TOUT EST DIT

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jeudi 10 mars 2011

Le Parlement nomade

Si l’on s’en tient aux réalités matérielles, le partage du Parlement de l’Union européenne entre deux métropoles n’est pas rationnel. Il va de soi que les déplacements périodiques entre Bruxelles et Strasbourg engendrent des coûts, des complications, et sans doute même les fatigues bien humaines dont nombre d’élus se plaignent.

Dispendieuse a été la construction parallèle de deux majestueux palais parlementaires, dans la capitale belge et dans celle de l’Alsace. Chacune de ces cités chargées d’histoire a de respectables arguments pour défendre « son » monument voué au pouvoir législatif de l’Union ; il n’empêche que le dédoublement des chantiers a contribué au déficit d’affection dont l’Europe politique souffre auprès des opinions publiques.

Aujourd’hui, les ouvrages sont certes achevés (cependant que leur entretien continue de multiplier les charges), mais la réalité d’une assemblée pratiquant le nomadisme entre ces hémicycles jumeaux ne peut pas paraître logique à des citoyens appelés à la rigueur. L’inévitable empreinte carbone fournit un argument supplémentaire aux adversaires des sessions à bascule, mais cet aspect du problème pourrait être résolu en érigeant l’europarlement en pionnier des transports alternatifs, collectifs et sans énergie fossile.

La difficulté est donc politique. Sur ce terrain, il faut privilégier deux facteurs : le droit et la réalité. Des traités définissent le fonctionnement de l’Union, et notamment celui de son assemblée ; il convient de s’opposer à toute initiative qui déborde de leur cadre. Ensuite, la réalité est que l’UE n’est ni un pays, ni un État, et n’a donc pas vocation à avoir une capitale centralisant les pouvoirs. Il était convenu dès sa création que ses membres se partageraient les institutions, afin d’éviter la formation d’un noyau de suzerains, voire d’un centre dirigeant unique, au-dessus de nations vassales.

Avec Strasbourg, la France a reçu le Parlement ; Bruxelles est le siège de l’exécutif. Personne ne demande à ce que ce dernier soit émietté. Ceux qui proposent de concentrer le travail des élus près de l’Ill ne sont pas déraisonnables.

Paysage français

Un paysage plombé par de gros nuages. Avec la présidente du Front national en tête des sondages pour 2012 et un ancien président de la République qui échappe, au dernier moment, au prétoire, la ligne d’horizon politique de la France a pris, tout à coup, une allure bizarre aux yeux des parlementaires européens. Aperçue depuis les rives de l’Ill et des halls paisibles du Parlement européen, Paris ne brûle pas, certes, mais son image s’est quelque peu lézardée.

Quand l’ultra droite progresse un peu partout dans l’Europe des Vingt-sept, « le pays des Droits de l’homme » envoie à son tour un message de vulnérabilité morale à ses partenaires. Il n’est pas le seul dans ce cas, certes, mais ce phénomène a un retentissement symbolique particulier. Les démocrates qui, comme en Hongrie, résistent à l’affermissement de régimes nationalistes musclés, voient d’un très mauvais œil la montée d’un populisme bleu blanc rouge.

Le malaise français est si perceptible qu’il dérange. Si la qualification de Jean-Marie Le Pen pour le second tour de la présidentielle de 2002 pouvait encore apparaître comme un accident, le score flatteur de sa fille ravive les doutes sur la persistance d’un courant antieuropéen et xénophobe qui secoue l’une des nations fondatrices de l’Union.

Nos dernières péripéties hexagonales ne sont pas vues seulement comme des affaires internes. Elles posent, à l’extérieur de nos frontières, des questions sur notre modèle. Le report du procès de Jacques Chirac apparaît, notamment, comme la marque d’une incapacité de notre démocratie à faire le ménage dans le comportement de ses élites. L’ancien chef de l’État souhaitait être jugé une bonne fois pour toutes, nul doute qu’il aurait préféré en finir avec cette interminable procédure, mais l’habileté des avocats des co-prévenus en a décidé autrement…

Il est clair que la coïncidence de cet agenda judiciaire avec le sondage-choc de dimanche aura des effets dévastateurs. Le nouveau délai confortera les supporters de Marine Le Pen dans l’idée que « l’UMPS » -qu’ils raillent- est incapable de s’amender et que la République irréprochable n’est toujours pas à l’ordre du jour.

Ce discours anti-establishment est d’autant plus efficace que le Front national n’a jamais gouverné et en apparaît d’autant plus vierge. Le mouvement n’est pas plus « propre » que ceux qui l’attaquent pourtant. Il a aussi montré que ses rivalités internes pouvaient être encore plus violentes que dans les partis classiques mais elles sont seulement plus discrètes et moins médiatisées. Marine Le Pen a l’avantage de ripoliner la façade du FN dont elle fait oublier l’intérieur.

De son côté, l’équipe sarkozyste a quatorze mois pour redresser la barre. C’est très court pour obtenir le permis de bonne conduite qu’on attendait d’elle sur cinq ans.

Les vertus de la prudence en politique

Tout comme la France, l'Allemagne a été marquée par la démission récente d'un des membres les plus éminents de son gouvernement. Ministre de la Défense, Karl Theodor Zu Guttenberg, étoile montante de la famille chrétienne-démocrate, a été contraint à quitter le gouvernement d'Angela Merkel. Un professeur de droit de Hambourg a en effet démontré qu'une grande partie de la thèse de doctorat en droit, soutenue par le jeune ministre à l'université de Bayreuth, était purement et simplement du plagiat.



A priori, l'affaire semble très différente du cas de l'ancienne ministre française des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, qui a été obligée de démissionner parce qu'elle avait passé des vacances avec des proches de l'ex-président tunisien Ben Ali, alors que les soulèvements populaires avaient commencé en Tunisie.

Ces deux événements rejoignent une même interrogation, très ancienne dans la philosophie occidentale : pourquoi convient-il d'être prudent ? La prudence avait déjà été largement pensée par les Grecs anciens, et en particulier par Aristote. Pour ce dernier, « la vertu morale assure la rectitude du but que nous poursuivons, et la prudence celles des moyens pour parvenir à ce but ». L'homme prudent est ainsi celui qui délibère sur les moyens nécessaires pour parvenir à une fin qui est droite.

Lorsque l'on est un personnage public dans une société libre, que ce soit en politique ou dans d'autres fonctions, la rectitude et la prudence doivent s'imposer, plus que pour tout autre homme, comme un devoir. L'oubli de ces vertus ne peut conduire qu'à la sanction de la cité.

Pour Karl Theodor Zu Guttenberg, c'est le but de la rectitude qui a été oublié. On ne saurait acquérir le titre de docteur en droit, parce que le « Herr Doktor » confère du prestige en Allemagne, en bafouant les règles de l'université. Pour Michèle Alliot-Marie, c'est le moyen de la prudence qui a été omis. Lorsque l'on est une responsable politique, on fait attention aux amis que l'on fréquente et aux privilèges matériels que ceux-ci pourraient vous offrir (fut-ce un voyage en avion privé).

Notre société de l'action rapide tend à faire oublier la vertu de la prudence. Plus exactement, elle la réduit trop facilement à la seule habileté. Or la prudence n'est pas l'équivalent de l'habileté. Ponce Pilate, préfet de Judée, était un homme habile, mais non prudent lorsqu'il se disait « innocent du sang du juste » Jésus.

Les politiciens ne peuvent pas être à l'abri des erreurs. Les sociétés démocratiques ont cependant le droit de leur rappeler que, parce qu'ils ont été choisis pour défendre le bien commun, leur comportement doit être exemplaire. Il s'agit là d'un enjeu important pour nos démocraties, car n'oublions jamais que certains partis politiques aiment utiliser le thème « tous pourris » pour faire campagne. En France, ceux-là se placent particulièrement bien dans les sondages, alors qu'ils ne sont souvent ni droits ni prudents, et qu'au final ils n'aiment pas beaucoup la démocratie. Il est donc préférable d'éviter de faire leur lit.



