Le tandem Hollande-Ayrault est particulièrement attendu
sur la scène diplomatique. Comme dans d’autres domaines de son exercice
du pouvoir, François Hollande a fait le choix de la rupture en matière
de gouvernance. A l’hyperprésidence de Nicolas Sarkozy assortie d’une
subtilisation des pouvoirs du Quai d’Orsay au bénéfice de conseillers
rapprochés – Jean-David Levitte désarmant Bernard Kouchner –, la «
normalité » semble là vouloir s’imposer. Est-elle adaptée à l’envergure
des chantiers ? Quelles premières impressions ce duo associé au ministre
Laurent Fabius vous inspire-t-il ?
Le style est résolument différent. Mais en profondeur rien ne change
fondamentalement. En matière de politique étrangère, l’intervention de
Jean-Marc Ayrault est pour l’heure circonscrite au dossier allemand.
François Hollande et Laurent Fabius adoptent une méthode apaisée et
davantage long-termiste par rapport à celle, très dynamique, tendue,
erratique, formée d’à-coups, parfois agaçante, déployée par Nicolas
Sarkozy. Pour autant, et le traitement médiatique a pu créer l’illusion,
il n’existe pas un supposé “laisser-aller” qui aurait succédé à un
vertueux “activisme”. La gestion du “dossier syrien” en témoigne, la
continuité domine. Elle est une politique pragmatique qui compose avec
les contraintes et n’est pas dépassée par celle des autres pays
occidentaux. Retrait des troupes d’Afghanistan : seul le calendrier
change, et son accélération ne marque pas une rupture de fond d’avec les
positions et décisions précédentes. Lors du sommet de l’Otan à Chicago
en mai 2012, François Hollande a su imposer ce calendrier en concédant
quelques compromis – en matière de système anti missiles – et en
maintenant la position de la France au sein de l’organisation telle que
son prédécesseur l’avait ancrée. Au niveau européen, qu’il s’agisse de
la crise de l’euro ou des relations avec l’Allemagne, cette rupture de
style pourrait être bénéfique ; en effet, la stratégie de conviction et
de concertation de François Hollande correspond mieux à l’histoire et à
l’ADN des relations entre pays que la tactique d’imposition déployée par
Nicolas Sarkozy.
De la crise européenne à celle de la Géorgie ou au
soulèvement libyen, c’est dans ce domaine de la diplomatie que l’action
de Nicolas Sarkozy et celle d’Alain Juppé trouvèrent le plus de relief.
Comment peut-on distinguer ce qui relevait de la communication et de
l’abnégation ? La bonne gestion apparente de quelques spectaculaires
sujets reflétait-elle l’ensemble de la politique diplomatique ou
cherchait-elle à masquer l’influence déclinante de la France au sein des
instances internationales ou dans le concert économique mondial ?
Le supposé succès de la politique étrangère de Nicolas Sarkozy n’est pas
évident. J’en veux pour preuve que lors de la campagne il n’a pas
cherché à exploiter le triple avantage concurrentiel que ce soi-disant
bilan, l’exercice du pouvoir pendant cinq ans, et l’inexpérience de son
adversaire dans ce domaine étaient censés lui conférer. Il eut été
pourtant aisé d’afficher l’image du “pilote”, du “protecteur”, même du
“sauveur”. Et d’ailleurs, lors de la Conférence des ambassadeurs en
2011, il avait clamé qu’en matière de politique étrangère, de
crédibilité et de reconnaissance sur la scène mondiale, de gestion de la
crise de l’euro, d’influence au sein des instances de gouvernance
internationale, il ferait la “différence” avec son futur adversaire
socialiste. Sans doute finalement n’était-il pas convaincu lui-même de
son action et de son crédit dans ce domaine… Il n’est pas parvenu à
modifier la gouvernance économique internationale – ce que personne ne
peut lui reprocher, tant la tâche est considérable. La gestion “bloquée”
du dossier syrien résulte directement de celle, spectaculaire, de la
Libye : l’activisme, plutôt “facile”, exercé pour renverser Kadhafi a
aujourd’hui pour répercussions collatérales les vétos russe et chinois
au conseil de sécurité de l’ONU. Bref, en matière de diplomatie et de
défense des couleurs françaises à l’étranger, le général de Gaulle et
François Mitterrand demeurent inégalés, et Nicolas Sarkozy n’aura pas
singulièrement marqué sa présidence. Ce qui peut réellement être placé à
son crédit, c’est la jugulation du conflit ivoirien ; l’intervention
militaire extérieure résulta d’un consensus international et respecta
les principes domestiques du suffrage universel.
