TOUT EST DIT

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vendredi 2 novembre 2012

Mauvais Français ?

Est-on injuste avec François Hollande et son équipe ? Ou plus exactement, la droite et les commentateurs qui lui sont – bien sûr – affidés font-ils preuve d’une « agressivité teintée de mépris » à l’égard du président et du gouvernement, comme l’affirme Laurent Joffrin, patron du Nouvel Observateur, qui n’hésite pas à sortir le célèbre “parfum des années 1930” du placard des bons vieux arguments ?
Je me le suis demandé en relevant, en même temps que je lisais son éditorial, que commencent à paraître les premiers papiers visant à améliorer l’image du président et de son amie. Ce sont des classiques de la vie des journaux, qui nous promettent de tout nous dire sur Hollande intime ou Valérie Trierweiler chez elle, comme ils l’ont fait autrefois des Sarkozy.
Eh bien, je ne le crois pas. Joffrin reprend une blague inventée par le Quotidien de Paris en 1981 à propos de Mitterrand : si François Hollande traversait la Seine en marchant sur l’eau, les abominables commentateurs s’écrieraient : “Hollande ne sait pas nager !” Cette mauvaise foi, cette « hargne », ce « chapelet d’invectives », cette « rhétorique qui ramène avant guerre » – je cite toujours Laurent Joffrin – n’aurait qu’une explication : l’argent. C’est parce qu’il tape la droite, entendez la bourgeoisie, au portefeuille, c’est parce que François Hollande augmente les impôts qu’elle est « entrée en convulsion ». Ma foi, je n’ai pas très bien vu la convulsion, surtout au moment où François Fillon semble près de prendre la tête de l’opposition.
On peut tout dire de François Fillon, mais la convulsion, non. Et puis les critiques que s’attirent le président et son gouvernement me paraissent tellement attendues qu’elles brilleraient plutôt par leur banalité : la droite, les commentateurs que dénonce Joffrin, pense que la politique de François Hollande n’est pas la bonne, que de nouveaux prélèvements seront contre-productifs, et que le bon choix consisterait à réduire les dépenses. C’est une opinion légitime. Je ne vois pas en quoi elle est convulsive. Par exemple, le directeur du Nouvel Observateur estime que la hausse d’impôt est du civisme ; je crois que c’est une erreur. Son argument est moral, le mien pratique. Est-ce, comme il l’écrit encore, un « réflexe de classe » qui nous sépare ?
Autre exemple : j’écris depuis juillet que si le gouvernement persiste dans ses projets fiscaux, la croissance sera égale à zéro l’an prochain. Bon économiste ou mauvais Français ? J’aimerais lui rappeler que le chancelier social-démocrate Schröder, qui sert de modèle à la gauche actuellement au pouvoir en France, a commencé son fameux Agenda 2010 en baissant les impôts. Que le premier ministre espagnol en fait autant, que Mario Monti vient de s’y engager, que David Cameron n’en démord pas. Il est vrai que c’est un affreux conservateur, mais tout de même, est-ce le fruit d’un complot si la politique des socialistes français est aujourd’hui la seule de son espèce en Europe ?
Le deuxième reproche de Laurent Joffrin porte sur l’accusation d’amateurisme suscitée par les ratés du gouvernement. Je le tiens pour plus vif que le premier. C’est parce que les débuts sont cafouilleux, que les sondages sont mauvais, qu’il faut prêter à l’opposition un comportement de classe, des réflexes égoïstes et du mépris pour ses adversaires. Disqualifiez le critique, vous ferez oublier la critique. Alors ce n’est pas la gauche qui s’y prend mal, c’est la droite qui défend son pognon. Ce n’est pas le premier ministre qui manque de présence, ce sont les commentateurs qui se livrent à une chasse à l’homme. Faut-il qu’ils soient mauvais, ces débuts, pour que les partisans les plus intelligents de François Hollande en soient déjà là ! Mitterrand, à qui je rapportais la blague du Quotidien de Paris, était plus malin : il l’avait trouvée bonne et attendit trois ans, c’est-à-dire la faillite du gouvernement Mauroy, pour la ressortir en dénonçant la morgue de la droite d’argent.
Pour le reste, j’aurais aimé terminer par un compliment au président, par exemple après son communiqué sur la manifestation du FLN en 1961 à Paris. Ce qu’il dit est exact, donc il a raison de le dire, mais écrit comme ça, sans explication ni contexte, ça passera pour une bonne manière faite au gouvernement algérien qui, lui, ne nous en fera pas.