(*) Directeur du Centre d'études et de recherches internationales à Sciences Po Paris.

LE COMMENTAIRE POLITIQUE DE CHRISTOPHE BARBIER



La souffrance au travail est aussi une pathologie politique


Ce ne sont encore que quelques mots glissés à l'oreille d'un ministre (Christine Lagarde), mais ils témoignent d'un début de réaction. Après avoir été longtemps contraints à l'empathie et à la compassion face aux suicides survenus ces dernières années dans leur entreprise, tétanisés qu'ils étaient par la peur du syndrome Lombard - du nom de l'ancien PDG de France Télécom qui avait fait scandale, en septembre 2009, en évoquant une « mode » du suicide dans son groupe -, des dirigeants d'entreprises confrontées à ces drames en série (Renault, France Télécom-Orange, La Poste...) commencent à souligner les effets pervers d'une « sociologisation » de la souffrance professionnelle. Auscultée, analysée, médiatisée à l'excès, celle-ci finit par réinterpréter notre relation au travail en relation oppressive par nature. Un problème de management et d'organisation du travail devient « une mise en cause générale de la condition contemporaine du travail », pour reprendre l'expression du philosophe Emmanuel Renault, auteur de « Souffrances sociales » (1).


Bien sûr, il n'est nullement question de nier la réalité d'un phénomène qui concerne, pour l'essentiel, des entreprises de grande taille. L'essor du management par objectifs, de la culture du résultat et de l'évaluation individuelle, rendus encore moins soutenables quand la crise vient contrarier la performance ; la conduite parfois rugueuse de restructurations exigées par la concurrence et les impératifs de rentabilité ; le déclin du travail en coopération ; une tolérance moins forte à des tâches hier endurées mais aujourd'hui marquées du sceau de la pénibilité ; le profil heurté de carrières plus souvent qu'auparavant frappées de précarité ; la nécessité d'apprendre, parfois sur le tard, de nouveaux métiers dans une entreprise dont le coeur de l'activité est battu en brèche - par exemple, la distribution du courrier à La Poste -tout ceci induit, hormis des atteintes parfois physiques, un stress professionnel pouvant aggraver, jusqu'au drame, des fragilités personnelles préexistantes.


Si les conditions de travail créent une souffrance aujourd'hui bien documentée, il faut, cependant, se garder d'en tirer la moindre conclusion de portée générale sur sa place dans l'enchaînement qui conduit à l'acte suicidaire, tant celui-ci obéit à des déterminants à la fois bien plus intimes et complexes. Même lorsqu'il est intervenu sur le lieu de travail - et ce choix-là est rarement insignifiant -, un suicide ne se prête jamais à autopsie psychique, n'en déplaise à des syndicats comme SUD qui voudraient y voir un lien de causalité. « Si l'on excepte les suicides collectifs, l'euthanasie, les attentats suicides et les braves qui s'immolent pour défendre la liberté d'un peuple opprimé, nul ne sait - et n'est en droit de dire -pour quelles raisons un homme choisit de mettre fin à ses jours », soulignait justement, fin janvier, le philosophe Raphaël Enthoven quelques jours après le suicide d'un postier de Vitrolles, le cinquième depuis le début de l'année à La Poste des Bouches-du-Rhône (2).


A côté du philosophe, le statisticien rappellera que, dans une entreprise de la taille de La Poste (280.000 salariés), aussi peuplée que la ville de Strasbourg, compter entre 60 et 70 cas de suicides par an est, hélas, dans la triste moyenne française. Pourtant, sur le terrain, les syndicalistes de la CGT, et plus encore ceux de SUD, font rarement preuve de prudence, sinon de pudeur, dans l'interprétation de ces faits. Communs à de grands groupes, ces suicides font plus encore qu'étayer leurs revendications sur l'organisation du travail dans l'entreprise - celle-ci étant devenue la nouvelle question sociale après qu'ont été successivement relégués au second plan l'emploi, les salaires, puis les conditions de travail. Aux yeux de ces militants syndicaux d'extrême gauche, ces drames de la souffrance alimentent, en effet, la critique politique d'un modèle « néolibéral » censé poursuivre par d'autres moyens l'aliénation du travailleur, et l'atteindre jusque dans sa vie privée.


Il n'est pas fortuit que, à France Télécom et à La Poste, là où les suicides ont été surexploités, SUD soit en position de force, deuxième organisation syndicale, derrière la CGT, avec quelque 22 % des voix aux dernières élections professionnelles. Ces syndicats sont parvenus à renverser la symbolique du travail, vécu comme douloureux par nature (et non plus par dérive), et de l'entreprise, considérée par elle-même comme lieu de souffrance. C'est beaucoup de cette perception qui s'est exprimée, l'an dernier, dans la contestation de la réforme des retraites, la retraite étant vécue comme un âge d'or de la vie par opposition à la longue endurance professionnelle.


Cette analyse n'est pas partagée, loin de là, par tous les syndicats. « La souffrance psychologique au travail est la résultante de problèmes d'organisation, de gestion ou de management, mais elle n'est pas un postulat. Pour nous, le travail est d'abord une source d'enrichissement personnel et d'apprentissage de l'autonomie, un élément d'émancipation et d'épanouissement », défend Marcel Grignard, secrétaire national et « tête pensante » de la CFDT. Pour son procès du travail contemporain, SUD trouve des alliés objectifs dans les cabinets spécialisés en prévention du stress, comme Ifas, Stimulus ou Technologia, auxquels le ministère des Affaires sociales a ouvert un marché (estimé, dès 2009, à une quinzaine de millions d'euros) avec les accords de prévention des risques psychosociaux. Souvent dirigés par des psychiatres, ces cabinets ont contribué à placer la relation de travail dans le champ très privé de la psychologie. Paradoxe, puisque cela sape la légitimité de l'action syndicale. Conscients du danger, les syndicats de La Poste viennent, discrètement, de s'engager auprès de la direction - mais sans être certains d'être suivis par leurs bases -à ne plus monter en épingle chaque cas de suicide.

Mauvaise voix

Une bonne idée mal exécutée a peu de chances de réussir. Une mauvaise idée, même bien mise en oeuvre, échoue le plus souvent. Une mauvaise idée mal transformée est, quant à elle, irrémédiablement condamnée à l'échec. C'est la triste mésaventure que vivent France 24 et le pôle plus large dit « Audiovisuel extérieur de la France » (AEF).

Sur le fond, il est parfaitement légitime que la France cherche à peser dans le débat médiatique mondial. Pour faire entendre sa voix et sa différence, il n'y a rien de choquant à ce que Paris subventionne une chaîne de télévision à vocation internationale. Londres avec la BBC, Doha avec Al-Jazira, Pékin avec CCTV et même Brasilia avec TV Brasil jouent cette carte.

Mais, sur la route menant de l'idée au projet concret, la France a commis deux erreurs majeures. Au-delà des ridicules et déplorables querelles de personnes entre Alain de Pouzilhac, le PDG, et Christine Ockrent, la directrice générale déléguée, la première est de ne pas s'être fixé des ambitions conformes à ses moyens. En voulant parler au monde à la fois en français, en anglais et en arabe, alors que ses ressources étaient limitées, France 24 s'est épuisée. Elle produit certes une information de qualité, mais elle a manqué, par exemple, cruellement de moyens pour accroître sa diffusion. Résultat, France 24 est trop souvent une bonne chaîne que trop peu de personnes peuvent voir. L'idée aurait dû être de rester simple, le projet s'est avéré trop compliqué.

La seconde erreur est d'avoir lancé cette chaîne en 2006 en refusant de faire table rase du passé. Avec l'AFP, RFI, Euronews ou TV5, la France disposait déjà, seule ou en partenariat, public comme privé, de nombreuses voix pour se faire entendre. Elle a préféré rajouter une tranche à ce mille-feuille indigeste, plutôt que de provoquer un big bang, qui aurait incontestablement été douloureux pour certains, mais qui aurait peut-être permis de repartir sur des bases plus saines.