La “diplomatie économique”, chargée de servir les intérêts
économiques et industriels à l’étranger, se concentre notamment sur le
développement des exportations et de la balance commerciale. Le déficit
de cette dernière est, en France, abyssal : 70 milliards d’euros en 2011
quand l’Allemagne enregistrait un excédent de 100 milliards. Est-ce
symptomatique de lourdes défaillances infrastructurelles et
organisationnelles en matière de “diplomatie économique”, principalement
à l’endroit des ETI et PME insuffisamment considérées ?
Certes, la balance énergétique et la pénalisation de la parité
dollar/euro pèsent sur les comptes français. Mais l’Allemagne est
soumise au même diktat ! La différence est donc structurelle. Et on
connait parfaitement l’objet de différenciation : l’étendue et le
dynamisme du tissu des PME et des ETI outre-Rhin. Lors de la récente
Conférence des ambassadeurs, Laurent Fabius a insisté sur cette
faiblesse du déficit extérieur qui, à terme, pourrait compromettre la
visibilité de la France à l’étranger, et donc son poids dans les
instances de gouvernance internationales. Il n’existe pas de grande
politique étrangère ni de rayonnement international sans une forte
dynamique économique, qui conditionne l’efficacité et les performances
de la diplomatie économique. Pour autant, la France n’a pas le même ADN
que la Suisse ; elle doit être pilote et motrice, mais ne doit pas non
plus assujettir obsessionnellement sa stratégie aux chiffres du commerce
extérieur.
L’âpreté du combat des indépendantistes en faveur de sa
défense et la victoire finale, même très étriquée, de Pauline Marois
(PQ) lors des récentes élections au Québec, en témoignent : la langue
française n’a jamais autant été sous la menace anglo-saxonne. La
démographie des pays émergents non francophones et la stratégie
expansionniste de certains d’entre eux dans les zones francophones,
notamment la Chine en Afrique, scellent-elles le rayonnement de la
francophonie ? Dans ce domaine, la France a-t-elle abdiqué ?
Pendant très longtemps, le combat en faveur de la francophonie fut
considéré quelque peu “ringard”, et la stratégie était essentiellement
défensive : il s’agissait davantage d’interdire l’anglais que de
promouvoir la langue française. Depuis peu, cette vision de la
francophonie se modernise. Une dynamique plus conquérante et plus
positive s’impose, qui dépasse le seul périmètre de la langue et englobe
celui, essentiel, des valeurs.
François Hollande avait promis une rupture profonde de la diplomatie
française en Afrique et martelé la fin de la France-Afrique. Ses
tergiversations à participer au sommet de la francophonie à Kinshasa les
13 et 14 octobre témoignent que le double poids de l’histoire et des
intérêts économiques de la France en Afrique – qui pourrait réunir en
2050 80 % des francophones – continue de peser lourdement…
Que François Hollande ait finalement déclaré se rendre au sommet de
Kinshasa est important et même courageux ; la facilité était d’y
renoncer, au nom du régime despote qui gouverne la République
démocratique du Congo, mais c’eut été une grave erreur, car la France se
serait coupée de toute la base francophone.
La rhétorique officielle évaluant à 800 millions le nombre de
francophones en 2 050 est fortement discutable ; en effet, elle résulte
d’un agrégat erroné additionnant toutes les populations des pays
appartenant à la francophonie. Or tous ces habitants ne sont pas
francophones. S’il ne faut pas céder à l’illusion lyrique d’une
francophonie dominatrice, il faut quand même constater – et se réjouir –
des résistances qu’elle déploie et des marges de manœuvre qu’elle peut
exploiter à condition de se doter d’un projet politique collectif qui ne
soit pas réduit aux intérêts particuliers de la France. Ainsi reliée à
la diversité culturelle et animée par une logique multilatérale de
grande tolérance, une francophonie vivante et ambitieuse pourrait alors
prospérer.
