponse. L’institution judiciaire est donc devenue difficilement compréhensible.
Olivier Pluen : Sur le plan historique, le déplacement de la frontière entre la justice et le pouvoir politique s’opère au détriment du second. La sphère politique s’est "déjuridictionnalisée". D’abord conçu comme le gardien de la Constitution et un arbitre entre les pouvoirs politiques, le Président s’est rapidement fondu dans la fonction gouvernementale. La Haute Cour de Justice a laissé place à une Haute Cour, et il est désormais envisagé de supprimer la Cour de justice de la République.
Aucun Gouvernement n’a été renversé depuis 1962 par l’Assemblée nationale, et les dérives de certains dirigeants politiques n’ont pas abouties à la même prise de conscience déontologique que celle constatée dans les pays scandinaves, au Royaume-Uni ou en Allemagne. La sphère politique s’est également "dépolitisée" au sens noble du terme. Nombreuses sont aujourd’hui les questions de société qui paraissent aujourd’hui devoir être tranchées au contentieux par le juge, faute pour le pouvoir politique de s’en saisir.
En sens inverse, la société française se trouve caractérisée à la fois par une "juridicisation" et une "judiciarisation" croissantes, aussi bien sous l’effet de l’accroissement des besoins sociétaux, que de l’essor des contrôles de constitutionnalité et de conventionnalité. Réduit aux acquêts sous la Révolution, le juge judiciaire français est ainsi devenu aujourd’hui un garant de la Constitution et du droit européen et international, faisant face à un pouvoir politique "désacralisé" par rapport à 1789.
Les dysfonctionnements actuels sont-ils à imputer aux pressions politiques, ou peut-on considérer que dans un certain nombre de cas la justice est victime d'elle-même, oubliant d'agir dans l'intérêt général ?
Jean-Claude Magendie : Je dirais surtout que le pouvoir politique est victime de lui-même, de son inconséquence, et que le piège se referme sur lui. Mais la justice peut aussi être victime de son manque de recul sur des problèmes dans lesquels la part d’idéologie est trop importante. On navigue entre la tentation de la vengeance et celle de l’usage de la justice à des fins politiques…
Olivier Pluen : Il n’est bien entendu pas possible d’imputer toutes les difficultés au pouvoir politique, et certaines peuvent être la conséquence de prises de position individuelles ou collectives au sein de la justice judiciaire. En vérité, la question de l’oubli de l’"intérêt général" soulève plusieurs questions. Peut-être conviendrait-il de s’assurer que les modes de recrutement dans la magistrature prennent mieux en considération l’idée que se font les candidats de la justice et de son exercice. Peut-être serait-il également nécessaire de s’interroger de nouveau sur les frontières de la fonction consistant à rendre la justice, ou tout du moins de veiller à ce que les différents pouvoirs et autorités exercent pleinement leurs compétences sans renvoyer à d’autres le soin de les assumer à leur place.
Dans l'affaire du "Mur des cons", aucun membre du Syndicat de la magistrature n'a été inquiété. Faut-il y voir un dysfonctionnement criant, si ce n'est la manifestation d'une trop grande bienveillance à l'égard des magistrats concernés ?
Jean-Claude Magendie : Le « Mur des cons » était en soi scandaleux et aurait dû faire réfléchir sur la place du syndicalisme dans la justice. Un juge, pour inspirer la confiance doit être neutre. S’il veut agir sur le plan politique, c’est qu’il s’est trompé de carrière.
Olivier Pluen : L’affaire dite du "Mur des cons", au-delà du débat politique auquel elle a donné lieu, suppose d’être appréhendée avec un certain recul. Ce panneau sur lequel étaient affichées, sous cette appellation "fleurie", des photos de différentes personnalités a effectivement été filmé, sans autorisation, dans un local à usage privé d’une organisation syndicale. Aussi contestable soit-il, celui-ci ne se trouvait donc pas exposé dans un lieu accessible au public et avait été dressé par des membres du SM à l’occasion de l’exercice de leur liberté syndicale – liberté dont il convient de rappeler la valeur constitutionnelle.