Quand une idée ne fonctionne pas, il faut parfois accepter d'arrêter de s'entêter et envisager des pistes radicales. France 24 devrait peut-être ainsi aujourd'hui se concentrer sur la francophonie. Et la France devrait peut-être étudier sereinement l'idée d'un rapprochement AFP-AEF.

A qui profite le CAC ?

Les profits 2010 des plus grands groupes français ont de quoi impressionner. A près de 83 milliards d'euros au total, ils témoignent du dynamisme de nos champions, de leur capacité à s'adapter à la nouvelle donne. Deux ans après la faillite de Lehman, ils sont en passe de retrouver leur rentabilité d'avant-crise, voire l'ont déjà dépassé pour certains.

Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes globalisés si ne persistait le sentiment que la France dans son ensemble ne bénéficie pas suffisamment de la santé insolente de ses 40 plus grandes entreprises. Une chose est sûre, le contraste est saisissant entre le discours conquérant de ces leaders mondiaux et le pessimisme ambiant d'un pays en proie au doute face aux défis de l'après-crise.

Mais comment pourrait-il en être autrement ? Dans un monde où la croissance est d'abord hors de nos frontières, nos champions sont tournés vers l'international, qui représente d'ores et déjà les trois quarts de leur activité en moyenne et la plus grande part de leurs profits. Quant au grand large, il concentre désormais l'essentiel de leurs investissements. Alors, bien sûr, on peut reprocher aux patrons du CAC de se désengager du site France. De ne pas assez contribuer à la croissance du pays ou à la réduction du chômage en y localisant une part plus importante de leur production. Et surtout de se comporter avec les PME hexagonales en donneurs d'ordre inflexibles plutôt qu'en partenaires de long terme, susceptibles de faire émerger un écosystème. C'est-à-dire de ne pas s'inspirer assez de leurs homologues allemands.

De là à leur faire un procès en désertion, il n'y a qu'un pas qu'on aurait tort de franchir. D'abord parce que le CAC 40, c'est près de 1,7 million de salariés en France, soit 10 % de l'emploi privé du pays environ. Des salariés en prise directe avec cette prospérité à travers des rémunérations plus généreuses qu'ailleurs. Ensuite, parce que, quoi qu'on en dise, disposer de groupes mondiaux battant pavillon français est un atout important. La nationalité du siège social impose des devoirs sans lequel un certain nombre d'usines et de centres de recherche auraient été délocalisés depuis longtemps.

Cela ne signifie pas qu'il faut exonérer les groupes du CAC 40 de toute obligation vis-à-vis du pays. Mais plutôt qu'il faut s'interroger sur le moyen de préserver cette spécificité française et sur les mesures à prendre pour élargir ce club restreint à plus de 40 valeurs.

Libérer Paris !

Un récent sondage a donné une image assez flatteuse de la gestion du maire de Paris, Bertrand Delanoë. Dans plusieurs domaines importants, sa politique recueille une large approbation, notamment l'animation culturelle et le développement des transports en commun. Elle est toutefois critiquée sur d'autres points. S'agissant de la circulation automobile, l'opinion parisienne est un peu schizophrène car on ne peut pas vouloir à la fois plus de transports en commun et plus d'espace pour la circulation des véhicules particuliers. S'agissant de la propreté des rues, la responsabilité de la Ville est engagée, encore que chaque citoyen pourrait s'en prendre d'abord à lui-même : en Allemagne ou dans l'Europe du Nord, jeter un papier, un sac plastique ou un détritus par terre est considéré comme un incivisme quasi délictuel.

Mais l'essentiel n'est pas là. Il est dans la dénonciation de l'insuffisance de la politique municipale en matière d'emploi et, surtout, de logement. Mais à qui la faute ? On l'a dit et répété, les limites administratives des vingt arrondissements de Paris, renforcées par la marque symbolique du boulevard périphérique, sont la résultante d'une histoire politique dont tout démontre aujourd'hui qu'elle est totalement dépassée. Paris est plein comme un oeuf et il est physiquement impossible d'y implanter à grande échelle de nouvelles activités industrielles et de nouveaux programmes de logements. Si rien ne change, elle est condamnée à devenir une ville-musée habitée par des bobos fortunés, ce qu'elle n'a jamais été dans toute sa longue histoire. On connaît très bien la solution : il faut libérer Paris de son carcan administratif et créer un Grand Paris doté d'une autorité politique décisionnelle unique. Autrement dit, faire de l'Ile-de-France actuellement impotente une structure copiée sur un Land allemand. Plutôt que de parler de la messe en latin - pardon, de la construction de mosquées -, les candidats à la présidentielle de 2012 feraient mieux de se pencher sur la modernisation de la France et de la ville-monde qui pourrait en être le moteur.

Les dégâts de la Marine

La droite reste majoritaire en France, c’est pour cela qu’elle a gagné les élections présidentielles de 1995 et de 2007. Le problème c’est qu’aujourd’hui cette droite est coupée en deux moitiés presque égales. Une droite modérée dite « de gouvernement », celle qui derrière Nicolas Sarkozy a fait des réformes et tenté d’endiguer les conséquences de la crise avec des résultats médiocres pour ne pas dire piteux sur l’emploi, le pouvoir d’achat voire la sécurité et l’immigration. Et une droite extrême, dégagée des oripeaux fachos de Jean-Marie Le Pen, incarnée par le sourire carnassier de Marine Le Pen, qui a su capter à son profit la désespérance sociale tout en la traitant avec une pure démagogie et en préconisant la sortie de l’euro. En 2007 Nicolas Sarkozy, par surprise, sans faire trop de concessions, a réussi à faire au premier tour une OPA sur la moitié de l’électorat FN. En 2012 tout indique qu’il ne pourra pas rééditer cet exploit et qu’il est à un tournant stratégique : ou bien il fait du Chirac rassembleur dans la droite molle et centriste ou bien il donne dans la droite dure et populiste pour bien segmenter la droite et la gauche. Ce qui est difficile voire impossible c’est d’essayer de faire les deux à la fois.

Pour arriver au pouvoir François Mitterrand avait osé briser le tabou d’une alliance avec le Parti communiste pour mieux l’étouffer. Nicolas Sarkozy pourrait-il composer avec le Front national ? Perdre l’élection de 2012 ou perdre son âme ? Mais d’abord ramener Villepin au bercail.

Présidentielle 2012 : Ca va être chaud !

La dernière enquête d’intentions de vote pour la présidentielle de 2012 réalisée par l’Ifop pour France-Soir montre que les différents candidats sont dans un mouchoir de poche. 

La dynamique Le Pen se poursuit

Avec, selon les configurations de candidature, des intentions de vote s’établissant à 22% ou 21%, la présidente du Front National confirme sa percée dans les enquêtes pré-électorales. Comparées à la dernière enquête Ifop/France-Soir menée les 16 et 17 février, les intentions de vote progressent de deux points en sa faveur. Au cœur de cette dynamique, réside la capacité de Marine Le Pen à séduire une part croissante de l’électorat de la droite républicaine : un quart des électeurs de Nicolas Sarkozy de 2007 déclare en effet une intention de vote Marine Le Pen (contre 18% lors de l’enquête précédente et 7% en octobre dernier).

Forte incertitude suivant les candidats

Les scores obtenus par Marine Le Pen conduisent aujourd’hui à une incertitude s’agissant de l’ordre d’arrivée des trois principaux candidats au premier tour dans les configurations dans lesquelles Martine Aubry et François Hollande sont testés face à Nicolas Sarkozy et à la Présidente du Front National. Pour autant, celle-ci arrive en troisième position tandis que les candidats socialistes et à un degré moindre Nicolas Sarkozy bénéficient d’un réflexe s’apparentant à un vote utile, à relier aux débats actuels sur la réédition éventuelle d’un 21 avril. Ainsi, il est frappant de relever que les intentions de vote en faveur de la Première secrétaire du PS progressent de 2 points (22% à 24%) quand dans le même temps celles en faveur des candidats écologiste ou se situant à sa gauche reculent. S’agissant du Président, on retrouve un phénomène analogue (24%, +1 point avec en parallèle baisse des intentions de vote en faveur de Dominique de Villepin et d’Hervé Morin) venant compenser partiellement les pertes sur sa droite.

