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jeudi 21 juin 2012
Hollande et l'empire médiatique
La France, donc, expédie son président, nanti d'une troupe parlementaire à sa main, vers le plus périlleux casse-tête de l'après-guerre. Ni le monde ni l'Europe
ne lui feront des faveurs gratuites : le socialisme de l'exception
française y sert partout de repoussoir. S'afficher en Europe à la tête
d'un Sud perclus et endetté ne lui vaudra que les faveurs "discount" de
la classe touriste. A lui donc, s'il le peut, de réinstaller la France
en première. Et pour cela d'inventer, ce qui est dans ses cordes, une
social-démocratie enfin rénovée.
À l'intérieur, la confiance
populaire ne tombera pas du ciel. Le bilan électoral est trompeur. Il
laisse dans le flou 19 millions d'abstentionnistes, 4 millions
d'électeurs du Front de gauche à la présidentielle et les 6 millions du Front national
laminés par le scrutin majoritaire. Et quid, à l'heure de la diète, des
électeurs socialistes à qui l'on fait croire que Sarkozy est le seul
coupable de trente ans d'enlisement national ? Ces masses imposantes de
désabusés, de marginalisés et d'illusionnés réservent leurs sables
mouvants à la réforme. Du moins la France envoie-t-elle dans l'arène un
homme politique avec mission d'homme d'État.
Dans l'attente de ses décisions, l'opinion interroge sa manière.
Elle pèsera lourd. Le style de la présidence aura, on le sait, desservi
Sarkozy. Hollande aborde, lui, l'épreuve dans une "normalité"
hasardeuse.
On a déjà beaucoup glosé sur le tweet rebelle de sa
compagne et la déconfiture de Ségolène, mère de ses enfants. Si l'on
abandonne aux blogueurs et blagueurs le gynécée des "dames de France",
on découvre, au-delà de l'anecdote, l'empire sur une présidence
monarchique du pouvoir médiatique. Il modifie en profondeur la
perception par l'opinion de la chose publique. Que la compagne du
président soit une future Mme de Maintenon
ou une fortuite madame de maintenant, peu importe ! La leçon de
l'épisode, incongru dans la gravité de l'heure, c'est que le pouvoir
médiatique voit et amplifie tout.
Chez nous, ni la classe
politique ni l'opinion ne sont accoutumées à l'investigation du
quant-à-soi privé des hommes publics. En France, les médias
professionnels rattrapent, là-dessus, leur "retard" avec une ardeur
débridée. Il faut dire que Strauss-Kahn dans le scandale et Sarkozy dans
la gestion surexposée d'un divorce et d'un remariage se sont jetés
d'eux-mêmes sous les projecteurs.
Il reste qu'une certaine presse
se rue désormais aux trous de serrure. Des "journalistes citoyens"
déploient à tire-larigot caméras cachées, micros cachés, portables
fureteurs, usurpations d'identité et autres instruments de la déloyauté
publique. Ils ajoutent au déferlement des citations truquées et
amalgames biaisés qui eussent condamné saint Paul pour athéisme.
Vilaines pratiques !
Mais on n'oubliera pas que le politique, en
France, n'est pas innocent. Langue de bois, cumul des mandats,
clientélisme, corporatisme, corruption rampante et omerta publique
appelaient, un jour ou l'autre, la grande lessive. Malgré l'abus du
Kärcher, elle apparaîtra finalement comme un progrès démocratique.
Plus importante encore est l'emprise sur les foules des réseaux sociaux et de l'univers numérique.
Leur masse se déploie au gré mobile des techniques et des moeurs.
Saisis par la passion individuelle d'expression collective, un
demi-milliard d'hommes sont sur Facebook. Sur Twitter,
le narcissisme de l'auteur rencontre la ruche virtuelle de la
communauté connectée. Si Mme Trierweiler, bien avant la présidentielle,
disait avoir la confiance de François Hollande,
"hors les tweets", c'est parce que le tweet est d'abord un message que
l'on dit à soi-même. La politique installe un peu d'ordre dans cette
révolution : le compte Twitter de Michelle Obama est contrôlé par son staff. Chez nous, pas encore. On y vient.
Ce
que je retiens ici, c'est que l'État, agent de la cohésion collective,
va devoir compter avec des réseaux qui s'autonomisent. Ils agissent
puissamment dans la jeunesse, "sans la médiation de la famille et de
l'école, grands transmetteurs de jadis". Ils socialisent en réalité
"autrement". Ils renouvellent les composants de l'appartenance qui fonde
l'idée de Nation. Dans la dépendance addictive qu'ils suscitent déjà,
ils déconnectent de la réalité physique et des contraintes de la vraie
vie. "On n'y est plus tout à fait en société, on n'y est plus tout à
fait soi-même." (1).
Le nouvel espace médiatique va-t-il
ensemencer notre civilisation comme l'imprimerie, le livre et les
grandes découvertes du monde ont enfanté, il y a cinq siècles, notre
Occident ? Va-t-il plutôt renforcer, chez nous, la décomposition sociale
? Son mystère ajoute aux énigmes d'un quinquennat historique.
samedi 9 juin 2012
Le vertige populiste
Les admonestations pleuvent sur la France,
sommée d'adopter les réformes profondes que lui prescrivent les marchés
(et le sens commun). Sur les décisions de Hollande pèseront le vote
législatif de ce mois, le cours périlleux de la crise et la machinerie
européenne. Mais, pour la suite, ses décisions devront recueillir
l'adhésion publique. Et vaincre à cette fin la résistance qui met en
France tout exécutif dans la mélasse. Elle empêtra Sarkozy et paralysa
Chirac. Hollande n'évitera pas la réaction multiple et confuse du "
populisme ". Hors les urnes où il dépérit, le populisme, un jour ou
l'autre, choisit la rue.
Contre les choix légitimes de pouvoirs élus
le populisme - notion trop vague, trop dépréciative - est à la fois le
symptôme d'une détresse populaire et l'expression de chimères
alternatives. Tous, loin de là, ne s'embrigadent pas au Front de gauche ou au Front national,
mais des millions de Français remâchent le sentiment d'être abandonnés
par les " puissants ", caste indistincte où ils fourrent en vrac la
classe politique, les médias, l'élite, les riches, la finance et autres
boucs émissaires de leurs malheurs.
Ce sentiment de déréliction
nourrit depuis longtemps la mélancolie nationale. On y voit les
politiques dépossédés de pouvoirs réels par les forces malignes de la
mondialisation et de l'Europe
défaillante. Incapables de juguler, chez nous, un chômage sempiternel
et le déclassement avéré de la nation. Et peut-être aussi qu'au-delà de
ces échecs bien des reins et des coeurs vivent, dans la souffrance, le
déchirement des grandes mutations. Dans cette souffrance, le populisme
trouve sa source.
Le populisme est un fleuve noir qu'alimentent
les peurs écologiques, le vieillissement démographique et, bien sûr, les
dérangements de l'immigration, de la peur de l'islam. De l'insécurité.
Il charrie, comme autant d'épaves, la clochardisation de la rue, la
misère des SDF, la paupérisation de l'État. Il se repaît de l'immoralité
des " princes " et de la cupidité indécente de quelques patrons. Le
fleuve se déverse, pour finir, dans l'océan des nostalgies. On y
ressasse la nation de jadis, son passé peu à peu englouti et sa culture
agonisante, naufragée par la révolution culturelle qui s'accomplit sous
nos yeux. Celle, entre autres, d'Internet, des images et des sons de la
modernité.
Dans ce grand chambardement des techniques et des
moeurs, le populisme vit un désenchantement démocratique. Contre la
caste élitaire, il en appelle au " peuple ". Mais lequel ? Le peuple,
entité souveraine qui gouverne la nation ? Ou le peuple plébéien, la
foule porteuse de désirs et de droits ? " Ah, le peuple est en haut mais la foule est en bas ", disait Victor Hugo. Et c'est dans cette foule que fermente le populisme.
Pour
en cerner les actuels contours - à droite dans sa composante
identitaire et nationaliste, à gauche dans son cri social -, Dominique
Reynié le peint comme un " vertige social-nationaliste ". Il
affecte presque toute l'Europe. Disons qu'en France il ébranle deux
orientations communes aux deux grands partis du gouvernement. D'une
part, il rejette une Europe communautaire, réconfortée, chez nous, par
le Parlement après avoir été malmenée par le " non " référendaire de
2005. Et, d'autre part, il refuse la diète sociale imposée à un État
providence ruineux.