Ce premier constat fait, il appartient également de rapporter un éventuel "dysfonctionnement criant" et une éventuelle "trop grande bienveillance à l’égard des magistrats", à la situation qui prévaut pour le reste de la fonction publique et les juges non professionnels de l’ordre judiciaire. En effet, il suffit de lire la Constitution pour connaître le système disciplinaire applicable aux magistrats judiciaires et – conséquence de l’affaire dite d’"Outreau" – il est possible d’accéder depuis 2007 à un imposant Recueil public des décisions et avis disciplinaires sur le site Internet du CSM. Or il n’existe, à ce jour, pas d’équivalent pour les autres fonctions publiques.
Un effort déontologique supposerait cependant d’être opéré au-delà. Tel était déjà le sens du Recueil des obligations déontologiques des magistrats adopté en 2010, en application de la loi organique de 2007 consécutive à l’affaire d’"Outreau".Cependant, l’affaire du "Mur des cons" a révélé que le CSM, déjà compétent en matière disciplinaire, pouvait difficilement être le garant de cette déontologie individuelle. Une solution consisterait alors, sur l’exemple de la justice administrative, à créer un "conseil de déontologie" spécialement prévu à cet effet. Au surplus, il serait inapproprié de sous-estimer les effets "démocratiques" du "Mur des cons" sur le SM, puisque celui-ci a reculé de 32 à 25% lors des dernières élections professionnelles, en faveur de l’USM réputée plus neutre.
Quels problèmes démocratiques cela pose-t-il ? Faut-il s'en alarmer ?
Jean-Claude Magendie : C’est extrêmement grave, puisque cela signifie qu’on se satisfait d’une situation qui ne peut que conduire nos concitoyens à se méfier d’une institution qui est essentielle à la démocratie. Car cela veut dire que la justice n’obéit pas à son principe de neutralité et d’impartialité.
Une refonte des rapports entre magistrats et pouvoir politique est-elle à envisager ? Sur quelles bases l'orienter ?
Jean-Claude Magendie : Les politiques doivent donner aux juges les moyens de fonctionner. Les juges doivent être respectueux du politique pour éviter toute dérive d’un pouvoir judiciaire qui serait mû par la volonté de détruire le pouvoir politique. Et il faudrait aussi prendre en considération le problème très délicat des relations entre la justice et les médias…
Olivier Pluen : Une refonte des rapports entre la justice judiciaire et le pouvoir politique mériterait d’être envisagée. Comment en effet expliquer que la justice administrative, bien qu’elle n’ait jamais bénéficié d’une assise constitutionnelle comparable à la justice judiciaire depuis sa naissance, puisse se prévaloir à la fois d’une plus grande indépendance et d’une plus grande sérénité dans ses relations avec le pouvoir politique ? Le changement à opérer est semble-t-il d’abord d’ordre culturel, avant d’être normatif, le pouvoir politique devant enfin admettre que la justice judiciaire n’est plus porteuse des gènes des parlements d’Ancien Régime.
lundi 10 mars 2014
Le billet de Michel Schifres
Au soleil
Certes le soleil est plaisant. Ce n’est pas son seul avantage : il libère la parole comme disaient autrefois les gauchistes. Il a nourri ce week-end la quasi-totalité des conversations, ce qui changeait des habituels échanges du dimanche sur la famille et la pression fiscale. D’ailleurs les chaînes de télévision, qui n’hésitent jamais à sonder les âmes, y ont consacré de longs reportages. Les gens avouaient des choses étonnantes : ils aimaient prendre l’air et préféraient le chaud au froid. Ils redoutaient quand même qu’il n’y ait plus de saison. Certains barbotaient dans la mer, le jarret blanchâtre. Chacun avait un avis, preuve exemplaire de la vitalité de notre démocratie. On ne s’ennuyait pas à entendre ces confidences.
Avec le temps, on ne perd jamais son temps.Obsessions fatales
Obsessions fatales
Bien sûr que Nicolas Sarkozy ne pense qu'à se présenter en 2017. Et bien sûr que les socialistes ne songent qu'à l'en empêcher. C'est à l'aune de cette double et fatale obsession qu'il convient, malheureusement, de décrypter l'actualité politico-médiatico-judiciaire nationale. Alors que nous sommes encore à trois ans de l'échéance, ce combat fictif brouille les grilles de lecture en occultant tout le reste. Au gré des « affaires » dont le rythme s'accélère à l'approche de toute échéance électorale, surgissent les mêmes soupçons d'instrumentalisation de la justice par le pouvoir en place, quel qu'il soit. Ils sont dévastateurs pour la classe politique et pour la Justice.
