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vendredi 7 septembre 2012
Le défi asiatique
En 1966, Jean-Jacques Servan-Schreiber utilisait l'Amérique pour réveiller l'Europe. Son célèbre essai Le défi américain aurait pu tout aussi bien s'intituler Le défi européen.
En 2012, voici Le défi asiatique. Derrière la Chine et
l'Inde, ce continent joue, pour le monde occidental, le rôle que
l'Amérique joua, hier, pour l'Europe. Il constitue un appel à l'effort
et au renouveau. Ces dernières années, le monde occidental a vécu très
au-dessus de ses moyens matériels, et très en dessous de ses moyens
intellectuels, spirituels sinon éthiques. La crise qu'il traverse
aujourd'hui lui donne l'occasion inespérée de se ressaisir, ne serait-ce
que pour stopper la contagion, inévitable dans l'univers de la
mondialisation, qui affecte les pays émergents.
L'Europe, en particulier, est devenue « l'homme malade de la planète
». Mais comme tout le monde occidental, elle possède ces anticorps
institutionnels que sont la démocratie et l'état de droit. Elle peut
donc se révéler plus résistante à la crise que ne le sont les pays
émergents, plus vulnérables encore à la baisse de leurs taux de
croissance que ne le sont des pays démocratiques face à l'absence même
de croissance.
L'industrie du luxe, experte en matière de mondialisation et de
gestions des risques, a bien compris cette évolution. Pendant plus de
vingt ans, elle a fait le choix de l'Asie et des pays émergents en
général. Aujourd'hui, pour ne pas « mettre tous ses oeufs dans le même
panier », elle réinvestit dans le monde occidental et plus
particulièrement en Europe. En pleine crise grecque, Louis Vuitton a
ouvert une boutique à Mykonos.
Alors que la presse ne parle que de la chute de l'euro et de la fin
du monde occidental, la réalité est infiniment plus complexe. Hier,
l'Europe constituait pour les pays émergents un miroir reflétant leur
réussite. Ils pouvaient y comparer leurs taux de croissance aux nôtres
et se conforter dans leur sentiment de supériorité : la croissance était
à « l'est », les dettes à « l'ouest ». Aujourd'hui, à l'inverse, ils
s'inquiètent d'une crise européenne qui agit comme un révélateur et un
accélérateur de leurs faiblesses structurelles : corruption, inégalités
sociales...
Accepter le changement du monde, en comprendre les ressorts,
s'ajuster à cette évolution : les défis auxquels le monde occidental est
confronté sont redoutables. Mais avec un juste mélange de modestie, par
rapport à l'autre, et d'ambition, par rapport à soi, ils peuvent être
surmontés.
Les cartes de l'Amérique et de l'Europe sont loin d'être identiques.
Elles représentent une réalité de plus en plus éclatée. Cette réalité
inclut désormais sans doute, en termes d'émotions et de valeurs, un pays
comme le Japon, de ce point de vue plus « occidental » qu'asiatique.
Mais les cartes du monde occidental, et de l'Europe en particulier, sont
bien réelles avec cette combinaison unique d'unité et de diversité,
source de créativité.
« Les caisses sont vides, il est temps de se mettre à penser »,
disait, en 1922, le prix Nobel de chimie Sir Ernst Rutherford. Le temps
de la pensée et celui de l'action commencent maintenant. C'est une
question de volonté et d'intelligence politique. Il s'agit de concilier
effort, justice et compétitivité. L'exercice est difficile, mais pas
impossible. Il suppose de privilégier la pédagogie sur la démagogie.
lundi 14 mars 2011
Japon : le défi de la nature
La dignité, le courage et même la noblesse de la société japonaise face au déchaînement extrême de la nature sont en tout point admirables. Existerait-il dans le code génétique japonais comme un mélange unique de fatalisme et de résistance, de discipline collective et d'attention à l'autre qui serait la contrepartie de l'absence de l'individualisme au sens occidental du terme ? Dans une société pour laquelle l'« absolu » n'existe pas et où tout est en quelque sorte « relatif », de la joie à la douleur, la « résistance collective » est peut-être plus facile, avec des conséquences terribles pendant la Seconde Guerre mondiale et des comportements admirables aujourd'hui face au désastre. Il existe un être collectif japonais qui est, au moins en partie, certainement le produit de la fragilité de l'homme devant la cruauté de la nature. Comment faire face seul aux tremblements de terre et aux tsunamis ? Sans tomber dans une lecture réductrice et excessive de la théorie des climats, l'hédonisme et l'égoïsme de certains « paradis méditerranéens » contrastent singulièrement avec les réflexes naturels des Japonais.
Le bilan humain de la catastrophe sera certainement au final -lorsque toutes les victimes auront été recensées -très lourd, mais il restera très inférieur à ce qu'il aurait été dans d'autres pays riverains du Pacifique s'ils avaient été eux aussi touchés par un séisme d'une magnitude de 9 sur l'échelle de Richter et par le tsunami qui en est résulté. En 1995, le tremblement de terre de Kobe, d'une puissance très inférieure à celui qui vient de se produire, avait déjà fait plus de 6.000 morts et avait renforcé le « doute de soi » qui s'était emparé du Japon depuis l'explosion de la bulle immobilière, en 1988-1989. Le pays du Soleil-Levant se croyait mieux préparé à faire face aux tremblements de terre. A Kobe, des immeubles entiers s'étaient effondrés comme des châteaux de cartes. Les secours avaient tardé à s'organiser, le gouvernement avait été l'objet de nombreuses critiques.
Aujourd'hui, le tremblement de terre le plus violent qu'ait peut-être jamais connu le Japon de toute son histoire affecte les « émotions » japonaises dans ce qu'elles ont de plus sensibles. Hier, c'était « l'homme » (les bombardiers américains) qui déclenchait les feux de l'atome sur Hiroshima et Nagasaki. Aujourd'hui, c'est la nature qui, dans sa folie meurtrière, confronte à nouveau le peuple japonais à la menace des radiations nucléaires, même si le pire semble a priori avoir été évité et si la probabilité d'un nouveau Tchernobyl demeure, espérons-le, faible.
Ce désastre unique va-t-il contribuer à approfondir la crise identitaire d'un pays vieillissant, qui vient d'être relégué par la Chine à la troisième place dans le classement des économies mondiales, dont la dette est abyssale et qui, à de très rares exceptions près, considère ses dirigeants politiques avec un mélange de défiance et de mépris ?
Ou bien l'inverse est-il possible ? L'énormité du défi posé par la nature à l'homme va-t-il en quelque sorte conduire au « réveil du Japon » ? Un réveil économique grâce à l'ampleur des reconstructions nécessaires, un réveil moral face au caractère unique du désastre. Le coût humain de la catastrophe, celui, énorme, des destructions matérielles ne peuvent que pousser le pays à donner le meilleur de lui-même et à retrouver dans sa culture insulaire d'une très grande richesse les énergies collectives dont une autre île, la Grande-Bretagne, a su faire preuve en juin 1940 dans de tout autres circonstances, face à la folie d'un homme et non face à celle de la nature. Mais peut-il exister un Churchill Japonais ?
Au lendemain du 11 septembre 2001, la formule « nous sommes tous des Américains » avait résumé ce que ressentaient de nombreux Français et Européens. Aujourd'hui, peut-on dire « nous sommes tous des Japonais » sans verser dans l'exploitation de la catastrophe, comme le font les antinucléaires ?