Est-ce que Hollande, européen convaincu et plausible réformateur, peut vaincre ce vertige ?
L'adhésion européenne bénéficie, en France, d'un soutien électoral
encore majoritaire. Mais l'Europe n'a pas franchi le Rubicon d'une
gouvernance crédible de sa monnaie. Surtout, elle se révèle
fondamentalement libérale. Le socialisme français y apparaît, jusque
chez ses pairs sociaux-démocrates, comme le résidu poussif d'un modèle
condamné. Dans une économie de marché mondialisée, les Européens valides
assument, comme l'Allemagne, d'affronter la compétition. Aux invalides, la voiture balai !
Quant
à la capacité pour Hollande de rallier à ces réformes éventuelles une
adhésion publique, elle n'ira pas sans déboires. Le populisme dispose,
dans la rue, des gros bataillons populaires et ouvriers arrachés au PS.
Car le socialisme français semble avoir perdu le " sens du peuple " (1)
ou trahi son bon sens. Toujours est-il qu'il aura abandonné à Marine Le Pen
les plaies sensibles de la sécurité, de l'immigration et de la laïcité
au profit d'un multiculturalisme compassionnel et erratique que le
populisme rejette. Les classes moyennes sont ainsi devenues les
principaux bastions du Parti socialiste.
Or, faute d'attaquer à la hache la réduction des dépenses publiques,
Hollande devra les soumettre, elles aussi, à la pression fiscale. D'être
tenues pour " riches " ne les consolera pas.
Bref, la plainte des portefeuilles et la colère de la rue promettent à Hollande un horizon fort peu " normal ".
1. Michelet, cité par Laurent Bouvet.
vendredi 1 juin 2012
Hollande et la marée mondiale
Dans la mondialisation expliquée aux nuls - mon viatique ! -,
on sait tout du gouffre de notre dette, de l'enchaînement infernal de la
faillite grecque sur un euro menacé d'implosion. On glose sur la
nécessité de stimuler la croissance afin que la seule austérité ne mette
les endettés sur le flanc. Et l'on entend les vertueux du Nord inquiets
que les paniers percés du Sud n'y respirent une aubaine pour prolonger
leurs vices. La controverse, c'est entendu, se dénouera après les
élections françaises et grecques.
Mais, à ce tableau, il manque,
je le crains, l'affichage du grand basculement mondial. Celui qui voit
les "damnés de la terre" émerger d'une longue détresse et tailler des
croupières à l'Occident. Plus de 2 milliards d'hommes conquièrent une
place au soleil. Qu'en sera-t-il de la nôtre ? Dans une planète
surpeuplée, ce séisme bouge les plaques tectoniques de la démographie et
des migrations. Il élève des continents (l'Asie, l'Afrique,
l'Amérique latine), il ébranle le nôtre. Il déclasse les anciens
logiciels du commerce mondial. Dans notre crépuscule, les pauvres parmi
les pauvres découvrent l'aurore.
Chez nous, cette marée mondiale jette au chômage
des malheureux chassés d'entreprises délocalisées vers des salariés
exotiques aux revenus étiques. Elle envahit nos pays de marchandises
venues d'Asie où la camelote et la contrefaçon cèdent désormais le pas
aux produits sophistiqués de la génération d'Internet. Une invasion qui
suscite, chez nos peuples, la réaction protectionniste. Elle fait lever,
dans toute l'Europe politique, les chimères populistes. Mauvais souvenirs !
Défile
donc le troupeau des boucs émissaires. En tête, le capitalisme
financier. Comme la démocratie, le capitalisme est le pire des
systèmes... à l'exception de tous les autres. Il a ses maladies. Elles
ont, dans la crise, éclaté au grand jour. Une spéculation hystérique,
l'embardée du virtuel, les effarantes disproportions des revenus de la
rente et du travail ont désespéré les classes salariées et dévalué la
maîtrise des politiques. En Europe, leur incurie dans la gestion de
l'euro n'aura rien arrangé. Contre cette déglingue, des traitements
variés sont entrepris. Plus qu'on ne dit, moins qu'il ne faut. Mais tous
ces travers ne menacent nullement une pratique qui rallie peuples et
continents. Dans nos pays riches, l'ère Reagan-Thatcher a sans doute
perdu de sa superbe. Mais le capitalisme se régénère... chez les
pauvres. Pas chez les nôtres. Chez ceux d'ailleurs.
Ni la
démocratie ni l'économie de marché ne sont peut-être, dirait un sage, le
but ultime de l'aventure humaine. Mais la planétarisation de l'économie
de marché en fait, à notre siècle, le phénomène majeur. Depuis que Deng Xiaoping
en a libéré le flux, l'essor chinois fait rêver l'univers. La chute du
communisme, avec ses pénuries avérées de biens et de libertés, et son
tsunami de victimes, a désenchanté pour longtemps ces illusions.
Comment, en France, affronter le basculement mondial ?
On peut nier son importance, douter de son rythme. On peut échafauder -
mais dans quel avenir ? - à l'échelle européenne - avec quelle Europe ?
- des écluses de protection relative. Mais si on calcule et anticipe
ses effets - ce que font les marchés -, les annonces électorales de
notre nouveau pouvoir donnent le bourdon.
Elles perpétuent un
modèle de développement qui court à la ruine. Il est tiré, à grandes
guides, par le quadrige infernal du déclin français : l'endettement
massif, le boulet
de la dépense publique, l'effondrement industriel de la compétitivité
et le record des prélèvements obligatoires. Non seulement la France
s'écarte des directions de nos voisins, mais va depuis trente ans à
contre-courant (35 heures, régime de retraites, etc.). Elle sanctifie le
budget social (par rapport à la richesse nationale) le plus élevé de la
planète.
Pour s'en tenir au commerce, et si l'on ne s'aveugle pas
sur les profits que les champions d'un CAC 40 réalisent... hors de
France, le décor est sinistre. Les exportations françaises baissent
continûment depuis quatorze ans. Aggravant cette faible compétitivité
productrice, le Hollande électoral se propose d'abaisser notre
compétitivité fiscale en accablant les entreprises "du choc fiscal le
plus violent depuis la Seconde Guerre mondiale" (1).
Bref,
l'ultime niche de l'espérance française, c'est désormais que Hollande
arbitre contre ses chimères électorales. Des social-démocraties qui
marchent, l'Europe en connaît. Accoucher, à leur exemple, d'une
social-démocratie française, fût-elle rénovée dans la douleur, ce
serait, pour Hollande, couronner devant l'Histoire un insolite destin
national. Le socialiste a vainement rêvé, pour nous, un avenir
impossible. Il nous reste à rêver, pour lui, un avenir d'homme d'État.
jeudi 17 mai 2012
Le syndrome grec
La Grèce a inventé la démocratie. Et la déesse Europe que Zeus engrossa. Vestige délabré d'un passé légendaire, la Grèce d'aujourd'hui malmène la démocratie et l'Europe.
Son
trésor mythologique incite encore à la fable. L'actuelle tragédie
grecque enseigne le mal démocratique. Et la vulnérabilité d'un édifice
bancal de 500 millions d'hommes. Athènes devient un théâtre à ciel
ouvert qui met en scène les ressorts d'un plus vaste chambardement. Il
en signe le prologue. Aux hommes (et à Zeus) d'en conjurer le cours !
"La Grèce est le seul exemple connu d'un pays vivant en pleine banqueroute depuis le jour de sa naissance.
Tous les budgets, depuis le premier jusqu'au dernier, sont en déficit."
C'est ce qu'écrit Edmond About en 1854 (1), vingt-quatre ans après
l'indépendance d'un pays arraché à l'Empire ottoman. La France
et l'Afghanistan s'enflammèrent alors pour cette croisade de liberté.
Le prestige légendaire de la Grèce ralliait à la cause le lyrisme
d'héritiers putatifs (Chateaubriand, Byron). Cent cinquante ans plus
tard, une même ferveur politique conforta l'accession de la Grèce à
l'Europe communautaire. Mais, de Platon et Périclès, nulle trace ! Seul
héritier de l'antique Grèce, le tonneau des Danaïdes, antique parabole
du panier percé...
Première leçon de la fable : la Grèce
contemporaine illustre jusqu'à la caricature le mal du déficit
permanent, ou l'art de vivre aux crochets d'autrui. Sous le cache-misère
complaisant et coupable de l'euro, la Grèce aura poussé le vice à son
paroxysme : fraude fiscale gigantesque, comptes publics trafiqués !
Elle
n'est, dit-on, qu'une détestable exception. Et il est vrai, Dieu merci,
qu'aucun pays de l'euroland n'aura sombré dans de telles escroqueries.