Dans ce cloaque, le simple citoyen en arrive à se demander si les juges n'en font pas trop pour les uns et pas assez pour les autres. Il est sûr que si Nicolas Sarkozy a été très « écouté », c'est aussi parce qu'il parlait beaucoup trop. Y compris depuis son échec de 2012 et sa fâcheuse tendance à distiller plus ou moins grossièrement des messages de retour. Quel besoin, par exemple, de narguer le pouvoir actuel en médiatisant sa visite à Angela Merkel ?
Cela méritait-il pour autant, depuis un an, ces mises sur écoute de l'ex-président et de son avocat, ainsi que les perquisitions diligentées jusque dans le rouleau de machine à laver de M e Herzog ? Beaucoup d'avocats ont dénoncé un abus de droit et une atteinte à la protection du secret professionnel. À dire vrai, on a connu la gauche plus sourcilleuse sur la protection des droits de la défense.
Mais ce qui choque le plus, ce sont ces sympathies politiques prêtées aux magistrats. Gilbert Azibert, avocat général près la Cour de cassation, aurait été « utilisé » par Nicolas Sarkozy parce qu'il était réputé de droite. Et les juges qui érigent un « Mur des cons » sont évidemment de gauche. Nos magistrats ne devraient être ni de droite ni de gauche mais tout simplement… droits dans leur code ! Que la première « affaire » du nouveau parquet financier créé après le scandale Cahuzac concerne Sarkozy prend valeur symbolique. Pendant ce temps, les fraudeurs fiscaux respirent !
Petit témoignage sans importance
Petit témoignage sans importance
Comme le savent certains visiteurs réguliers de ce blog, j’ai travaillé à l’Elysée pendant 4 ans et demi comme conseiller pour les affaires intérieures du président Sarkozy. Le monde médiatique et politique tend aujourd’hui à réduire cette période à des affaires de caniveau. J’ai participé à une centaine de réunions au moins, parmi les plus sensibles, avec le président et les ministres, des dizaines de déplacements sur le terrain ou à l’étranger, entre mai 2007 et août 2011 autour du chef de l’Etat. Ma parole d’honneur, j’ai vu M. Patrick Buisson une fois, par hasard dans la cour d’honneur de l’Elysée; nous nous sommes croisés et avons échangé deux ou trois mots. J’ai le souvenir, déja lointain, d’une équipe au pouvoir autour du chef de l’Etat et du Premier ministre, obnubilée par la volonté de réussir, de "sortir la France de la crise", acharnée à réussir ses réformes, dans un climat excessivement fébrile en interne et un environnement extrêmement hostile, entre une droite protestataire haineuse et une opposition socialiste tout aussi furieuse. Les réussites et les progrès accomplis, que seuls les gens sectaires peuvent nier, se mêlent aux erreurs de cette époque, les nôtres, aux échecs et aux déceptions. C’est normal, cela fait partie du jeu du pouvoir. Rien n’est plus idiot que de croire qu’on peut changer d’un coup les choses autrement que par le travail intense et l’effort, par un remède miracle, un slogan, ou une baguette magique. Je garde en mémoire un mélange de grandes joies, de satisfactions et de vives souffrances aussi, que je ne revivrais pour rien au monde. Bien entendu des épisodes ont pu m’échapper, notamment après mon départ en août 2011. Pour autant, en 4 ans et demi, témoin privilégié, je n’ai jamais observé autre chose qu’une détermination de fer à faire avancer la France, dans un climat de pression intense et de travail, de jour, de nuit, le dimanche et toute l’année, comme je n’en ai jamais connu ni imaginé dans aucun milieu.
dimanche 9 mars 2014
Les mots et les actes
« Si on cède sur les mots, on finit par céder sur les choses ». C'est Freud qui le disait. C'est la V e République qui en fait la malheureuse démonstration, à travers ses émissaires présidentiels.
Chercheur au CNRS, Damon Mayaffre a passé à la moulinette d'un logiciel 700 discours de présidents depuis la création, en 1958, de la V eRépublique. Soit environ 200 millions de mots. Conclusions : le langage présidentiel s'appauvrit en même temps qu'il s'éprend du je, au fil des années.
Il est loin le temps où le chef de l'État (Charles de Gaulle) parlait à la première personne du pluriel, nous, ou déclarait : la France. Le tournant s'est opéré avec François Mitterrand. Au hit-parade des mots distinctifs de ses allocutions, je, me, penser, moi, dire devancent nationalisation, Europe,socialiste.