Nous ne sommes pas égaux devant les risques de la nature. Certaines zones du globe sont infiniment plus vulnérables que d'autres. Mais, sur un plan humain, affectif, sinon philosophique, nous ne pouvons que nous sentir tous Japonais, c'est-à-dire infiniment petit, infiniment fragile et infiniment vulnérable face aux forces déchaînées de la nature.
mardi 1 mars 2011
Le tyran ne peut jamais être un allié
En Libye, la « révolution arabe » continue, mais à un rythme différent. A Tunis et au Caire, hier, l'influence des Etats-Unis sur les armées tunisienne et égyptienne s'est révélée être décisive. A Tripoli, aujourd'hui, l'Amérique n'a pas de vraies cartes à jouer et ce sont les Nations unies, et non les Etats-Unis, qui cherchent à peser de tout leur poids sur le régime libyen pour qu'il cesse de massacrer son peuple. Et la différence est sensible. Les résolutions des Nations unies ne font pas le même effet que les « conseils avisés » des Etats-Unis.
Il n'en reste pas moins que les conditions de départ du « chien fou » - la formule est de Ronald Reagan -nous obligent à nous reposer une question fondamentale qui va bien au-delà de la Libye. Selon quels critères choisissons-nous nos alliés ? Et le « nous » concerne tout aussi bien les Etats-Unis de George W. Bush, l'Angleterre de Tony Blair et de Gordon Brown, que la France de François Mitterrand à Nicolas Sarkozy, sans mentionner la palme, qui revient sur ce plan, à l'Italie de Silvio Berlusconi.
Bien sûr, ce petit pays de plus de 6 millions d'habitants a du pétrole et du gaz en quantité significative et nous avons voulu nous convaincre que son leader avait changé, qu'il était certes toujours un peu « original », mais que, fondamentalement, c'était un homme modéré et réaliste, et qu'en plus de quarante et un ans de pouvoir il avait eu le temps de mûrir. Il est aisé aujourd'hui de mesurer les limites de cette méthode Coué diplomatique. Un despote ne devient pas respectable du seul fait que nos intérêts coïncident avec les siens. Il ne s'agit pas de faire preuve d'idéalisme irresponsable et de succomber ici à la dictature des « bonnes émotions ». C'est tout le contraire. Il est en réalité naïf de faire preuve de trop de cynisme et, au nom d'une vision stratégique à long terme, il est essentiel, pour ne pas « insulter l'avenir », de garder ses distances avec des régimes qui ont donné d'amples preuves de leur hystérie sanguinaire. Au nom de quelle étrange logique peut-on vouloir un jour renverser par la force des armes le régime de Saddam Hussein en Irak, parce qu'il serait devenu une menace pour son peuple, et, quelques années plus tard, fermer les yeux sur les crimes du régime du colonel Kadhafi en Libye ?
Le général de Gaulle, pour justifier, en pleine guerre froide, ses rapprochements avec la Russie des soviets ou avec la Chine de Mao, avait coutume de dire que, derrière les régimes, il voyait les peuples, ce qu'il appelait la Russie ou la Chine « éternelles ».
Mais la Libye, en dépit de sa taille géographique et de ses ressources énergétiques significatives, n'est ni la Russie ni la Chine. Elle n'est pas, n'a jamais été et ne sera jamais un acteur incontournable du système international. Depuis plus de quarante ans, elle n'est, sous la férule d'un clown rusé et sanguinaire, qu'une aberration tragique qui a surfé pour survivre sur nos petits calculs et notre grande lâcheté. Maintenant que Kadhafi est en train d'être chassé par son peuple et abandonné progressivement par ses fidèles, ce que les Libyens retiendront de notre comportement ne sera pas nécessairement en notre faveur. Ils se seront libérés difficilement dans le sang, et - sauf au dernier moment -plutôt en dépit de nos peurs que grâce à nos encouragements.
Bien sûr, si le soulèvement en Libye confirme bien le caractère révolutionnaire du « printemps des peuples arabes », il introduit aussi des éléments nouveaux avec l'entrée en oeuvre du facteur énergétique. Il ne se trouve pas plus de classe moyenne en Libye, contrairement à la Tunisie, qu'il ne s'y trouve un grand héritage historique, contrairement à l'Egypte. Mais il y a du pétrole et du gaz. Et on ne peut s'empêcher de poser la question suivante ; à quand le tour de l'Arabie saoudite ?
Il existe sans doute en Libye, et surtout à l'extérieur du pays, des jeunes élites prêtes à prendre la relève, mais les risques de chaos sinon de fragmentation du pays sont bien réels. Des risques à la mesure de notre aveuglement d'hier.
lundi 14 février 2011
Lettre au président de la République
Monsieur le Président, ce qui se déroule sous vos yeux, en Egypte aujourd'hui comme en Tunisie hier, et très probablement dans d'autres pays du monde arabe demain, n'est rien moins qu'une révolution, au sens où le mot a pu être utilisé pour désigner les événements qui sont intervenus en France à partir de juillet 1789. Ce sont des « bastilles », symboliques ou bien réelles, qui sont en train de tomber de l'autre côté de la Méditerranée. Et c'est au nom des valeurs portées par la Révolution française -matrice de toutes les révolutions -, que depuis plus d'un mois des hommes et des femmes, le plus souvent très jeunes, bravent la violence des régimes en place pour conquérir une liberté que nous avons conquise il y a plus de deux siècles.
Avant de vous demander si ce qui se passe, là -bas, peut être « mauvais pour nous », demandez-vous si « cela peut être bon pour eux ». En dépit de risques réels de désordre d'abord et d'islamisme ensuite, la réponse est bien évidemment oui. Et ce qui est bon pour « eux » est bon pour « nous ». Un monde arabe humilié, conscient du décalage qui peut exister entre ce dernier et les puissances émergentes d'Asie ou d'Amérique latine, constitue un danger pour lui-même et pour les autres. Le statu quo politique est une garantie d'instabilité. Ce sont des prisons égyptiennes que sont sortis nombre des kamikazes du 11 septembre 2001. La tentation de jouer de la peur de l'islamisme et non de l'espoir de la liberté ne peut que se retourner contre nous. Les foules pacifiques de la place Tahrir, qui ont obtenu le départ d'Hosni Moubarak, doivent être avant tout perçues comme un défi redoutable pour l'Iran des ayatollahs, Al-Qaida et tous les fondamentalismes. Comme vous l'avez souligné vous-même, monsieur le Président, au cours de votre discours lors du dîner annuel du CRIF (1), ces foules n'expriment aucune haine de l'Occident ou d'Israël.
La possibilité de l'existence à nos côtés d'un monde arabe mûr, réconcilié avec lui-même, ayant retrouvé sa dignité et dépassé sa culture d'humiliation, constitue pour la France comme pour le monde une chance historique, une occasion unique que nous ne pouvons nous permettre de manquer, par légèreté ou, pire, par une priorité donnée à des calculs de politique intérieure sur des considérations stratégiques. La France ne gagnerait rien à se trouver en porte-à-faux par rapport à ses valeurs, au nom d'une vision peureuse de ses intérêts.
La France est la terre des droits de l'homme. Elle a, du fait de sa géographie et de son histoire, des responsabilités particulières de l'autre côté de la Méditerranée. A la tête du G20, elle se trouve aussi avoir des cartes uniques à jouer.
L'Allemagne est sortie renforcée de la crise financière et économique récente. Elle est plus que jamais le maillon fort de l'Union. La France a lancé hier l'idée d'une Union pour la Méditerranée : avec un peu d'imagination, de courage et d'audace, elle peut être le moteur d'une Europe ouverte et généreuse dans ses relations avec une société arabe qui se réapproprie des valeurs qui sont les nôtres.
Jouer la carte de l'espoir et non celle de la peur dans le monde arabe présuppose une prise de distance avec les régimes en place. Cela implique aussi sans doute un rapprochement avec un pays clef pour l'ordre et la stabilité de la région, la Turquie. « Le risque de la démocratie » dans le monde arabe tout comme « le risque de la paix » pour Israël sont réels, certes. Mais les alternatives sont bien pires.
Il n'y a pas plus de malédiction arabe qu'il n'y a de malédiction musulmane. A terme, rien n'interdit à l'Egypte de connaître une évolution à l'indonésienne ou à la turque ! Monsieur le Président, « n'ayez pas peur ». L'Histoire frappe à la porte, elle ne « repassera pas les plats ». La fierté et la confiance retrouvées des peuples arabes en eux-mêmes constituent la meilleure des protections face aux fondamentalismes. C'est en défendant ses valeurs avec lucidité et courage que la France servira le mieux ses intérêts.
