TOUT EST DIT

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jeudi 20 juin 2013

Réactionnaire la France ? Oui et de plus en plus !


Si José-Manuel Barroso a suscité tellement de commentaires après avoir traité la gouvernance française de réactionnaire, c’est bien parce qu’il a visé juste. Il a touché là où ça fait mal. « Et celui qui dit la vérité…doit être exécuté», on connaît la chanson de Guy Beart. Bien sûr, ça n’est peut-être pas le rôle d’un super haut fonctionnaire européen que d’émettre un avis aussi politique sur un des chefs d’État. Mais il faut dire que Barroso est excédé comme la plupart des Européens. Excédé par les attaques permanentes contre la prétendue omniprésence de la commission. Excédé par les reproches et les procès faits par la France à Bruxelles et aux Allemands. La commission n’est  rien d’autre que le bras d’exécution du conseil des ministres. Elle ne fait rien qui n’ait pas été commandé par les pouvoirs politiques. Quant aux Allemands, ils ont fait les efforts que chaque européen aurait du faire pour que la maison soit tenue.
José-Manuel Barroso n’a rien fait d’autre que de dire tout haut ce que les dirigeants européens affirment tous les jours. Oui, le gouvernement français est réactionnaire, oui la politique française est archaïque. Elle conduit au déclin et tire l’ensemble européen vers le bas.
Si on se réfère au dictionnaire, un gouvernement réactionnaire est un gouvernement  qui prône et défend le retour à une situation passée, réelle ou fictive sous le prétexte que le changement serait pire. Un gouvernement réactionnaire révoque ou refuse tous changements sociaux, moraux et économiques. Ce terme s’oppose à progressiste, révolutionnaire.
Les cadres du PS ont beau jeu d’insister sur la grande réforme du mariage pour tous. Sans doute est-ce aujourd’hui considéré par la gauche comme un grand progrès ! Sauf que la gauche défend-là une des institutions –le mariage –parmi les plus bourgeoises et les plus conformistes, alors que cette même gauche s’est battue jadis pour l’union libre. En 1968, le mariage était ringard de chez ringard. Autrement dit, réactionnaire et archaïque. Aujourd’hui, on a voulu nous faire croire que c’était progressiste, moderne, tendance mais passons.
Là où Barroso a raison, c’est dans le domaine économique et social où la gouvernance française est particulièrement réactionnaire. C’est à dire repliée sur elle-même dans le déni de la réalité.
Rien de ce qui a été fait ou annoncé ces derniers jours ne s’inscrit dans la modernité… Sur la mondialisation, par exemple, le discours officiel français est irresponsable. La mondialisation est un fait, on devrait tout faire pour en assumer les contraintes afin d’en toucher les dividendes. C’est par la mondialisation que l’on retrouvera de la croissance, donc de la vitalité, des emplois. Faute de créer un écosystème favorable à l’activité et aux échanges, on se coupe en permanence des marchés étrangers.
Quand un ministre de l’Industrie interdit la vente de Dailymotion  à l’américain Yahoo, il met Orange en difficulté. Il décourage les investisseurs étrangers à venir en France. Quand la France fait le bras de fer avec la Chine en bloquant les importations de plaques solaires en Europe, elle prend le risque de représailles qui feront beaucoup plus mal mais surtout elle se trompe de cible. Le problème  n’est pas avec la Chine. Cette affaire souligne que le problème est en Europe. Le clash s’est produit parce que la France et l’Allemagne ont été incapables de négocier une position commune. Quand la France disait non, l’Allemagne disait oui. Quelle cacophonie !
Pour des Chinois et des Américains, la France, l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne comptent peu.  Ce qui compte pour les Chinois ou les Américains, c’est l’appartenance à un ensemble européen. Cet ensemble européen n’existe pas assez. Plus grave, la France n’arrête pas de considérer l’Allemagne comme étant responsable de la crise. Ce qui est évidemment complètement faux. La France fissure du coup la solidarité européenne.
Ne nous y trompons pas. Derrière ce type de tergiversations, il y a l’idée caressée par les courants populistes français à droite comme à gauche que le souverainisme, la fin de l’Euro, le retour du protectionnisme offriraient des alternatives crédibles. Si ca n’est pas de l’archaïsme qu’un tel retour en arrière, il faudra entreprendre une réforme du dictionnaire ! Nous avons besoin de la mondialisation. Nous avons besoin de l’assumer et pour l’assumer nous avons besoin de coopérations internationales donc d’abandonner certains aspects de la souveraineté nationale à une sorte de « copropriété organisée. »
La seule protection possible aux effets de la mondialisation c’est la compétitivité (les Allemands ont parfaitement compris cela) et la coopération capable de définir des règles de fonctionnement.
Il n’y a pas d’autres solutions. La responsabilité d’un gouvernement serait d’expliquer cela à son opinion publique plutôt que de la caresser en permanence dans le sens du poil en lui faisant croire que si tout va mal c’est de la faute des autres.
Le président de la République nous a donnés lors de sa dernière prestation télévisée un magnifique exemple d’archaïsme ou de réaction. François Hollande a annoncé aux Français ce qui allait se passer dans un conseil d’administration qui se déroulait le lendemain. « Stéphane Richard restera en fonction tant que … ».  Affirmation incroyable qui tend à montrer que le Président peut encore tout décider dans une société publique au sens américain du terme. C’est-à-dire cotée en bourse et dans laquelle l’État n’a que trois administrateurs sur les 15.
François Hollande nous aurait dit qu’il allait donner mandat aux administrateurs représentant l’État de voter la confiance à Stéphane Richard, ce qui ne préjugeait en rien de la décision des autres administrateurs, il aurait été pleinement dans son devoir. Mais en affirmant qu’il tenait les ficelles, il accréditait l’idée que l’État français a encore tous les pouvoirs pour décider dans une grande entreprise française, ce qui est du plus mauvais effet. Pourquoi voulez vous qu’on débarque en France si on court le risque de se faire débarquer soi même par l’administration ou par l’oukase d’un responsable politique ?  Si on veut que les entreprises se développent, elles doivent être indépendantes, transparentes et soutenues ou encouragées dans la compétition  internationale.
Autre forme d’archaïsme ou de réaction, l’interdiction faite d’expérimenter la recherche et le forage de gaz de schiste. La France a peut-être des réserves colossales en énergie naturelle et surtout 30% moins chère que le nucléaire ou le pétrole mais la France s’interdit d’explorer cette voie-là. Les Américains qui n’ont pas ce genre de blocage ont découvert dans les gaz de schiste le moyen de sécuriser les approvisionnements et de financer leur sortie de crise.
Pourquoi la France ne rentre-t-elle pas dans le jeu ? Par archaïsme et idéologie. Archaïsme oui parce qu’une partie de l’opinion est convaincue que l’exploitation des gaz de schiste est extrêmement polluante, ce qu’on ne sait pas puisqu’on ne peut pas faire des expériences et des recherches qui pourraient faire évoluer et progresser les procédés d’exploitation. Derrière tout cela il y a aussi  l’idéologie de ceux qui pensent que la croissance n’est pas nécessaire au progrès de la vie et qu’on pourrait s’organiser autrement. Idéologie et utopie se nourrissent souvent l’une de l’autre pour accoucher d’un retour en arrière.
L’outil juridique qui autorise un tel archaïsme c’est évidemment le principe de précaution. Inscrit dans la constitution et qui bloque tout. Un chercheur américain affirmait que « si le principe de précaution avait été appliqué, jamais les Français n’auraient laissé rouler les automobiles, jamais ils n’auraient pu faire voler les Airbus, jamais le General de Gaulle n’aurait autorisé l’exploitation du gaz de Lacq ou l’énergie nucléaire. »
Cela dit, c’est dans la gestion des dépenses publiques et sociales que la France est particulièrement réactionnaire.
Faute d’accepter de considérer qu’on pourrait avoir les mêmes services publics en les payant moins cher, sauf de prendre en compte les réalités de la démographie, de l’espérance de vie, des progrès de la santé, on risque fort de laisser le modèle social se dégrader alors qu’on croyait le protéger.
La réforme des retraites offre une formidable occasion de modernité ou de régression. Pour la classe politique tout entière. De droite et de gauche. La réforme des retraites est une occasion unique de faire preuve de courage politique ou de lâcheté démagogique.

Les Français ont les élus qu'ils méritent !