Quant à cette fameuse France-Afrique à laquelle il faudrait mettre fin,
soyons attentifs à en disséquer l’objet. Si ce dernier est de poursuivre
les caciques qui ont rapatrié en France des biens mal acquis dans leur
pays, de s’opposer concrètement aux régimes dictatoriaux, issus d’une
transmission héréditaire du pouvoir, pourfendeurs de la démocratie, et
indécemment corrompus au détriment des intérêts du peuple, oui. Pour
autant, la fin de la France-Afrique ne doit nullement signifier la fin
d’une politique de la France en Afrique. Car alors le coût stratégique
et économique serait élevé autant pour la France que pour les pays
d’Afrique. Surtout au moment où le continent entre de plein pied dans la
mondialisation, se développe aussi bien démographiquement
qu’économiquement – la faillite de la RDC, du Zimbabwé, ou de la Somalie
ne doit pas occulter les 5 % de croissance moyenne sur les dix
dernières années –, et constate l’intérêt grandissant que la Chine, le
Japon, les Etats-Unis, et même le Brésil lui portent.
Barack Obama apparaissait lors de son investiture en 2008
comme celui qui allait pacifier la planète. Or, en dépit d’avancées
certaines, il ressort prioritairement une vacance profonde dans le
conflit israelo-palestinien, une stratégie erratique et balbutiante lors
des soulèvements des pays arabes, un avenir sombre en Afghanistan, au
Pakistan, ou en Irak, le statu quo en Corée du nord ou à Cuba… La crise
économique a-t-elle désorienté et affaibli la stratégie diplomatique du
président démocrate ?
Le bilan est effectivement décevant une fois rapporté aux immenses
espoirs que le candidat avait insufflés. Dès son élection, j’avais
déclaré dans ces mêmes colonnes qu’il fallait toutefois raison garder :
il était élu pour défendre les intérêts américains, pas ceux de l’ONU…
Certes ses méthodes se sont révélées plus posées et plus rationnelles
que celles de son prédécesseur, mais réparer les dégâts provoqués par ce
dernier constituait une tache immense. Et il ne dispose pas de baguette
magique… Deux sujets incarnent cette déception et la non application
des promesses de campagne : le bagne de Guantanamo n’est pas fermé,
Israël n’a pas interrompu sa politique de colonisation. Que les
Etats-Unis ne soient plus capables d’imposer leurs conditions à leur
partenaire israélien qu’ils financent abondamment mais qui menace de
bombarder l’Iran avant le scrutin présidentiel est symptomatique d’un
rapport de force pour le moins déclinant.
L’exécution de Ben Laden peut lui suffire électoralement au plan
intérieur, mais elle ne camoufle pas une autre réalité : l’influence
diplomatique américaine recule parallèlement à l’érosion de son
économie, à son inféodation croissante aux souscripteurs financiers
chinois ou arabes, à la redistribution géographique des puissances…
Les Etats-Unis ne sont plus l’unique hyper puissance. Cette réalité, que
Barack Obama, lucide, a intégrée, signifie que la direction du pays
n’est plus en mesure d’imposer au monde sa vision. Mais au fond,
l’origine des renoncements est domestique. En effet, si l’élu démocrate a
cédé sur des dossiers aussi emblématiques et, aux yeux du monde, aussi
populaires que Guantanamo ou le conflit israelo-palestinien – qu’il a
sciemment délaissé –, c’est parce que les pressions contraires qui
s’exercent sur le territoire américain sont considérables. Des courants
extrêmement réactionnaires convaincus du leadership incontestable de
leur nation et sourds aux bouleversements géopolitiques et à la montée
en puissance des pays désormais largement émergés, continuent d’y
prospérer.
En retenant pour futur vice-président Paul Ryan, Mitt Romney a ancré
le débat des valeurs dans le terreau de l’extrémisme religieux. Cette
radicalisation idéologique et politique ne distingue pas les
Républicains américains des oripeaux fondamentalistes qui caractérisent
habituellement le monde musulman. Cette tendance est-elle appelée à se
répandre dans un contexte de crise non seulement économique mais aussi
sociale et de “valeurs” ?
L’extrême droite religieuse a toujours été puissante aux Etats-Unis. En
témoignent les mouvements visant à interdire l’avortement, à stigmatiser
les homosexuels, ou encore à interrompre l’enseignement de Darwin.
Cette crispation idéologique collective enfle au fur et à mesure que les
Américains sentent que la nouvelle cartographie géopolitique et la
maîtrise du monde leur échappent. Le temps est loin d’une planète
bipolaire qui, territoires communistes exceptés, était lisible,
prévisible, et sous la coupe américaine. Alors l’illusion d’un retour à
cet éden perdu favorise le repli idéologique et le refuge religieux. En
réalité, il ne fait qu’accélérer le déclin américain, car il est
totalement inadapté à la réalité des rapports de force et des pôles de
puissance aussi bien économiques que stratégiques.