L’exception DSK

A l’instar de nos mesures d’enquêtes précédentes, Dominique Strauss- Kahn, lorsqu’il est testé, augmente sensiblement le score du Parti Socialiste et devance les autres prétendants socialistes testés. Avec 29% des intentions de vote, il bénéficie encore plus fortement de ce réflexe de vote utile (+3 points depuis le 16-17 février) lui permettant de distancer nettement et Nicolas Sarkozy (23%, +1 points) et Marine Le Pen (21%, +2 points).
Retrouvez l'infographie du sondage en cliquant ici.

Retour de flamme du Front national

Drôle d'ambiance. Quand un sondage plaçant Marine Le Pen devant Nicolas Sarkozy ou n'importe lequel des candidats socialistes au premier tour de la présidentielle devient un fait politico-médiatique majeur - et ce alors même qu'il est réalisé avec des méthodes contestées, qu'il est effectué quatorze mois avant l'élection et sans qu'aucun des candidats ne soit déclaré - c'est signe d'un certain malaise. Une fébrilité générale exagérée ? L'avenir le dira. On peut se pencher sur la technique et la fiabilité des sondages en ligne ou pointer l'écart si faible entre les trois candidats principaux qui fait que, statistiquement, chacun peut être placé en tête. Mais un problème, plus profond, demeure. Il est même double. Tout d'abord, en labourant consciemment les thèmes nationalistes de l'immigration, ou de « l'identité nationale », la majorité et l'Élysée ont clairement joué avec le feu et, indirectement, donné du crédit aux thèses d'une extrême droite déjà reliftée. Nicolas Sarkozy et ses conseillers, avec ce retour de la flamme du FN, en payent aujourd'hui les conséquences. Ensuite, même avec toutes les réserves, l'enquête Harris Interactive confirme la glissade du président, tout comme elle révèle aussi la faiblesse de ses challengers socialistes. Signe qu'il est temps de refaire de la politique, la vraie, celle qui s'attache aux problèmes de la cité et de ses citoyens. Avec des propositions crédibles. D'ici une dizaine de jours, le premier tour des cantonales aura, lui, valeur de sondage d'une tout autre ampleur.

mercredi 9 mars 2011

Révolutions et contre-révolutions...

Les révolutions arabes se suivent et ne se ressemblent pas. Nous sommes entrés à la fois dans une phase de radicalisation et de « révolutions dans la révolution ». En Tunisie, les islamistes attendent des élections qu'ils espèrent gagner, tandis que les communistes de l'UGTT se radicalisent par peur de les perdre. Partout, les dictateurs préparent la contre-révolution. Kadhafi achète des milliers de mercenaires africains, distribue des billets aux civils et brandit la menace de la partition, dans ce pays de 1,8 millions de km2 qui était encore divisé en trois entités dans les années 1930. D'après Khattar Abou Diab, enseignant à Paris-XI, Kadhafi agite les épouvantails d'al-Qaida et de la partition ou de l'immigration illégale pour contraindre l'Occident à garder des liens avec son régime. En Syrie, les révoltes ont été étouffées dans l'œuf lorsque les blogueurs appelant à manifester ont été arrêtés grâce à leur adresse IP, comme en Iran. Le président Assad n'hésitera pas lui aussi à tuer des milliers de civils, comme en 1982, lorsque 20.000 opposants des Frères musulmans furent massacrés à Hama. En cas de guerre civile, le clan des Assad se repliera dans son fief alaouite. D'autres pays sont menacés de partition, comme le Yémen, qui risque d'être à nouveau coupé en deux, ou Barheïn, divisé entre le pouvoir sunnite et les masses chiites. Face au chaos qui s'installe, des Etats aussi différents qu'Israël, l'Iran, la Syrie, le Maroc ou l'Arabie saoudite ont intérêt au statu quo et organisent la contre-révolution. Conscient de la dimension « Web » des révolutions, le roi saoudien a même essayé d'acheter Facebook pour 150 milliards de dollars ! Sous pression saoudienne et américaine, la télévision arabe Al-Jazira, basée au Qatar, qui a joué un rôle aussi important que Facebook dans les révolutions, n'a curieusement pas relayé les manifestations dans les Emirats, en Arabie saoudite ou au Koweït. De même, le président américain Barack Obama n'a pas soutenu la révolte en Arabie saoudite, cette dictature islamiste qui demeure son grand allié pétrolier. Or les révolutions pacifiques se nourrissent de la médiatisation et des pressions internationales...

Au-delà du sondage qui fait peur

Le sondage plaçant Marine Le Pen en tête pour la prochaine élection présidentielle devant Nicolas Sarkozy et Martine Aubry, deuxièmes ex aequo, est contestable et il a été contesté, mais il met en lumière une situation nouvelle sous la Ve République.

De Gaulle en 1962 avait instauré une élection présidentielle au suffrage universel dans laquelle se retrouveraient face à face au deuxième tour les deux candidats arrivés en tête au premier.

Dans l'esprit des pères du système, on retrouverait pour le duel final deux représentants des partis de gouvernement, des modérés et non des extrémistes, et de fait cela a bien fonctionné avec Pompidou, Giscard, Chirac et Sarkozy à droite, Poher au centre, Mitterrand, Jospin et Royal à gauche.Avec une seule exception, celle de 2002, quand le deuxième tour opposa Jacques Chirac à Jean-Marie Le Pen ; on espéra alors un accident sans lendemain. Or il apparaît que 2012 peut ressembler à 2002 et qu'un Front national installé autour de 20 % ou plus peut figurer régulièrement au deuxième tour, ce qui fausse la représentativité. Chirac réélu à 80 %, cela a créé l'ambiguïté et l'immobilisme pour la suite. Si 2012 prenait cette tournure, ce qui est encore loin d'être sûr, il faudrait réfléchir après coup à une nouvelle règle du jeu électoral. Garder au second tour les quatre premiers par exemple, ou faire une élection à un seul tour qui forcerait les partis de gouvernement de gauche et de droite à désigner un seul candidat de leur camp et non quatre ou cinq de chaque côté comme c'est le cas.