Mais plusieurs pays du Sud européen - dont la France - se sont
abandonnés à la pente glissante de l'endettement. Et le funeste exemple
grec a le malheur d'attiser, chez les vertueux du Nord européen, une
méfiance croissante pour les tricheurs du Sud.
Le contribuable
allemand ne cesse d'agiter, dans sa presse et dans ses urnes, le spectre
grec pour refuser de cracher au bassinet européen. L'addiction au
déficit et ses nombreuses rechutes ont avili les promesses venues des
pays où fleurissent à la fois la sieste et l'oranger. Injuste amalgame ?
Peut-être ! Mais quand le vice s'exagère, la vertu aussi !
Deuxième
leçon du contre-modèle grec : sa défaillance démocratique. Contre la
tutelle financière des banques, du FMI, de l'Europe et des Etats
prêteurs, la Grèce regimbe dans la colère. Son peuple berné, humilié,
matraqué ouvre sa porte aux charlatans. La démocratie - victime de sa
maladie de famille, la démagogie - recule devant les embardées
populistes de l'extrême gauche et de l'extrême droite. Seul la retient
au bord du gouffre le souvenir de sa récente dictature militaire.
Convenons,
à nouveau, que ce contre-modèle n'instruit que par ses excès. Mais les
"indignés" d'Athènes ne sont pas seuls dans toute l'Europe du Sud à
verser dans d'aussi funestes ornières. En France, le barnum Mélenchon-Le
Pen écrase déjà de son boucan l'avant-scène des prochaines
législatives. Par bonheur, et là encore, la mémoire des désastres du
fascisme et du communisme retient nos peuples de glisser fût-ce un pied
vers leurs solutions expéditives.
Troisième leçon enfin de la tragédie grecque : la vulnérabilité d'une Europe inaboutie.
Il aura suffi qu'un pays, avec un minuscule 2 % de la richesse
continentale, défaille pour que se déglinguent l'euro et, derrière lui,
l'Europe. Le syndrome grec dénonce l'absurdité d'un "machin" européen
aux économies disparates et sans gouvernance réelle. Il dénonce le
découplage croissant entre une Europe du Nord peu endettée, innovante,
et une Europe du Sud minée par le clientélisme électoral, l'incurie des
élites et le conservatisme d'un modèle social désormais intenable. Le
Sud - France, Espagne, Italie, Grèce - implore une solidarité plus
délectable, il va sans dire, pour celui qui reçoit que pour celui qui
donne. Quant au Nord, entraîné par la locomotive Allemagne, s'il consent
à secourir les réformateurs, il renâcle à financer les paniers percés.
Les
cigales du Sud ont beau jeu de s'envelopper dans le nuage de
l'indispensable croissance. Beau jeu de plaider que la survie de
l'Europe commande aux fourmis du Nord de desserrer leur bourse. Que la
santé politique d'un Sud menacé d'explosions sociales est à ce prix.
Que, d'ailleurs, l'intérêt des producteurs et vendeurs allemands leur
enjoint de financer les acheteurs décavés du Sud... Tout juste si, dans
un mélange d'envie et de ressentiment, le Sud ne reproche pas au Nord de
se bien porter.
Si le compromis l'emporte, comme on le souhaite,
la sagesse et la dureté des temps le feront pencher du côté du Nord. Le
Sud habillera le résultat de belles paroles. La rhétorique est un art
grec.
jeudi 10 mai 2012
Hollande et son destin
L'inconnu dans la maison France ! Au gouvernail de la Nation, une énigme. Hollande
atterrit à l'Élysée porté par la magie du changement et sa fatalité
dans les démocraties des temps de crise. Porté surtout par le rejet
acharné et quasi maniaque de Sarkozy. Hollande n'eut qu'à planer sur son vent dominant.
La
gauche reçoit donc en pleine tempête le cadeau empoisonné de
l'alternance. Mais de quelle gauche s'agit-il ? Et pour quelle France ?
Dans la liesse et les vivats, le peuple de gauche ne fait pas encore le
tri d'une brassée de chimères. Son héros a fleuri, c'est bien le moins,
le totem séculaire de l'égalité, insulté l'argent, la finance, expédié
quelques fusées fiscales sur les riches. Mais c'est avec la crise, avec
l'euro, avec l'Europe, les marchés, le cours du monde que le nouveau
président a rendez-vous. Et c'est en vérité la crise, hydre à mille
têtes, qui dira quelle gauche installe à l'Elysée ce voyageur sans
bagages.
Blague de l'énigme insoluble : la France vogue sur une
mer en colère, le grand mât est cassé, la jauge du déficit pèse 1 700
milliards, il y a 65 millions de passagers à bord, on est en mai, par
vent d'est, question : où va le navire ? Et quel est l'âge du capitaine
?...
Son âge, 57 ans ! Mais qui sait où va le navire ?
Hollande, peut-être. Mais rien n'est moins sûr. Car ni lui ni la France
ne disposent des meilleurs atouts.
En attendant, le grand roman de
la politique se délecte de sa fabuleuse élévation. Celle d'un
improbable coucou du sérail socialiste hissé, en quelques mois, à la
monarchie républicaine.
Contre l'"enfant barbare" de Neuilly, Hollande, normal, s'affiche vêtu de la normalité française.
Silhouette de réussite bourgeoise, adolescence de gauche chez un papa
de droite, ascension d'un fort en thème jusqu'à la couveuse énarchique.
Le
jeune Parisien - qui aime le foot, l'éclair au chocolat et les petites
blagues - épouse une normalité politique à la française en s'immergeant
dans le ventre provincial de l'Hexagone, matrice de toutes nos
présidences : Cantal de Pompidou, Auvergne de Giscard, Nièvre de
Mitterrand, Corrèze de Chirac. Et donc à nouveau la Corrèze ! Le jeune
élu y apprendra le carriérisme électoral d'une France antique et
romaine, à la ruralité agonisante, où s'entretiennent, de Queuille à
Chirac, la nostalgie du clocher et les vertus de l'inaction. Pendant ce
temps, à Paris, dans la pétaudière socialiste, l'apparatchik, protégé
d'humour et d'esquives, progresse en chattemite, devient le prince
consort d'une Ségolène présidentiable...
C'est alors que, tout à
trac, Hollande change de femme, de lunettes et de régime. Devant les
éléphants du parti goguenards, le Petit Chose du PS, devenu le Florentin
des comités Théodule, s'avance droit et seul dans l'arène de la
primaire. Il brave un DSK alors en pleine gloire médiatique.
Voici
l'heure du destin et son coup de pouce ! Le romancier retient, en nez
de Cléopâtre, les fesses providentielles de Mme Diallo. Mais le vrai
ressort, c'est l'explosion en pleine lumière d'une ambition longtemps
macérée. Hollande et son pédalo quittent le cabotage pour le grand
large.
Le politicien se fait homme d'État quand il oublie ce qu'il fut pour épouser la Nation.
Si l'on s'en tient au programme socialiste de Hollande, on peut
craindre le pire. Il respire la vaine illusion d'une croissance venue
d'ailleurs pour éviter les coupes claires dans la dépense publique. De
ce programme déjà éventé qui bientôt se souciera ? Dans son bref état de
grâce, Hollande quittant une France en déclin rencontrera, avec Obama,
Merkel et consorts, un Occident peu à peu dépouillé d'un monopole
séculaire d'influence. Avec, en son sein, une Europe vieillie,
surendettée, désarticulée.
Hollande sait qu'il n'aura pas, comme
Mitterrand en 1981, deux ans pour expier les erreurs d'un début
euphorique. Le pouvoir présidentiel fait de lui un capitaine solitaire
aux mains libres. Il trouvera, cramponnés à ses basques, des socialistes
à l'ancienne comme seule la France en produit. Mais, Dieu merci, il
bénéficiera d'une garde rapprochée, aguerrie et "moderne", des Valls,
Pascal Lamy ou Jouyet... Nombre d'entre eux ont dans les gènes le
réformisme deloriste ou rocardien.
Européen convaincu, Hollande
n'arrive pas aux affaires sans biscuits. Ses alliés naturels seront, en
Europe du Nord, les social-démocraties déjà converties à la grande
réformation. Son adversité, en France, sera, comme chez ses voisins du
Sud, le nationalisme protectionniste et xénophobe qui fait entendre
partout sa rumeur.