Mais le champion inégalé reste Nicolas Sarkozy avec un choc des chiffres : 305 je veux en 5 ans contre 29 pour De Gaulle en une décennie. Hollande en était à 74 au 1 er janvier dernier, selon l'universitaire. Mais le président en exercice se donne de la peine. Lors de ses v'ux, il a cumulé 32 je en dix minutes et 22 secondes.
Si Hollande est meilleur en grammaire et richesse lexicale que son prédécesseur, il poursuit le travail de personnalisation de la fonction présidentielle, sa désacralisation, sa simplification.
Imprudences à scooter, propos off tenus cravate desserrée et exhumés par un mouchard… On relâche ses mots comme on relâche ses actes.
Dans la loi et dans les têtes
La parité obligée en politique n'est qu'un des chemins vers l'égalité entre les femmes et les hommes dans la vie de tous les jours. Et pas le meilleur. La mesure ne fait que jeter un voile sur la pauvreté qui, en temps de crise, frappe d'abord les femmes confrontées à la précarité des emplois, à l'inégalité des salaires, aux si lourdes charges de la famille monoparentale. La priorité donnée à l'emploi des hommes en devient insupportable. Exemple criant du manque de reconnaissance du statut de la femme, les actions des sages-femmes ne parviennent pas à faire évoluer les conditions de leur métier tandis que les très corporatistes chauffeurs de taxi qui barrent le périphérique sont, eux, pris au sérieux et entendus.
Ce n'est pas dans la lutte pour le pouvoir, où les femmes deviennent rapidement les égales de l'homme jusque dans les turpitudes partisanes, que se joue l'égalité de traitement, mais par une dynamique dans les têtes et la loi pour la promotion et l'accès aux grandes responsabilités pour lesquelles elles ont les compétences. Comment peut-on aujourd'hui attendre des femmes qu'elles assurent la survie de l'espèce et qu'elles contribuent à la prospérité de la nation en les pénalisant pour cette même raison ? Ce sont ceux qui, en entretien, osent dire « si vous décidiez de faire un enfant, je vous licencierai », qu'il faut condamner.
Une parité trop idéologique peut être à double tranchant. La parité dans les études, en médecine par exemple, conduira à refuser l'inscription de jeunes femmes pour cause de surnombre. Et il n'est pas rare d'entendre que le métier d'instituteur est dévalorisé par sa trop grande féminisation. Le seul métier où les femmes gagnent plus que les hommes est celui de mannequin. Preuve que la femme-objet reste rentable dans notre société.
La droite face à ses poisons
Une fois guérie de la défaite, de la division et de la calomnie, la droite n’a qu’un seul devoir : faire le meilleur score lors des élections municipales.
Depuis un peu plus d’un an, Jean-François Copé est un homme seul. Seul aux commandes d’une UMP qu’il lui faut reconstruire. Seul face à un establishment qui a décidé, au lendemain de la défaite de Nicolas Sarkozy, de confier les clés de la droite à François Fillon, et qui ne comprend pas que les militants aient pu faire un autre choix. Seul face à une multitude d’ambitions personnelles au sein de son propre camp, qui sont prêtes à le piétiner pour être bien placées lors de la primaire de 2016. Seul face à une opinion qu’il n’a jamais réussi à séduire, et qui le confine dans les tréfonds de la popularité. Seul enfin lorsqu’il s’est agi de monter au créneau pour dévoiler les mensonges de François Hollande, pour dénoncer le piège du pacte de responsabilité ou pour faire ressortir l’échec patent du gouvernement dans sa promesse d’inverser la courbe du chômage.
Il est bien plus facile de tirer sur un homme seul, de lâcher les chiens en meute et d’organiser une pseudo-inquisition en pratiquant un amalgame digne de Pif Gadget à partir d’histoires d’amitiés personnelles, de campagnes électorales, de ventes d’immeubles au Qatar et de bien d’autres questions qui n’ont rien à voir les unes avec les autres. Peu étonnant de la part d’un organe de presse dont le directeur de la publication, qui semble avoir du mal à prendre sa retraite, n’a jamais caché sa sympathie pour François Hollande.