Libye: violents combats, nouveaux appels à la zone d'exclusion aérienne

Les forces de Mouammar Kadhafi ont accentué mardi la pression sur la rébellion, bombardant par air et terre des positions dans l'Est de la Libye et combattant les insurgés à l'Ouest, au moment où les appels se multipliaient pour une zone d'exclusion aérienne.
Pour tenter de mettre fin à la répression sanglante des opposants, le président américain Barack Obama et le Premier ministre britannique David Cameron ont convenu de poursuivre la planification de "toute la gamme" d'actions possibles, dont l'imposition d'une zone d'exclusion aérienne.
Affichant désormais ouvertement leur soutien à l'insurrection, les Etats-Unis et l'Union européenne ont rencontré des représentants du Conseil national de transition mis en place par la rébellion à Benghazi, épicentre de l'insurrection à un millier de km à l'est de la capitale Tripoli.
Alors que les violences prennent des allures de guerre civile dans ce pays pétrolier, le marché redoute une crise prolongée qui affecterait les approvisionnements mondiaux et imposerait un recours aux stocks stratégiques de brut, ce qui catapulterait le baril à plus de 200 dollars.
M. Kadhafi, qui a juré de mater dans le sang la rébellion lancée il y a trois semaines, a mis en garde contre toute ingérence de l'Occident dans son pays lors d'un entretien téléphonique avec le Premier ministre grec Georges Papandréou.
En soirée, il s'est rendu dans un hôtel de Tripoli où sont confinés la grande majorité des journalistes étrangers pour des interviews à des chaînes télévisées. Habillé d'une tunique noire et coiffé d'un turban ocre, il a traversé le hall en levant et serrant les poings en signe de victoire.
Malgré les sanctions internationales imposées au clan Kadhafi -gel des avoirs, interdiction de voyages-, l'ouverture d'une enquête de la Cour pénale internationale pour crimes contre l'humanité et les appels à s'en aller, le leader libyen s'accroche au pouvoir après plus de 40 ans de règne sans partage.
Ses forces tentent de stopper la progression vers l'Ouest des insurgés qui contrôlent la région orientale pétrolière ainsi que certaines localités de l'Ouest, lançant une opération de reconquête avec ses chars et avions contre les opposants moins bien armés.
L'aviation a bombardé la ville pétrolière de Ras Lanouf, base la plus avancée de l'opposition dans l'Est, faisant un blessé et touchant un immeuble. La banlieue ouest du port pétrolier, à environ 300 km au sud-ouest de Benghazi, a été pilonnée et trois personnes ont été blessées, les rebelles parlant d'un déluge de feu.
A l'ouest de Tripoli, l'opposition contrôlait Zenten mais la ville était encerclée par les forces pro-Kadhafi, selon un témoin français.
Les forces pro-Kadhafi ont lancé parallèlement un assaut sur Zawiyah, le bastion des insurgés le plus proche de la capitale, fief de M. Kadhafi, selon un ancien responsable libyen qui a fait défection, Mourad Hemayma.
"Kadhafi veut prendre (Zawiyah) avant mercredi. La communauté internationale doit agir", a-t-il affirmé, joint au téléphone au Caire par l'AFP. Il a indiqué que des membres de sa famille avaient été tués dans la ville (40 km de Tripoli), assiégée par les chars du régime.
"Zawiyah est visée par une attaque d'envergure. Les civils sont attaqués directement", selon un site de l'opposition.
Mais le gouvernement libyen a démenti le bombardement de Zawiyah.
Face à l'escalade des combats qui ont fait plusieurs centaines de morts depuis le début de la révolte le 15 février, les Occidentaux se concertent jeudi et vendredi à Bruxelles au sein de l'Otan et de l'UE, pour tenter d'aider l'opposition sans enfreindre le droit international ni déstabiliser la région.
Paris et Londres préparent un projet de résolution au Conseil de sécurité de l'ONU imposant une zone d'exclusion aérienne mais son adoption semble se heurter aux réticences de Moscou et Pékin.
Pour la secrétaire d'Etat Hillary Clinton, toute décision d'imposer une telle zone devrait être prise par l'ONU et non par les Etats-Unis.
La Ligue arabe a prévu, elle aussi, une réunion de crise samedi pour évoquer la zone d'exclusion, après l'accord des monarchies arabes du Golfe et de l'Organisation de la conférence islamique pour sa mise en place.
L'UE a en outre approuvé de nouvelles sanctions contre la Libye, visant un fonds souverain et la Banque centrale, au moment où deux représentants du Conseil national ont dit à Strasbourg attendre que l'UE reconnaisse "le plus tôt possible" comme seule autorité légitime, avant de voir mercredi le ministre français des Affaires étrangères Alain Juppé.
Au Caire, des diplomates américains, dont Gene Cretz, l'ambassadeur américain en Libye, ont rencontré des membres du Conseil national, a indiqué le département d'Etat, appelant de nouveau M. Kadhafi à quitter le pouvoir et la Libye.
L'opposition a entretemps rejeté toute négociation avec le régime exigeant que le leader libyen quitte le pays et promettant le cas échéant de ne pas engager de poursuites contre lui. La télévision officielle libyenne a de son côté jugé "impensable" que M. Kadhafi "puisse prendre contact avec des agents ayant fait appel aux étrangers contre leur propre pays".
Alors que près de 200.000 personnes ont fui les combats en Libye, l'ONU a chargé l'ex-ministre jordanien des Affaires étrangères Abdel Ilah Khatib d'entreprendre des "consultations urgentes" avec Tripoli sur la crise humanitaire.

Jean-François Pilliard

Le délégué général de l'UIMM, qui représente le patronat dans les discussions sur les retraites complémentaires, aime à rappeler la phrase de Malraux selon laquelle « la liberté appartient à ceux qui l'ont conquise ». Maxime que ne renierait pas un militant de la CGT, mais qui démontre sa croyance en les vertus d'une franche négociation. Ce Parisien titulaire d'un DESS de ressources humaines a placé toute sa carrière sous le sceau de la gestion des personnels, dans la pharmacie pour Roussel Uclaf et Ciba comme dans les équipements électriques chez Schneider, dont il fut dix ans DRH. Sa modestie personnelle et son goût du dialogue valent au successeur de Denis Gautier-Sauvagnac le respect de ses interlocuteurs syndicaux, avec lesquels il a signé depuis son arrivée il y a bientôt trois ans des accords innovants sur les prêts de personnel et l'emploi des jeunes. Pédagogue, l'ex-président de l'Association pour la formation professionnelle des adultes, qui enseigne à Paris-II et HEC, a prêché les vertus de l'apaisement au sein même du Medef, où il est parvenu à pacifier les relations entre les patrons de la métallurgie et Laurence Parisot. Le président de la commission de protection sociale du Medef, auteur d'un rapport sur les contrats de professionnalisation pour les personnes éloignées de l'emploi, apprécie la musique classique et la peinture moderne. Familier aux beaux jours de Houlgate, il s'apprête pour l'instant à dévaler les pistes de ski des Contamines, histoire d'oublier sur les planches les graves questions débattues avenue Bosquet.

« Stress tests » : le prix de la crédibilité

Il n'y aura pas de troisième chance. Les tests de résistance auxquels vont être soumises les banques européennes d'ici à juin doivent vraiment mettre leur bilan sous pression. C'est impératif. Plus question comme en juillet dernier, d'une vaste opération de communication destinée à rassurer les investisseurs sur la solidité du système bancaire européen mais évitant soigneusement les écueils d'un stress trop marqué. Ce modèle inspiré de « stress tests » américains du printemps 2009 a fait long feu. Il a sombré corps et biens quelque part entre fin novembre et début décembre lorsque les banques irlandaises, dont aucune n'avait failli à l'examen de juillet, se sont définitivement effondrées, entraînant dans leur sillage le pays tout entier.

C'est dire si, dans cette affaire, l'Union européenne joue gros. Pour être crédible, la deuxième génération des tests de résistance européens devra en fait offrir tout le confort moderne. C'est-à-dire d'abord des scénarios intégrant des hypothèses macroéconomiques vraiment dégradées - cela semble être le cas -, ensuite une évaluation fiable du risque de liquidité, enfin la mise en place d'un mécanisme de renflouement immédiat pour les établissements jugés les plus fragiles.

Mais pour restaurer une fois pour toute la confiance, il faudra surtout que les concepteurs des tests cessent de tergiverser sur la délicate question de la valorisation des dettes souveraines de la zone euro. S'il semble évident que les tests ne prévoiront pas le défaut d'un Etat de l'Union - on ne provisionne pas la fin du monde, ont coutume de dire les régulateurs -, il faudra bien en revanche appliquer une décote aux dettes des pays en difficulté. Une décote réaliste. Il est en effet préférable de dire que la dette grecque vaut 70 % de sa valeur par exemple plutôt que de nier l'évidence et laisser les investisseurs dicter leur loi. D'autant que l'impact sur la solvabilité des banques restera limité dès lors que, seules celles qui font commerce de cette dette, et donc ne la gardent pas jusqu'à son échéance, seront immédiatement pénalisées par cette décote.

Mais cette décision dépasse largement le cadre des seuls régulateurs bancaires. C'est un sujet de gouvernance européenne. Avec les futures missions du Fonds européen de stabilité financière et les conditions de renégociation des dettes souveraines après 2013, c'est même aujourd'hui un des points clefs de la résolution de la crise de la zone euro. Il reviendra au sommet européen de vendredi de le trancher.

