Jean-Marc Ayrault a prononce ce mardi son
discours de politique générale. Lundi, la Cour des comptes a remis au
gouvernement un rapport qui estime à 33 milliards d’euros les économies à
trouver pour que la France tienne ses engagements en termes de déficit
budgétaire en 2013. Comment le gouvernement va t-il y parvenir ?
Jean-Marc Ayrault prononce aujourd’hui
son discours de politique générale. Selon le rapport de la Cour des
comptes remis lundi au gouvernement, il faudrait trouver entre 6 et 10
milliards d’euro pour que la France tienne ses engagements
internationaux en terme de déficit budgétaire cette année. Pour 2013, ce
sont 33 milliards d’euro qu’il faudrait trouver par des mesures
supplémentaires. Comment le gouvernement va-t-il parvenir à cet objectif
? A quoi ressemblerait un "réalisme de gauche" ?
Marc Touati : La
solution est relativement simple. Elle consiste à réduire drastiquement
les dépenses de fonctionnement de toute la puissance publique. Depuis
dix ans, ces dernières augmentent en moyenne de 10 milliards d'euro par
an, soit une gabegie de 100 milliards d'euro en dix ans. Pour ce faire,
il faudra notamment enlever quelques tranches du mille-feuilles de la
puissance publique française : Élysée, Matignon, les ministères,
l'Assemblée, le Sénat, le Conseil économique et social, les régions, les
cantons, les agglomérations de communes, les communes, les délégations
départementales...
Beaucoup trop de strates qui
font que le mille-feuilles est devenu indigeste. Il ne s'agit donc pas
forcément de moins d'État, mais surtout de mieux d'État. Avec un niveau
de 56%, le ratio dépenses publiques/PIB est déjà l'un des plus élevés du
monde et ce, pour des performances économiques et sociales
particulièrement médiocres (notamment en termes de croissance et
d'emploi). Cela a vraiment assez duré.
Le
problème est que ces décisions de bon sens ne peuvent émaner que des
dirigeants politiques et des hauts fonctionnaires qui vivent justement
des largesses de ce système.
Agnès Verdié-Molinié :
La France n'a plus le choix. Il faut réaliser des économies sur les
dépenses publiques, ce qui n'a pas été fait précédemment. La Cour des
comptes prévoit 90% de dette publique par rapport au PIB en 2012. Nous
arrivons dans ce que les économistes reconnaissent comme la "zone rouge"
en terme d'endettement public. L'avenir de la France est en jeu. A
l'exception de la réforme des retraites de 2010, peu de réformes ont été
effectuées ces dix dernières années avec de telles économies à la clé.
Pourtant, la Cour des comptes, comme la Fondation iFRAP, se sont
prononcées, depuis des années sur la nécessité d'agir sur le levier de
la baisse des dépenses pour rééquilibrer nos finances publiques.

Il
existe trois sources majeures d'économies possibles : les dépenses de
personnel, les dépenses sociales avec les dépenses de retraites,
d'assurance maladie, mais aussi les compléments de revenus sur critères
de ressources - quitte à plafonner par foyer fiscal le montant des
prestations sociales reçues comme le font certains pays - et celles des
collectivités locales. Il est aujourd’hui tout à fait possible de
trouver les dix ou vingt milliards d'euros par an d'économies
nécessaires à l'équilibre budgétaire dans ces trois sources, sans pour
autant diminuer la qualité des services publics.
Aurélien Véron :
Jean-Marc Ayrault va devoir composer avec un rapport de la Cour des
comptes moins favorable aux socialistes qu’attendu. La gestion de la
droite n’est pas seule mise en cause. La prodigalité des deniers publics
des collectivités territoriales (de gauche) était aussi mise en cause
par Didier Migaud, socialiste et ex-président de la Commission des
Finances à l’Assemblée nationale, lors de son discours de présentation.
Les enjeux posés par le rapport restent toutefois modestes rapportés à
la réalité de la crise. Les 33 milliards d’euros à trouver pour 2013
restent très en deçà des 100 milliards annuels évoqués par des
observateurs moins proches du pouvoir et des administrations publiques.