Dix députés - de gauche et de droite - lancent un appel dansLe Nouvel Observateur pour abolir leurs propres privilèges. Cette démarche vous laisse sceptique. Votre parti pris : les Français ont les élus qu'ils méritent ! Qu'est-ce que vous entendez par là ?
Depuis l'affaire Cahuzac, on assiste à une surenchère de puritanisme politique. C'est à qui sera le plus vertueux, le plus irréprochable - et cela accrédite l'idée que le Parlement serait le lieu de tous les trafics, prébendes et influences. Disons-le : oui, les parlementaires ont des avantages, en partie abusifs, mais non, leurs mandats ne sont pas des sinécures et ils ne font pas fortune. Surtout, ne laissons pas croire que les retards de la France seraient le fait des élus : ils ne sont ni plus ni moins honnêtes que leurs électeurs. Ils ne sont pas des prix de vertu ? Les Français non plus.
Vous ne pensez pas qu'il nous faudrait une classe politique exemplaire, des élus qui soient justement plus irréprochables que les citoyens qui les élisent ?
Peut-être que ce serait un idéal - je n'en suis même pas sûr. On parle souvent d'une crise de la représentativité ; en fait, nos élus nous ressemblent plus qu'on ne le dit. Les Français sont des champions de la fraude fiscale, de l'incivilité routière et du travail au noir : nos représentants ne sont pas tous des saints. On ne leur demande pas d'être parfaits, mais de respecter les lois (c'est le minimum) et de servir l'intérêt général. Selon ce critère, il y a, dans les propositions de ces 10 députés, celles qui vont dans le bon sens (sur les retraites, la réserve parlementaire), et d'autres, moins.
Est-ce que vous diriez, comme Claude Bartolone, président de l'Assemblée, que ces députés veulent "se faire une réputation sur le dos des autres" ?
Ce qui est transparent, c'est qu'ils ont voulu faire un coup. Beaucoup de leurs propositions ont déjà été soumises au Parlement et repoussées - les 10 députés sont 10 dépités... Olivier Faure a publié son patrimoine, il voudrait que ce soit obligatoire - c'est idiot, car la transparence n'est pas un gage de vérité ; le patrimoine des élus ne pas doit être divulgué mais contrôlé. Bruno Le Maire veut obliger les fonctionnaires élus à quitter la fonction publique, mais alors il faut interdire l'exercice de tous les métiers (et c'est la marche forcée vers la professionnalisation de la politique, dont les Français ont raison de se méfier). Et Jérôme Guedj veut fiscaliser les frais de mandat pour éviter les abus, mais ça revient à augmenter le traitement des députés et sans plus de contrôle puisque chacun dépense son argent comme il veut... Ce sont de nobles causes, mais qui auraient des conséquences discutables...
Est-ce qu'on peut dire que le projet de loi sur la transparence de la vie politique, qui est examiné en ce moment à l'Assemblée, va assez loin ?
Il marque des progrès : la création d'un organe de contrôle, dont il faudra surveiller qu'il a les moyens suffisants, et la déclaration d'intérêts, qui, elle, sera publiée pour s'assurer que les élus ne sont pas liés à des groupes privés qui pourraient les influencer. Mais par rapport à l'ambition de départ, le texte sera forcément décevant : François Hollande l'avait voulu maximaliste (pour effacer l'affaire Cahuzac) et les députés l'ont préféré minimaliste (pour éviter le "tous pourris"). Donc c'était une loi de diversion qui aura connu... deux versions.

A propos d'une déculottée électorale du PS

Le péril fasciste menace Villeneuve-sur-Lot. La déculottée que vient de prendre le PS dans l’ancien fief de Jérôme Cahuzac - le candidat socialiste y a été éliminé dimanche au premier tour des législatives partielles - annonce toutes les outrances de la part de la gauche. D’autant que le candidat FN, Etienne Bousquet-Cassagne,talonne celui de l’UMP, Jean-Louis Costes (26 ,04% contre 28,71%). Ce lundi matin,Harlem Désir a demandé, sur RTL, à "faire barrage au FN", en appelant au "cordon sanitaire". Marisol Touraine, sur Europe 1, a estimé que "le FN est un parti qui ne défend pas les valeurs de la république". Mais ces indignations, qui furent entendues après le 21 avril 2002 (élimination de Lionel Jospin au premier tour de la présidentielle) ont du mal, cette fois, à franchir le cercle étroit des appareils politiques, à gauche comme à droite. Ce sont eux qui "surfent sur les peurs". Or, le profil de Bousquet-Cassagne, 23 ans, ressemble bien peu à celui de la bête faramine qui affole les belles âmes. Ce qui apparaît est une gauche larguée, qui s’enferme dans son sectarisme et ses appels à la haine. Ses électeurs sont d’ailleurs parmi les premiers à rejoindre le parti de Marine Le Pen. Il est probable que ce phénomène se vérifiera, en partie du moins, au second tour.
 Jean-Christophe Cambadélis, secrétaire national du PS, appelle ce lundi à "une alliance des forces de gauche et des écologistes". Mais ce que ce parti s’autorise depuis toujours - le rapprochement avec une extrême gauche de plus en plus violente et sulfureuse - est ce qu’il interdit de manière virulente à une opposition terrorisée par les oukases de la gauche "morale". Le PS  a évidemment tout intérêt à isoler durablement le FN, tout en le renforçant électoralement. François Hollande ne peut espérer être réélu que grâce à une droite irrémédiablement divisée et affaiblie. Mais cette manœuvre grossière, à laquelle se prête naïvement une droite qui ne sait plus qui elle est, n’est pas du goût des électeurs eux-mêmes. Ceux-là réclament, de la part des partis, plus de proximité et de compréhension. Dans cette nouvelle donne politique, l’opposition a encore beaucoup de progrès à faire si elle  veut se rapprocher d’un électorat qui lui échappe. Le PS, lui, semble avoir renoncé à cette écoute attentive, qui l’obligerait à trop de remises en question, au profit d’une posture imprécatoire et désespérée. Mais qui le PS impressionne-t-il encore, hormis quelques notables frileux de l’UMP ?

La Grèce n’est pas un pays «normal»


Chercheur, professeur en philosophie politique au King's College de Londres, Stathis Kouvelakis était un des invités de Mediapart et Reporters sans frontières, mardi 18 juin au Théâtre du Châtelet, lors de la soirée de soutien à la Grèce faisant suite à la fermeture brutale de l'audiovisuel public, ERT. Voici le texte de son intervention. 
Si un doute subsistait encore à ce sujet, il est désormais levé : la Grèce n’est pas un pays « normal ». Dans un pays « normal », de nos jours, en Europe, ce genre de choses n’arrive pas, seulement dans des dictatures ou dans des pays sous occupation. Seulement voilà, sans être sous le joug des militaires, ou d’une armée étrangère, la Grèce a cessé d’être un pays « normal ». Depuis maintenant trois ans, elle a, en effet, pris congé de ce qui, ici ou ailleurs dans notre continent, est considéré comme relevant de la « normalité ».
Car il ne saurait bien entendu y avoir de « normalité », de vie en commun tolérable, dans un pays dévasté, où la récession et le chômage atteignent des niveaux inconnus depuis les années 1930. Dans un pays où la discussion ordinaire des lycéens est la destination vers laquelle elles ou ils comptent émigrer.
Il ne saurait y avoir de « normalité » avec des écoles, des universités, des hôpitaux qui partent à la dérive, quand la population est confrontée à ce qu’on peut qualifier de désastre humanitaire.
Il ne saurait y avoir de « normalité » quand, comme nous l’enseigne l’expérience historique, le désespoir et la colère impuissante d’une société paupérisée et humiliée se tournent contre les groupes les plus fragiles, dont la vie devient un enfer et qui replongent dans une horreur que, là aussi, on croyait oubliée dans nos pays depuis les années 1930.
Mais ce qu’il faut avant tout souligner maintenant, ce que les écrans noirs et les silences des fréquences radio nous imposent de dire avec la plus grande force, c’est que cette descente aux enfers n’a pu se faire qu’au prix et à la condition d’un déni grandissant de démocratie. Ce que la Grèce vit depuis sa mise sous tutelle par la Troïka de ses bailleurs de fond, c’est-à-dire le FMI et, surtout, l’Union Européenne, c’est un état d’exception permanent.
Car comment qualifier autrement un état où toute notion de souveraineté nationale et populaire est bafouée, où les décisions clé sont prises par décret, où les institutions représentatives ne sont qu’une façade de parlementarisme ? L’exception est ainsi devenue la règle lorsque les gouvernements en place se sont transformés en exécutants des instructions de ces fameux Mémorandums, monstrueux pavés de milliers de pages, qui règlent jusqu’au moindre poste de dépense de la moindre ligne budgétaire. Ces Mémorandums qui organisent le dépeçage du pays, la privatisation de son patrimoine, la liquidation de ses services publics et de ses institutions scientifiques et culturelles. Car même si la méthode porte la marque de M. Samaras et de son parti, la décision de fusionner et de restructurer drastiquement l’audiovisuel public, et de licencier des milliers de salariés du secteur public, faisait bien partie des engagements contractés par le gouvernement actuel vis-à-vis de la Troïka.
Cette décision a choqué et déclenché un tollé à l’échelle internationale, dont témoigne, entre autres manifestations du même type, notre rassemblement de ce soir. Il y a sans doute une part de démesure, d’hubris auraient dit les Anciens, dans la décision de Samaras et dans sa méthode. Mais, pour celles et ceux qui suivent les événements de ces derniers mois en Grèce, cette fuite en avant autoritaire ne tombe pas du ciel. Dans son excès même, elle s’inscrit dans une escalade ininterrompue dans la politique de la poigne de fer. Car avant de s’en prendre à l’audiovisuel public, ce gouvernement a brisé quatre mouvements de grève par simple décret de réquisition des grévistes, les derniers en date étant les enseignants.
Ce même gouvernement a réprimé avec sauvagerie des dizaines de mouvements de protestation, évacué manu militari des espaces autogérés, torturé des manifestants antifascistes. Il a couvert les exactions des bandes néonazies et légitimé leur discours en poursuivant la chasse aux migrants et aux travailleurs étrangers entamée par ses prédécesseurs.
C’est tout cela, qui s’est fait à bas bruit – médiatique s’entend –  qui a préparé le terrain au coup de force actuel et qui en explique la logique profonde et le déroulement concret.
Quant à la conclusion qui en découle, elle me semble limpide : la doctrine néolibérale de choc appliquée depuis trois ans à la Grèce sous les auspices et le contrôle tatillon de l’Union Européenne est incompatible avec la démocratie. Ce qui veut dire aussi, qu’on ne saurait – je dirai même qu’on a pas le droit de – s’émouvoir des écrans noirs de la télé publique si on se tait devant la violence des diktats de la Troïka et de la destruction parfaitement prévisible qu’ils infligent à ce pays, comme au reste de l’Europe du sud.
Un ami, qui a vécu cette période, me disait il y a deux jours : tu sais, ce qui se passe devant le bâtiment de l’ERT, ces gens rassemblés, ce fourmillement de débats et d’actions, ça rappelle l’occupation de l’école Polytechnique d’Athènes par les étudiants, en 1973, et sa radio libre qui brisait la chape de plomb de la dictature et qui annonçait sa fin prochaine. Aujourd’hui comme alors, grâce au soulèvement populaire, c’est l’espoir d’une fin prochaine de l’oppression qui surgit. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, devant les bâtiments occupés des télés et des radios aussi bien que sur les ondes et dans les images télévisuelles d’un type totalement inédit, c’est un esprit de résistance et de liberté qui souffle actuellement en Grèce et qui finira par l’emporter. Retrouvons-nous donc bientôt, cher-e-s ami-e-s, en ce lieu ou ailleurs, pour soutenir une Grèce libérée et démocratique !