(1) Conseil représentatif des institutions juives de FranceDominique Moïsi est conseiller spécial à l'Ifri
mardi 8 février 2011
Le grand désarroi de la diplomatie
Jamais l'URSS n'acceptera la réunification de l'Allemagne. » « Le président Ben Ali contrôle la situation. » « Le président Moubarak a toute notre confiance. » Pourquoi les chancelleries semblent-elles si souvent prises de court par les phénomènes révolutionnaires ? Pourquoi ont-elles tant de mal à prévoir et à intégrer le changement radical ? Ce n'est pas une question partisane. Face à l'effondrement du bloc soviétique hier, face aux bouleversements au sein du monde arabe aujourd'hui, la France de François Mitterrand ou celle de Nicolas Sarkozy ont fait preuve du même aveuglement initial. Et ce n'est pas une question de pays non plus. L'Amérique de Barack Obama -après avoir suscité les plus grands espoirs dans le monde musulman par la force prophétique de son « Discours du Caire » en juin 2009 -a semblé elle aussi avoir toujours « un temps de retard » face aux péripéties de la « révolution égyptienne ».
Comment expliquer cette difficulté des diplomaties à voir venir le changement ? Alors que le statu quo est confortable et rassurant, les transformations révolutionnaires dans leur rapidité, sinon dans leur brutalité -même si elles peuvent amener le progrès -sont par nature inquiétantes. « On sait ce que l'on a, on ne sait pas ce que l'on aura. » Les ruptures introduisent une remise en cause des habitudes et des certitudes et une fuite dans l'inconnu. Au nom du réalisme, les diplomaties sont naturellement conservatrices. Seraient-elles naturellement incapables de prévoir le changement parce que fondamentalement elles ne le souhaitent pas ?
Au-delà des attitudes mentales, il y a les procédures et les moyens. En mettant l'accent de manière trop exclusive sur les relations d'Etat à Etat, de gouvernement à gouvernement, « la diplomatie classique » -celle si prudente du Quai d'Orsay en particulier -ne se créerait-elle pas un « handicap » bien difficile à surmonter ?
En incitant leurs diplomates à limiter au minimum leurs contacts avec la société civile pour ne pas « irriter » les régimes despotiques, les « chancelleries » se condamnent irrémédiablement à ne pas voir venir le changement, ou à le percevoir trop tard. Quand l'Etat n'est plus légitime aux yeux de ses citoyens est-il raisonnable de se contenter de voir « ses seuls serviteurs et vassaux » ? Les diplomates en poste ne feront que retranscrire les propos lénifiants ou aveugles qui leur sont confiés par les confidents du régime. En réalité, les diplomates devraient être jugés sur leurs capacités à engager un dialogue avec tous les acteurs de la société, quels qu'ils puissent être : acteurs gouvernementaux et économiques, mais aussi représentants de la société civile, même si celle-ci n'existe que de manière embryonnaire. Ils anticiperaient ainsi le changement de manière moins hasardeuse. La « diplomatie régalienne » serait ainsi à même de mieux réagir à l'événement.
Cette meilleure appréhension du changement est devenue indispensable au moment où se produisent des transformations qui peuvent s'apparenter sur le plan géopolitique à ce que sont les mouvements de plaques tectoniques sur le plan géologique. A prendre du retard dans la perception du changement, on prend le risque de perdre sur tous les tableaux, celui des peuples comme celui des régimes.
En Egypte, après avoir beaucoup hésité, l'Amérique a fait le pari de l'armée contre Moubarak, celui de sacrifier un homme condamné pour sauver un système, sans doute condamnable, mais qui face au spectre de l'islamisme ou du chaos apparaît encore comme la moins mauvaise des solutions. Est-ce trop peu et trop tard ? En prenant leurs distances avec le régime, les Etats-Unis n'ont-ils pas, par leurs tergiversations, déjà échoué dans leur tentative de renouer des liens avec « la société », même si celle-ci est clairement divisée ? De Riyad à Jérusalem en passant par Amman, les alliés de Washington sont eux aussi saisis par le doute. Et si leurs intérêts et ceux d'une Amérique incertaine ne coïncidaient plus ?
Un spectre hante Barack Obama. Celui d'apparaître un jour, aux yeux de ses concitoyens, comme l'homme qui a « perdu l'Egypte » : tout comme Truman avait « perdu la Chine » et Carter l'Iran. Il peut être coûteux de ne pas prévoir à temps ce que l'on n'a pas voulu voir venir.
lundi 24 janvier 2011
Les leçons de la révolution tunisienne
Dix jours après la chute du président Ben Ali, les comparaisons historiques continuent de se multiplier pour comprendre la nature de la « révolution tunisienne », et son impact possible sur l'ensemble de la région. Est-on en Pologne, à Gdansk, en 1980 et l'étincelle qui vient de s'allumer en Tunisie se traduira-t-elle dans quelques mois ou quelques années par une véritable révolution politique dans l'ensemble du monde arabe ? Est-on plutôt en Roumanie, au lendemain de la chute de Ceausescu, en 1989, et la révolution/coup d'Etat a-t-elle déjà été confisquée par les autorités en place ? Ces références à la libération de l'Europe centrale et orientale, faites par un certain nombre d'intellectuels arabes eux-mêmes, ont-elles vraiment du sens ? Quel serait vraiment pour le monde arabe d'aujourd'hui l'équivalent de ce qu'était pour l'«Europe kidnappée » d'hier le « bâton soviétique » ou la « carotte européenne » ?
Ne faut-il pas chercher des comparaisons au Sud plutôt qu'à l'Est de l'Europe ? Le régime tunisien, en s'ouvrant au monde par le tourisme, par l'accent mis sur l'éducation et les droits des femmes, n'a-t-il pas contribué à créer une classe moyenne vibrante comme avait pu le faire l'Espagne, dès les années 1960, sous le régime de Franco ?
Dans ce cas, une société civile serait-elle véritablement prête à prendre le relais d'un régime autocratique une fois ce dernier renversé ? Mais qui serait pour la Tunisie l'équivalent de ce que fut le roi pour l'Espagne, un symbole de la continuité de l'Etat et de l'unité de la nation ? Si elle est fondée, la comparaison avec la sortie du franquisme dissocie clairement l'exemple de la Tunisie de celui de l'Egypte, où il ne s'existe pas une société civile à l'espagnole.
On pourrait multiplier à l'envi les références historiques ou les analogies géographiques, qui contiennent toutes une part de vérité mais qui ne peuvent résumer la réalité unique du cas tunisien. Ce qui est certain c'est qu'il serait bien optimiste de considérer la chute du président Ben Ali comme l'équivalent pour le monde arabe de ce que fut pour l'Europe la chute du mur de Berlin. Mais il serait aussi bien imprudent de ne pas comprendre qu'il y aura un avant et un après « révolution du jasmin » - et ce, quoi qu'il arrive demain en Tunisie -pour l'ensemble du monde arabe. Les images de Tunisiens lacérant les portraits du dictateur déchu ont fait le tour du monde. Cette fois-ci, ce n'étaient pas, comme en Irak, des soldats américains qui mettaient leur drapeau sur la statue déboulonnée de Saddam Hussein, mais des citoyens arabes qui se battaient sans armes pour conquérir leur liberté et leur dignité.
En réalité, au lendemain de la révolution tunisienne, le monde arabe a deux projets de développement politique devant lui et aucun d'eux n'est « arabe », même si tous les deux sont « musulmans » : le modèle turc ou bien le modèle iranien.