Le CAC 40 et les trois pièges du mirage émergent

Quatre-vingt-deux milliards d'euros, 83 % de hausse. Les profits des 40 plus grandes sociétés françaises (*) vont encore beaucoup faire parler cette semaine. Nos géants affichent une santé presque insolente. Ils sont les seuls à avoir effacé complètement, et aussi vite, les stigmates de la crise, en faisant le dos rond, en restructurant leurs activités et en assainissant leur structure financière. En 2010, une seule société du CAC 40 accuse des pertes - Alcatel-Lucent -et seules cinq - AXA, Bouygues, EDF, Vallourec et Veolia -affichent des profits en repli. Nos mastodontes français se sont désendettés et sont proches de renouer avec la rentabilité d'avant-crise : en 2007, les profits cumulés du CAC 40 avaient atteint le record de 101 milliards d'euros.

Ces chiffres montrent aussi, et surtout, que les grandes entreprises françaises sont totalement ouvertes sur le monde. L'année 2010 s'est caractérisée par une forte asymétrie de la croissance sur le globe, puisque la progression a atteint de 1 à 2 % pour les pays avancés, mais de 6 à 8 %, et même plus dans le cas de la Chine, pour les pays émergents. Cette croissance, les grandes entreprises ont réussi à la capturer. En dix ans, la part des revenus réalisés par les sociétés du CAC 40 dans les pays émergents est passée de 17 à 28 %. Elle dépasse désormais la part des revenus réalisée par ces mêmes entreprises en France puisque celle-ci atteint 24 %.

Aujourd'hui, certains grands groupes de l'Hexagone réalisent déjà la moitié de leur chiffre d'affaires dans les pays émergents à l'instar de Total, Lafarge, Danone ou Vallourec. Et cela ne devrait pas s'arrêter. Car les grandes sociétés françaises concentrent désormais leurs investissements dans ces zones. Michelin a trois nouvelles usines géantes en projet ou en chantier en Inde, au Brésil et en Chine pour 3 milliards d'euros, du jamais-vu dans le groupe. Chez Schneider Electric, la Chine est devenue le deuxième marché, derrière les Etats-Unis, mais devant la France. GDF Suez a clairement mis la priorité sur les investissements dans les émergents avec l'acquisition d'International Power.

On pourrait comme cela multiplier les exemples. La tendance est nette. Selon les analystes, les émergents devraient représenter d'ici à trois-cinq ans plus d'un tiers des chiffres d'affaires et plus de 35 % des résultats du CAC 40. Il y a des raisons de se réjouir de la capacité de nos grands représentants à aller chercher la croissance là où elle se trouve : cela conforte leur ancrage dans la mondialisation, cela assied leur développement et dope leurs résultats. Mais à trop se laisser éblouir par le mirage émergent, le risque est grand de ne plus voir les pièges qui guettent nos acteurs français. Ils sont au nombre de trois.

D'abord, cette diversification internationale masque l'incapacité des autres entreprises françaises - les PME, les entreprises de taille intermédiaire -à se développer en dehors de leurs frontières. Comme le montrait récemment Patrick Artus dans une étude intitulée « Les Mystères du CAC 40 », la France est l'un des rares pays à présenter un tel écart entre ses grandes et ses petites entreprises. Alors qu'en Allemagne les grandes sociétés cotées (sur le DAX) ont une situation et un comportement proche de celui de l'ensemble des entreprises, ce n'est pas du tout le cas de ce côté-ci du Rhin. Et le risque, selon l'économiste, est que l'environnement français - faible croissance, coûts salariaux élevés, fiscalité défavorable, hostilité dans certains cas de l'opinion publique -conduise nos géants à réduire de plus en plus la taille de leurs opérations en France.

Ensuite, le poids croissant de nos grands représentants hexagonaux dans les pays émergents n'est pas sans risques. Nombre de pays (Brésil, Chine, Inde) doivent lutter contre la surchauffe de leur économie et la montée de l'inflation. Les risques ne sont pas nuls que les politiques monétaires et les fluctuations des changes soient mal maîtrisées. Les événements récents au Maghreb et au Moyen-Orient, ainsi qu'en Côte d'Ivoire, sont aussi venus rappeler aux investisseurs que les pays émergents pouvaient se révéler instables sur le plan politique. Lafarge en Egypte, France Télécom en Tunisie, Total en Libye ou la Société Générale en Côte d'Ivoire en font l'expérience actuellement, même si l'impact devrait rester modeste sur leurs comptes. Les déboires de Danone en Chine ou de Carrefour au Brésil rappellent par ailleurs que l'environnement légal et commercial n'est pas toujours sécurisé dans ces pays.

Enfin, les succès internationaux des vedettes du CAC 40 ne doivent pas faire oublier que leurs concurrents les plus féroces seront sans doute à l'avenir... les nouveaux géants émergents. En quelques années, des mastodontes se sont imposés dans presque tous les secteurs, à de rares exceptions près comme la pharmacie ou les technologies médicales : les chinois PetroChina ou ICBC, les brésiliens Petrobras et Vale, les indiens Reliance et Infosys, le russe Gazprom, ainsi que des milliers d'autres noms moins connus du grand public. La nouvelle est presque passée inaperçue au milieu de l'été dernier. Mais, pour la première fois depuis 1999, le Top 10 des entreprises créatrices de valeur, classées par le BCG selon la performance boursière et le dividende sur cinq ans, ne comprenait aucune entreprise européenne ou américaine. La première française était 198 e (Hermès), les dix premières asiatiques. La semaine dernière, des rumeurs faisaient état d'un intérêt du chinois Huawei pour Alcatel-Lucent. La perspective d'une nouvelle bataille boursière, comme celle qui opposa Arcelor et Mittal, n'est peut-être pas très éloignée.

Prendre la mesure d'Internet

Internet est désormais partout dans nos vies. Pour travailler, se distraire, échanger, s'informer, acheter ou même rencontrer l'âme soeur, il devient de plus en plus difficile de se passer du réseau des réseaux. Internet est partout... sauf dans les statistiques de la production, pour paraphraser l'économiste Robert Solow qui avait écrit il y a un quart de siècle que « vous pouvez voir l'ère de l'ordinateur partout sauf dans les statistiques de productivité ». Dans les années 1990, les technologies de l'information ont pourtant relancé les gains de productivité aux Etats-Unis. Et aujourd'hui, le cabinet de conseil McKinsey publie pour la première fois une évaluation du poids d'Internet dans l'économie française. Il est déjà massif. Plus d'un million d'emplois, autour de 4 % de la production nationale cette année (60 milliards d'euros en 2009), et surtout un ferment de dynamisme : le dixième de la croissance observée depuis quinze ans, le quart dans les années à venir. Le travail, fondé sur les techniques puissantes de la comptabilité nationale, est sérieux, même si le fait qu'il soit soutenu par le géant Google limite la probabilité d'une sous-évaluation majeure.

La filière Internet n'est donc plus marginale. Elle pèse, selon ces calculs, davantage que l'énergie ou l'agriculture. Mais à vrai dire, la mesure ne donne qu'une idée partielle de la réalité. D'abord parce que certains canaux Internet remplacent une activité existante sans en créer une nouvelle. Pour celui qui achète un livre sur fnac.com au lieu de l'acheter à la Fnac Montparnasse, la nature du service rendu n'a pas radicalement changé (à la livraison près). Ensuite et surtout, parce qu'Internet va transformer beaucoup plus profondément nos vies et notre économie. Quand l'électricité est devenue une prestation marchande destinée au grand public, au tournant des années 1890, s'est développée une filière facile à mesurer - construction des centrales, pose des lignes, fabrication des ampoules. Mais les effets de l'électricité se sont fait sentir bien au-delà. Avec l'ascenseur, elle a par exemple permis aux villes de dépasser les six ou sept étages. Internet est une révolution au moins aussi puissante, car elle concerne l'information. Ayant commencé un siècle plus tard, au tournant des années 1990, ses effets commencent à peine à se faire sentir. Un peu comme si nous étions en 1911, deux ans avant qu'Henry Ford ait l'idée d'employer l'électricité pour faire tourner une chaîne de montage qui lui a fait réaliser des gains colossaux de productivité. La révolution d'Internet commence à peine.