Mais au-delà des querelles de personnes, des petites vengeances personnelles et des mesquineries qui sont le lot de la vie politico-médiatique, l’UMP ne doit pas maintenant se laisser dépasser par des sujets qui ne concernent pas ses sympathisants et toute cette cohorte de Français qui rejoignent jour après jour l’opposition. Voilà deux ans, elle a subi le poison de la défaite. Comme disait Lincoln : « L’important n’est pas de savoir si vous avez échoué, mais si vous avez su accepter votre échec. » Aujourd’hui, la droite sait qu’elle a échoué, parce que la crise a été d’une violence considérable en France et parce que la main du gouvernement Fillon a tremblé à chaque fois qu’elle aurait dû faire preuve de fermeté. Ce qui se traduit par un programme franchement libéral adopté par tous les ténors de l’UMP, le 25 janvier dernier.
Après le poison de la défaite, il y a eu celui de la division avec ce pitoyable feuilleton de l’automne 2012 où deux têtes d’affiche de l’UMP se déchiraient pour occuper le même fauteuil de président du premier parti d’opposition. Ce parti né d’une improbable conjonction entre un morceau de l’ancienne UDF giscardienne et un autre issu du très bonapartiste RPR aurait très bien pu exploser. Il a fallu que Jean-François Copé et François Fillon parviennent à mettre chacun leur ambition devant leur haine pour que tout finisse par rentrer dans l’ordre. N’en déplaise à certains qui aimeraient bien encore refaire l’histoire, rejouer les élections ou réviser les statuts.
Enfin voilà le poison de la calomnie. De cette calomnie dont Chamfort disait : « Elle est comme la guêpe qui vous importune, et contre laquelle il ne faut faire aucun mouvement, à moins qu’on ne soit sûr de la tuer […]. » C’est parce que Jean-François Copé n’a aucune crainte et rien à cacher qu’il a décidé de “renverser la table” pour écraser cette bête méprisable. En assurant la transparence complète des comptes de l’UMP. En demandant celle de tous les partis politiques quels qu’ils soient comme des organes de presse et de tous ceux qui participent à la démocratie. Enfin, en souhaitant que la lumière soit faite sur les conflits d’intérêts en tout genre.
La transparence n’est pas la meilleure des solutions — loin de là ! —, sauf si elle participe à l’exemplarité de tous ceux qui ont un rôle politique à jouer. Mais force est de reconnaître qu’en agissant ainsi, le président de l’UMP a renvoyé aux caniveaux tous ces procès de bas étage et ces insinuations de vespasiennes. Une fois guérie de ces trois poisons, la droite n’a plus qu’un seul devoir : faire le meilleur score possible lors des prochaines élections municipales. Tous les sondages montrent la volonté des Français de sanctionner la majorité socialiste et ses édiles locaux. Ce rendez-vous des municipales, puis des européennes, est d’autant plus important qu’au premier rang des accusés, ce ne sont pas des personnalités de droite que l’on attend, mais François Hollande, président aussi suffisant qu’insuffisant, et Jean-Marc Ayrault, aussi transparent qu’incompétent, qui empêchent notre pays de profiter de la reprise mondiale et le laissent se morfondre dans une insupportable langueur.
Alors, de grâce, dans ces circonstances, la droite n’a qu’une seule attitude à adopter : faire bloc, débusquer l’ennemi et gagner. Surtout gagner.
Lettre ouverte à Dominique Besnehard
Ça s’est passé sur le plateau de Salut les Terriens, l’émission de Thierry Ardisson sur Canal Plus. Ce soir-là j’étais venu débattre avec José Bové, mais à peine maquillé je me suis fait sermonner par un autre invité… Un zozoteur à la trogne folklorique, affublé de lunettes rondes : c’était vous, Dominique Besnehard, l’ami des stars. Vous étiez venu chez Ardisson pour assurer le service après-vente de votre dernier bouquin, une compilation de souvenirs… écrite par un autre.