Si la contestation gagne d'autres pays de la région, combien seront tentés par l'« ouverture à la turque » et combien par le « fondamentalisme à l'iranienne » ? Il est certes nécessaire d'introduire des nuances dans cette dichotomie par trop simpliste. Il y a des zones d'ombre dans l'expérience turque actuelle, en dépit de son « islam modéré » et, au-delà des mollahs, des raisons d'espérer dans le caractère vibrant de la société iranienne.
Entre ces deux modèles alternatifs, les préférences des sociétés occidentales sont claires : la Turquie plutôt que l'Iran. Autant il existe un quasi-consensus aujourd'hui en Europe pour garder une distance raisonnable entre l'Union et la Turquie, autant face aux changements et, qui sait, au désordre dans le monde arabe, un rôle stabilisateur de la Turquie serait considéré comme bienvenu.
Certes l'histoire ne se répète pas, mais l'ordre néo-ottoman ne serait-il pas la meilleure alternative au risque de chaos arabe ? La Turquie d'Erdogan ne joue-t-elle pas déjà un rôle grandissant dans la région et son image n'est-elle pas sortie renforcée auprès de la « rue arabe » lorsqu'elle a pris clairement position contre l'interception « musclée » par Israël de la flottille en route pour Gaza ?
Mais être populaire est une chose, servir de modèle en est une autre.
lundi 17 janvier 2011
Tunisie, une chute annoncée
L es réformes faites à temps n'affaiblissent pas l'autorité, elles la raffermissent et réduisent à l'impuissance l'esprit révolutionnaire. » Le président Ben Ali aurait sans doute tiré profit de la formule d'un des pères de l'unité italienne, le comte Cavour. Ce conseil de sagesse politique aurait été beaucoup plus approprié pour la survie de son régime que toute leçon technique en matière sécuritaire.
Quand l'immobilisme est présenté par le pouvoir comme la seule alternative au chaos et quand les autorités opposent aux frustrations populaires silence, mépris, mensonge, corruption, violence et arbitraire, elles prennent le risque de pousser le peuple au désespoir. Un désespoir qui conduit à la révolution quand tombe le mur de la peur. Le régime a certes favorisé l'émergence d'une classe moyenne, mais il ne l'a pas politiquement traitée en adulte.
La Tunisie est-elle le premier domino qui est tombé ? La « révolution du jasmin » va-t-elle, par capillarité, gagner tous les pays du Maghreb sinon le monde arabe dans son ensemble ? Hier, la sale « guerre civile » qui a dominé l'Algérie pendant les années 1990 avait, par sa sauvagerie, constitué un argument très fort en faveur du statu quo en Tunisie et au Maroc, selon la ligne : « Et si la contestation débouchait sur un scénario à l'algérienne ? »
Lors de la transition monarchique entre Hassan II et Mohamed VI dans les années 2000, le Maroc était souvent décrit comme le maillon faible du Maghreb. N'ayant ni les ressources énergétiques de l'Algérie ni la faible, et donc a priori gérable, population de la Tunisie, il était nécessairement le plus vulnérable des trois, sans mentionner la Mauritanie, un peu oubliée, à tort. Aujourd'hui, cette perception des équilibres régionaux s'est totalement renversée. C'est bien au contraire le royaume chérifien qui apparaîtrait presque comme le plus stable des pays du Maghreb. Ce jugement favorable tient en deux mots : « monarchie » et « réforme ». Face à la contestation, surtout celle des islamistes, le commandeur des croyants possède une légitimité dont ne disposent ni les militaires qui contrôlent le pouvoir en Algérie et en Mauritanie, ni la famille Ben Ali, qui faisait de même en Tunisie. Comme symbole et réalité du pouvoir, le roi du Maroc est seul dans sa catégorie et il s'est entouré d'une classe de jeunes dirigeants et technocrates qui ont compris que, sans début de réforme, le royaume allait à la catastrophe. L'ouverture politique marocaine peut apparaître bien modeste, mais elle n'en contraste pas moins avec l'immobilisme absolu de ses voisins. De plus, le Maroc a bénéficié de la politique des grands barrages mis en chantier par Hassan II. Au Maroc, la pauvreté est peut-être plus grande et plus visible qu'en Algérie ou en Tunisie, mais les estomacs y risquent moins d'être vides. L'autosuffisance alimentaire a toujours été une des clefs de la stabilité des régimes.
Ce qui contribue à expliquer l'incroyable rapidité de la chute du régime en Tunisie, c'est la facilité relative avec laquelle l'information a circulé en dépit d'un régime policier réputé pour un des plus rigides du monde. Certes, les nouvelles technologies de l'information, des images des téléphones portables à Facebook et Twitter, rendent toute forme de contrôle beaucoup plus difficile. Mais la technologie n'explique pas tout. Victime de son aveuglement, de sa rapacité, de la brutalité de son système de répression, de son incapacité à se transformer pour survivre, le régime tunisien a tout simplement chuté comme un fruit trop mûr, sous nos yeux surpris.
Un mélange de printemps des peuples type 1848 en Europe et de révolte de la jeunesse va-t-il s'étendre à l'ensemble des pays de la région ? Pourra-t-on parler un jour de l'Union pour la Méditerranée démocratique (UPMD) ? L'armée, comme dans certains pays d'Amérique latine hier, assurera-t-elle une transition paisible vers la démocratie ? Ou le risque de chaos est-il réel ?
Au sein d'un monde arabe humilié par le comportement de ses dirigeants et les performances de ses Etats, les pays qui semblent les plus vulnérables aujourd'hui sont l'Egypte et l'Algérie. Mais l'Histoire est en marche pour tous. Pour le meilleur ou pour le pire ?
L es réformes faites à temps n'affaiblissent pas l'autorité, elles la raffermissent et réduisent à l'impuissance l'esprit révolutionnaire. » Le président Ben Ali aurait sans doute tiré profit de la formule d'un des pères de l'unité italienne, le comte Cavour. Ce conseil de sagesse politique aurait été beaucoup plus approprié pour la survie de son régime que toute leçon technique en matière sécuritaire.
Quand l'immobilisme est présenté par le pouvoir comme la seule alternative au chaos et quand les autorités opposent aux frustrations populaires silence, mépris, mensonge, corruption, violence et arbitraire, elles prennent le risque de pousser le peuple au désespoir. Un désespoir qui conduit à la révolution quand tombe le mur de la peur. Le régime a certes favorisé l'émergence d'une classe moyenne, mais il ne l'a pas politiquement traitée en adulte.
La Tunisie est-elle le premier domino qui est tombé ? La « révolution du jasmin » va-t-elle, par capillarité, gagner tous les pays du Maghreb sinon le monde arabe dans son ensemble ? Hier, la sale « guerre civile » qui a dominé l'Algérie pendant les années 1990 avait, par sa sauvagerie, constitué un argument très fort en faveur du statu quo en Tunisie et au Maroc, selon la ligne : « Et si la contestation débouchait sur un scénario à l'algérienne ? »
Lors de la transition monarchique entre Hassan II et Mohamed VI dans les années 2000, le Maroc était souvent décrit comme le maillon faible du Maghreb. N'ayant ni les ressources énergétiques de l'Algérie ni la faible, et donc a priori gérable, population de la Tunisie, il était nécessairement le plus vulnérable des trois, sans mentionner la Mauritanie, un peu oubliée, à tort. Aujourd'hui, cette perception des équilibres régionaux s'est totalement renversée. C'est bien au contraire le royaume chérifien qui apparaîtrait presque comme le plus stable des pays du Maghreb. Ce jugement favorable tient en deux mots : « monarchie » et « réforme ». Face à la contestation, surtout celle des islamistes, le commandeur des croyants possède une légitimité dont ne disposent ni les militaires qui contrôlent le pouvoir en Algérie et en Mauritanie, ni la famille Ben Ali, qui faisait de même en Tunisie. Comme symbole et réalité du pouvoir, le roi du Maroc est seul dans sa catégorie et il s'est entouré d'une classe de jeunes dirigeants et technocrates qui ont compris que, sans début de réforme, le royaume allait à la catastrophe. L'ouverture politique marocaine peut apparaître bien modeste, mais elle n'en contraste pas moins avec l'immobilisme absolu de ses voisins. De plus, le Maroc a bénéficié de la politique des grands barrages mis en chantier par Hassan II. Au Maroc, la pauvreté est peut-être plus grande et plus visible qu'en Algérie ou en Tunisie, mais les estomacs y risquent moins d'être vides. L'autosuffisance alimentaire a toujours été une des clefs de la stabilité des régimes.