jeudi 29 mars 2012

L’homme sans divertissement

Un président doit-il être cultivé ? Il n’est pas un discours entendu ces jours-ci sans citation ni hommage dans le style du Lagarde et Michard. Ces discours, les candidats qui les prononcent ne les ont pas écrits, comme la plupart d’entre eux n’ont pas lu les Jaurès, Camus ou Michelet dont cette campagne nous abreuve.
Peut-être en gardent-ils un vague souvenir du lycée. Ils ne s’en croient pas moins obligés de nous jurer qu’ils ne partent jamais en vacances sans l’intégrale de Proust. Qu’on les trouve généralement dans un coin, penchés sur le dernier Spinoza dès qu’ils ont un moment de loisir. C’est une particularité française. En Grande-Bretagne, passer pour intelligent est déjà suspect mais un ministre cultivé, personne ne lui fera confiance. Aux États-Unis, les présidents peuvent aimer l’histoire, mais pour le reste mieux vaut s’en tenir au golf. En Allemagne, la musique de chambre, la lecture et les musées sont considérés comme des activités privées dont il serait outrageant de faire état en public. En Italie, personne n’en parle parce que tout le monde est cultivé. Non, il n’y a qu’en France que les hommes politiques se tuent à faire semblant pour imiter leurs prédécesseurs.

Nous aurons tout de même appris que François Hollande ne lit jamais de romans. 
 On s’en doutait. Qu’il se rassure, ce candidat sans divertissement, son rival non plus. M. Sarkozy a beau disposer sur son bureau les titres les plus accrocheurs et réciter par coeur les Cahiers du cinéma, il restera l’homme qui a renvoyé la princesse de Clèves aux poubelles de l’histoire. Et c’était mieux ainsi. Il y avait quelque chose de sympathique chez cet homme qui ne craignait pas de révéler que lire lui cassait les pieds. J’avoue que je ne l’ai pas vu sans regret s’appliquer, comme Jacques Chirac en son temps, à rejoindre le général de Gaulle et François Mitterrand à l’étage supérieur des présidents nourris de littérature, d’histoire et de géographie. Notez que Chirac avait astucieusement choisi les arts primitifs, qu’il devait rebaptiser arts premiers, parce que l’on pouvait en dire n’importe quoi ; c’était une science neuve qu’il n’y avait qu’à inventer. Son successeur en choisissant les lettres est obligé de reprendre tout le programme du Moyen Âge à nos jours, d’aller en une heure de Christine de Pisan à Michel Houellebecq, puisqu’on l’apprend dans les écoles. Je comprends Hollande qui s’est affranchi du roman et ne cite que des philosophes du XVIIIe siècle. Avec ces grands bavards, on peut affronter n’importe quelle campagne électorale.
Tout de même, aucun roman c’est beaucoup. 
 Le général de Gaulle adorait Henry Bordeaux, Georges Pompidou l’Aurélien d’Aragon, Valéry Giscard d’Estaing les odeurs mouillées de Maupassant. Et Roger Nimier, dont ce sera bientôt le cinquantenaire de la mort, en a fait le Robert de Cheverny des Enfants tristes.
J’ignore quel romancier pourrait faire un personnage de François Hollande. Il décourage le talent.
Et pourtant, qu’il est français ! Je le verrais bien chez un de ces romanciers de la IVe République qui écrivaient des livres solides et documentés. Chez Maurice Druon par exemple. Dans la suite des Grandes Familles : la Chute des corps et Rendez-vous aux enfers. C’était excellent dans le genre. Tandis que Nicolas Sarkozy est nettement plus contemporain. Je ne citerai pas de nom d’auteur. Il n’y a que l’embarras du choix. Vous voyez ce que je veux dire, et j’en ai déjà trop dit. On va bientôt remettre les prix littéraires de printemps et il y a assez de compétition comme ça. N’en rajoutons pas avec de la politique. Quoiqu’il me semble que du côté des écrivains, la réserve est de mise. On voit les cultureux, les fonctionnaires à tempérament, les habitués des postes faire leur cour aux socialistes après avoir lâché les libéraux. C’est bien normal. C’est de jobs qu’il s’agit.
Depuis Chirac, et tant d’exemples me montent aux lèvres de délégués à ceci ou membres de cela, le train passe tous les cinq ans et il faut se dépêcher de monter dedans, surtout qu’avec l’austérité qui vient, les places seront rares. Mais les écrivains, l’avez-vous remarqué, se taisent. Ceux qui sont allés déjeuner chez le président Sarkozy s’empressent de le faire oublier, un peu vite peut-être. Les autres sont ailleurs. Les présidents ne les impressionnent plus. C’est notre première élection sans littérature.