mercredi 19 juin 2013

Élection partielle en France : le sentiment d’irréalité


Tandis que des arbitres se font casser la figure par plus petit que soi, et que François Hollande tentait de contester, vigoureusement, la plupart des thèmes de sa campagne électorale sur M6 dans "Capital" (sic !), l'élimination du candidat socialiste dès le 1er tour dans le Lot-et-Garonne a été annoncée en seconde voire troisième accroche dans les journaux radio français du 17 juin (après le bac philo et les orages) alors qu'il aurait dû être évidemment premier tant, après l'élimination du PS également dès le 1er tour dans l'Oise il y a quelques semaines, quelque chose à l'évidence s'est mis en route dans le pays. "Coup de tabac" pas "coup de tonnerre" pour Alain Duhamel, sans doute parce que dans l'Oise l'UMP a gagné au bout du compte (à dormir debout pourtant) et que l'on s'attend à la même chose dimanche 23 juin. Peut-être… et, sans doute.
Mais le plus frappant était moins dans cette relativisation, compréhensible si l'on veut, que dans les explications données y compris au plus haut niveau de l'État, parlant de "séquelle de l'affaire Cahuzac", de "hausse du chômage", alors que ces facteurs, à prendre en compte, ne sont pas les plus importants, surtout le dernier qui fonctionne depuis trente ans, et que le premier est à resituer dans un contexte plus général d'hypocrisie généralisée vis-à-vis d'un cachez-cet-argent-que-je-ne-saurais-voir. Non. Il faudrait plutôt analyser ce déficit d'explication par le refus d'observer un malaise généralisé face à la pratique d'un discours en déphasage avec sa phraséologie. Pour parler langue de coton bien sûr.
En langage dru cela donne autre chose : puisque les paramètres fondamentaux qui expliquent depuis trente ans "La France qui tombe" (pour reprendre ce titre prémonitoire de Nicolas Baverez) sont toujours non seulement relativisés mais vigoureusement niés, il est "normal" que les explications restent bien en deçà de la hauteur d'analyse nécessaire (faite en long et en large depuis longtemps mais toujours minorée).
Il s'en suit dans ce cas un doux sentiment d'irréalité. En plus il fait (enfin) beau. Sauf que cela fait toujours penser à ce "lâche soulagement" dont parlait l'ambassadeur italien en 1940 lorsqu'il tentait de réconforter son vis-à-vis français : "vous verrez, après on se sent plus léger" ; en effet, dès l'armistice signée, les Folies Bergères pouvaient reprendre, Sartre songer à écrire L'Être et le néant (paru en 1943), Picasso rencontrer Jünger dans son atelier parisien (1941). Tout va bien donc (so far no harm done). Puisque l'exception culturelle est là : celle qui précisément par ses effets spéciaux permet de garder les yeux fermés malgré des pupilles bien ouvertes ; nier, avec sourire et tact, c'est capital. En août 14 il faisait terriblement beau.

Dans la peau des Athéniens


Un an après les élections de juin 2012, et alors que la Grèce est à nouveau en proie à des convulsions politiques,Presseurop présente le webdocumentaire Athènes, une tragédie grecque, de Claire Jeantet et Fabrice Catérini.

Ce reportage photo donne la parole aux habitants de la capitale grecque et explore la ville frappée de plein fouet par la crise. Du quartier contestataire d’Exarchia à la banlieue huppée de Kifissia, il montre la réalité de la vie des Athéniens sous un autre angle, et invite à saisir une réalité qui fait encore trembler l’Europe.

La France et son éternel procès anti-riches : entre vice des mégas revenus et vertus de la création de richesse, quel est l’impact social des plus aisés?


Tony Blair vient de conseiller ce week-end à Ed Miliband, leader du partie travailliste, d'abandonner son projet de taxes sur les hauts-revenus, affirmant qu'une telle mesure ne "changerait pas la société". Deuxième volet de notre série "Le capitalisme plombé par ses vices ?"

Tony Blair vient de conseiller ce week-end à Ed Miliband, l'actuel leader du partie travailliste, d'abandonner son projet de taxes sur les hauts-revenus, affirmant qu'une telle mesure ne "changerait pas la société". Cette déclaration relance ainsi l'éternel débat sur l'utilité sociale des hauts-revenus, facteur de croissance pour les uns et frein économique pour les autres. Si l'on devait se poser la question clairement, peut-on dire que les riches sont aujourd'hui à l'origine des dysfonctionnements de notre système économique ?


Henri Sterdyniak : La période récente a vu une forte hausse des inégalités de revenu. Une grande partie des hausses de revenus sont capté par les 1% ou 0,1% ou 0,01% des plus riches particulièrement dans les pays anglo-saxons, mais aussi dans les pays émergents. Cette croissance des inégalités est permise par la mondialisation, par la globalisation financière. L’étirement de la hiérarchie des revenus a de nombreux effets pervers. Les plus riches ont une plus forte propension à l’épargne. Le creusement des inégalités se traduit donc par une baisse de la propension à la consommation. Dans les pays anglo-saxons où le phénomène est le plus prononcé, la consommation des classes moyennes et populaires a été soutenue par le développement de l’endettement des ménages tandis que l’épargne des plus riches nourrissait la bulle financière. Mais, la croissance de l’endettement des ménages s’est terminée par la crise des subprimes alors que la bulle financière s’est dégonflée en 2008. La croissance des inégalités oblige à une financiarisation de l’économie nuisible à sa stabilité.


Les hauts salaires versés dans la finance et les services aux entreprises ont font tâche d’huile dans certaines professions, où naguère dominait le sens du service public. Ainsi, passe-t-on d’une situation où les meilleurs médecins se consacraient dans le cadre du secteur public aux cas les plus délicats à un système où, par le biais des dépassements d’honoraires et secteur privé, ils en arrivent à soigner les plus riches.

La hiérarchisation des revenus et des statuts est un des moteurs de la société. Chacun se trouve engagé en permanence dans une compétition stressante. La croissance est impulsée par les ambitieux, ceux qui espèrent des carrières fulgurantes, des enrichissements fabuleux, ceux qui ont une forte avidité et une forte démesure (l’hubris) : les sportifs, les vedettes, les chefs d’entreprises, les hommes politiques.