Peut-on mesurer les répercussions géopolitiques qu’une victoire de Mitt Romney provoquerait ?
A l’aune de sa campagne encore plus radicale que celle menée par Georges
Bush en 2008, l’inquiétude est grande. Certes, le temps, le ton,
l’action de la campagne ne sont pas ceux des responsabilités. Mais chez
Mitt Romney, il est à redouter une appréhension fallacieuse des réalités
du monde, une foi aveugle et inepte en l’hégémonie américaine, et donc
une politique destinée à servir ce diagnostic qui pourrait se révéler
très dangereuse. Ce qui aurait pour effets simultanés de créer un
trouble stratégique planétaire et d’accélérer le déclin américain. En la
matière, les “exploits” du dernier président républicain continuent de
peser très lourdement dans l’escarcelle économique, financière, sociale,
et diplomatique américaine. Certes Georges Bush n’a pas initié le
déclin américain – qui résulte moins d’une érosion intrinsèque
domestique que de l’émergence d’autres nations qui mécaniquement
conteste et relativise la compétitivité et la suprématie des Etats-Unis.
Mais pour ne retenir que la guerre en Irak, le coût protéiforme –
humain, financier, géopolitique, et même moral – est abyssal.
L’avenir de l’Europe est conditionné à la gestion de la crise de
l’euro et au redressement des économies comme de l’endettement des
nations. Mais au-delà, c’est avant tout le fonctionnement même des
institutions et de la gouvernance qui est interrogé et est en jeu.
Celui-ci a-t-il d’autres issues qu’une option résolument fédéraliste ?
Il n’existe pas d’idéal ou de secours fédéralistes ; d’ailleurs les
Etats-Unis forment une structure fédérale dont certes la solidité
monétaire est plus grande qu’en Europe – la contestation du dollar
n’égalera jamais celle de l’euro – mais dont la santé économique n’est
pas meilleure. La qualité de la stratégie économique et la performance
de la gouvernance économique ne dépendent pas de l’architecture
politique ; elles résultent de l’intelligence des situations et des
diagnostics communs.
Il faut tout de même accélérer l’abandon d’une partie des souverainetés nationales…
Ce retrait s’impose de lui-même. L’interdépendance mondiale est telle
que plus aucun acteur, qu’il soit entreprise privée ou Etat, ne peut
espérer agir sans intégrer le comportement des autres. Cet état de fait
place chacun dans un double mouvement d’accroissement et de réduction
des marges de manœuvre. La monnaie commune est la plus éclatante
démonstration des abandons de souveraineté nationale. D’autres domaines
pourraient épouser une même logique, notamment la défense – encore
faudrait-il qu’une conviction commune sur les menaces, les moyens, et la
stratégie se dégage. Les échelons nationaux n’affaiblissent pas
l’Europe mais au contraire la renforcent.
Dix-huit mois après le déclenchement du “Printemps arabe”,
l’heure est au bilan et surtout à la prospective. Les soulèvements
contre les dictatures visaient l’affranchissement des peuples et
l’instauration de démocraties. A l’aune des situations tunisienne,
égyptienne, libyenne, et indépendamment du visage des partis victorieux,
peut-on assurer ou au contraire douter qu’islam et démocratie sont
compatibles ?
Interrogé par André Malraux qui sollicitait son opinion sur le bilan de
la Révolution française, le premier ministre de la République populaire
de Chine Chou En-Lai répondit qu’il était encore trop tôt pour se
prononcer… Etablir un jugement précis, catégorique et définitif de ce
fameux Printemps arabe apparaît donc bien irréaliste. Ces événements se
poursuivent. Révolution, bouleversement, guerre civile : les formes
qu’ils ont prises diffèrent sensiblement d’un pays à l’autre. Ceux qui
imaginaient qu’une fois Ben Ali et Moubarak renversés une Norvège allait
naître sur les bords de la Méditerranée et une Suisse fleurir le long
du Nil ne peuvent qu’être déçus… Tout processus de changement politique
aussi profond est long. Dix-huit mois après la Révolution française,
pouvait-on bien en tirer ne serait-ce qu’un seul enseignement fiable ?