Ce qui contribue à expliquer l'incroyable rapidité de la chute du régime en Tunisie, c'est la facilité relative avec laquelle l'information a circulé en dépit d'un régime policier réputé pour un des plus rigides du monde. Certes, les nouvelles technologies de l'information, des images des téléphones portables à Facebook et Twitter, rendent toute forme de contrôle beaucoup plus difficile. Mais la technologie n'explique pas tout. Victime de son aveuglement, de sa rapacité, de la brutalité de son système de répression, de son incapacité à se transformer pour survivre, le régime tunisien a tout simplement chuté comme un fruit trop mûr, sous nos yeux surpris.
Un mélange de printemps des peuples type 1848 en Europe et de révolte de la jeunesse va-t-il s'étendre à l'ensemble des pays de la région ? Pourra-t-on parler un jour de l'Union pour la Méditerranée démocratique (UPMD) ? L'armée, comme dans certains pays d'Amérique latine hier, assurera-t-elle une transition paisible vers la démocratie ? Ou le risque de chaos est-il réel ?
Au sein d'un monde arabe humilié par le comportement de ses dirigeants et les performances de ses Etats, les pays qui semblent les plus vulnérables aujourd'hui sont l'Egypte et l'Algérie. Mais l'Histoire est en marche pour tous. Pour le meilleur ou pour le pire ?
lundi 13 décembre 2010
Le monde face au toujours plus d'Etats
Dans les années 1990, la chute de l'URSS et l'implosion brutale de la Yougoslavie ont entraîné une multiplication spectaculaire du nombre des Etats. Il a fallu, lors des compétitions sportives, apprendre à distinguer de nouveaux drapeaux, à reconnaître de nouveaux hymnes. Serions-nous aujourd'hui à la veille d'une nouvelle vague de « fragmentation identitaire » ? Au début du mois de janvier 2011 doit se tenir au Sud-Soudan un référendum qui -s'il a bien lieu -devrait conduire à la naissance d'un nouvel Etat au sein du continent Africain. Les frontières des Etats de l'Afrique ont bien pu être dénoncées comme arbitraires et artificielles, elles ont sans doute contribué aux rivalités tribales, sinon aux « nettoyages ethniques », mais personne -et surtout pas les organisations panafricaines -ne souhaitait les voir remises en question. Plus l'équilibre était fragile et instable, plus le statu quo semblait impératif.
Une nouvelle boîte de Pandore est-elle sur le point de s'ouvrir en Afrique libérant des démons artificiellement contenus depuis trop longtemps ? N'est-ce pas le statu quo territorial lui-même qui, par ses artifices, constitue une des sources de la violence endémique qui explose comme une fatalité ?
Le comportement du régime de Khartoum a rendu cette évolution du Soudan vers la partition non seulement inévitable mais légitime. Cette division à venir du Soudan peut-elle servir de modèle et de précédent à d'autres fragmentations ? Au moment où en Côte d'Ivoire Laurent Gbagbo semble s'inspirer du modèle du président Robert Mugabe au Zimbabwe pour s'enraciner illégitimement au pouvoir, n'existe-t-il pas aussi un scénario possible d'éclatement du pays avec, là encore, une division Nord-Sud sur une base partiellement ethnique et religieuse, même si la réalité est infiniment plus complexe ?
Ce mouvement vers la « fragmentation identitaire » ne touche pas seulement le continent africain. Beaucoup plus près de nous en Europe, il concerne la Belgique bien sûr, qui semble accepter la paralysie absolue de son système politique comme le prix à payer pour le maintien de son unité. Mais il touche aussi l'Espagne, où un axe souverainiste remplace désormais l'axe de gauche -qui domina la Catalogne au cours des sept dernières années -depuis les élections au Parlement régional de novembre dernier. La crise économique touche toutes les parties de l'Espagne. Mais comme les tenants de la Ligue du Nord en Italie, des Catalans ombrageux opposent leur travail et leur réussite à la « paresse » des « Andalous ». Pourquoi devraient-ils travailler pour « eux » ? Les Allemands en nombre toujours plus grands ne parlent-ils pas du reste des Européens comme le font les Catalans des Espagnols ?
Certes, l'Europe n'est pas l'Afrique. En Afrique, c'est la violence et le désespoir qui sont les moteurs de la fragmentation identitaire. En Europe, si la violence existe, elle n'est heureusement -c'est une des conquêtes majeures de notre continent -que de nature économique. Mais la crise en durant sinon en s'approfondissant, donne naissance à des explosions de populismes et de nationalismes qui risquent de se traduire par une nouvelle vague de fragmentation.
L'Europe, qui a déjà beaucoup de mal à se gérer à 27 et qui traverse une grave crise d'identité, n'a pas tant besoin de nouveaux Etats que de nouvelles idées. On peut bien sûr rêver, comme le faisaient certains hier, d'une Europe des régions sur le modèle des cités -Etats de l'Italie de la Renaissance. C'est oublier qu'à l'heure de la mondialisation les nations apparaissent comme une protection identitaire, de même que à l'heure de la crise financière et économique, les Etats semblent plus forts que jamais face à un « marché » déstabilisé par ses excès mêmes.
Il est intéressant de noter que cette même quête identitaire qui pousse certains à la fragmentation se traduit pour d'autres par la renaissance de rêves néo-impériaux. Ces deux mouvements vers le « plus petit » ou vers le « plus grand » appartiennent à la même logique identitaire. La référence naturelle n'est-elle pas dans le cas de la Turquie l'Empire ottoman et dans celui de la Russie l'Empire ?
Vers le « plus petit » ou vers le plus « grand » le monde serait-il à la veille d'une nouvelle recomposition ?
Dans les années 1990, la chute de l'URSS et l'implosion brutale de la Yougoslavie ont entraîné une multiplication spectaculaire du nombre des Etats. Il a fallu, lors des compétitions sportives, apprendre à distinguer de nouveaux drapeaux, à reconnaître de nouveaux hymnes. Serions-nous aujourd'hui à la veille d'une nouvelle vague de « fragmentation identitaire » ? Au début du mois de janvier 2011 doit se tenir au Sud-Soudan un référendum qui -s'il a bien lieu -devrait conduire à la naissance d'un nouvel Etat au sein du continent Africain. Les frontières des Etats de l'Afrique ont bien pu être dénoncées comme arbitraires et artificielles, elles ont sans doute contribué aux rivalités tribales, sinon aux « nettoyages ethniques », mais personne -et surtout pas les organisations panafricaines -ne souhaitait les voir remises en question. Plus l'équilibre était fragile et instable, plus le statu quo semblait impératif.
Une nouvelle boîte de Pandore est-elle sur le point de s'ouvrir en Afrique libérant des démons artificiellement contenus depuis trop longtemps ? N'est-ce pas le statu quo territorial lui-même qui, par ses artifices, constitue une des sources de la violence endémique qui explose comme une fatalité ?
Le comportement du régime de Khartoum a rendu cette évolution du Soudan vers la partition non seulement inévitable mais légitime. Cette division à venir du Soudan peut-elle servir de modèle et de précédent à d'autres fragmentations ? Au moment où en Côte d'Ivoire Laurent Gbagbo semble s'inspirer du modèle du président Robert Mugabe au Zimbabwe pour s'enraciner illégitimement au pouvoir, n'existe-t-il pas aussi un scénario possible d'éclatement du pays avec, là encore, une division Nord-Sud sur une base partiellement ethnique et religieuse, même si la réalité est infiniment plus complexe ?