Pour autant, la Cour des comptes met le pouvoir socialiste au pied du
mur avec ce chiffre, même s’il lui est moins défavorable.
La
majorité socialiste va devoir choisir entre la trahison de ses valeurs
historiques, et celle des Français. Soit elle s’accroche à la dépense
publique et l’impôt, déjà si élevé qu’il menace notre compétitivité à en
croire la Cour des comptes, ainsi qu’à la relance par la consommation
et la pénalisation de l’épargne et du capital. Depuis 30 ans, cette
politique a mené notre pays à la ruine. Elle doit désormais s’engager
dans la voie d’une baisse importante de la dépense publique, tant des
administrations centrales que des collectivités territoriales, comme la
Cour des comptes le préconise. C’est à ce prix qu’elle relancera la
croissance et l’emploi dont les premiers, bénéficiaires seront nos
concitoyens.
Sous la pression de ce rapport, mais
surtout de la crise financière, économique et sociale, le Parti
socialiste doit se réinventer entièrement. La seule rigueur « de
gauche » acceptable aujourd’hui, c’est un discours de vérité qui ne se
résume plus à une chasse aux riches aussi symbolique que stérile, mais
par une modération fiscale générale et une réforme profonde de l’État,
accompagnant la baisse structurelle de la dépense publique. Cette
rigueur-là s’inscrit dans le sillage des politiques mises en œuvre par
nos voisins, de gauche comme de droite. Toute autre stratégie se
révèlerait rapidement dévastatrice pour le pays et pour l’Europe.
Les hausses d'impôts ne seront donc pas suffisantes pour atteindre l’équilibre budgétaire ?
Marc Touati : Il
faut être clair, la pression fiscale de la France est déjà l'une des
plus élevées du monde (comparativement au PIB). Si le gouvernement
l'augmente encore, il va casser le peu de croissance qu'il reste et
réduire davantage la compétitivité de nos entreprises.
De
la sorte, le chômage va encore augmenter et les revenus baisser. Autant
d'évolutions qui réduiront l'assiette fiscale, donc les recettes
publiques à venir. En augmentant les impôts, le gouvernement finira donc
par aggraver les déficits publics.
Agnès Verdié-Molinié : Il
faut mettre de côté les hausses d'impôt, car nous sommes déjà au
maximum de la pression fiscale possible. Autrement dit, quelle que
soient les hausse d'impôts décidées, les recettes fiscales
supplémentaires seront très faibles, car nous avons déjà atteint le
maximum de la courbe de Laffer.
Le seul levier
possible est donc celui la baisse des dépenses. Ce levier n'a pas été
encore réellement actionné, nous avons en effet constaté, malgré les
suppressions de postes au niveau de l’État, des dépenses de personnels
centraux qui ne baissent pas, se maintenant autour de 117 milliards
d'euros par an. Il est donc nécessaire d'aborder maintenant ce sujet
avec un objectif clair de réduction globale des dépenses de personnels
publics. Par exemple, avoir pour objectif de baisser de 117 milliards à
114 d'ici 2017. Entre les pensions et les traitements des agents
publics, les dépenses continuent d'augmenter. En 2007, nous étions
autour de 12 % du PIB en rémunérations de personnels publics ; en 2009,
ce chiffre est monté à 13,3% contre 7% pour l'Allemagne, il y a donc
bien un surcoût en terme de dépenses de personnel dans nos finances
publiques.
Aurélien Véron : Comme l’a
indiqué la Cour des comptes, notre fiscalité figure parmi les plus
lourdes de l’OCDE. Elle pénalise notre compétitivité, donc l’emploi et
la croissance du pays. Un chômage fort et une croissance faible tendent à
diminuer nos recettes fiscales structurelles. Augmenter la pression
fiscale revient donc à renforcer nos handicaps, et donc nos recettes
fiscales futures, ainsi que l’a très bien démontré le prix Nobel
d’Économie Arthur Laffer.
En bref, plus le pouvoir socialiste
montera les impôts, plus nous nous éloignerons de l’équilibre
budgétaire. Le plus efficace consiste à instaurer une fiscalité qui ne
handicape ni notre économie, ni l’initiative privée. La recette
universellement admise, ce sont des bases fiscales larges et des taux
très bas. Rien ne dit que les socialistes auront le bon sens d’aller
dans ce sens et de privilégier l’intérêt général à l’électoralisme
primaire.