Chacun espère faire partie de ces happy few. Les entreprises développent leurs activités en inventant des nouveaux besoins, en créant de nouveaux produits. La publicité crée des besoins et des frustrations. La concurrence par l’innovation aboutit à l’émergence rapide de nouvelles entreprises, puis à leur dépérissement. Chaque salarié voit son emploi menacé par la volatilité des goûts des consommateurs. Au lieu que l’activité économique permette de satisfaire au mieux ses besoins fondamentaux, de sorte que chacun pourrait se consacrer à d’autres activités que son emploi marchand, de nouveaux besoins apparaissent sans cesse.

L’innovation crée de nouveaux produits ; ceux-ci sont d’abord utilisés par les classes dominantes comme marqueurs d’appartenance (Rolex, voyages aux Seychelles) ; puis, les besoins sont répandus dans l’ensemble de la population par la publicité et par le besoin de reproduire la consommation des classes dominantes (c’est la consommation ostentatoire de Veblen ou la filière inversée de Galbraith). Une large partie de la population a le sentiment d’être pauvre parce qu’elle n’a pas accès aux produits utilisés par les classes dominantes. Il y a toujours des besoins en termes de logements, d’équipements collectifs, d’alimentation de base, de santé, qui ne sont pas satisfaits. Mais la logique de la société est de créer une tension, qui oblige à satisfaire en priorité des besoins ostentatoires.

Les revenus qui explosent dans la période courante ne sont pas (sauf cas particulier) ceux des savants ou des ingénieurs, indiscutablement utiles, mais ceux des chefs d’entreprises, des financiers, des artistes, et des sportifs. Les dividendes explosent, mais ils ne sont plus utilisés pour investir mais pour financer des consommations de luxe ou des activités spéculatives.
Les seuls riches utiles sont les capitalistes industriels, mais ceux-ci tendent à disparaître avec le développement du capitalisme financier. Ensuite, ils meurent ; leur capital passe à des héritiers incompétents qui dilapident le capital de leurs parents.
Il n’est pas illégitime que la société taxe lourdement les revenus fruit de la rente (les plus-values mobilières ou immobilières, par exemple), de la prédation (les revenus des traders, les revenus des dirigeants d’entreprises auto-décidés), de la chance (ceux des artistes de variétés, des présentateurs) ou pire de l’héritage.
 
Julien Damon : Tony Blair a absolument raison. On change pas le monde en concentrant la fiscalité sur les plus hauts revenus. Plus d’ailleurs que changer le monde c’est aller sans originalité dans un sens que prennent de plus en plus souvent les grands pays riches. Ou plutôt les vieux pays riches. Car la richesse se déplace considérablement et rapidement. C’est à l’Est et au Moyen-Orient que se trouvent désormais les très riches, les inégalités scandaleuses (entre hommes et femmes par exemple), et les niches fiscales. Quant à savoir si « les riches » sont à l’origine des dysfonctionnements sociaux, ceci revient à chercher un unique coupable, qui serait, en quelque sorte, le grand capital ou, plus précisément, une population de descendants des 200 familles. Ce ne serait pas des héritiers directs, mais de nouveaux riches surtout abreuvés de primes et de stock-options. S’il y a assurément de l’exubérance dans la rémunération des traders et autres apprentis-sorciers du monde boursier, ils ne sont pas les uniques « riches ». Si ces quelques personnalités qui ont fait plus la pluie que le beau temps sur les marchés sont éminemment critiquables, il n’en va pas de même pour la richesse en général. Celle-ci devrait être considéré comme un bien public. Je force le trait pour provoquer. Mais sans richesse, sans production de richesse, une société s’écroule. Tout simplement. Les accuser de tous les maux – les riches - me semble relever d’un conservatisme et d’une facilité de pensée toute caractéristique d’un occident vieillissant.
Se pose ensuite la question suivante : "Les riches sont-ils rentables ?". Je répondrais oui, généralement. Ceux qui ne sont ni les rentiers ni les héritiers permettent à tous les autres de prospérer. La question derrière tout cela est bien de savoir qui sont les riches. Nous sommes tous le riche de quelques autres. En France, par une sorte de curieux déplacement des points de vue nous avons ce que l’OCDE a appelé l’  « effet Gala » (du nom du magazine). On se concentre sur les très riches, par exemple les patrons du CAC 40 (qui ne sont que 40, et qui ne sont pas, par ailleurs, toujours les mieux rémunérés dans leur société). Si les riches sont les entrepreneurs, les entraîneurs et les managers de qualité, alors ils ne sont pas seulement utiles à la société.
Ils sont indispensables. Et les vilipender sans cesse c’est se tirer des balles dans les pieds, en les faisant partir. Naturellement il y a quelques exagérations. Il en va ainsi de certains traders aux rémunérations aberrantes (mais c’est aux banques, à leurs clients et actionnaires de s’en soucier). Il en va certainement plus encore des sportifs de haut niveau et de très haute rémunération. Mais pour l’essentiel, si on considère que les riches ce sont ceux qui comptent parmi les 10 % de la population aux revenus les plus élevés (dit ainsi les riches sont 10 % de la population), alors on se trouve avec une rémunération minimale des riches à environ 3 000 euros par mois. Ce qui n’est pas modeste, mais pas non plus mirobolant. En fait le problème, bien mis en avant depuis les mouvements de type Occupy Wall Street ce sont les 1 % les plus favorisés. Et encore une fois, à part quelques parasites, en particulier dans le secteur de la finance comme de l’art contemporain subventionné, ils sont avant tout nécessaires.
Pascal Salin : Ce qui compte pour estimer si les riches sont "rentables" (c'est-à-dire s'ils sont utiles aux autres) c'est de connaître l'origine de la richesse. Elle est utile à tous dans une économie capitaliste, elle est nuisible dans une société non-capitaliste. En effet, celui qui s'enrichit dans une économie capitaliste reposant sur la liberté d'agir, de produire, de contracter, c'est celui qui rend service à autrui. Il ne prend rien à autrui, mais il crée des richesses nouvelles et il permet ainsi aux autres d'obtenir des biens plus utiles et moins chers ou de recevoir des salaires plus élevés. Ce n'est pas un hasard si c'est le capitalisme qui a permis en Occident, pour la première fois dans l'Histoire, à des masses innombrables de sortir de la pauvreté. C'est pourquoi la défense  du capitalisme n'est pas la défense d'une minorité – celle des riches - mais la défense de tous les membres d'une société.
Par contre, dans une société non-capitaliste, la richesse des uns  provient de la spoliation des autres. La richesse est alors immorale et elle est par là-même nuisible, puisqu'elle incite non pas à créer, mais à voler. Telle est la situation aussi bien dans les économies pré-capitalistes d'autrefois que dans les social-démocraties modernes. Assez étrangement, on utilise souvent le terme de "privilégiés" pour désigner les riches dans une société capitaliste, alors que leur richesse ne résulte pas de privilèges, mais de leur utilité sociale. C'est seulement dans les économies non-capitalistes que la richesse est le résultat de privilèges, comme on l'a bien vu, par exemple, dans les pays communistes et comme on le voit malheureusement si fréquemment dans toutes ces économies qui sont sous-développées – parce que non capitalistes – et où les membres de la nomenklatura politique vivent  richement aux dépens de leurs concitoyens. 

Les fortes inégalités de revenus sont néanmoins vues comme un facteur de déstabilisation sociale. Qu'en est-il dans les faits ? 

Henri Sterdyniak : La crise financière de 2008 a bien montré les risques d’une société inégalitaire où la consommation est portée par des bulles financières d’un côté, la montée de l’endettement public et privé de l’autre. Sur le plan social, une société se porte mieux si tous les jeunes ont leur chance, si tous accèdent à une éducation et à une santé satisfaisante. L’objectif doit être le bien-être collectif et non le développement de la richesse de certains.

Les jeunes se trouvent avoir à choisir entre deux types de carrières : des professions à revenus relativement assurés (enseignant ou ingénieur) et des carrières à fortes disparités de revenus (sportif, artiste ou financier), dans lesquelles il y a un gagnant et de nombreux perdants. Le creusement des inégalités de revenus et de statuts rend de plus en plus rentable de choisir la carrière risquée. On aboutit donc à une situation peu satisfaisante où il y a de nombreux perdants, qui ont perdu leurs temps et leurs efforts, sans avantage pour la collectivité. De nombreuses activités parasitaires (la finance, la spéculation) ou inutiles (la publicité, la création de nouveaux besoins) contribuent à nourrir les inégalités sociales, à exacerber les sentiments d’injustice. Les inégalités des revenus s’auto-entretiennent.

Les plus riches acceptent de payer des produits et des services spécifiques à des prix élevés, ce qui permet de faire vivre grassement une couche de population à leur service, que ce soit les officines spécialisées dans l’organisation des défiscalisations, les producteurs de produits de luxe, les publicitaires, etc..