Je vous connaissais peu. Je savais tout juste que vous aviez soutenu Ségolène Royal en 2007. Vous, vous m’aviez entendu dénoncer sur RMC l’absurdité du financement du cinéma français. Assis à côté de moi, face à Ardisson, vous avez soudainement suffoqué : « Vous n’avez dit que des conneries à la radio. Heureusement que l’État aide le cinéma. Vous, les gens de droite, vous n’aimez pas le cinéma. Ce que vous avez dit est scandaleux ! »
Dans un premier temps, cette tirade m’a laissé coi. Je vous ai répondu : « Vous êtes discourtois. » Puis je me suis interrogé : comment faire comprendre à ce militant un peu bas du front que le drame intime du cinéma français, c’est précisément la béquille de l’État ? Cette perfusion qui n’existe dans quasiment aucun autre pays (Almodóvar, Nanni Moretti, Wong Karwai, Hayao Miyazaki n’ont pas besoin du CNC, eux !). Vous le savez bien : en France, il suffit de sortir quelques copies en salles pour percevoir des aides. Des financements générés par les taxes sur les billets de cinéma, les obligations de financement des télévisions, les éditeurs vidéo, les taxes sur les distributeurs de programmes, les crédits d’impôt, les aides régionales…
Dans l’histoire, la culture et l’État et n’ont jamais fait bon ménage. Molière, Berlioz, Piaf, Gance, Gabin, Melville, n’ont pas eu besoin d’argent public pour faire rayonner leur art… Certes, M. Besnehard, vous vivez de cette industrie aidée, et je comprends que vous en soyez l’infatigable défenseur. Mais le constat est là : sur les 200 films français subventionnés chaque année, 2 ou 3 seulement connaissent une vraie carrière internationale.
Pis, en 2013, seuls 20 films français se sont avérés rentables, c’est-à-dire 10 %… L’an dernier, le déficit de l’industrie cinématographique française a atteint 400 millions d’euros alors qu’on nous annonçait une année record pour les studios de production hollywoodiens. D’où l’urgence de libérer notre cinéma de l’assistanat financier et de la tutelle incestueuse de l’État. Il faut produire moins de films, mais mieux…
Quant à prétendre que les gens de droite n’aiment pas le cinéma, j’ai trouvé l’apostrophe aussi sotte que minable. Ardisson aussi sans doute : il a préféré couper votre sortie au montage. Je ne vous salue pas, M. Besnehard.
Mon sale cauchemar
Je n’aurais jamais dû accepter ce dernier verre. La chartreuse, c’est un truc d’habitué. Mon ami Jerôme le sait bien, mais il a lourdement insisté. Résultat, je me suis couché ivre. Nathalie m’assure que j’ai ronflé toute la nuit. Elle prétend même que j’ai crié plusieurs fois. Bref, une sale nuit, tout en moiteur.
On est au printemps 2017, juste avant la présidentielle. Sur BFM TV, des vigiles empêchent Copé d’accéder au siège de l’UMP. Une foule haineuse lui crie à la gueule : « Ordure cupide ! Fasciste ! » Il a des griffures sur le visage. Dans les rangs des lyncheurs, je reconnais Zlatan Ibrahimovic, Céline Dion et FOG. J’essaie de m’interposer : « Foutez la paix à Copé ! » Mais des dizaines de billes de verre m’obstruent la bouche, me rendant inaudible… J’enfile mes Stan Smith et je cours chez Fillon, dans la Sarthe. Seul sur son court de tennis, l’ex-premier ministre tape des balles contre un mur. Je lui crie : « Copé est définitivement hors jeu. Tu dois y aller ! » Dans son polo Lacoste rouge, Fillon affecte de ne pas m’entendre !
Heureusement j’ai l’oreille de Sarko : je fais un jogging tous les jeudis avec lui à Perpignan. J’essaie de le secouer : « Copé s’est fait dézinguer, et Fillon est autiste ! Fonce, Nicolas, sinon on va se refarcir “lou ravi” pendant cinq ans ! » Mais Sarko renâcle : « Tu crois que c’est facile ? J’ai tous les magistrats de France au cul : cinq ans de pouvoir, cinq ans d’emmerdes ! En plus, depuis la fin du cumul des mandats, la politique, c’est devenu un hobby de militants associatifs. Alors non, merci ! » Lui qu’on disait affamé…
Bien sûr, je repars illico dans la Sarthe, mais Fillon continue à me snober en tapant des balles sur son quick. Je reçois alors un texto d’Isabelle Juppé. La tuile : Alain doit entrer à l’Hôpital américain pour un triple pontage. Rien de dramatique, mais il sort du champ politique pour six mois (qu’est-ce qu’ils ont tous avec l’Hôpital américain ? Ils vantent le système de soins français, mais ils se font opérer dans le seul hosto parisien qui ne dépend pas de l’AP-HP ! Même Chirac, quand il a fait son malaise, a foncé à l’Américain ! Et Cochin ? Et la Salpêtrière ? ).