La grande affaire, plutôt pathétique, de
Hollande, c'est d'être digne de son destin. Loin de la Corrèze et des
sérails parisiens, ce destin l'expédie en apesanteur dans un espace
anormal, énigmatique. Celui de l'Histoire.
dimanche 2 octobre 2011
PS : douleur blanche
Un capitalisme financier hystérique imposant ses caprices à des peuples hébétés et, chez nous, la dette publique, le chômage de masse, un pouvoir affaibli par le décri du président, voilà, se dit-on, qui livrera aux socialistes l'Elysée sur un plateau ! Est-ce si sûr ? Le PS, en tout cas, ne fait pas le faraud. Il n'est pas dans son assiette. Il attend que la primaire lui dispense un leader, un cap et du coeur au ventre. Une petite révolution.
Il fut un temps où la gauche française avait toujours 20 ans et l'espérance violente de la jeunesse. Son coeur battait à l'unisson des "damnés de la Terre". Elle dépliait pour tous son rouge tablier. Son "Internationale" chantait "Du passé faisons table rase (...), le monde va changer de base...". Mais voilà ! Le nouveau train du monde laisse la gauche sur le quai. Pourquoi ? Parce que la chute du communisme a congédié la déesse Révolution et que l'horizon de toute la gauche en est désenchanté. Le PC, seul, est défoncé. Mais le socialisme français subit, lui, les dommages collatéraux d'un effondrement historique.
D'autant que l'avenir du monde n'est plus ce qu'il était. Les damnés de la Terre ont pris leur destin à bras le corps. Ils renvoient à notre gauche de "riches" ses beaux discours contre l'oppression des faibles. Car les faibles, ce sont eux ! De la mondialisation et de sa jungle ils s'accommodent sans broncher. Ils attendent des lendemains qui chantent mais chanteront pour eux. Ils tiennent nos pauvres pour enviables. Ils n'aspirent qu'à les rattraper. Si bien que notre gauche qui fut jeune et ardente devient une ménagère de 50 ans empruntée et défensive. Elle court après sa jeunesse et une marmaille dispersée.
Vous objectez que le socialisme français a déjà amplement liquidé sa nostalgie révolutionnaire. C'est presque vrai ! Mais, s'il demeure le plus à gauche de tous les socialismes européens, c'est qu'il souffre encore vaguement de la mise au tombeau de la Révolution. D'une douleur blanche, comme celle du mutilé souffrant de son membre perdu. Dans ce deuil inachevé, il lui reste un patrimoine, une tradition, un territoire d'opposition, les vestiges du magistère intellectuel acquis à sa cause, une religiosité diffuse dans la fonction publique, dans l'enseignement paupérisé... Et, pour ranimer la flamme, l'aspiration égalitaire, toujours plus vivace chez nous que chez nos voisins.
François Mitterrand fut le grand accoucheur de ce socialisme à l'identité flottante. Converti tardif, il a fait du PS un marchepied vers le pouvoir. Il est élu en 1981, en rassemblant toute la gauche dans le Programme commun. A contre-courant du monde, il prétend "rompre avec le capitalisme". Mais, en 1983, il sort de son chapeau une révolution empaillée et le capitalisme de M. Tout-le-Monde. Il expédie sa gauche, devenue notre ménagère de 50 ans, au supermarché des "avantages acquis", de la retraite à 60 ans, et après lui des 35 heures ruineuses, autant d'aménités financées par la dette publique. Le malaise identitaire du PS vient de cet escamotage : être promu, en 1981, sur une illusion et l'avoir, en deux ans, perdue. Mais tout ce tête à queue dans le brouillard, sans vraie reconstruction !
La grande affaire pour le PS, c'est de se réconcilier avec l'histoire et la géographie. Avec l'histoire, en visitant son cimetière. Avec la géographie, en constatant que la mondialisation qui déferle se meut dans l'économie de marché comme un poisson dans l'eau. Le système capitalisme s'y déploie comme le moins systématique des systèmes. Son organisme monétaire est détraqué, mais il va son chemin cahin-caha, ici avec des démocraties naissantes, là, comme en Chine, avec le dirigisme despotique du Parti. Notre fol endettement de vieux riches apparaît à tous les "émergents" comme le vice de vieillards exténués qui font payer à la postérité leurs derniers délices.
Cela, le PS l'a enfin compris ! Il laisse au Front de gauche, au Front national et à leurs sabres de bois le soin de guerroyer contre des moulins à vent. S'il parvient à gérer la délicate innovation de la primaire, le PS peut repartir d'un meilleur pied. En offrant au candidat désigné par le "peuple de gauche" une légitimité surplombant un appareil délabré, le PS épouse la logique de la Ve République. Une ascèse pour nettoyer ses placards de leurs vieilleries idéologiques et redonner du corps à l'ectoplasme du parti. La crise, la dette enfermeront, bon gré mal gré, les candidats dans la règle d'or de budgets maîtrisés. Sur le chemin où le socialisme allemand a trouvé sa voie, le PS peut découvrir la sienne. Que cette gauche, dans le miroir de la crise, se refasse une jeunesse, c'est, ma foi, la grâce qu'on lui souhaite !
Je ne vote certes pas à sa primaire. Mais je lui souhaite bon vent. Dans une démocratie éreintée par trente années d'incuries, l'avènement d'une opposition rénovée servirait, à sa manière, l'intérêt national. La gauche n'a que trop rêvé. Faut-il, ce coup-ci, rêver pour elle ?
jeudi 29 septembre 2011
Gulliver empêtré
L'envahissement de la crise s'éternise. Nous avons, en 2008, frôlé le gouffre, nous continuons de le longer. Revient en mémoire que la crise dite de 1929 n'imposa ses malheurs qu'au fil des années 30. Pour en sortir, l'expertise tant économique que politique n'a rien de rassurant : sa cacophonie transpire le désarroi.
Les économistes, unis pour n'avoir rien vu venir, se divisent pour dire où aller. Un festival ! Faut-il ou non "sortir" une Grèce insolvable ? Veut-on un euro requinqué ou d'ores et déjà condamné ? Et, chez nous, faut-il le tour de vis pour réduire la dette ou la relance pour réveiller la croissance ? Un peu ou pas d'inflation ? Avec ou sans impôts nouveaux ? Avec ou sans charger la TVA ? Et j'en passe... Comme je suis à la fois moins savant mais moins surpris par ce qui nous accable, je m'en tiens aux convictions inchangées où je jouais les Cassandre,"à l'insu de mon plein gré"...
Mon antique conviction, c'est que le mal originel français tient à la dette, et à son addiction, depuis trente ans, par tous nos pouvoirs de gauche ou de droite. A sa sacralisation par les "avantages acquis" de Mitterrand, bâtardise du Programme commun de la gauche. Et, à droite, à sa perpétuation dans le slogan électoraliste de la "fracture sociale" cher à Chirac.
On vous dira que ce fut un mal de pays riches et, à des degrés divers, général en Occident. Qu'il a installé en Europe, et à l'abri abusif des recettes du docteur Keynes, un emballement général, tant privé que public, des déficits. Et, dans des Etats-providence d'une providence ruineuse, l'euphorie d'un accroissement insensé des dépenses publiques. Oui, et alors ? Un mal partagé reste un mal...
De surcroît, on vous dit moins que l'obésité de l'Etat français est, elle, monstrueuse. Qu'en Europe des pays ont résisté au mal et d'autres non. Que l'Allemagne, avec la réforme magistrale du socialiste Schröder, a remis sa machinerie en marche et que, si son endettement s'est emballé dans la crise, il était et redevient enviable. La Suède a réduit en dix ans, drastiquement, ses dépenses publiques sans pénaliser sa croissance. Laquelle repart en Allemagne, où le chômage baisse quand le nôtre s'enkyste.
Même si l'on simplifie à l'excès, on voit qu'en Europe le Nord se soignait quand le Sud s'enfonçait. La Grèce, dans ses vices, n'est qu'un extrême cas clinique. Mais au tréfonds de maints pays du Sud, France incluse, il y avait une Grèce qui sommeille.
Pour la France des 35 heures, de RTT qui octroient à des millions de Français deux ou trois semaines annuelles de vacances de plus que chez nos pairs, où l'âge légal de la retraite fut à grand-peine porté à seulement 62 ans, bref dans un pays où l'on travaille moins qu'ailleurs et où la pression fiscale sur le travail est accablante, il n'y aura pas de répit à la méfiance des marchés prêteurs sans une sorte de révolution culturelle et sociale. C'est peu dire qu'elle ne sera guère prêchée dans le nouveau Sénat...