L’augmentation de la richesse d’une étroite couche de la population, la richesse de certaines grandes entreprises relativement à la paupérisation de l’État aboutit progressivement au retrait de subventions de certaines activités (culture, sport, enseignement) qui doivent avoir recours au parrainage ou au mécénat privé. Ainsi, aboutit-on à un cercle vicieux où les plus riches ont une influence accrue dans la société. Par exemple, les journaux dépendent de la publicité (décidée par les grandes entreprises) et des aides financières de certains capitalistes. Les sportifs, les artistes deviennent progressivement des agents publicitaires.

Julien Damon : Vous faites implicitement référence aux thèses de The Spirit Level (paru en 2009). Le propos de ces deux épidémiologistes anglais, également formés à l’économie, Richard Wilkinson et Kate Pickett, a fait des vagues politiques des deux côtés de l’Atlantique. Il est simple : les inégalités sont dangereuses pour les individus et pour les sociétés. Davantage que la pauvreté, elles seraient nuisibles au bien-être. Le message précis du livre est une critique à l’endroit des riches pour les conséquences néfastes de leurs activités et comportements. Au-delà des riches, c’est la richesse même qui est critiquable. Les auteurs soutiennent que les pays riches connaissent, pour la plupart, « un succès matériel mais un échec social ». 
« Les sociétés modernes, malgré leur niveau de richesse, sont des échecs sociaux ». La formule peut faire mouche, mais il faudrait alors savoir ce que sont les sociétés modernes… Car le travail ne porte que sur vingt-trois pays « riches ». Il ne prend pas en compte, par exemple, les nouveaux Etats membres de l’Union européenne issus du bloc soviétique. Il ne prend pas non plus en compte la Chine et, bien entendu, ne s’intéresse pas à des cas extrêmes d’égalité supposée parfaite, comme la Corée du Nord. On peut vraiment se demander si les conclusions sur la vingtaine de pays de l’échantillon a véritablement une portée générale, ou si une grande partie des corrélations n’est pas fallacieuse…
Pascal Salin : Le terme d'inégalités de revenus – lourd de sens implicite – ne devrait être utilisé que dans les cas où il y a une sorte de "Grand Répartiteur". Parlons donc plutôt de disparités de revenus. Certes, les sentiments de jalousie sont humains et ils existent donc probablement toujours. Mais ils sont dangereusement stimulés lorsque les individus savent qu'il existe un Etat susceptible de les aider à s'emparer des richesses d'autrui et qui prétend en outre que cela est moral. Mais alors que la solidarité exercée volontairement par ceux qui donnent ce qui leur appartient légitimement est morale, la prétendue solidarité obtenue par la contrainte est dénuée de toute moralité. Ce ne sont donc pas les disparités de revenus qui sont un facteur de déstabilisation totale, mais cette guerre de tous contre tous instaurée par l'interventionnisme étatique.

En parallèle, l'obsession de l'égalité des revenus, présentée comme une panacée, n'est elle pas un archétype de la fausse bonne idée ?

Julien Damon : Oui. L’égalisation totale des situations est polpotienne. Elle n’a rien de sérieux. Le libéral conséquent est pour l’absolue égalité des droits. Il est pour les mesures assurant un socle d’égalité des chances. Il doit se méfier de l’égalité de faits. Attention ! Entre hommes et femmes, toutes choses égales par ailleurs, toute inégalité de revenus est un scandale intégral. Pour le reste, l’inégalité des revenus, si elle est rémunération des talents et non pas rente (par les diplômes, les corporatismes et les héritages), est heureuse. Potentiellement heureuse.
Pascal Salin : Cette obsession de l'égalité est pire qu'une fausse bonne idée, elle est un ferment de destruction sociale pour les raisons que nous venons de voir. Elle consiste à suggérer que certains ont des droits sur les autres pour la seule raison qu'ils ont des revenus moins importants, quelles qu'en soient les raisons. Il est essentiel de se convaincre qu'elle n'est pas l'expression de la morale, bien au contraire. En effet, elle est le pur produit de l'imagination des hommes de l'Etat qui se font élire en promettant de punir les riches et de leur prendre une grande partie de leurs richesses (comme on le voit avec l'actuel gouvernement français).
Ce faisant, ils portent atteinte à la source même de la prospérité de tous, mais cela leur importe peu, puisqu'ils cherchent seulement à conserver leurs pouvoirs et à vivre ainsi aux dépens des autres. Mais ce faisant, les hommes de l'Etat trouvent en fait le moyen de revenir à une société non-capitaliste où la richesse est due au vol et à l'esclavage et non aux bienfaits apportés à autrui. Le vol et l'esclavage des plus productifs est le fondement de la social-démocratie. 
Henri Sterdyniak : Je ne crois pas. Je pense que l’objectif doit être de minimiser les inégalités de revenus. Une entreprise se porte mieux si chacun a le sentiment d’être dans le même bateau, plutôt que si une couche étroite de dirigeants touchent 100 fois plus que le salarié moyen et jouit de plus de parachute dorée. Il est important qu’une part important des besoins échappe aux lois du marché.

Si demain on supprimait la richesse, la société s'en porterait-elle mieux ?

Henri Sterdyniak : Sans doute. On peut viser une économie égalitaire, détendue, à la scandinave plutôt qu’une société énervée à l’américaine. Mais, il faudrait se poser la question : « comment organiser une société plus égalitaire ? ». Il faudrait socialiser l’accumulation du capital, favoriser les innovations sociales et collectives, orienter collectivement la production et la consommation.
Encadrer les revenus les plus élevés dans les entreprises, décider par exemple, que le salaire du PDG ne peut être supérieur à 10 fois le salaire moyen reconnaitrait que la capacité de croissance et d’innovation de l’entreprise dépend de l’effort et de la cohésion de l’ensemble des salariés de l’entrepriseLa croissance actuelle ne pourra se prolonger à l’infini. Elle impose la consommation de ressources qui ne sont pas renouvelables. Elle imprime des dégâts irréversibles à la planète. L’économie mondiale doit devenir plus économe en énergie, en matières premières, en émission de gaz à effets de serre et en pollution. La tendance spontanée du capitalisme consiste soit à refuser de se poser les problèmes de long terme, soit à imposer un rationnement par les prix, qui pèsera sur les pays et les couches sociales les plus pauvres. L’éviter nécessite de passer à une société plus égalitaire et plus sobre. Dans cette optique, les hauts revenus redeviendront un anachronisme choquant.

Julien Damon : Je me rappelle d’un graffiti sur un mur de Paris : « Il faut prendre tout aux riches. Tout ». Et un autre graffiteur avait ajouté « Et après ? ». Ces propos, mélange de communisme intégral et de naïveté confondante, relèvent de ce qu’on peut valablement appeler la richophobie.

Pascal Salin : Dans une société totalement statique, il n'y a pas de riches (sauf ceux qui usent de la contrainte). L'existence de personnes riches est un signe du dynamisme d'une société. Elle signifie en effet qu'il existe des innovateurs capables d'inventer et de produire des biens nouveaux et des processus de production nouveaux. Supprimer la richesse, supprimer les riches c'est porter atteinte à ce processus fondamental des sociétés humaines, le seul qui permette l'amélioration du sort de tous.

 

Pour finir, peut-on dire que l'on assiste à une nouvelle forme de conflit social ?

Henri Sterdyniak : La mondialisation et la globalisation financière ont fragmenté le salariat. Les plus pauvres sont dans la misère, victimes de la concurrence de la main d’œuvre à bas salaires des pays d’Asie, de la concurrence des travailleurs issus de l’immigration comme de la sous-traitance organisée par les grandes entreprises. Ce sont souvent eux-mêmes des travailleurs immigrés. Les travailleurs non-qualifiés sont fragilisés et doivent accepter la stagnation de leurs salaires. Au contraire, une fine couche de dirigeants est grassement rémunérés par les actionnaires pour gérer les entreprises à leur service, pour accroître la valeur actionnariale. La finance distribue des revenus élevés à des couches parasitaires. Les classes dirigeantes doivent rémunérés les intellectuels à leur service. Ainsi, la barrière de la lutte des classes ne passe plus seulement entre salariat et capital ; elle passe à l’intérieur du salariat lui-même.

Julien Damon : L’appartenance de classe a diminué (au moins dans les esprits). Les inégalités se sont considérablement atténuées. Mais on sait, au moins depuis Tocqueville, que plus l’égalité est proche plus la violence peut survenir. Je ne crois pas aux conflits frontaux entre riches et pauvres. Je crois plus aux conflits, dans les comptes sociaux, entre jeunes et vieux, et dans la réalité de l’activité professionnelle, entre les gens du public (quoiqu’on dise plus protégés) et les gens du privé (plus exposés). 


Pascal Salin : Le conflit social autour de la répartition des richesses n'est pas véritablement nouveau, même s'il s'exprime avec des mots différents de ceux du passé. Le thème du conflit entre bourgeois et prolétaires est apparenté à l'approche marxiste. Malheureusement, même si on n'utilise plus que rarement ces termes, le marxisme a laissé des traces profondes dans les esprits. Mais les riches ne vivent pas aux dépens des pauvres, pas plus que les bourgeois ne vivaient aux dépens des prolétaires. En réalité, les uns et les autres sont solidaires car l'enrichissement des uns contribue à l'enrichissement des autres. 