Sophie Pedder : Le
gouvernement va devoir réaliser des économies. Le rapport de la Cour des
comptes de 255 pages est parfaitement chiffré et détaillé. Il précise clairement que la moitié de l'effort devra être réalisé sur les dépenses. Les hausses d'impôts ne suffiront pas.
Pourtant,
c'est sur ce dernier point que François Hollande s'est fait le plus
entendre pendant sa campagne. Il s'est montré relativement discret sur
les baisses de dépenses...
Selon Les Echos, les lettres de
cadrage envoyées aux ministères prévoient une stabilisation des dépenses
de personnel de l'État. Le gel des salaires des fonctionnaires va-t-il
être reconduit par le gouvernement socialiste ?
Marc Touati : Il
faut sortir du clivage gauche-droite en matières de dépenses publiques.
Il ne s'agit plus de marketing ou de politique politicienne, mais de
bon sens et de responsabilité a l'égard de nos enfants. Si les
dirigeants des vingt dernières années avaient été un peu moins
dogmatiques et un peu plus pragmatiques, nous ne serions pas dans le
marasme actuel.
Le gel des dépenses est d'ailleurs insuffisant si l'on veut vraiment sortir de l’ornière. Il
faut certainement faire des sacrifices, mais ceci ne doivent pas porter
sur le social (si ce n'est en matière de lutte contre les fraudes
sociales). Les dirigeants politiques doivent montrer l'exemple.
On
ne peut pas demander aux Français de se serrer la ceinture, alors que
les dépenses de fonctionnement augmentent de 10 milliards d'euros par an
depuis plus d'une décennie.
Agnès Verdié-Molinié : Nous
avons chiffré qu'en gelant l'avancement des personnels (en plus du gel
du point d'indice), il était possible d'économiser entre 2 et 3
milliards d'euros par an pour les trois fonctions publiques.
Mais
il faut faire attention à tous les postes de dépenses, des dépenses de
personnels qui ne sont plus assumées directement par l'État peuvent être
seulement "déplacées", le gouvernement précédent a certes supprimé 150
000 postes en 5 ans au niveau de l’État, mais il a aussi laissé se
créer beaucoup de postes dans les
opérateurs
de l’État (organismes contrôlés et financés par l'État et dont les
missions sont fixées par celui-ci, ndlr). On le retrouve dans le montant
des subventions versées par l’État aux opérateurs : elles étaient de 15
milliards en 2008 et sont passées à 25,8 milliards d'euros en 2012.
Aurélien Véron :
Attendons la confirmation de ce gel des rémunérations. Et n’oublions
pas que les seules mesures comptables sont douloureuses et n’ouvrent
pas de perspectives motivantes. Ce qu’il faut espérer du gouvernement
socialiste, c’est un projet de modernisation de l’État et des services
publics. Aura-t-il le courage de recentrer l’État sur ses missions
régaliennes et de mettre fin à ses engagements superflus ? Aura-t-il le
courage d’aligner le statut des fonctionnaires sur celui de droit privé
pour valoriser les fonctionnaires individuellement, et casser le mur
qui séparer l’univers public du secteur privé ? L’enjeu réside dans les
réformes structurelles, dans la refondation d’un État moderne, bien
plus que dans des indices salariaux.
L’austérité oblige la
majorité à affronter ses contradictions. Le Parti socialiste ne peut
éternellement rester un parti de synthèses rassemblant le chaud et le
froid, les anti-européens qui ont voté « non » lors du référendum sur le
TCE, et les pro-européens qui ont défendu le « oui » avec ardeur, les
anticapitalistes autour de Benoît Hamon et Arnaud Montebourg, et les
socio-libéraux comme Pierre Moscovici et Manuel Valls. Chaque jour, il
est un peu plus évident que le gouvernement a besoin de manœuvrer avec
une ligne claire face à l’incendie des dettes souveraines et de
l’Europe. Sommes-nous au seuil d’une crise identitaire du PS similaire à
celle de l’UMP avec Patrick Buisson et Guillaume Peltier ?