Ensuite, ça devient flou… Je me souviens que Marine Le Pen fait 43 % au second tour. Quant à Hollande, triomphateur, il choisit Léa Seydoux comme première dame de France. Commentaire de Najat Vallaud-Belkacem sur LCI : « Dans ce second mandat, nous allons lancer toutes les réformes que nous n’avons jamais osé faire ! »
Je me suis réveillé en état de panic attack : 130 pulsations-minute. J’ai pris un Lexomil et j’ai juré de ne plus jamais boire de chartreuse !
L’homme qui ne pouvait pas gouverner
Ayrault paiera l’addition pour avoir trop ressemblé à François Hollande. Sans avoir eu ni l’autorité ni les moyens d’être un vrai premier ministre.
Jean-Marc Ayrault n’est ni usé ni fatigué, il est « totalement disponible » (le Parisien du 2 mars). C’est un bon résumé de sa situation de premier ministre : dire qu’il est disponible signifie qu’il est non seulement à la disposition du président de la République, conformément aux institutions, mais qu’il est prêt à examiner toute nouvelle proposition. Celle-ci ne saurait plus tarder. Comme il faut un motif de séparation, son sort sera scellé au lendemain des élections municipales. Il sera rendu responsable de l’abstention qui exprimera le désarroi de l’électeur de gauche devant le bilan désastreux de ces deux années. Sera-ce vraiment sa faute ? Son principal handicap aura été de trop ressembler à François Hollande (l’humour en moins) et comme celui-ci n’a pas l’intention de se sanctionner lui-même, c’est lui qui paiera l’addition.
A-t-il jamais été premier ministre ? Une fois sans doute, quand il a demandé la tête de Delphine Batho, alors ministre de l’Écologie, qui n’était pas contente de son budget : elle fut démise de ses fonctions le jour même de ses déclarations et elle est, depuis, retournée dans l’anonymat. Acte d’autorité ! Il est vrai que Mme Batho n’avait aucun poids politique, à la différence de Mme Cécile Duflot. Quand, l’autre samedi, la ministre du parti vert applaudissait bruyamment à la manifestation contre l’“Ayrault-port” de Nantes et comprenait la tristesse actuelle du militant de gauche, la moutarde est montée au nez du premier ministre, mais après un éclat de colère, il s’est vite calmé : la majorité socialiste n’est pas en mesure de faire l’impasse sur l’appoint que représente le groupe vert à l’Assemblée et dans les collectivités.
En pleine révolte fiscale à l’automne dernier, Jean-Marc Ayrault intervenait auprès des éléments les plus suicidaires du groupe socialiste pour les empêcher de déposer des amendements en faveur de la progressivité de la CSG : « Mauvaise idée », plaidait-il. Un mois plus tard, le 19 novembre, il lançait la “grande initiative” du moment en annonçant la remise à plat de la fiscalité. Remise à plat qui allait disparaître lorsque le président de la République présentait son “pacte de responsabilité”, lequel devenait du même coup la “grande priorité”. De la remise à plat, il reste des “groupes de travail” et le retour de l’idée d’une CSG progressive dénoncée il y a six mois… Ayrault avait voulu reprendre la main sur Bercy, Bercy est resté impavide.
Le 2 février dernier, La Manif pour tous réussissait une nouvelle démonstration de force à Paris et à Lyon ; à l’Élysée, on se rendait compte qu’à maintenir le projet de loi de Mme Bertinotti sur la famille on se préparait un “printemps pourri” qui pourrait faire sombrer le pacte tout juste annoncé. Il fallait donc d’urgence retirer le projet. Qui l’annonçait ? Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, qui se croyait déjà à Matignon. Ayrault se contenta d’un communiqué laconique quelques heures plus tard pour expliquer qu’en raison de l’agenda parlementaire, « aucun projet de loi sur la famille » ne serait discuté en 2014. L’hypocrite nous dit maintenant (le Parisien) qu’il n’y avait « pas de projet rédigé »…
Ce ne sont que des exemples. Jean-Marc Ayrault a-t-il donné la moindre instruction à Laurent Fabius, Manuel Valls, Christiane Taubira, Cécile Duflot ou Vincent Peillon ? Ils protesteront tous de leur “travail en étroite collaboration” avec lui — mais pour faire exactement ce qu’ils veulent, sous la seule contrainte des directeurs de Bercy. Le premier ministre n’a ni autorité ni moyens parce que tout remonte à l’Élysée. Et quand la présidence ne sait pas ce qu’elle veut parce que François Hollande n’a pas de convictions, l’initiative revient à chaque ministre : à Vincent Peillon l’idéologie introduite dans le système éducatif, à Christiane Taubira la culture de l’excuse dans l’exécution des peines, à Cécile Duflot la lutte des classes dans ses lois sur le logement, etc. Mais après avoir assumé la hausse massive des impôts, on voit mal comment Ayrault pourrait aussi incarner les 50 milliards d’économies qu’on lui demande. Il y aura une question de confiance.