EDITO FIGARO


PRESSE "QUAND LA FRANCE DÉCOLLE"


mardi 18 juin 2013

De la haine à l’indifférence

De la haine à l’indifférence


Pendant 5 ans, Nicolas Sarkozy a subi un torrent de haine et d’insultes sans précédent pour un chef de l’Etat, de la part des extrêmes, des socialistes et même de son propre camp. On se souvient des unes de magazines -  « nul », « fou », « voyou »-  de cet incident ultra-médiatisé au cours duquel un homme refuse de lui serrer la main au prétexte que « tu sens mauvais », de cette institutrice affichant en classe une caricature du chef de l’Etat comme représentation du « méchant » et de tous les pamphlets rageurs qui s’entassaient dans les vitrines des librairies. La raison principale de ce grand lynchage collectif, de la part des élites et non du peuple, tenait au modèle de dirigeant que Nicolas Sarkozy tentait d’incarner, avec ses forces, mais aussi ses faiblesses et ses erreurs, un modèle fondé sur le volontarisme, l’action, le mouvement, et surtout, l’ordre, l’autorité, l’intérêt national, devenus des principes insupportables à tant de milieux bienpensants. Avec François Hollande, c’est tout autre chose. Nulle raison de le haïr pour sa personne: le caractère est affable, accommodant, sympathique. Il n’a pas vraiment de projet politique à long terme, ni, jusqu’à présent, de velléité de réforme douloureuse. Il ne veut pas se faire d’ennemi, ménage à peu près tout le monde en dehors de l’ex-président et son entourage, le rejet de ces derniers tenant lieu chez lui de « mythe fondateur ». Un autre danger le guette pourtant, pire que la détestation, celui de l’indifférence, du désintérêt général. « Avec 2,8 millions de téléspectateurs, François Hollande a réalisé, dimanche 16 juin, l’un des plus mauvais résultats d’audience de "Capital" sur M6 » trouve-t-on sur le site du Nouvel Observateur ce matin. Un président ressenti comme sans relief, sinon ennuyeux, transparent, ignoré des Français, qui changeront de chaîne en le voyant apparaître sur le petit écran, dans un pays rongé par le chômage des jeunes, la désindustrialisation, une violence endémique et le chaos de ses banlieues. Que peut-il en sortir ? Quand on est chef de l’Etat, au regard de l’Histoire, mieux vaut probablement susciter la haine que l’indifférence.

Ces choses qu'il faudrait enfin comprendre sur le fonctionnement des entreprises pour leur appliquer des politiques économiques efficaces


Le rapport Queyranne, qui sera remis à Arnaud Montebourg mardi 18 juin, prévoit de réduire de trois milliards d'euros les aides publiques accordées aux entreprises. Le coût total de ces aides est estimé à plus de 100 milliards d'euros par an.

Alors que le rapport Queyranne suggère de couper 3 milliards d'euros d'aides aux entreprises, Arnaud Montebourg a présenté vendredi un "logiciel" permettant d'estimer pour une entreprise les bénéfices qu'elle tirerait à relocaliser ses activités en France. Outre ces mesures relatives aux coûts, ces politiques - même si elles partent d'une bonne intention - révèlent-elles une incompréhension à l'égard du monde de l'entreprise ?

Eric Verhaeghe : Vous voulez dire : est-ce qu'une politique économique, c'est un concours Lépine de la mesure la plus favorable aux entreprises ? S'il n'y avait pas des millions d'emplois à la clé, je dois dire que le spectacle offert par le gouvernement serait assez divertissant. Il me rappelle le film E la nave va, de Fellini, où l'on voit une cohorte d'aristocrates ne jamais quitter le pont du bateau, mais beaucoup disserter de ce qu'il faut faire et ne pas faire aux étages inférieurs. Chacun y va de sa petite considération pour pouvoir briller dans les dîners mondains et tirer la couverture à lui, dans les médias ou ailleurs. Que tout cela coûte cher et ne serve à rien ne constitue évidemment pas une préoccupation pour cette caste parasitaire qui vit sur le dos de la bête comme l'aristocratie sous Louis XVI.

Dans la pratique, je vois mal comment le gouvernement va pouvoir sortir indemne de cette phase critique où les marchés financiers ne tarderont pas à sanctionner des annonces et des promesses suivies par un vide opérationnel criant. D'un côté, on nous a annoncé un crédit d'impôt compétitivité qui n'est absolument pas financé et qui va faire "flop". De l'autre, le gouvernement va bien devoir donner le sentiment de se préoccuper un peu des affaires du pays qu'il est supposé diriger. Pour cela, soyons clairs, il va falloir augmenter les impôts de toutes parts. Personne n'y échappera. Les entreprises, qui se sont entendus promettre monts et merveilles, devront passer à la caisse.
Il faut évidemment n'avoir jamais connu l'angoisse du chef d'entreprise, qui voit ses clients se faire rare et ses appels à cotisations tomber régulièrement, pour imaginer qu'un logiciel va changer le cours des choses. De ce point de vue, l'annonce faite par Montebourg est pathétique, et illustre bien tout le décalage qui existe entre une classe politique professionnalisée, pour qui l'action quotidienne consiste à produire des règlements et des lois, et le pays réel, dont l'enjeu est de vendre des produits et dégager de la valeur.
Sur le fond, je ne jette pas la pierre : en toute bonne foi, Montebourg imagine probablement qu'agir c'est faire des lois, des circulaires, des logiciels. C'est sa forme de contribution à la prospérité collective. Mais s'il connaissait des chefs d'entreprise, il saurait que leur obsession n'est pas d'obtenir des subventions ou de jouer au golf sur le parcours interminable des réglementations françaises. Et si Montebourg n'avait pas les idées obscurcies par une vie passée en huis clos dans les couloirs du pouvoir où l'on rampe sans amour propre pour avoir des postes, il comprendrait que le problème n'est pas de livrer un logiciel pour aider les chefs d'entreprise à s'y retrouver dans les règlements. Le problème est de simplifier les règlements, d'en diminuer le nombre et le volume.
Tiens... vous avez remarqué? plus personne ne parle du choc de simplification... ou alors comme d'un lointain souvenir.
Olivier Babeau : L’attractivité ne se décrète pas. Elle est la conséquence à la fois de conditions objectives (système fiscal, formation de la main d’œuvre, etc.) et subjectives (l’attitude des institutions locale face aux entreprises par exemple). Dans les deux cas, ces conditions sont aujourd’hui clairement négatives. On peut se féliciter néanmoins que l’attractivité soit devenu un thème d’actualité des discours politiques car cela témoigne d’un début de compréhension de la part de nos responsables. Mais la route est encore longue, comme en témoigne l’extravagant et technocratique système du crédit impôt compétitivité dont l’inefficacité était prévisible, et qui est très loin de compenser l’alourdissement fiscal qui l’a précédé. Au pays de Descartes, l’incapacité de notre administration à mettre en place des processus simples ne lasse pas d’étonner. Les trop nombreuses aides aux entreprises en sont l’exemple le plus désolant : pour alléger des charges pesant sur le travail dont on comprend qu’elles sont trop lourdes, on multiplie les niches et décharges de toutes sortes, rendant ainsi (en partie) d’une main ce que l’on prend de l’autre, et créant d’importants coûts liés à la complexité.
 
 
Bernard Cohen-Hadad : Les deux exemples que vous évoquez sont significatifs de la complexité de notre situation économique, de la volonté des politiques de chercher et de trouver des remèdes pour sortir de la crise. Avec plus ou moins d’effet de levier, plus ou moins de réformes structurelles à court, moyen et long terme, plus ou moins de réalisations concrètes, d’effets de communication ou de gadgets. La gauche au pouvoir, qui a annoncé la priorité aux PME et le changement. Cinq ans après le début de la crise elle se demande comment s’y prendre.  Une chose est sûre, elle ne pourra pas se passer de la confiance des entrepreneurs pour emprunter le chemin de la croissance. Cette confiance est encore au plus bas. Les différents baromètres en témoignent régulièrement. Personne ne doit s‘en réjouir. Cette réflexion sur la place de "la diversité PME" dans notre société nous n’avons pas attendu mai dernier pour la mener au sein du think tank Etienne Marcel. C’est un débat à conduire sans a priori et sans esprit partisan. Il n’est pas toujours accepté même dans le monde de l’entreprise car il bouscule les idées reçues et les allégeances. Mais il est au cœur de l’évolution de notre choix de société. Malgré les Assises de l’Entrepreneuriat, il reste à valoriser l’esprit PME. Il reste à inventer une nouvelle politique entrepreneuriale à destination des TPE-PME. Il reste à reconnaître la place centrale que jouent ces entreprises dans notre économie et dans nos régions. Il reste à mettre en place une stratégie cohérente et dresser un tableau précis du financement des PME. Il reste à donner aux organisations patronales représentatives, et aux vrais entrepreneurs, leur juste place dans les instances qui les concernent. Il reste à valoriser la prise de risque et sa rémunération… Ces attentes sont-ils une découverte pour les politiques de la majorité ou de l’opposition ? Mais effectivement de chaque côté de l’échiquier une infime minorité d’élus vient du monde de l’entreprise. Cela ne veut pas dire qu’ils ne le mesurent pas.
 