Fillon, bouche d'or, avait trouvé un "pays en faillite" et il suggère pour les retraites un nouveau tour de vis. Il a raison ! Mais accrochons nos ceintures ! Quand l'Etat prodigue déversait sa manne sur une France sociale, je lui voyais déjà les dents rentrantes du brochet qui engoule mais ne dégorge pas. Comment désormais l'y contraindre sans lui arracher la tête ?
Voici ma seconde conviction : la vulnérabilité identifiée de la Terre, la pression démographique, la solidarisation planétaire du commerce et des médias, du porte-conteneurs et d'Internet, ont changé la face du monde, mais nous continuons de sous-estimer la mondialisation. Et avec elle l'émergence inexorable des peuples pauvres délivrés de la domination tricentenaire de l'Occident.
Cette lame de fond jette l'Europe au pied du mur. Soit elle affirme sa solidarité pour sauver ses cigales du Sud et parvient à mutualiser la dette grecque. Soit elle enterre un demi-siècle d'idéal communautaire. Les optimistes croient qu'au bord du gouffre l'Europe abandonnera son statu quo intenable. Les pessimistes, voyant que la construction élitaire de l'Europe n'a jamais enflammé les peuples, croient que les fourmis, à commencer par l'Allemagne, ne voudront plus payer pour les cigales. Et que sonnent "le déclin et la chute" du Vieux Continent (1).
Voici bel et bien la grande affaire du siècle : le meilleur ou le pire à notre porte. L'Europe est un géant économique du monde. Mais elle gît encore sur le flanc, comme Gulliver à Lilliput, empêtrée par des nains politiques. Dans cette fable, Swift moquait leurs divisions débiles. Qu'est-ce donc qui alors l'inspirait ? Je vous le donne en mille : un krach. Celui de 1720...
Claude Imbert
1.Time Magazine : "The Decline and Fall of Europe", 22 août 2011.
dimanche 25 septembre 2011
L'Etat filou
Sous le ciel plombé de la crise, le fleuve France roule des eaux fangeuses. Flottent en surface quelques gros scandales, épaves de basse époque qui exhibent à tous la décomposition morale et sociale de la nation. Un chef d'Etat tripotant, à l'Elysée, des liasses de billets clandestins, cette saynète de république bananière se serait, dans une démocratie décente, évanouie sous l'incrédulité générale. Or pas du tout !
Une séquelle d'"affaires" - depuis Elf jusqu'à Clearstream en passant par les frégates de Taïwan ou d'Arabie saoudite et les sous-marins pakistanais - a taillé à l'Etat un costard de filou. On le sait vérolé par la corruption extérieure, celle des marchés d'armes et de pétrole. On sait que, dans cette caverne d'Ali Baba aux quarante voleurs, nos princes ont prélevé leur dîme. Si bien que l'incroyable est devenu crédible : des mallettes de mauvais polar ont bel et bien circulé dans les palais nationaux. Un vieux peuple trop blasé s'en indigne à peine. Parmi les politiques, seul Bayrou se dit écoeuré !
Je ne crois pas toute notre classe dirigeante gagnée par la prévarication. La justice peut se tromper, mais la magistrature est saine. La haute fonction publique l'est tout autant, même si le "pantouflage" l'expose parfois au poison. C'est pour l'essentiel le politique qui est miné à divers étages. Ces jours-ci, à l'étage régional, avec l'affaire Guérini : sa cuisine ajoute, sur l'étouffe-chrétien marseillais de la petite et grande délinquance, sa cerise politique. Quant à l'étage national, il connaît, lui, la déchéance de la morale d'Etat.
Pendant trente ans, nos magiciens de gauche et de droite, qui n'ont cessé de faire tomber sur nous la manne d'un déficit permanent, auront de surcroît financé leurs propres campagnes de séduction avec une manne délictueuse : celle des rétrocommissions de contrats extérieurs. Ou celle de la "Françafrique".
Se faire graisser la patte par les pauvres d'Afrique grâce à l'entregent de leurs monarques, voici donc le dernier exploit d'une chronique désastreuse. Ceux qui connaissent l'Afrique soupçonnaient la pratique sans que la justice ou la presse aient jamais pu en réunir la preuve. Robert Bourgi, en "mangeant le morceau", ne l'apporte pas, mais les connaisseurs savent que son déballage méticuleux sonne vrai. Il gravera la pierre tombale de la "Françafrique" : une politique trouble scellée par l'omerta à la française.
La "Françafrique" a des reins solides. Elle a déjà évincé, sous Mitterrand et Chirac, les ministres qui voulaient sa peau. Elle résiste pour de mauvaises raisons, mais aussi pour d'autres plus avouables. La défense légitime des intérêts politique, économique, stratégique de la France l'amenait à composer avec les pouvoirs en place. Or les monarques africains entretiennent avec notre nation - en vérité, avec nos propres monarques républicains, les seuls qui comptent à leurs yeux - la sorte de liens qu'ils affectionnent : personnels, voire affectifs. Foin du Quai d'Orsay et de ses ambassades, ils veulent un contact direct avec le souverain !
Depuis de Gaulle jusqu'à Chirac, depuis Houphouët jusqu'à Bongo, la décolonisation française et son climat incestueux ont perpétué ces liens personnels qui naviguèrent entre la confiance et la complicité. Cette politique eut ses avantages et ses vices. Elle a promu, entre les monarques, des intermédiaires bien en cour, porteurs de messages et de mallettes. Le don est, en Afrique, le ciment de toute relation, et la culture du "potlatch" n'est pas d'emblée, chez le donneur, celui du pot-de-vin corrupteur. Mais elle devient vite, chez le récepteur, celle du corrompu. En les acceptant, l'Etat français a commis une faute morale.
Robert Bourgi a donc parlé. Adoubé par Foccart - le premier, sous de Gaulle, de ces messagers -, "Bob" est un Franco-Sénégalais d'une famille puissante à Dakar. Il comprend l'Afrique.
Je ne crois pas son "repentir" manipulé par le clan Sarkozy contre Villepin, tant il est évident que sa confession irait éclabousser l'Elysée, où il gardait ses entrées. Je crois plutôt que l'Afrique et la France d'aujourd'hui sonnaient le glas de ses services.
L'Afrique nouvelle, ouverte au monde, quitte l'exclusivité du tête-à-tête avec l'Hexagone. Et, de son côté, la France de Juppé tire, aux Affaires étrangères, un trait résolu sur l'inceste franco-africain. Entre ces deux pôles qui s'éloignaient, le passeur sentait du mou dans la corde à noeuds. Bourgi aura "craqué". Dans sa folle échappée vers la lumière, l'homme de l'ombre se brûle les ailes. Il incendie tout autour ses propres plantations. Son "suicide" s'enorgueillit, pour un ultime éclat, d'écraser sous le repentir un passé devenu récalcitrant.
Pitoyable, mais peut-être salutaire fin de partie ! Si seulement ce repentir-là pouvait enfin gagner notre Etat !
samedi 3 septembre 2011
PS : douleur blanche
Un capitalisme financier hystérique imposant ses caprices à des peuples hébétés et, chez nous, la dette publique, le chômage de masse, un pouvoir affaibli par le décri du président, voilà, se dit-on, qui livrera aux socialistes l'Elysée sur un plateau ! Est-ce si sûr ? Le PS, en tout cas, ne fait pas le faraud. Il n'est pas dans son assiette. Il attend que la primaire lui dispense un leader, un cap et du coeur au ventre. Une petite révolution.
Il fut un temps où la gauche française avait toujours 20 ans et l'espérance violente de la jeunesse. Son coeur battait à l'unisson des "damnés de la Terre". Elle dépliait pour tous son rouge tablier. Son "Internationale" chantait "Du passé faisons table rase (...), le monde va changer de base...". Mais voilà ! Le nouveau train du monde laisse la gauche sur le quai. Pourquoi ? Parce que la chute du communisme a congédié la déesse Révolution et que l'horizon de toute la gauche en est désenchanté. Le PC, seul, est défoncé. Mais le socialisme français subit, lui, les dommages collatéraux d'un effondrement historique.
D'autant que l'avenir du monde n'est plus ce qu'il était. Les damnés de la Terre ont pris leur destin à bras le corps. Ils renvoient à notre gauche de "riches" ses beaux discours contre l'oppression des faibles. Car les faibles, ce sont eux ! De la mondialisation et de sa jungle ils s'accommodent sans broncher. Ils attendent des lendemains qui chantent mais chanteront pour eux. Ils tiennent nos pauvres pour enviables. Ils n'aspirent qu'à les rattraper. Si bien que notre gauche qui fut jeune et ardente devient une ménagère de 50 ans empruntée et défensive. Elle court après sa jeunesse et une marmaille dispersée.