Ce mouvement vers la « fragmentation identitaire » ne touche pas seulement le continent africain. Beaucoup plus près de nous en Europe, il concerne la Belgique bien sûr, qui semble accepter la paralysie absolue de son système politique comme le prix à payer pour le maintien de son unité. Mais il touche aussi l'Espagne, où un axe souverainiste remplace désormais l'axe de gauche -qui domina la Catalogne au cours des sept dernières années -depuis les élections au Parlement régional de novembre dernier. La crise économique touche toutes les parties de l'Espagne. Mais comme les tenants de la Ligue du Nord en Italie, des Catalans ombrageux opposent leur travail et leur réussite à la « paresse » des « Andalous ». Pourquoi devraient-ils travailler pour « eux » ? Les Allemands en nombre toujours plus grands ne parlent-ils pas du reste des Européens comme le font les Catalans des Espagnols ?
Certes, l'Europe n'est pas l'Afrique. En Afrique, c'est la violence et le désespoir qui sont les moteurs de la fragmentation identitaire. En Europe, si la violence existe, elle n'est heureusement -c'est une des conquêtes majeures de notre continent -que de nature économique. Mais la crise en durant sinon en s'approfondissant, donne naissance à des explosions de populismes et de nationalismes qui risquent de se traduire par une nouvelle vague de fragmentation.
L'Europe, qui a déjà beaucoup de mal à se gérer à 27 et qui traverse une grave crise d'identité, n'a pas tant besoin de nouveaux Etats que de nouvelles idées. On peut bien sûr rêver, comme le faisaient certains hier, d'une Europe des régions sur le modèle des cités -Etats de l'Italie de la Renaissance. C'est oublier qu'à l'heure de la mondialisation les nations apparaissent comme une protection identitaire, de même que à l'heure de la crise financière et économique, les Etats semblent plus forts que jamais face à un « marché » déstabilisé par ses excès mêmes.
Il est intéressant de noter que cette même quête identitaire qui pousse certains à la fragmentation se traduit pour d'autres par la renaissance de rêves néo-impériaux. Ces deux mouvements vers le « plus petit » ou vers le « plus grand » appartiennent à la même logique identitaire. La référence naturelle n'est-elle pas dans le cas de la Turquie l'Empire ottoman et dans celui de la Russie l'Empire ?
Vers le « plus petit » ou vers le plus « grand » le monde serait-il à la veille d'une nouvelle recomposition ?
lundi 29 novembre 2010
Pyongyang teste les limites du G20
Ne m'oubliez pas… si je vous fais peur, c'est donc que j'existe ! » A peine le sommet du G20 prenait-il fin à Séoul, que le régime de Pyongyang semblait vouloir en célébrer à sa manière les limites.
C'est ainsi qu'il faut interpréter « les actes de guerre », les bombardements sur une île sudcoréenne, commis par la Corée du Nord la semaine dernière. Cette action isolée ne devrait pas préfigurer une véritable escalade entre les deux Corées. Elle n'en traduit pas moins une des faiblesses récurrentes de la gouvernance mondiale. Entre l'Amérique, qui n'est plus ce qu'elle était, et la Chine, qui n'est pas encore ce qu'elle deviendra, il y a comme un hiatus, « une zone grise » dont profitent avec une forme de machiavélisme primaire les dirigeants nord-coréens.
Le régime de Pyongyang peut être caricatural ; il n'est pas irrationnel. Il achète sa survie à coups de provocations répétées. Il finance sa folie par la peur qu'il suscite d'actions plus folles encore. Dans son comportement, la Corée du Nord s'apparente davantage à une secte baroque, paranoïaque et rusée qu'à toute autre forme de régime sur la planète. C'est sa force - qui veut provoquer le diable ? -, c'est aussi sa faiblesse. Combien de temps la « famille Kim » peut-elle rester au pouvoir ? Sa chute entraînera de manière quasi automatique la disparition de la Corée du Nord au sein d'une Corée réunifiée. La tension entre les deux Corées préfigure ce que pourrait devenir notre monde, si le nouveau désordre international débouchait sur le chaos. Et elle intervient dans une zone géographique particulièrement sensible et à un moment particulièrement délicat. La Corée du Nord n'est-elle pas le principal, sinon le seul, allié de la Chine dans la région ? Et ce « chien fou » aux portes de la Chine - pour utiliser la formule d'un blogueur chinois -n'est-il pas aussi la démonstration des limites de l'influence régionale et internationale de Pékin ?
Le prix Nobel d'économie américain Thomas Schelling, qui enseignait au MIT, avait souligné dans un ouvrage paru en 1960, « La Stratégie du conflit », la capacité de négociation du très faible par rapport au très fort. Si le premier était prêt à mettre dans la balance « son suicide » et si le second n'était pas disposé à accepter le risque pour lui-même de la disparition de l'autre, le faible pouvait faire chanter le fort. La réflexion de Thomas Schelling s'applique parfaitement aux relations entre Pékin et Pyongyang aujourd'hui.
Il serait en effet simpliste d'affirmer que, face aux provocations répétées du régime nordcoréen, il y aurait une puissance qui voudrait agir mais n'en a plus les moyens, les Etats-Unis, et une puissance qui pourrait agir mais ne le souhaite pas, la Chine. Pékin a certes un objectif stratégique qui l'emporte sur toute autre considération : éviter l'éclatement de la Corée du Nord et un afflux massif de population vers la Chine. Une réunification de la Corée placerait aussi les troupes américaines présentes en Corée aux frontières de la Chine.
Jusqu'à présent, la Chine n'a pas su (pas voulu) trouver de réponse au dilemme posé par Schelling. Pékin critique du bout des lèvres le comportement des dirigeants de Pyongyang, au risque d'apparaître irresponsable aux yeux de la communauté internationale. Elle nourrit ainsi une méfiance qui ne fait que grandir à son encontre dans l'ensemble du continent asiatique. Trop active en mer de Chine, trop passive à l'égard de la Corée du Nord, la Chine peine à trouver un comportement diplomatique à la hauteur de son nouveau statut international. En réalité, elle place aussi l'Amérique devant ses contradictions et lui demande par ses hésitations ce qu'elle attend vraiment de la Chine.
Les manoeuvres navales conjointes décidées par Washington et Séoul au lendemain des provocations de Pyongyang constituent le « minimum » indispensable. Comment l'Amérique serait-elle crédible aux regards de l'ensemble des nations asiatiques qui lui demandent de rester un facteur d'équilibre face à la Chine si elle ne faisait pas preuve de calme, de fermeté et de lucidité dans la crise actuelle ?
S'il y a un jour peut-être un G2 dans le monde, la Corée du Nord aura certainement contribué à sa naissance.
lundi 15 novembre 2010
L'ombre chinoise et le besoin d'Amérique
Pouvez-vous s'il vous plaît redevenir une superpuissance musclée ? » Alors que l'ombre gigantesque du président chinois obscurcit l'horizon, les dirigeants coréen, japonais, indien et indonésien implorent un Barack Obama doux et passif. Cette caricature publiée la semaine dernière dans un grand journal anglo-saxon vaut tous les commentaires. Alors que les Américains viennent d'exprimer un vote de défiance à l'égard de leur président, le continent asiatique se tourne vers l'Amérique comme vers un contrepoids faceà la Chine. Les Japonais ou les Coréens du Sud ne sont plus les seuls à être préoccupés par la montée en puissance de leur voisin. Même les Singapouriens, qui ont servi de modèle à Pékin, s'inquiètent désormais des ambitions de leur élève.