Concernant l’orientation des aides publiques aux entreprises, l’enjeu n’est pas de reconnaître qu’il y en a trop ou trop peu, que l’on peut être plus sélectif et qu’il convient de mieux distinguer les niveaux des aides européennes, nationales, régionales. A l’été 2011 avec la révélation du niveau des dettes souveraines, à plusieurs reprises, nous avions indiqué qu’il fallait un aggiornamento. Nous sommes dans un labyrinthe. Même un spécialiste s’y perd. C’est pourquoi ces dispositifs perdent en efficacité et réactivité. Ils manquent leur cible. Les patrons de PME ont du mal à y faire appel. Ils les connaissent peu ou préfèrent les ignorer face aux conditions d’obtention qui relèvent du parcours du combattant. Et entraînent immanquablement des contrôles fiscaux. La vraie problématique est aujourd’hui de rationaliser, faire le tri dans ce qui est mal fléché et de choisir d’orienter les fonds publics disponibles vers toutes les entreprises moyennes qui en ont besoin pour créer de la richesse et de l’emploi. Même s’il s’agit de très petites entreprises. Et de réaffecter le coût des "aides inutiles" pour moitié à la compétitivité des entreprises, sous forme d’une diminution des prélèvements, et pour moitié au paiement de la dette.
 
 

Que doivent-ils absolument comprendre sur les entreprises et pourquoi ?

Eric Verhaeghe : Pour comprendre les entreprises, il faut un esprit simple et basique. Un chef d'entreprise, c'est un homme ou une femme qui décide de vendre des produits qu'il fabrique. Son métier est donc d'être fabricant et vendeur. Ce n'est pas d'être lecteur assidu du Journal Officiel, d'être remplisseur de formulaires incompréhensibles, ou d'être piquet dans une file d'attente à un guichet administratif.
Ce point est fondamental dans un pays où l'administration n'est plus dirigée et donc livrée à elle-même par des hauts fonctionnaires obsédés par leur carrière, donc occupés à cirer les pompes des puissants, et peu enclins à faire le sale boulot de manager dans les services. La première raison pour laquelle la réglementation en France subit une inflation galopante tient à la défaillance des hauts fonctionnaires, dont la pensée moyenne consiste à mépriser le secteur privé (sauf les grandes banques ou les anciens monopoles d'Etat, bien entendu), à ne jamais prendre de risque, à ne jamais bousculer les mauvaises habitudes des bureaux, et à chercher à se faire bien voir de leur ministre. Pendant ce temps, les ronds-de-cuir sous leurs ordres produisent de la circulaire qui les occupent, justifient leur emploi et nécessitent même des renforts.
Le deuxième enjeu de l'entreprise, c'est d'avoir un accès facilité au capital. La sous-capitalisation des entreprises françaises, en particulier des petites entreprises, est un handicap majeur pour le retour à la prospérité, car elle empêche le développement rapide de l'innovation. De ce point de vue, l'Etat est convaincu qu'il doit mettre son nez dans cette affaire. Quelle erreur ! c'est par ce colbertisme larvé que la France est parvenue à saccager tout ce qu'elle a inventé à la fin du vingtième siècle : depuis le micro-ordinateur jusqu'à Internet. Si l'on avait laissé le Minitel à l'initiative privée, en capitalisant bien les entreprises désireuses de le développer, la France serait aujourd'hui championne des nouvelles technologies. Mais la grande noblesse d'Etat a voulu faire du Minitel sa chose, et ce fut un fiasco.
La grande force des Etats-Unis tient à leur capacité à soutenir l'investissement des PME par un marché fluide du capital-risque. En France ce marché est corseté et frileux. Il tient à des rémunérations élevées tout de suite. Une entreprise française ne peut pas imaginer lever 500.000 euros en moins de six mois. C'est aberrant, dans un monde où 6 mois équivalent à une éternité.
Et puis, disons-le, il y a le grand tabou du salariat. Le salariat est une forme de travail dépassée, et totalement inadaptée au monde contemporain. Proposer à quelqu'un que vous ne connaissez pas de le payer tous les mois à vie, avec une garantie de droits complexes, répond de moins en moins aux attentes des salariés eux-mêmes comme des employeurs.
De ce point de vue, il faudrait lever quelques tabous. Le premier est celui du prix de l'immobilier. Quand vous êtes employeur, vous êtes sommé de répondre à une injonction forte : celle de permettre à vos salariés de se loger. Ce phénomène est très lourd à Paris et en région parisienne, où un salarié, pour se loger, doit apporter des milliers de garanties en tous sens, et s'acquitter d'une somme colossale chaque mois. Mécaniquement, la rémunération du patrimoine immobilier pèse sur le coût et la rigidité du travail dans des proportions alarmantes. La France arbitre manifestement en faveur de ses propriétaires au détriment de ses entrepreneurs.
J'en dirais de même sur la protection sociale. Si son coût élevé se justifiait par une protection des salariés, cela ne me choquerait. Le problème tient au fait que les cotisations sociales sont très élevées à cause de ceux qui ne travaillent plus : le coût des retraites et du vieillissement pèsent sur les salariés, qui, leur tour venu, ne bénéficieront pas de la moitié de ce qu'ils donnent aujourd'hui aux autres.
Olivier Babeau : Pour des raisons historiques liées à une grande méfiance réciproque,l’administration ne traite pas les entreprises comme des partenaires sur lesquels la prospérité nationale reposerait mais comme des moutons à discipliner et à tondre. Elle sait très peu se mettre à la place des entreprises pour essayer d’être non pas un créateur de contraintes supplémentaires mais un guide efficace pour se développer. Elle ne voit ainsi jamais aucun problème à édifier de véritables jungles réglementaires dont notre droit du travail est le plus redoutable exemple. Et pourtant, pour en revenir à l’exemple du coût du travail et de son effet sur la compétitivité, il suffirait de baisser les charges directement. Pourquoi ne le fait-on pas ? Baisser les charges impliquerait de réformer en profondeur notre mécanisme de protection sociale, en cessant par exemple de faire reposer sur le travail uniquement des prélèvements dont chacun profite. Mais personne n’en a encore eu le courage. La complexité qui étouffe nos entreprises a ce grand avantage qu’elle élève un rideau de fumée, crée un flou permettant de soutenir (de bonne foi peut-être) que l’on concilie les deux contraintes contradictoires que sont le maintien du statu quo fiscal et réglementaire d’une part et la lutte pour la compétitivité d’autre part. C’est évidemment illusoire.
 
Bernard Cohen-Hadad : Aujourd’hui les entreprises moyennes ont besoin de reconnaissance, de stabilité économique, juridique et fiscale. Elles peuvent renouer avec la performance économique si on accepte de mettre en place une "exception économique pour les TPE-PME". Depuis des années on parle de la mise en place d’un "small business act" à la française. Cela veut dire réduire efficacement la complexité administrative et privilégier le modèle économique des PME. Un médiateur des relations interentreprises et un médiateur des marchés publics sont désormais en place. Est-ce suffisant ? L’Etat, les régions et leurs établissements publics jouent-ils le jeu des PME ? Quels sont les chiffres dont on dispose ? Où est le corpus législatif ? D’autre part, une entreprise ne peut pas se développer sans créer de la richesse et la distribuer. C'est-à-dire faire des bénéfices.Les investisseurs n’ont pas d’intérêt à investir si leur prise de risque n’a aucune chance d’être rémunérée. On a trop tendance à calquer le modèle de rentabilité des services publics sur celui  des entreprises marchandes. Ce qu’elles ne sont pas. Même si dans les territoires beaucoup de TPE-PME jouent de fait le jeu de l’implication sociétale. Notre pression fiscale est toujours trop lourde. Les entreprises ont besoin d’améliorer leurs marges. Et les patrons travailleurs non-salariés (TNS) sont essorés. Arrêtons de les contraindre. Beaucoup de sociétés non financières sont en dessous du seuil de rentabilité ce qui explique leur faiblesse en fonds propres. Il faut mettre en place une réduction de l’Impôt Société pour les bénéfices réinvestis en fonds propres. Et encourager les financements complémentaires du système bancaire tout en renforçant les passerelles entre financements publics et financements bancaires privés. Les charges sociales des PME ne sont plus supportables. La montée en flèche des coûts des conflits du travail sont une préoccupation forte et quotidienne. Nos acquis et l’absence de souplesse de notre modèle social apparaissent, face à la concurrence européenne, comme un frein à l’emploi. De même que la diabolisation du recours au contrat à durée déterminée (CDD). Pour éviter d’être mis à l’index, peu d’entrepreneurs osent le dire publiquement. Il faut enfin accepter de reconnaître qu’une entreprise n’est pas une caisse enregistreuse dans laquelle on peut puiser indéfiniment pour désendetter l’Etat.
 