Sophie Pedder
: Ce n'est pas impossible en soit. Mais la maîtrise de la dépense
sociale et publique sera difficile pour un gouvernement qui a été élu
avec un promesse de création de 60 000 postes dans l'enseignement.
Plusieurs
mesures symboliques ont été prises comme la baisse des salaires des
ministres ou encore la taxation à 75% des tranches de revenus annuels
supérieurs à 1 million d'euro. A l'inverse, un gel des salaires serait
un réel effort.
François
Hollande n'est-il pas finalement plus en pointe sur la rigueur
budgétaire que ses prédécesseurs ? Va-t-il réussir là où tous les
précédents gouvernements ont échoué ?
Marc Touati : Certes, ce sont souvent les pacifistes qui font la guerre et les guerriers qui font la paix. A l'instar de Gerhard Schröder,
il y a plus de dix ans outre-Rhin, François Hollande pourrait, lui
aussi, moderniser le pays et réduire les dépenses publiques tout en
étant de gauche.
Ce qui m'inquiète
néanmoins, c'est le risque de mauvaise influence de l'aile dogmatique du
PS. Quand on entend M. Sapin annoncer d'importantes créations de postes
de fonctionnaires le jour ou la Cours des Compte crie "au secours", on
peut s'interroger sur la volonté réelle des dirigeants actuels de
réduire les dépenses publiques.
Seul
réconfort, nous allons être vite fixé sur notre sort. Le PS n'a pas deux
ans devant lui comme en 1981. A l'époque, la dette publique n'était que
de 20 % du PIB. Aujourd'hui, elle avoisine les 90 %. La sanction sera
immédiate. La deadline pour la France, c'est septembre prochain. D'ici là, carpe diem pendant l’été...
Agnès Verdié-Molinié : Il
est encore trop tôt pour se prononcer. Mais il est vrai qu'annoncer une
baisse de 7% des dépenses de fonctionnement et des dépenses
d'intervention est assez fort, aucun des derniers gouvernements n'a ni
annoncé ni tenu un tel objectif sur un an.
Un
grand nombre de responsables socialistes étaient au courant de la
situation économique de la France. Ils n'avaient donc vraisemblablement
pas d'illusion sur la politique qu'ils allaient devoir mener. A la
Fondation iFRAP nous avons publié en mars une étude intitulée "100 jours pour réformer la France"
qui donnait déjà tous les chiffrages des économies à réaliser et qui
ressemble fort à ce qui est annoncé aujourd’hui. Mais, dans cette étude,
nous proposions aussi des réformes à mener pour que la France permette à
nouveau à ses entreprises de prospérer sur son sol et de créer des
emplois durables. Car, en plus d'assainir nos finances publiques, le
gouvernement devra veiller à ne pas décourager le secteur marchand et
ses créateurs de richesses. La croissance ne reviendra qu'au prix de ce
difficile travail d'équilibriste, qui demande beaucoup de dévouement au
service de l’intérêt général.
Aurélien Véron :
La gauche aura certainement plus de facilité à violer les principes de
ses partenaires politiques et syndicaux que la droite, aussi archaïques
soient-ils. Mais si le gouvernement se contente d’une austérité
comptable et fiscale sans réformes structurelles, l’échec est garanti.
La
France a besoin de refonder son modèle économique et social. Les taux
d’intérêt ont beau être historiquement bas, le montant des seuls
intérêts de la dette dépasse le budget additionné de la Défense
nationale et de la Justice. Et l’absence de croissance ne laisse pas
augurer d’amélioration, même lointaine. Le véritable enjeu pour le
gouvernement n’est pas de faire passer la rigueur, mais de mettre en
œuvre les réformes qui permettront au pays d’éviter la faillite et de
renouer avec une croissance forte et durable
Sophie Pedder
: Cela reste à confirmer, puisque outre les annonces du discours de
politique générale, le budget pour l'année 2013 ne sera dévoilé qu'au
mois de septembre. Le principal problème sera politique, car François
Hollande, tout comme Nicolas Sarkozy d'ailleurs, n'a pas suffisamment
préparé les Français à un plan de rigueur lors de sa campagne.