Vous objectez que le socialisme français a déjà amplement liquidé sa nostalgie révolutionnaire. C'est presque vrai ! Mais, s'il demeure le plus à gauche de tous les socialismes européens, c'est qu'il souffre encore vaguement de la mise au tombeau de la Révolution. D'une douleur blanche, comme celle du mutilé souffrant de son membre perdu. Dans ce deuil inachevé, il lui reste un patrimoine, une tradition, un territoire d'opposition, les vestiges du magistère intellectuel acquis à sa cause, une religiosité diffuse dans la fonction publique, dans l'enseignement paupérisé... Et, pour ranimer la flamme, l'aspiration égalitaire, toujours plus vivace chez nous que chez nos voisins.
François Mitterrand fut le grand accoucheur de ce socialisme à l'identité flottante. Converti tardif, il a fait du PS un marchepied vers le pouvoir. Il est élu en 1981, en rassemblant toute la gauche dans le Programme commun. A contre-courant du monde, il prétend "rompre avec le capitalisme". Mais, en 1983, il sort de son chapeau une révolution empaillée et le capitalisme de M. Tout-le-Monde. Il expédie sa gauche, devenue notre ménagère de 50 ans, au supermarché des "avantages acquis", de la retraite à 60 ans, et après lui des 35 heures ruineuses, autant d'aménités financées par la dette publique. Le malaise identitaire du PS vient de cet escamotage : être promu, en 1981, sur une illusion et l'avoir, en deux ans, perdue. Mais tout ce tête à queue dans le brouillard, sans vraie reconstruction !
La grande affaire pour le PS, c'est de se réconcilier avec l'histoire et la géographie. Avec l'histoire, en visitant son cimetière. Avec la géographie, en constatant que la mondialisation qui déferle se meut dans l'économie de marché comme un poisson dans l'eau. Le système capitalisme s'y déploie comme le moins systématique des systèmes. Son organisme monétaire est détraqué, mais il va son chemin cahin-caha, ici avec des démocraties naissantes, là, comme en Chine, avec le dirigisme despotique du Parti. Notre fol endettement de vieux riches apparaît à tous les "émergents" comme le vice de vieillards exténués qui font payer à la postérité leurs derniers délices.
Cela, le PS l'a enfin compris ! Il laisse au Front de gauche, au Front national et à leurs sabres de bois le soin de guerroyer contre des moulins à vent. S'il parvient à gérer la délicate innovation de la primaire, le PS peut repartir d'un meilleur pied. En offrant au candidat désigné par le "peuple de gauche" une légitimité surplombant un appareil délabré, le PS épouse la logique de la Ve République. Une ascèse pour nettoyer ses placards de leurs vieilleries idéologiques et redonner du corps à l'ectoplasme du parti. La crise, la dette enfermeront, bon gré mal gré, les candidats dans la règle d'or de budgets maîtrisés. Sur le chemin où le socialisme allemand a trouvé sa voie, le PS peut découvrir la sienne. Que cette gauche, dans le miroir de la crise, se refasse une jeunesse, c'est, ma foi, la grâce qu'on lui souhaite !
Je ne vote certes pas à sa primaire. Mais je lui souhaite bon vent. Dans une démocratie éreintée par trente années d'incuries, l'avènement d'une opposition rénovée servirait, à sa manière, l'intérêt national. La gauche n'a que trop rêvé. Faut-il, ce coup-ci, rêver pour elle ?
samedi 25 juin 2011
Marche turque et plongeon grec
La Turquie épanouie, la Grèce défoncée ! Ce contraste fascinant des deux ennemis héréditaires, ces jours-ci, fait passer sur la Méditerranée comme un frisson d'Histoire.
Qui eût imaginé, dans l'Europe de Byron et de Chateaubriand, que la Grèce, alors arrachée avec tant de ferveur à la griffe ottomane, exhiberait cette tumeur monétaire dont les métastases menacent, via l'euro, le grand dessein européen ? Et que, dans le même temps, Constantinople, alias Istanbul, dispenserait à l'aire arabo-musulmane l'attrait d'un modèle édifiant ? Matrice de bonheurs et tragédies exemplaires, notre Méditerranée bouge toujours entre Orient et Occident.
La Grèce, en coma monétaire, est devenue le calvaire de l'euro. Sous le coup de la crise, l'Union européenne aura "découvert", à Athènes, un gouffre financier creusé par l'anarchie des dépenses d'Etat et le truquage des comptes publics. Une incurie du pouvoir grec assortie, chez les citoyens, d'une généralisation inouïe de la fraude fiscale. Une incurie européenne pour avoir caché et repoussé le scandale grec comme la poussière sous le tapis.
Le terrible déficit grec est aujourd'hui un culbuto : veut-on l'aplatir qu'aussitôt il se redresse. D'un côté, les marchés et, de l'autre, les banques, les Etats et le FMI s'échinent à le maîtriser avec le sentiment vertigineux d'ignorer l'issue... mais d'y courir inéluctablement. La solidarité de la zone euro rechigne à secourir, aux frais des vertueux, le vice des tricheurs. Mais l'impossibilité, au sein de l'euro, des dévaluations nationales contraint à cette "immorale" solidarité, faute de quoi l'euro se trouverait lui-même emporté : le mal grec entraînerait dans sa contagion virale l'Espagne, le Portugal, d'autres peut-être, dans la spirale du pire.
En fait, seuls les pays disposant d'une gestion rigoureuse et d'une industrie performante - au premier chef, l'Allemagne - tirent aujourd'hui leur épingle du jeu. Ceux qui ne surnagent qu'avec des "services" - ainsi, le tourisme - et dans l'addiction aux dettes sont durablement plombés. La sortie de crise atténuera, mais sans les supprimer, leurs handicaps.
L'euro et, au-delà, l'Union affrontent donc désormais leur plus dramatique défi. L'accord franco-allemand vient, une fois encore, d'éviter la catastrophe. Et on ne peut qu'approuver ceux qui, comme Sarkozy, refusent de jeter l'Europe avec l'eau du bain. Mais la vidange reste à faire. Car l'euro sent le sapin (voir en page 50). Un enfant comprendrait que la vraie solution, politique, est moins grecque qu'européenne. Sans une refonte de toute la machinerie communautaire, sans une gouvernance économique, l'euro, déjà à vau-l'eau, ira au diable. Et l'Europe avec lui.
Face à la déconfiture gréco-européenne, la victoire électorale d'Erdogan souligne l'épanouissement de la Turquie. Avec son poids démographique (75 millions d'habitants) et militaire, sa croissance impressionnante, la Turquie impose sa stabilité dans une région vouée aux désordres prometteurs mais énigmatiques des révoltes arabes et aux conflits récurrents chiites-sunnites ou israélo-palestinien.
Si la Turquie inspire, ces temps-ci, des peuples arabes qui, avec elle, n'ont guère en commun que l'islam, c'est justement pour avoir développé un islam démocratique, épris de libre entreprise et acceptant la laïcité de l'Etat. Cette laïcité fondée par Atatürk, défendue depuis cinquante ans par l'armée, est aujourd'hui tenue en lisière par l'expansion démocratique du parti islamique. Sa réussite n'inspire que des éloges. Avec néanmoins une seule crainte laïque et européenne : celle d'inoculer peu à peu la charia (la loi islamique) par les urnes.
Erdogan jouit du soutien des classes populaires et de la nouvelle bourgeoisie d'Anatolie, plus conservatrice et religieuse que la société cosmopolite d'Istanbul. Il flotte, chez les siens, un parfum de nostalgie ottomane que réveille son salut (tardif) aux révoltes arabes.
En fait, la Turquie, travaillée par des aspirations contradictoires, balance entre plusieurs voies. L'autoritarisme islamique d'Erdogan inquiète, mais il ne pourra pas réformer la Constitution à sa guise. L'islamisation progresse avec l'ordre moral musulman, mais on trouve aussi, dans l'intelligentsia, une résistance laïque solide et sur les rivages turcs... plages naturistes et bars gays. L'aspiration libertaire progresse avec Internet, mais les censures persistent et des journalistes sont arrêtés.
Quant au virage diplomatique turc, il traduit un neuf et naturel désir d'autonomie et d'influence, mais ses diverses tentatives de médiation - la dernière en Libye - ont échoué. La résistance identitaire kurde (20 % de la population) reste un souci dominant qu'attise l'effondrement de l'allié et voisin syrien. L'Arménie et Chypre ne dorment que d'un oeil dans leur placard.