 

Comment expliquer un tel décalage entre le monde de l'entreprise et le monde politique ?

Eric Verhaeghe : Par une raison simple : la France n'est plus une démocratie, mais une monarchie aristocratique qui ne dit pas son nom. Ceux qui exercent le pouvoir ne connaissent rien d'autre que la politique ou l'administration. Les Français qui évoluent dans le secteur privé n'ont malheureusement pas le temps, à quelques exceptions près, de se consacrer à la politique. Ce phénomène tient à la vision aristocratique de la politique qui domine en France. Les carrières se font à vie, dans un milieu traversé par les connivences et les collusions. 

Olivier Babeau : Le mode d’intervention de l’Etat dans l’économie s’apparente fortement à l’organisation scientifique du travail de Taylor : un personnel imaginant détenir la vérité scientifique grâce à sa formation se pense légitime pour diriger et ôter toute autonomie aux exécutants qui sans cela tomberaient dans leur vice (flânerie pour les ouvriers, poursuite de "l’intérêt personnel" aux dépens de l’intérêt général pour les cadres dirigeants). 
 
Bernard Cohen-Hadad : On vit dans un monde médiatique qui donne l’impression de la proximité alors que dans la réalité les distances sont fortes entre les acteurs. Et le pouvoir a tendance à isoler et à tamiser. Regardez les déclarations faites sur la normalité ou la proximité. Elles partent d’une juste analyse. La pratique institutionnelle est autre. Vous savez, grâce au soutien de Jean-François Roubaud, j’ai eu l’opportunité d’être invité à m’exprimer devant les parlementaires. Sinon était-ce envisageable ? A part les entrepreneurs moyens, qui se reconnaissent entre eux, qui fait attention, en France, vraiment aux patrons de PME ? Ils ne sont pas sur les plateaux TV, ne sortent pas des grandes écoles ni des grands corps de l’Etat. Il y a ce toujours ce Rubicon… En revanche, j’ai été touché de la prise de conscience par les parlementaires de terrain des difficultés des TPE-PME. Dans les territoires, ils sont aux contacts des entreprises de toutes tailles et d’activités diverses. Ils connaissent les métiers et les hommes. Beaucoup mesurent justement que l’entreprise est avant tout une aventure humaine. Attention donc de ne pas tomber dans la caricature, dans l’antiparlementarisme facile ou dans les procès d’intention. On peut néanmoins se demander pourquoi cette prise de conscience réelle n’arrive pas à trouver son expression réglementaire ou législative ? L’une des explications se trouve peut-être dans le fait que les priorités gouvernementales animent l’activité parlementaire. Et qu’il reste un fort décalage entre l’univers public et l’univers marchand, le rythme du monde public et l’urgence vécue par les acteurs du monde privé. Ce décalage existe aussi entre les PME et les grands groupes, les PME filiales de grands groupes et les PME patrimoniales. Ce qui est patent c’est qu’une PME n’est pas une administration. Une PME n’est pas un grand groupe. Une PME n’est pas non plus une association. Elle compte d’abord sur elle-même ! Il vaut mieux le dire car ce n’est pas une évidence pour tous. C’est cette spécificité et cette diversité du monde PME qui font la richesse de l’univers des entreprises moyennes. Même si compte tenu de la réduction des marges financières, le temps des PME est aujourd’hui nécessairement fait de "recours au système D" pour sauver les meubles alors qu’il est habituellement fait d’inventivité, de prospective, de réactivité et d’effet d’entrainement.  
 
 

Comment remédier à ce décalage ?

Eric Verhaeghe : Il devient urgent de purger la classe politique et la haute administration françaises.
Pour ce qui concerne la classe politique, la méthode est assez simple : interdiction du cumul des mandats et interdiction de faire plus de deux mandats de même nature dans une carrière politique. En outre, le moment vient de mettre en place une véritable démocratie liquide en associant effectivement les citoyens à la décision publique par des systèmes de travail collaboratif transparent.
Pour ce qui concerne la haute administration, deux mesures simples. Premièrement: obliger les fonctionnaires à se mettre en disponibilité quand ils exercent un mandat électif ou quand ils occupent un poste en cabinet ministériel, et leur interdire de prendre un poste dans ce ministère par la suite. Cette technique permettra de juguler très vite la politisation folle de la haute administration. Deuxièmement, fixer des objectifs mesurables, notamment en terme de maîtrise des dépenses, aux directeurs d'administration centrale et aux responsables de services déconcentrés. En cas d'inexécution de ces objectifs, ils doivent être licenciés de la fonction publique (et non reclassés dans des postes planqués d'inspecteurs généraux comme aujourd'hui). Je suis convaincu que cette technique permettra de résoudre en moins de deux ans le déficit de l'Etat.
Olivier Babeau : Il faut le rappeler, aucun membre du gouvernement actuel ne vient du privé. Comme l’a montré l’Institut de recherches économiques et fiscales (IREF), 44% des élus de l’Assemblée nationale et 43% de ceux du Sénat sont issus de la fonction publique. Les chefs d’entreprises ne représentent en France qu’entre 2,9% et 6% des élus, alors qu’à l’étranger ils en représentent environ un quart. Notre personnel public n’a aucune expérience de l’entrepreneuriat. Il n’a jamais créé ou dirigé une entreprise. Trouver des financements, prendre des risques en engageant ses actifs, affronter une concurrence internationale, adapter constamment ses produits, se battre pour conquérir des clients sont autant d’activités qui font partie du quotidien d’une entreprise mais qu’ignore le fonctionnaire. Ce dernier obéit à d’autres logiques et à d’autres contraintes radicalement différentes. Il dont est urgent d’introduire plus de mixité dans notre fonction publique, d’encourager des allers et retours entre public et privé, d’encourager des formations croisées, de mettre un terme au monopole de la formation de nos élites. Pour cela, il faudrait sans doute réformer en profondeur le système des grands corps de l’Etat pour y introduire plus de flexibilité et diversifier enfin les formations d’origine de nos hauts fonctionnaires. 
 
Bernard Cohen-Hadad : Faut-il rappeler que les PME représentent en France 2.5 millions d’entreprises ? La majorité des entreprises et la majorité de l’emploi ! Pour faire face à la mondialisation et à la concurrence que nous affrontons, même en Europe, donnons aux entreprises moyennes la place politique qui leur revient compte-tenu de leur réalité économique. Ce n’est pas aujourd’hui le cas. Cependant par le dialogue les choses progressent. Mais nous n’en sommes encore qu’au rythme des tous petits pas. Combien de patrons de PME patrimoniales occupent des mandats de responsabilité dans les conseils d’administration des organismes publics, dans les instances de décisions ou de contrôle qui les concernent ? Combien ont été pressentis par l’Etat pour un honneur, une fonction ou "plus simplement" pour participer à la rédaction d’un rapport public ? Mutatis mutandis nous vivons encore sous des règles et des références d’Ancien Régime. La PME ne fait pas rêver nos élites. Alors que les valeurs et les repères ont changé. Une partie de nos décideurs n’ont non pas non plus conscience de cette évolution nécessaire. D’autres ne l’encouragent pas. L’univers PME leur est "sincèrement" étranger. On pense pour les PME, on octroie aux PME, on étend aux PME… Et ce que l’on peut dire de la classe politique ou des grands corps de l’Etat est parfois encore plus vrai de certains dirigeants de grands groupes ou d’une partie des salariés. Pourtant nous faisons face à un enjeu démocratique et une révolution culturelle sans précédent. C’est-à-dire la construction d’un modèle économique nouveau et compétitif qui passe par la dynamisation de l’emploi de proximité, la transmission des savoir-faire, l’adaptabilité des entreprises moyennes au monde qui bouge et qui les entoure. Pour réussir, ce changement des mentalités doit passer par l’école de la République, par la formation professionnelle et bien entendu par les médias. Sans l’implication des médias et leur capacité d’interpellation publique rien ne se fera dans la durée. Mais personne ne fera pour les patrons de PME ce qu’ils ne commencent pas de faire pour eux-mêmes. C’est pourquoi ce chantier doit s’animer avec l’appui des organisations patronales représentatives, telles que la Confédération générale des petites et moyennes entreprises (CGPME), dont le rôle est d’attirer les énergies, de favoriser les échanges, de mutualiser les expériences et d’en être le ciment.