La démocratie était-elle stabilisée ? Non, bien sûr. Espérer que le
départ des despotes allait accoucher instantanément d’un paradis
démocratique était, bien sûr, illusoire. De plus, l’histoire et la
culture de la Libye ne sont bien sûr pas celles du Maroc, le socle
économique et politique de la Tunisie n’est pas celui de l’Egypte, etc.
Certes, quelques causes communes apparaissent – luttes pour les
libertés, droit des femmes… –, mais le terreau dans lequel elles
surgissent diffère d’un pays à l’autre.
L’examen des ces événements montre que les choix nationaux demeurent
déterminants. Un “monde arabe existe”, mais plus encore des “pays arabes
existent”. L’application des processus politiques répond bien davantage
des cadres nationaux que d’une supposée idéologie arabe. L’appartenance
collective à un monde “civilisationnel” commun s’efface au profit des
aspirations et des particularismes nationaux. L’enjeu, désormais, est
que la nostalgie des régimes passés, auxquels stabilité et sécurité sont
hâtivement associés, ne s’impose pas au gré des périodes d’instabilité
inhérentes à tout changement politique aussi radical.
Ennahda en Tunisie, Frères musulmans en Egypte : les électeurs,
souvent en riposte aux pouvoirs militaires en place, ont fait le choix
de l’islamisme, plus ou moins modéré. Et souvent font référence au
“modèle” turc qui témoigne de la compatibilité entre l’islam et le
libéralisme économique. Un modèle qui, toutefois, n’est pas sans failles
ni inquiétudes sur la liberté d’expression, la sanctuarisation de la
laïcité, le droit des femmes…
Le libéralisme économique, que seuls la Corée du nord et dans une
moindre mesure Cuba n’appliquent pas, n’est pas le libéralisme
politique. Sinon la Chine serait une démocratie. La Russie des années 90
avait cru en la confusion de ces libéralismes, et s’est fourvoyée. Le
libéralisme ne peut pas se résumer à ses formes économique et politique.
Au sein des pays musulmans, la lutte entre les expressions du
libéralisme est âpre. En la matière, le parti islamiste AKP de Recep
Tayyip Erdogan manie le “chaud” et le “froid” : il étend certaines
libertés – par exemple pour la cause kurde – à même de conforter son
rapport de force avec l’armée, il en restreint d’autres,
particulièrement dans le domaine des mœurs et de la laïcité. La société
turque résiste, même le déplore, mais maintient sa confiance. Pourquoi ?
Parce que le bilan économique, politique, stratégique du parti au
pouvoir est salué.
Comment explique-t-on que dans les pays a priori les plus
propices aux soulèvements – l’Algérie, et l’Iran, à l’aune des
mouvements de rébellion qui avaient agité le pays dès 2010, des
fractures internes au pouvoir qui fragilisent le président Mahmoud
Ahmadinejad, et des répercussions domestiques des sanctions de la
communauté internationale –, les régimes totalitaires soient demeurés ?
La singularité chiite l’explique-t-elle ?
En Algérie, l’aspiration à davantage de liberté et à un partage plus
équitable des ressources pétrolières et gazières est très forte. Mais
cette société très jeune demeure traumatisée par la guerre civile des
années 90. Ce souvenir et ces 150 000 morts la tétanisent, découragent
et étouffent la tentation du débat, de la confrontation, des remises en
question. Pour cette raison, le pays ne partage pas l’ADN de la Tunisie,
ce qui hypothèque un renversement de régime comparable.
Quant à l’Iran, ses dirigeants capitalisent auprès de l’opinion publique
sur les sanctions et les peurs étrangères, pour d’une part exploiter la
fibre nationaliste d’autre part déporter sur le “pays” les menaces qui
en réalité ciblent le “régime”. C’est le syndrome Robespierre. Et comme
l’opposition est elle-même fortement patriote, sa marge de manœuvre dans
un tel contexte est réduite.
Le Maroc demeure “à part”, notamment car le monarque y cumule
les souverainetés politique et religieuse. Cette singularité couplée
aux ouvertures démocratiques que Mohammed VI a accomplies ces dernières
années peuvent-elles à terme suffire à sanctuariser la stabilité ?