Grâce à l'ombre portée de la Chine, le périple asiatique du président américain s'est transformé en un référendum positif sur le rôle international de son pays. L'Inde elle-même, pourtant presque nostalgique de l'ère Bush, a trouvé en Barack Obama un partenaire privilégié qui soutient avec force la légitimité de sa candidature à un siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU. L'Indonésie n'a pas seulement accueilli le président qui, petit garçon, a été élevé dans ses écoles, mais l'homme qui reconnaît son nouveau statut de puissance émergente, symbolisant au même titre que la Turquie la réconciliation possible entre islam et modernité, tolérance religieuse et progrès économique.
La Chine serait-elle en train de devenir pour le continent asiatique ce que l'URSS a été hier pour le continent ouest-européen, le ciment de son unité derrière l'Amérique ? La comparaison est sans doute excessive et pour le moins prématurée. Mais la Chine, en abandonnant le profil bas qui était jusqu'alors le sien, est en train de consolider le statut de l'Amérique comme puissance asiatique, de même que Moscou avait fait hier des Etats-Unis une puissance européenne.
La Chine, comme l'Allemagne au lendemain de son unification, a-t-elle besoin de l'influence modératrice d'un Bismarck, d'un homme d'Etat qui sache imposer des limites à l'hubris d'une nation qui, humiliée depuis près de deux siècles, cède à la tentation du nationalisme et accélère le rythme de ses ambitions ? « La Chine malheureuse », le titre d'un pamphlet ultranationaliste paru en 2009, engageait les Chinois à sortir de leur réserve et à adopter un comportement « héroïque », à ne pas reculer devant le risque d'une confrontation avec l'Occident. Les tenants de ce nationalisme « revanchard » seraient-ils représentatifs d'une réalité chinoise en pleine évolution ? La mer de Chine est-elle en train de devenir, comme le Tibet et Taiwan, une question non négociable pour Pékin ? La guerre des monnaies entre le dollar et le renminbi n'aura sans doute pas lieu. Mais la nécessité d'équilibrer la Chine est en train de se transformer pour l'Asie, sinon pourle monde, en un objectif stratégique prioritaire, avec pour conséquence première la reconsolidation du rôle international de l'Amérique.
Hier, l'Amérique s'était embarquée dans le projet fou d'exporter la démocratie au Moyen et au Proche-Orient ; une impasse stratégique qui accéléra l'irrésistible montée en puissance de la Chine. Aujourd'hui, c'est l'inverse qui se produit : la Chine ramène l'Amérique sur le devant de la scène mondiale.
Au moment où Pékin fait la démonstration éclatante que le capitalisme peut prospérer sans la démocratie, le caractère toujours plus musclé de son comportement diplomatique met en évidence l'autoritarisme du régime et souligne les dangers pour un pays de l'absence de contrepoids démocratiques.
Face à cette Chine qui n'obéit plus aux conseils de prudence de Deng Xiaoping, une attitude de fermeté sans provocation s'impose. Tous les ambassadeurs de l'Union européenne sans exception devraient être présents à Oslo début décembre pour la remise du prix Nobel de la paix à Liu Xiaobo, une présence qui traduit simplement le respect dans lequel nous tenons nos valeurs.
L'Amérique n'est certes plus ce qu'elle était, mais la Chine est en train, par son comportement, de lui rendre, en Asie au moins, son statut de « puissance indispensable » et incontournable.
Pouvez-vous s'il vous plaît redevenir une superpuissance musclée ? » Alors que l'ombre gigantesque du président chinois obscurcit l'horizon, les dirigeants coréen, japonais, indien et indonésien implorent un Barack Obama doux et passif. Cette caricature publiée la semaine dernière dans un grand journal anglo-saxon vaut tous les commentaires. Alors que les Américains viennent d'exprimer un vote de défiance à l'égard de leur président, le continent asiatique se tourne vers l'Amérique comme vers un contrepoids faceà la Chine. Les Japonais ou les Coréens du Sud ne sont plus les seuls à être préoccupés par la montée en puissance de leur voisin. Même les Singapouriens, qui ont servi de modèle à Pékin, s'inquiètent désormais des ambitions de leur élève.
Grâce à l'ombre portée de la Chine, le périple asiatique du président américain s'est transformé en un référendum positif sur le rôle international de son pays. L'Inde elle-même, pourtant presque nostalgique de l'ère Bush, a trouvé en Barack Obama un partenaire privilégié qui soutient avec force la légitimité de sa candidature à un siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU. L'Indonésie n'a pas seulement accueilli le président qui, petit garçon, a été élevé dans ses écoles, mais l'homme qui reconnaît son nouveau statut de puissance émergente, symbolisant au même titre que la Turquie la réconciliation possible entre islam et modernité, tolérance religieuse et progrès économique.
La Chine serait-elle en train de devenir pour le continent asiatique ce que l'URSS a été hier pour le continent ouest-européen, le ciment de son unité derrière l'Amérique ? La comparaison est sans doute excessive et pour le moins prématurée. Mais la Chine, en abandonnant le profil bas qui était jusqu'alors le sien, est en train de consolider le statut de l'Amérique comme puissance asiatique, de même que Moscou avait fait hier des Etats-Unis une puissance européenne.
La Chine, comme l'Allemagne au lendemain de son unification, a-t-elle besoin de l'influence modératrice d'un Bismarck, d'un homme d'Etat qui sache imposer des limites à l'hubris d'une nation qui, humiliée depuis près de deux siècles, cède à la tentation du nationalisme et accélère le rythme de ses ambitions ? « La Chine malheureuse », le titre d'un pamphlet ultranationaliste paru en 2009, engageait les Chinois à sortir de leur réserve et à adopter un comportement « héroïque », à ne pas reculer devant le risque d'une confrontation avec l'Occident. Les tenants de ce nationalisme « revanchard » seraient-ils représentatifs d'une réalité chinoise en pleine évolution ? La mer de Chine est-elle en train de devenir, comme le Tibet et Taiwan, une question non négociable pour Pékin ? La guerre des monnaies entre le dollar et le renminbi n'aura sans doute pas lieu. Mais la nécessité d'équilibrer la Chine est en train de se transformer pour l'Asie, sinon pourle monde, en un objectif stratégique prioritaire, avec pour conséquence première la reconsolidation du rôle international de l'Amérique.
Hier, l'Amérique s'était embarquée dans le projet fou d'exporter la démocratie au Moyen et au Proche-Orient ; une impasse stratégique qui accéléra l'irrésistible montée en puissance de la Chine. Aujourd'hui, c'est l'inverse qui se produit : la Chine ramène l'Amérique sur le devant de la scène mondiale.
Au moment où Pékin fait la démonstration éclatante que le capitalisme peut prospérer sans la démocratie, le caractère toujours plus musclé de son comportement diplomatique met en évidence l'autoritarisme du régime et souligne les dangers pour un pays de l'absence de contrepoids démocratiques.
Face à cette Chine qui n'obéit plus aux conseils de prudence de Deng Xiaoping, une attitude de fermeté sans provocation s'impose. Tous les ambassadeurs de l'Union européenne sans exception devraient être présents à Oslo début décembre pour la remise du prix Nobel de la paix à Liu Xiaobo, une présence qui traduit simplement le respect dans lequel nous tenons nos valeurs.
L'Amérique n'est certes plus ce qu'elle était, mais la Chine est en train, par son comportement, de lui rendre, en Asie au moins, son statut de « puissance indispensable » et incontournable.
lundi 4 octobre 2010
L'automne de l'Alliance atlantique
A quoi servent encore les relations transatlantiques au moment où le monde est en train de basculer vers le « siècle du Pacifique » et où la notion même d'Occident semble se dissoudre, à l'heure de la globalisation et du métissage des cultures ?
Les relations transatlantiques sont historiquement passées par quatre phases. La première de 1949 à 1989, celle de la Guerre froide, se caractérise par un indéniable succès. La stratégie du « containment », définie en 1947 par George Kennan, a permis de contenir la menace soviétique, jusqu'à ce que, victime de ses contradictions, l' « empire du mal » s'effondre sur lui-même.