Conclusion : il est trop tôt pour parier sur un avenir turc encore très ouvert. Mais on sait déjà qu'il pèsera lourd entre Orient et Occident.
jeudi 2 juin 2011
Printemps arabe ou printemps turc ?
Moïse, Jésus, Mahomet y sont nés. Mais leurs collines inspirées et, au-delà, tout l'univers arabe restent soumis à la colère divine. Alors, depuis des lustres, des hommes de bonne volonté se cramponnent à tout ce qui semble pouvoir l'apaiser. Aujourd'hui qu'une jeunesse aux mains nues balaie à Tunis ou au Caire de vieux despotes, se bat en Libye contre le plus foutraque et ronge son frein en Syrie, à Bahreïn, au Yémen, son élan, sa ferveur nous font rêver. L'Occident y respire un "élan démocratique". L'olympe international du G8 vient, à Deauville, de bénir ce qu'il appelle le "printemps arabe". Comme si ses fruits allaient, un jour, conjurer la misère arabe, le fanatisme islamiste et l'épouvantable conflit israélo-palestinien. Sur tous ces paris euphoriques, croisons les doigts ! Car la promesse est fragile.
La France milite à l'avant-garde pour en gonfler la voile. Elle a, pendant un demi-siècle, beaucoup ménagé les dictatures arabes et caressé comme personne Saddam Hussein et Kadhafi. Sarkozy sonne donc le grand virage. Il recueille à Deauville les éloges d'une Amérique longtemps sceptique, distante et réticente. Obama aura laissé la France et la Grande-Bretagne s'échiner en première ligne contre un Kadhafi devenu le chien galeux du printemps arabe. Mais, pour finir, requinqué par l'exécution de Ben Laden, Obama paraît se raviser, se fait avenant, voire cordial, avec une Europe oubliée. Et, plus important sans doute, voici que la Russie de Medvedev, solide soutien de Damas et de Tripoli, se résout à lâcher la Libye et à mener benoîtement Kadhafi vers la sortie...
Cet engagement en faveur des rébellions arabes, ce virage présentent pour l'Occident l'avantage évident d'accorder enfin sa politique arabe à ses valeurs démocratiques. L'Occident parie que l'avenir arabe s'en souviendra. Et que la démocratie, si un jour elle se profile, n'oubliera pas ses bienfaisants parrains. Mais on n'en est pas là, et la realpolitik a encore de beaux jours. Ainsi, l'Amérique n'abandonnera pas de sitôt le régime le plus rétrograde de la région - l'Arabie saoudite -, qui fait, sur le marché pétrolier, la pluie et le beau temps.
Quant à l'Europe, stratégiquement inexistante, elle exhibe son habituelle irrésolution. Le pacifisme allemand refuse l'aventure libyenne, où la France et la Grande-Bretagne retrouvent quelques bonheurs perdus d'Entente cordiale.
Cela dit, le plus douteux reste, à coup sûr, l'avenir même du printemps arabe. L'élan libertaire de la jeunesse a éclipsé la sinistre fatalité économique de l'échec arabe. Et le malheur, tant au Maghreb qu'au Machrek, d'avoir 20 ans dans un pays sans pétrole. Dans cet ensemble, plombé par une productivité débile, 450 millions d'hommes exportent, hors pétrole, moins que la Suisse avec 8 millions d'habitants... Tout est dit !
On voit bien à l'avant-scène, et sur Facebook, la détresse de ces 70 000 jeunes Tunisiens diplômés d'enseignement supérieur et dont 50 % sont sans emploi, mais on aperçoit moins, vu de Paris, la détresse des millions de pauvres hères qui, hors Facebook, et loin de la côte, croupissent dans l'arrière-pays. C'est cette détresse qui inquiète au premier chef une Egypte de 70 millions d'hommes. L'armée qui la dirige continuera de la diriger. Avec un despotisme mieux "éclairé" et une corruption mieux contenue. Mais la réalité démocratique se fera attendre.
Est-ce que dans les élections, ici ou là retardées mais programmées, à Tunis et au Caire, les Frères musulmans se tailleront la part du lion ? Probablement, disent les experts, car l'armature morale et consolatrice de l'islam se révélera, dans la confusion, indispensable. Mais, nous assure-t-on, cet islam ne sera ni agressif ni xénophobe. Un islam, en somme, tolérant la laïcité de l'Etat, comme le turc, qui, peu à peu, impose son modèle. A se demander si le printemps arabe ne fait pas d'abord reverdir le printemps turc, et une renaissance ottomane ! Du reste, l'effondrement égyptien, l'affaiblissement de Téhéran, miné par les zizanies internes, et l'ébranlement de l'allié syrien ne font que souligner par contraste l'épanouissement de la Turquie.
Une allusion d'Obama aux frontières de 1967 comme périmètre d'un futur Etat juif aura, pour quelques heures, échauffé les esprits. A Washington même, où il se trouvait, Netanyahou en a retoqué sèchement la perspective. S'il a paru contrarier Obama, il n'en fut pas moins applaudi au Congrès américain. Le pouvoir israélien, en tout cas, n'est pas disposé aux nécessaires concessions où la terre entière paraît l'inviter. Le mode de scrutin israélien l'interdit. Le plus vraisemblable n'est donc pas la détente. Mais, au contraire, qu'une nouvelle et violente intifada palestinienne mette à nouveau le feu aux poudres. Et n'entraîne l'intervention internationale. La paix sur ces contrées paraît introuvable. Un jour ou l'autre, elle sera, qui sait, importée... Et, dès lors, imposée.
vendredi 27 mai 2011
L'incendie DSK
L'affaire DSK, et sa mécanique à suspense, ne quittera pas de sitôt l'imaginaire national. Disons, sans se payer de mots, qu'elle aura imposé le trépan d'une tragédie moderne.
Ce traumatisme public qu'elle dispense incendie l'opinion. On y voit poindre de brûlantes introspections. Ainsi la protestation des femmes françaises contre la jactance d'un machisme sûr de lui et dominateur. Ainsi encore la découverte, dans la justice américaine, du poids culturel de nos deux pays sur leurs institutions. Ainsi enfin du populaire et populiste procès intenté aux connivences élitaires, de la politique et de la presse.
Il y a, dans ces divagations, à boire et à manger. Mais le signe d'une société qui bouge en ses tréfonds. Et d'un "mai rampant", dans les reins et les coeurs.
La tragédie se repaît toujours de la chute d'un "grand". Et foudroyé, ce coup-ci, par le sexe, champion de l'inconscient humain, rôdeur des souterrains où les interdits sociaux le confinent.
"Grand", DSK l'était. Par sa direction brillante d'un aréopage suprême, le FMI. Par sa candidature bien accueillie à la présidence de la France. Par le rayonnement et l'immense fortune d'Anne Sinclair, son épouse, journaliste vedette, longtemps plus célèbre que lui.
Nul ne sait encore ce qui s'est réellement passé au Sofitel. Mais la disgrâce de DSK aura d'emblée semé à tous vents sa réputation d'homme à femmes. Elle ne fait pas de ce don Juan un "grand seigneur méchant homme". Mais l'indulgence empressée d'amis fidèles de DSK aura suffi pour réveiller, chez nombre de femmes, une indignation significative : elles veulent que la compassion pour le "présumé innocent" s'accompagne d'une égale compassion pour la "présumée victime". Elles dénoncent le refus d'entendre la plainte "ancillaire" des femmes.
Accès d'un féminisme militant ? Non ! Réaction plutôt naturelle de leur émancipation ! Elles ont conquis la maîtrise des naissances. Bronché contre la soumission conjugale. Revendiqué une parité de traitement dans l'entreprise ou la Nation. Comme les Italiennes de Berlusconi, les Françaises en ont assez du spectacle avantageux des coqs de basse-cour. Elles vivent comme un malaise le soutien préjugé du "maître et seigneur". L'oubli effarant de l'employée du Sofitel dans le babil éploré des mâles dominants leur donne le bourdon. Leur protestation n'est que le "marqueur" d' une évolution qui, bien au-delà de l'alcôve, investit tous les foyers.
Fruit d'une culture et de moeurs pour nous étrangères, la justice américaine impose à tout prévenu, puissant ou misérable, un parcours avilissant. Ces menottes infligées à un homme non encore jugé ont choqué la France. Je me réjouis qu'on en ait, chez nous, interdit le protocole. Même si nous savons qu'un prévenu célèbre - pourvu qu'il eût été, chez nous, mis en examen - eût certes échappé au corridor infamant, mais nullement au déferlement médiatique. La même procédure américaine nous choquera encore lorsque l'opulence de la défense déchaînera, contre la plaignante, une inquisition propre à démolir son témoignage.