Cette double souveraineté constitue effectivement un avantage comparatif
indéniable. Ce n’est pas le seul. L’illettrisme qui frappe 40 % de la
population en est un autre, qui d’ailleurs permet de lire autrement le
renversement de Ben Ali en Tunisie ; le dictateur, qui s’était employé à
presque éradiquer ce fléau, a été victime du niveau éducationnel élevé
de la population à même de saisir l’étendue de la corruption ou des
privations de liberté. Parce que le niveau d’alphabétisation est corrélé
au degré de conscience politique et donc au potentiel de protestation,
le pouvoir marocain pourrait être tenté de ne pas le développer
excessivement. Pour l’heure, Mohammed VI a préempté les appels à la
démocratisation, plus faibles qu’en Tunisie. Il a aussi admis qu’il
fallait lâcher un peu de leste. Mais aura-t-il toujours un peu d’avance
sur les revendications du peuple ou ce dernier le débordera-t-il un jour
? Il est engagé dans une course contre-la-montre.
La situation économique en Tunisie ou en Egypte est
catastrophique, notamment parce que l’identité islamiste des nouveaux
régimes et l’instabilité, le radicalisme et l’hostilité qui leur sont
associés éloignent la manne touristique. Et les récentes émeutes en
riposte à la diffusion sur internet d’un film jugé blasphématoire ou des
caricatures de Mahomet dans Charlie Hebdo, n’arrangeront rien. Dans ce
contexte, comment peut-on convaincre les décideurs économiques,
banquiers, industriels français et européens d’investir ?
Les entreprises françaises ne peuvent pas bâtir et commercer qu’avec les
pays stables ou dits “riches”, et cet adage prend d’ailleurs une
ampleur inédite au moment où les traditionnels partenaires économiques –
Espagne, Italie… – de l’Hexagone connaissent une situation
déliquescente. Par ailleurs, en géopolitique il existe une règle
universelle : c’est dans les pays les plus risqués au plan politique que
les perspectives de rentabilité sont les plus élevées. Certes
l’incertitude y est plus grande, mais elle a un intérêt : la faible
concurrence et le nombre réduit d’acteurs conditionnent potentiellement
un rendement plus copieux. Bien sûr, investir aujourd’hui en République
démocratique du Congo ou au Zimbabwé est irraisonnable ; en Egypte ou en
Tunisie, le risque est en revanche très nettement contenu. Et
d’ailleurs que les tours operators n’aient pas communiqué davantage
depuis deux ans sur l’absence de risques à passer ses vacances à Djerba
ou à Louxor est une hérésie.
La guerre civile en Syrie embrase l’ensemble de la région en
cristallisant les rivalités confessionnelles. Chiites, sunnites (de tous
courants), alaouites, chrétiens maronites ou cooptes, juifs… tout est
réuni pour que le volcan entre en éruption. Surtout si la communauté
internationale poursuit son impuissance à contrer les vétos russe et
chinois au Conseil de sécurité de l’ONU ou à juguler le programme
nucléaire iranien. La crise du Proche Orient est-elle avant tout celle
des institutions et de la gouvernance internationales ? La France
peut-elle revendiquer une autre posture que celle de spectateur ?
En diplomatie, ce qui était réalisable au XIXe ou au XXe siècles est
désormais un mirage. Qui peut croire, dans un monde aussi
interdépendant, face à une puissance aussi émiettée, devant un contexte
extraordinairement complexe traversé de forces aussi multiples que
contraires, qu’un pays comme la France peut encore décider seul d’une
intervention armée multilatérale ?..
La rhétorique de Nicolas Sarkozy s’est pourtant toujours escrimée –
et encore cet été lorsque l’ancien Président a fustigé la supposée
inertie de son successeur dans ledit dossier syrien et l’a comparée à
son activisme lors du renversement libyen – à le laisser croire…
Cessons d’être centrés sur nous-mêmes. Le monde occidental a perdu le
monopole de la puissance. L’époque où ce dernier imposait l’ensemble de
ses décisions, des codes vestimentaires aux obligations stratégiques,
est révolue. Entretenir cette illusion promet au mieux d’être ridicules,
au pire humiliés. Pour autant, ne versons pas dans l’autre extrême,
honteusement médiatisé, selon lequel le poids diplomatique de la France
serait réduit à néant. Nous disposons de leviers et d’opportunités pour
accomplir un pouvoir d’influence et d’action significatif.
L’enjeu crucial est d’adapter le système de gouvernance à la
réalité de la cartographie démographique, économique, diplomatique
mondiale. A quand l’intégration au Conseil de sécurité de l’ONU de ces
nouvelle nations dominantes – Inde, Brésil ?