Plafonds de loyers, un mauvais coup porté aux locataires

L'idée d'encadrer les loyers à la relocation ou encore de maîtriser les loyers lors de la mise sur le marché du bien peut paraître séduisante. Mais que propose vraiment le Parti socialiste ? Un plafond de loyer pour tous ou uniquement pour la relocation ? Une baisse des loyers actuels ? Nous sommes dans la démagogie et le flou le plus complet. La vraie question que le Parti socialiste ne s'est pas posée est de savoir si, dans les faits, une telle mesure serait réellement efficace pour les locataires.

Je suis convaincu que les résultats de cette mesure qui consisterait à contraindre les propriétaires seraient très négatifs, et ce pour plusieurs raisons. D'abord, je rappelle qu'avec l'IRL (indice de référence des loyers), qui fixe chaque année un plafond d'augmentation des loyers, il existe déjà un moyen de régulation. Le mode de calcul de l'IRL a été révisé dans la loi de février 2008 pour se baser désormais sur l'indice des prix à la consommation. D'ailleurs, c'est ce gouvernement qui a décidé en septembre dernier d'élargir cette disposition aux logements sociaux en encadrant désormais la hausse des loyers HLM. Ces derniers progresseront donc beaucoup moins vite que les années passées.

Surtout, un encadrement supplémentaire qui pèserait sur les propriétaires aurait des conséquences négatives pour les locataires. Ce mécanisme existait en France entre les deux guerres et avait largement contribué à amplifier la crise du logement, et ce pour plusieurs décennies. En diminuant les rendements locatifs, une telle mesure découragerait les propriétaires de faire des travaux pour améliorer le confort de leur logement. Le risque serait alors de voir le parc privé se dégrader. De plus, compte tenu de l'explosion des prix de l'immobilier, à moyen terme, cela aurait pour conséquence de fortement dissuader les investisseurs locatifs ! Aujourd'hui, tout le monde déplore le départ des investisseurs institutionnels, les zinzins, qui proposaient, notamment à Paris, des loyers modérés. Pourquoi regretter ce retrait et proposer pour demain un mécanisme qui aurait les mêmes conséquences ? Toute notre politique doit au contraire tendre vers une augmentation de l'offre. Nous prendrions également le risque de voir l'offre se réduire et de voir s'effondrer la construction. L'encadrement des loyers serait un signal négatif donné aux bailleurs sur un marché où les distorsions réglementaires et fiscales sont déjà trop nombreuses.

Je tiens également à rappeler que la situation immobilière de Paris n'est pas celle de la France. L'augmentation des loyers reste une problématique très parisienne, bien que, d'après l'Observatoire des loyers de l'agglomération parisienne, les relocations expliquaient en 2009 moins de la moitié de la hausse des loyers : pour 42 % des relocations à Paris, le loyer a baissé, stagné ou progressé au niveau de l'IRL en 2009.

Je reste cependant très attentif et ouvert quant aux dispositions à prendre quand il s'agit des abus existant sur le marché immobilier parisien. C'est notamment le cas des microsurfaces aux loyers plus qu'abusifs. Je me suis d'ailleurs engagé à agir et je prendrai des mesures, en concertation avec les professionnels, qui me semblent indispensables.

Enfin, je suis convaincu que la vraie solution reste la construction. Nous devons construire plus, créer de l'offre et de l'activité. La seule réponse pertinente, c'est de relancer la construction à grande échelle dans les zones les plus tendues. Le gouvernement agit là aussi, avec une grande réforme de l'urbanisme en préparation et un recentrage des efforts sur les zones où les besoins sont les plus vifs.

Les 35 heures n'ont pas servi de leçon au Parti socialiste, en 2011 ils gardent une vision bureaucratique et figée de l'action publique, fondée sur la contrainte et la réglementation.

Je le redis, encadrer les loyers aurait des conséquences économiques négatives et ne mènerait qu'à un résultat : la pénurie de logements.

L'opposition donne 72 heures à Mouammar Kadhafi pour quitter le pays

L'ultimatum lancé par l'opposition à Mouammar Kadhafi, la tenue de plusieurs réunions importantes en Europe et dans le sud de la Méditerranée, laissent présager un dénouement proche de la situation en Libye.

LIBYE. Alors que les combats se poursuivent en Libye notamment par de nouveaux bombardements sur le port pétrolier de Ras Lanouf, l'opposition se fait bravache et lance un ultimatum. 

Après avoir rejeté lundi 7 mars 2011 l'appel du pied de Mouammar Kadhafi à négocier, offre toutefois démentie par le pouvoir en place, les insurgés maîtres de l'est du pays donnent maintenant "72 heures" au guide suprême de la révolution pour quitter le pays. 

"S'il quitte la Libye dans les 72 heures et met un terme aux bombardements, nous nous abstiendrons de le poursuivre pour crimes" a ainsi déclaré Moustafa Abdeldjeïl, ancien ministre de la justice passé à l'opposition et président du Conseil national libyen qui regroupe l'opposition à Benghazi, seconde ville du pays. Un ultimatum lui permettant de sauver la face et surtout de mettre un terme à la guerre civile.

L'opposition libyenne contrôlerait désormais Zenten située à 120 km au sud-ouest de Tripoli et tenterait de s'emparer de Zawiyah à seulement 60 km de la capitale. Les deux villes sont toutefois encerclées par les forces régulières. 

Un week-end décisif

Après l'Europe et à la Ligue Arabe, l'Organisation de la conférence islamique (OCI qui regroupe cinquante-sept pays) et les monarchies arabes du Golfe ont également plaidé pour la création d'une zone d'exclusion aérienne ("no-fly zone") pour éviter les bombardements sur les civils. 

La Chine et la Russie se disent contre. Ceci risque de poser problème à la France et à la Grande-Bretagne qui entendent déposer un projet de résolution en ce sens au Conseil de sécurité de l'ONU.

L'OTAN a précisé qu'elle continuait à travailler sur tous les scénarios y compris sur une intervention militaire. 

Alors que deux représentants du Conseil national libyen (opposition) étaient présents mardi 8 mars 2011 au Parlement européen à Strasbourg et vont se rendre mercredi 9 mars 2011 auprès d'Alain Juppé, ministre français des Affaires extérieures, les réunions vont s'enchaîner en cette fin de semaine.

Avec d'abord celle des puissances occidentales prévue jeudi 10 et vendredi 11 mars 2011 à Bruxelles dans le cadre de l'OTAN et de l'Union européenne. 

Samedi 12 mars 2011 au Caire, ce sera le tour de la Ligue arabe de tenir sa réunion de crise sur la Libye autour des ministres arabes des Affaires étrangères.

Le week-end pourrait donc être décisif.

Quand le monde se fissure

C'est un sentiment malcommode à décrire. Il s'éprouve plus qu'il ne s'explique. Comment dire ? A la surface du monde, des fissures s'installent, des lignes de fracture s'esquissent. Bientôt, peut-être, vont-elles s'approfondir. La guerre civile en Côte d'Ivoire signerait l'entrée en crise, à terme, d'une bonne part de l'Afrique. La guerre civile en Libye ouvrirait la voie à d'autres conflits. Les deux Corées finiraient par aller à l'affrontement, et l'arrogance chinoise pourrait l'envenimer. On pourrait allonger la liste, parcourir l'Amérique latine et même les franges de la vieille Europe, se souvenir que Tibet, Cachemire et Pakistan sont aussi, pour des raisons distinctes, des zones sensibles de la tectonique planétaire. Partout, sur des failles anciennes, une activité nouvelle est repérée - même par les plus rudimentaires sismographes politiques.

Rien, pourtant, ne laisse penser qu'une nouvelle grande guerre soit probable. Les facteurs de stabilité l'emportent : l'interdépendance mondiale paraît interdire toute catastrophe de grande envergure. On devrait donc s'attendre à une sorte de paix craquelée, traversée de tensions et d'éclats, parsemée de conflits locaux, qui évoluent selon des temporalités diverses. Or cela ne correspond à aucun de nos grands schémas mentaux. Jusqu'à présent - en simplifiant beaucoup, certes, mais ce n'est pas forcément inutile -, nous n'avons eu à notre disposition que deux grandes grilles de lecture.