La deuxième phase, de 1989 à 2001, qui se conclut sans doute avec le 11-Septembre, apparaît rétrospectivement pour l'Alliance comme celle des « occasions manquées ». Orpheline du ciment constitué par la menace soviétique, l'Alliance s'est cherché une raison d'être et n'a pas été à la hauteur des défis auxquels elle s'est trouvée confrontée. L'Europe réunifiée n'a pas su émerger comme une puissance unie, décisive et responsable face au retour de la guerre dans les Balkans. L'Amérique qui disposait alors de toutes les cartes les a largement gaspillées par légèreté et inconscience de ce que pouvait avoir de bref et fragile son « moment unipolaire ».
La troisième phase, de 2001 à 2008, la fin du deuxième mandat de la présidence Bush, n'est plus celle des occasions manquées mais des dérapages dangereux. Ces dérives - de l'Irak à l'Afghanistan, sans oublier les conséquences géopolitiques de la crise financière -vont accélérer la montée en puissance de la Chine et, derrière elle, des puissances émergentes. Elles vont aussi renforcer les tensions sinon les divisions entre partenaires. L'Europe n'est plus la première ligne de défense des Etats-Unis et rien ne divise plus que l'échec.
Une quatrième phase des relations transatlantiques vient de s'ouvrir devant nous. Elles sont toujours essentielles sur le plan économique. Il suffit de considérer l'importance des échanges entre les deux rives de l'Atlantique. Mais elles deviennent toujours plus secondaires sur le plan stratégique. Quelles leçons pouvons-nous tirer, aujourd'hui, face à l'émergence de l'Asie, des succès comme des échecs d'hier ?
L'essentiel est de bien saisir la nature radicalement nouvelle du défi que nous pose la Chine. L'empire du Milieu n'est pas l'URSS. Elle n'est pas un adversaire idéologique. En fait, en dépit de la dénomination communiste de son régime, la Chine est post-idéologique. Gérée comme une entreprise, elle ne veut ni nous imposer son régime ni nous envahir. Elle est tout à la fois un partenaire économique indispensable à notre croissance et un rival ambitieux et incontournable. Elle est aussi un pays au comportement double qui alterne les propos ou les gestes provocateurs sur la scène régionale, à l'égard du Japon par exemple, ou les silences et les abstentions coupables vis-à-vis de la Corée du Nord ou de l'Iran. Parce que la Chine en fait alternativement trop ou pas assez, l'Amérique doit être tout à la fois le « balancier régional » en Asie et la « superpuissance par défaut » sur le plan mondial.
En 1995, après la chute de l'URSS, les dirigeants de l'Alliance avaient trouvé une formule qui résumait bien leur politique à l'égard de la Russie : « L'intégrer si nous le pouvons, la contenir si nous le devons. » Aujourd'hui, la problématique est très différente de celle d'hier. Comment « intégrer » une puissance qui, au fond d'elle-même, se sent supérieure à ceux qui veulent la convaincre tout à la fois de faire preuve de plus de retenue en mer de Chine et de prendre plus de responsabilités sur la scène internationale ?
C'est aujourd'hui que l'Amérique aurait besoin d'un Kissinger qui, féru d'histoire diplomatique et disciple de Bismarck, saurait engager un véritable dialogue stratégique avec les dirigeants chinois. Sa « sophistication européenne » convenait mieux au monde actuel qu'à celui de la Guerre froide.
Mais, dans sa quête d'une « stratégie chinoise », l'Amérique se sent bien seule et se demande à quoi sert encore l'Alliance. Car si les Etats-Unis ne se résignent pas au déclin relatif de leur puissance, l'Europe semble s'y résigner et même s'en satisfaire.
lundi 27 septembre 2010
Du nouveau à l'est de l'Europe
Après la réconciliation entre la France et l'Allemagne et celle entre l'Allemagne et la Pologne, l'actuel rapprochement entre la Russie et la Pologne est-il en train de confirmer le statut de l'Europe comme le « continent de la réconciliation » ?
Le ministre russe des Affaires étrangères, Dimitri Lavrov, était cet été l'invité de la conférence des ambassadeurs de Pologne à Varsovie. Et à Moscou, lors de la conférence des ambassadeurs de Russie, le président Dimitri Medvedev a présenté le processus de réconciliation avec la Pologne comme une des avancées majeures de la diplomatie russe.
Face à ce développement nouveau, il convient d'éviter deux écueils, celui de l'excès de naïveté et celui de l'excès de cynisme.
En mettant l'accent sur leur volonté de transcender un passé douloureux symbolisé par le massacre, sous ordre de Staline, des élites polonaises à Katyn en 1940, Moscou et Varsovie poursuivent des objectifs parallèles même s'ils ne sont pas similaires. Il s'agit pour les Russes comme pour les Polonais de renforcer leur image. « Regardez comme nous avons changé, nous sommes capables d'émotion et de compassion », nous disent les Russes. Au lendemain de la tragédie de Smolensk, qui a vu la disparition dans un accident d'avion d'une partie importante des élites militaires et politiques de Pologne, l'ambassade de Pologne à Moscou était entourée « de bouquets de fleurs et pas de fils barbelés ». A un moment où les progrès de l'économie russe ne sont pas à la hauteur des attentes de ses dirigeants, pourquoi ne pas remédier, pour partie au moins, à ce « déficit d'image » ? Pour la Pologne, l'enjeu est moins éthique que diplomatique. Il est normal qu'il en soit ainsi. La Pologne n'est pas seulement le pays le plus « démocratique » des deux. Elle est aussi celui qui a le plus souffert et ce depuis des siècles de la présence de « l'ours russe » à ses côtés. Pour Varsovie, le processus de réconciliation avec Moscou est la preuve qu'elle est bien « un grand d'Europe » et « le pont » dont l'Union européenne a besoin dans sa relation avec la Russie. Depuis que l'Ukraine est plus ou moins revenue dans la sphère d'influence de la Russie, être un pont avec Kiev n'a plus tellement de signification. C'est avec Moscou qu'il convient de traiter directement.
Cette vision réaliste est nécessaire, mais elle n'est pas suffisante. Car, au-delà des calculs des dirigeants, il y a les émotions des peuples. La recherche de la vérité historique - au coeur du processus de réconciliation -est une protection contre le retour des vieux démons. « La vérité sur Katyn est encore plus importante pour les Russes que pour les Polonais », disait il y a quelques jours à l'Ifri, lors d'une conférence sur le thème de la réconciliation, l'historienne russe Natalya Lebiedeva. « Pour les Polonais, Katyn, c'est le passé, pour les Russes, c'est le futur : c'est le spectre du retour toujours possible du stalinisme. »
La réalité est plus complexe. En Pologne aussi, on assiste à la résurgence d'un populisme nauséabond. Plusieurs mois après la tragédie de Smolensk, les théories sur le « complot russe » fleurissent. Mais la Pologne est une démocratie véritable. En Russie aujourd'hui, la nostalgie du stalinisme, présente jusque dans les manuels scolaires, est d'une nature plus préoccupante.
Le processus de réconciliation, auquel contribuent activement l'Eglise catholique polonaise et l'Eglise orthodoxe russe, peut-il représenter une forme d'autoprotection pour les deux pays ? Les plus de 30 millions de Russes qui ont vu à la télévision le film d'Andrzej Wajda sur Katyn ne pourront plus regarder le stalinisme avec une certaine nostalgie de la « grandeur ».
Tout processus de réconciliation entre deux pays entraîne une dynamique qui n'est pas que bilatérale. La réconciliation entre la France et l'Allemagne a été la condition et le point de départ de la construction européenne. La réconciliation entre la Pologne et la Russie pourra-t-elle contribuer à donner un souffle nouveau au continent européen à un moment où il est gagné par le doute sinon la paralysie ? Le triangle de Weimar - entre Paris, Berlin et Varsovie -peut-il redynamiser la relation franco-allemande ? La Russie via la Pologne va-t-elle se redécouvrir européenne ?
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