Travailler à l’exaucement de ce vœu doit être une priorité. La
composition du Conseil de sécurité de l’ONU doit impérativement refléter
la répartition, dorénavant multipolaire, des forces. A cette condition,
sa légitimité, sa crédibilité et sa puissance décisionnelle grandiront
et seront mieux adaptées aux enjeux qu’il doit gérer.
Sur la scène internationale la surdité et l’impuissance de l’Europe,
dotée d’un Haut représentant pour les Affaires étrangères, Catherine
Ashton, particulièrement transparente, exhibent l’obsolescence de son
organisation…
Catherine Ashton ne sert pas à grand-chose, effectivement. Mais c’est
aussi pour cela qu’elle a été choisie… Son absence de charisme et de
légitimité est simplement cohérente avec l’envergure de son poste.
Toutefois, à terme, le service d’action diplomatique européen devrait
produire des résultats probants. Le profil de celle ou de celui qui
succédera à Catherine Ashton sera symptomatique des progrès parcourus et
du périmètre, éventuellement élargi et solidifié, de son poste.
La prolifération nucléaire terrorise. Et le récent rapport de
l’AIEA est édifiant : la stratégie de la diplomatie échoue à ralentir
le développement du programme iranien et à ébranler le régime de Mahmoud
Ahmadinejad. Le temps des frappes, israéliennes ou dans un cadre
occidental officiel, est-il venu, ou la menace s’éteindra-t-elle une
fois l’élection américaine et donc la pression sur les candidats
républicain et démocrate achevées ?
Tout, effectivement, se jouera entre la fin de l’Assemblée générale de
l’ONU et le 6 novembre, date de l’élection présidentielle américaine.
Une fois le scrutin passé, Israël ne disposera plus des mêmes armes pour
“peser” sur des candidats appliqués à séduire l’électorat juif.
Toutefois, cette opportunité divise au sein du commandement politique et
militaire israélien. Et la mise en garde provient notamment des forces
militaires américaines, peu sûres des résultats d’une telle offensive.
Or un semi-échec serait interprété comme une preuve de fragilité de
Tsahal et pourrait faire émerger un dysfonctionnement dans les relations
avec les Etats-Unis. Le pouvoir politique israélien se moque d’être
condamné par le monde entier ; en revanche il souffrirait d’être à
l’origine d’une crise internationale mettant à mal la position de son
précieux allié américain. Dès lors, le scénario du bluff, destiné à
obtenir un durcissement substantiel des sanctions internationales à
l’endroit de Téhéran, semble dominer, même si l’hypothèse des frappes
aériennes ne peut bien sûr être exclu. Enfin n’oublions pas l’intérêt
collatéral, pour Israël, de cette stratégie du “retenez-moi ou je fais
un malheur” et donc de concentrer l’attention sur le dossier nucléaire
iranien devenu épicentre de stabilité ou d’instabilité géopolitiques
dans la région : plus personne n’évoque le conflit avec la Palestine…
Mais peut-on raisonnablement croire encore en l’œuvre diplomatique pour stopper la stratégie des dirigeants iraniens ?
Pour l’heure, elle a échoué. Deux interprétations de cet échec se
dégagent : la première considère que la contrepartie accordée à Téhéran
en échange d’un retraitement vers l’extérieur de son uranium, n’est pas
suffisante ; la seconde estime que rien ne peut arrêter la volonté des
dirigeants de se doter de l’arme. Une alternative s’est dessinée :
accentuer les actes de sabotage, notamment informatiques, ou les
attentats ciblés. Mais cette logique terroriste est contestable aux
plans autant politique qu’éthique, et interroge au plus haut lieu parmi
les dirigeants américains : comment demain justifier d’une guerre
électronique et après-demain, si le pays en est victime, la condamner ?
Vous venez de publier JO politiques (Ed. Jean-Claude
Gawsewitch). Quelle lecture politique domestique et quels enseignements
géopolitiques peut-on faire de l’édition londonienne ? Quelle
appréciation raisonnable et non anecdotique peut-on établir de la
rivalité sportive, élément du “soft power”, à laquelle Chinois et
Américains se sont livré ?
Sur le plan intérieur, ces Jeux Olympiques sont un indiscutable succès
pour les Britanniques : aucun attentat, aucun débordement social –
redouté après les émeutes de 2011 –, une organisation impeccable, une
flopée de médailles et un troisième rang jamais atteint jusqu’alors, une
édition “paralympique” unanimement saluée, une mise en image très
réussie de la ville et de sa population – très mobilisée, notamment chez
les bénévoles –, et in fine une revitalisation précieuse de l’”estime
de soi”, autant individuelle que nationale.