Les seuls premiers ministres qui aient vraiment gouverné depuis trente ans s’appellent Jacques Chirac, Édouard Balladur, Lionel Jospin — trois chefs de gouvernement en cohabitation avec le président de la République. En ramenant de sept à cinq ans la durée du mandat présidentiel en 2001, en plaçant les élections législatives après la présidentielle, on a voulu empêcher toute alternance (sauf accident) durant une présidence. On l’a voulu au nom de la cohérence dans la durée. La conséquence est que l’on en est réduit à changer les têtes pour faire croire que l’on change de politique quand celle-ci a échoué.
Melina Mercouri ou l’éternel féminin
Elle fut l’incomparable interprète des « Enfants du Pirée » ainsi qu’en grec, des chansons de Moustaki.
Chacun a sans doute, dans son Panthéon féminin, nombre de femmes remarquables à célébrer, à commencer probablement par la sienne… Et puis il y a toutes les autres, celles que l’on vénère secrètement, car elles incarnent possiblement l’éternel féminin, comme Frédérique Brion, l’illustre inconnue alsacienne que je vous présentais hier, à l’occasion de la Journée internationale des Femmes. Cette jeune ingénue, qui fut le premier grand amour de Goethe, rivalise dans mes préférences, avec exactement son contraire, celle que révèrent en Grèce mes compatriotes d’adoption, l’incandescente, l’inoubliable Melina Mercouri.
« Viens vite /Je t´invite/Je suis grecque/Je vais te tirer les cartes/Et dans ta vie je vois/Des voyages des nuages/Des orages avec moi. » Disparue il y a 20 ans, un matin de printemps, Melina Mercouri est l’icône même de la femme grecque, à l’image des personnages d’héroïne antique ou de fille de joie qu’elle interprétait dans les films de Jules Dassin. Avec sa voix rauque, sa gouaille irrévérencieuse, Melina Mercouri incarnait la Grèce contemporaine, dans tout ce qu’elle a d’excessif, d’extrême, de tendresse apaisée aussi. Avec son allure flamboyante, sa générosité débordante, son exubérante joie de vivre, ses déclarations vibrantes et volubiles, elle savait être tour à tour femme jalouse ou putain, dans « Stella » ou encore « Jamais le dimanche ! » qui lui valut en 1960 le prix d’interprétation féminine à Cannes et une nomination aux Oscars.
Elle chantait également mais de la musique grecque, les Français ne connaissaient guère que le sirtaki, Zorba le Grec, Nana Mouskouri, Demis Roussos, à peine Théodorakis, ignorant Manos Hadzidakis, le rébétiko, et les chansons de Melina Mercouri. Elle fut l’incomparable interprète également des « Enfants du Pirée » ainsi qu’en grec, des chansons de Moustaki, et en français de titres bien à elle, sur Athènes, son grand père ou encore sur la femme grecque.
Mélina Mercouri, fuyant le régime des colonels en 1967, leur devra néanmoins sa notoriété politique. « Résistante de salon à Paris », elle deviendra à son retour en 1974 l’égérie du parti socialiste grecque, dont elle fut jusqu’à sa mort, le 6 mars 1994, la tonitruante ministre de la Culture. Ce n’est sans doute pas ce que Mélina Mercouri a fait de mieux dans son éblouissante carrière, mais Athènes lui doit son nouveau musée archéologique, au pied de l’Acropole et l’Europe le concept des capitales culturelles européennes.
Le théâtre de la « Reine Blanche », 2 bis passage ruelle dans le XVIIIe, lui rendra hommage à travers un spectacle musical, cet après-midi à 16h ainsi que les dimanches 16, 23, 30 mars à la même heure. Tél 0140050696.
Inscription à :
Articles (Atom)