L'une nous a fait penser que plus le monde était rationnel, plus la paix s'organisait durablement. Illustrée par Rousseau, elle se perfectionne chez Kant avec le célèbre « Projet de paix perpétuelle » (1795), qui forge l'idée de traités supranationaux et multilatéraux capables d'étouffer radicalement tout conflit. Comme chacun sait, la Société des nations, puis l'ONU, s'inscrivent dans cet héritage. Ceux qui rêvent encore, aujourd'hui, d'un gouvernement mondial prolongent cette lignée. A l'opposé, on trouve les penseurs que l'idée même de progrès fait rire. Comme Schopenhauer ou Nietzsche, ils sont convaincus que la guerre est sans fin, l'humanité sans avenir assuré, la raison impuissante face au chaos de l'histoire. Comme Machiavel ou Clausewitz, ils ne jurent que par les rapports de force, les hasards des combats et la logique paradoxale des affrontements.

La singularité de la situation présente est qu'elle déconcerte les deux grilles. En mêlant ordre global et violences locales, stabilité d'ensemble et fractures multiples, l'actualité souligne combien nos schémas sont à revoir. Elle exige impérieusement de nouvelles manières de penser. Mais on ne les voit pas encore venir. Souvent mal compris autant que détesté, Samuel Huntington, avec son fameux « conflit des civilisations », a tenté de penser ensemble la globalisation du monde et les affrontements multiples. Pourtant il a été en grande partie démenti par les faits : les fractures s'ouvrent aujourd'hui au sein des civilisations, bien plus qu'entre elles. Au lieu de les dresser les unes contre les autres, c'est du dedans que ces divisions travaillent les cultures. On le constate dans le monde musulman, on le devine pour bientôt au sein de la sphère chinoise.

Il se pourrait que ce qui nous attend soit un étrange patchwork, une bigarrure de guerres et de paix, un méli-mélo de stabilité et de turbulences. Une fois encore, nous n'avons pas encore d'outils suffisants pour penser ce mélange. La seule évidence, c'est qu'il vaut mieux que la paix des cimetières. On a oublié que cette dernière formule, devenue courante, vient de Kant. Il rappelle, dans l'introduction de son « Projet », qu'un aubergiste hollandais, sous son enseigne A la paix éternelle, avait fait peindre un cimetière. Mais de qui juste, ajoute Kant, l'hôtelier voulait-il se moquer ? De toute l'humanité ? Des souverains, « insatiables de guerre » ? Ou bien des philosophes qui poursuivent le rêve inaccessible d'une paix perpétuelle ? Quand le monde se fissure, ces questions prennent un nouveau sens.

La fiscalité malade de la politique

La Cour des comptes a rendu son rapport sur la comparaison des fiscalités française et allemande. Ce n'était pas une mauvaise idée du président d'aborder ainsi de l'extérieur un sujet miné, de l'intérieur, par les faiblesses des pouvoirs politiques. Mais puisqu'en cette matière les Français ne comprennent pas le français, autant essayer de leur parler allemand.

Qu'on en juge : d'abord l'ISF (supprimé en Allemagne) n'est qu'anecdotique financièrement mais empoisonne nos gouvernements et nos débats. Sa seule raison d'être est d'apaiser le ressentiment national, mal dirigé, contre « les riches ». D'ailleurs, et contrairement aux idées reçues, la France impose plus le patrimoine que l'Allemagne, principalement à travers des taxes foncières trois fois plus lourdes que chez nos voisins, et perçues par les collectivités locales. Quant au reste, la comparaison trahit selon des modalités diverses les petites démissions inscrites dans des exceptions aux règles générales. Si le revenu est un peu moins imposé en France, c'est en partie du fait d'un taux maximal moins élevé, mais surtout à cause de la somme des exonérations. S'il manque aux recettes publiques presque l'équivalent du déficit budgétaire, c'est aux multiples niches fiscales qu'on le doit. Si les taux réduits de la TVA n'étaient pas de 5,5 mais de 7 (comme chez nos voisins), et s'ils n'avaient pas été si généreusement distribués, ce sont de 15 à 25 milliards qui rentreraient dans les caisses. Si enfin la politique familiale n'était pas principalement financée par des impôts sur les entreprises, les charges de celles-ci seraient allégées de 26 milliards...

En somme, tout irait mieux si notre fiscalité était plus simple, c'est-à-dire débarrassée de ses exceptions. Or c'est le jeu politique qui depuis des décennies l'a ainsi dénaturée, par faiblesse. C'est lui qui dissuade aujourd'hui de la simplifier, par prudence. Bon courage à tous ; et il en faut.

Gel des avoirs : «une bombe pour toutes les banques»

L'Union européenne s'apprête à geler les milliards du Fonds souverain libyen. D'après l'avocat Fabrice Marchisio, spécialisé dans la traque des avoirs, les banques ont beaucoup à perdre.

Après les États-Unis, le Canada et le Royaume-Uni, l'Union européenne procédera au gel des milliards d'euros de la Banque centrale libyenne et du fonds souverain libyen, la Libyan Investment Authority. Les 27 pays de l'Union européenne sont tombés d'accord à ce sujet, de sources diplomatiques. L'accord formel devrait être entériné vendredi lors du Conseil des chefs d'État et de gouvernement à Bruxelles.
Cette nouvelle sanction à l'égard de la Libye suit celle, publiée jeudi dernier, consistant à geler les avoirs de Mouammar Kadhafi et de 25 de ses proches.

Lefigaro.fr - Il va s'écouler une semaine entre l'accord européen sur le gel des avoirs du fonds souverain libyen, ce mardi, et l'entrée en vigueur de cette décision. N'est-ce pas trop lent?
Fabrice Marchisio - Certes. Le blocage des fonds s'impose aux banques à la publication du règlement européen au Journal officiel. Mais j'imagine mal une banque autoriser aujourd'hui un retrait de la part de la Libyan Investment Authority (LIA), le fonds libyen. Même si elle n'a pas d'outil juridique à sa disposition, elle peut par exemple traîner des pieds en attendant que le texte européen s'applique.
Le Luxembourg, d'ailleurs, a pris les devants en gelant près d'un milliard d'euros de fonds appartenant à des Libyens suspects mais pas mentionnés sur les listes officielles. Pour une banque, mieux vaut être trop prudent que pas assez. Un client dont les fonds ont été gelés ne peut en effet pas se retourner contre son établissement.
Le droit européen est-il efficace ?
Il s'agit de l'instrument le plus efficace en ce domaine. Il est directement applicable dès sa parution et possède la force de 27 lois nationales publiées simultanément. Mais je regrette que les gouvernements aient si peu communiqué autour de ces règlements, par exemple le 4 février dernier lors du gel concernant les Ben Ali. Toutes les sociétés de gestion, les notaires, les experts comptables qui manipulent les fonds visés par un gel sont pourtant concernés et le risque existe qu'ils n'aient pas toujours été au courant des textes.
Comment retrouver les fonds ?
On ne gèle pas des dizaines de milliards du jour au lendemain d'un coup de baguette magique. Dans les faits, les banques font face à des clients cachés derrière cinq fondations, dix trusts et une cinquantaine de sociétés écrans, par exemple. Bien maligne celle qui peut deviner qui s'avère être le bénéficiaire ultime de ce type de virements. Malgré tout, l'argument «je ne savais pas» ne tient pas.
Pourquoi ?
Si elles autorisent un retrait bénéficiant in fine à une personnalité traquée par les autorités, l'État spolié, comme la Tunisie, peut se retourner contre elles. Leur responsabilité civile peut être mise en jeu sur la base de l'article 1382 du Code civil. La faute de l'établissement ? Elle n'a pas respecté le règlement. Le préjudice? Les milliards retirés ne retourneront probablement pas de sitôt dans les caisses du pays. L'État peut donc porter plainte et exiger des dommages et intérêts à hauteur des fonds que l'établissement n'a pas réussi à geler. Il s'agit d'une véritable bombe pour les banques.