Ces JO l’ont confirmé : l’identité nationale recourt de plus en plus au
sport pour s’affirmer. Que les Etats-Unis aient pris leur revanche sur
une Chine triomphante en 2008 à Pékin ou que d’aussi petits pays que le
Kazakhstan se soient placé dans le Top 10 des meilleures nations, est
symptomatique du caractère extrêmement symbolique et psychologique du
sport dans le domaine géostratégique.
Il est coutumier d’évoquer les effets, durables, que les
résultats des sportifs peuvent exercer sur l’ambiance générale dans leur
pays d’origine. En France l’enthousiasme sécrété par la moisson de
médailles est vite retombé. Nous sommes loin de l’épopée Coupe du monde
1998, et cela enjoint de grandement relativiser la force de l’impact
sportif sur le quotidien d’une nation économiquement en souffrance…
Les Français ont vibré aux exploits de leurs sportifs, et on a assisté à
une communion nationale. Certes les effets ne sont que temporaires et
bien sûr ne réparent aucun des dégâts économiques ou sociaux provoqués
par la crise. Pour autant, ils prennent racine dans le souvenir
collectif, et à ce titre ne peuvent être négligés. Il est faux de
considérer cet élan collectif autour du sport comme une sorte “d’opium
du peuple” plongeant les consciences dans le sommeil ; il participe à
célébrer un peu l’identité nationale et à encourager le “soft
patriotisme”, ce patriotisme non agressif grâce auquel des supporters de
tous pays viennent soutenir leur équipe dans le respect absolu et même
confraternel des concurrents.
Il y a trente ans, les joutes Etats-Unis/URSS ou RFA/RDA
cristallisaient l’antinomie entre pays capitalistes et communistes. A
l’aune de la mondialisation, quels nouveaux périmètres de fractures ou
d’oppositions les Jeux Olympiques dessinent-ils ?
Cette nouvelle délimitation est à l’image du monde : multipolaire. Chine
et Etats-Unis se livrent une vraie bataille, la Russie, quatrième, veut
faire la preuve qu’elle a survécu à la disparition de l’URSS, chaque
pays européen veut exister, des nations nouvelles ont émergé… Une grande
énigme toutefois s’est confirmée : l’Inde, géant démographique et
économique, est un nain sportif
Sotchi en 2014, Rio en 2016 : ces deux échéances portent elles aussi
une dimension géopolitique considérable. Une Russie minée par la
corruption et pilotée par despote, un Brésil symbole des nouvelles
puissances et qui assure pour la première fois à l’Amérique du sud
d’accueillir l’événement : les prochains JO seront lourds de sens et
d’enjeux…
Je demeure convaincu que les prochains Jeux d’hiver feront l’objet d'une
campagne médiatique de boycott. Et le dossier syrien, que Vladimir
Poutine a fait le choix d’embourber en maintenant son veto au Conseil de
sécurité de l’ONU, ne fera qu’exacerber les oppositions. Le choix de
Rio 2016 résulte, au sein du CIO, d’une détermination non à “suivre” la
marche du monde mais à affirmer au contraire que l’aréopage consolide,
accompagne, bref “contribue” à cette marche du monde et à l’émergence de
nouvelles puissances.
A quels titres la France est-elle encore, n’est pas, et n’est plus la
“puissance mondiale” ainsi martelée par chaque Président de la
République en exercice ?
Assimiler la France au seul statut de puissance occidentale est une
erreur, car le monde occidental n’est plus l’épicentre des puissances.
Ce que Nicolas Sarkozy n’avait d’ailleurs pas compris. Il existe des
marges de manœuvre, certes plus limitées qu’autrefois, pour encore faire
entendre la voix de la France qui, bien sûr, n’est plus qu’une
puissance parmi d’autres – de plus en plus nombreuses – et s’accroche,
selon les circonstances, aux locomotives américaine ou européenne. Ce
qui demeure spécifique à la France, c’est le “pouvoir de pensée globale”
dont elle est créditée sur tous les continents. Ce statut, hérité de la
riche histoire du pays, prend la forme d’une capacité d’imagination,
d’un sens des coalitions et du multilatéralisme, reconnus.
Cultivons-les.