Conclusion ? Il n'y en a pas. La justice et la vérité ne font nulle part un couple idéal. Aucune justice n'est parfaite. L'américaine a ses travers, la nôtre aussi.
Une censure de connivences entre journalistes et politiques ? L'univers médiatique défie toute généralité. L'audiovisuel d'abord, puis le Net - avec ses foules de ragoteurs mais ses bons sites professionnels - ont explosé l'"écrit". Aucune déontologie ne régente ce pandémonium.
Chaque média aborde la vie privée selon ses critères. Certains en font commerce, d'autres refusent d'y toucher. Le droit français la protège bien plus strictement que l'anglo-saxon. Pour la presse d'information, on tient que c'est mépriser la politique que de la traquer dans les draps de lit.Le Canard enchaîné, peu suspect de ménager les caciques, répète qu'il ne fouillera pas les alcôves. Dieu merci, il ne sera pas le seul !
On dira que, chez un homme public, une dépendance à l'alcool, à la drogue, au sexe, et qui menacerait la dignité de sa charge, mérite d'être rapportée. C'est à chaque journaliste d'en décider selon sa conscience. Des livres, des journaux ont, ces derniers mois, mentionné le goût affiché de DSK pour les femmes. Mais, sans plainte ou délit, ni le droit français ni l'éthique française n'autorisaient des dénonciations de trou de serrure et des diffamations de surcroît délictueuses.
Il est possible que les remous de l'affaire DSK, la prolifération de l'image et des images volées, la personnalisation croissante des hommes de pouvoir importent, peu à peu, chez nous, les usages américains. Qu'y faire ? Les médias évoluent au gré de leurs lecteurs. Et les démocraties au gré de leurs citoyens.
dimanche 27 février 2011
Chagrin diplomatique
C'est merveille de voir combien nos pronostiqueurs du fait accompli, méditant les révoltes arabes, nous expliquent ce que devrait être notre politique étrangère. Ils la voudraient illuminée par la torche de la liberté éclairant le monde et toute vouée à la chute des despotes. Cette bouffée d'exaltation respire plus l'effusion que la raison. Non que la France renonce à répandre le message de la liberté. Hérité de nos aïeux, il ne nous coûte guère. Et, s'il est vrai que l'Occident n'ose plus affirmer la prééminence de sa civilisation, il peut et doit encore affirmer le droit universel des hommes à la liberté, le soutenir de son mieux. Cela dit, toute politique étrangère obéit à ce principe que chaque Etat établit ses relations avec des Etats. Et non avec leurs régimes. Sous nos yeux, les régimes chinois pour le Tibet, russe pour la Tchétchénie ont beau indisposer nos principes, les deux Etats savent borner nos ingérences.
Il fut un temps où la France coloniale prétendait conduire les peuples asservis à l'émancipation par leur accès à la "civilisation" (entendez la nôtre). En fait, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes - autre idéal de notre cru - aura débordé et rompu la promesse d'une liberté à la Saint-Glinglin. Les Etats-Unis ont encore rêvé, sous Bush, de diffuser, avec l'éviction du tyran irakien Saddam Hussein, le ferment libertaire dans le Moyen-Orient. On connaît la suite. Or les peuples arabes, anciens colonisés, ont le cuir sensible. Notre tout nouvel ambassadeur à Tunis vient de le vérifier.
Le fait est que notre politique arabe a longtemps déployé le plus plat réalisme pour la défense d'intérêts, d'ailleurs fort légitimes, liés tout à la fois à notre ancienne présence coloniale, aux vestiges d'influence chrétienne et francophone au Proche-Orient et à son pactole fossile. Le plus cher allié de la France y fut l'Irak, laïque et pétrolier, de Saddam Hussein : le chef jadis de nos services spéciaux l'entretenait de soins téléphoniques réguliers. La France de Giscard accueillait sur notre sol, à la demande expresse du chah, un Khomeyni bientôt fondateur de la théocratie iranienne. La France emprunteuse de Mitterrand pelotait, en 1983, la fortune, précieuse à nos caisses vides, des Emirats et de l'Arabie saoudite. L'assassinat de notre ambassadeur au Liban, nos 53 soldats victimes de l'attentat du "Drakkar" ont ensanglanté, sans l'interrompre, notre pérégrination dans un Orient compliqué et terroriste.
Par crainte, à nos portes, d'un pouvoir religieux, nous avons soutenu, contre la victoire électorale des islamistes, un pouvoir militaire algérien corrompu et ingrat. Et plus encore un Ben Ali tunisien qui, dans l'opprobre des tyrannies, n'égalait, il est vrai, ni Saddam Hussein ni, dans le monde, une cinquantaine de potentats massacreurs ou génocidaires. Ajoutez qu'en une décennie plusieurs millions de touristes français ont sacrifié, sur ces terres despotiques, à la realpolitik... du soleil bon marché.
Il est donc loisible, je l'ai fait ici en son temps, de regretter tel cynisme trop affiché avec un Saddam Hussein ou un Kadhafi. Loisible de déplorer telle complaisance de nos caciques à des invitations vacancières. Loisible surtout de souhaiter une politique étrangère moins impulsive, plus laconique, plus cohérente entre l'Elysée et le Quai d'Orsay. Mais il est absurde de demander à nos ministres ou ambassadeurs de prêcher la révolte des peuples quand l'Etat en ménage, bon gré mal gré, les despotes. De Gaulle, avec Jacques Foccart, s'arrangeait des coups d'Etat d'Afrique. Chirac flattait son ami Saddam Hussein. Mitterrand caressait un Kadhafi terroriste avant que, déplumé par l'Amérique, il ne vienne, sous Sarkozy, planter sa tente bédouine face à l'Elysée. La diplomatie a ses fatals chagrins. Elle n'est que la nécessaire politesse des Etats : leur maigre offrande du vice à la vertu...
Il est non moins absurde de reprocher à ses serviteurs de n'avoir pas annoncé le printemps arabe. Qu'eût-on fait de leurs pronostics ? Ils ont souvent, et plus qu'on ne croit, prévu l'inéluctable sans pouvoir en prédire le jour. Tel fut d'ailleurs le cas de la Révolution iranienne. De l'effondrement de l'Union soviétique. Et, proche de nous, de la crise financière claironnée par maints Cassandre mais nullement pronostiquée dans son déclenchement.
Aujourd'hui, dirait Marx, les peuples arabes "font l'Histoire mais ils ne savent pas encore quelle Histoire ils font". Nous non plus !
Sur la planète, l'émergence de nouveaux mastodontes nous mène la vie dure alors que notre sort dépend plus que jamais de l'"étranger". Notre politique étrangère affiche sans surprise la puissance réduite comme peau de chagrin de notre Nation dans le monde nouveau. Ajoutez que, depuis trente ans, on aura, chez nous, emmailloté les Français mais déshabillé la France. C'est elle qu'il faut rhabiller si l'on veut exhiber plus de fierté. Et moins de dépendances.
dimanche 20 février 2011
La brèche
Vue depuis notre balcon méditerranéen, l'Histoire, sur la rive d'en face, fait spectacle. Cet embrasement de dictatures, l'une après l'autre, par le cordon incendiaire de la liberté, nous l'aurons contemplé comme un feu d'artifice, comme le 14 Juillet de la rive arabe. Dans l'orage libertaire, nous lisions, nous aimions lire, nous voulions lire des promesses inattendues. Puis, les jours passent ; et l'on se frotte les yeux."Nous voyons le tournant mais nous ne voyons pas la route." (1) Où mène-t-elle au juste ? Qui le sait ? Un grand frondeur suggérait qu'"on ne va jamais aussi loin que lorsque l'on ne sait pas où l'on va"...
En Egypte, le pharaon-général quitte la place, remplacé par un quarteron de militaires. Les rabat-joie disent : "Un raïs chassera l'autre, le régime ne change pas, la démocratie est dans le noir..." C'est lire dans le marc de café. Que sera l'élection présidentielle promise ? Et qu'y pèseront les Frères musulmans ? Ils n'en savent rien et nous non plus !
Le sûr, c'est que le soulèvement aura du moins charrié l'aspiration populaire à la liberté. Il brandit son message dans la plus rétive des civilisations. Il exalte la valeur la plus chère de l'Occident et nous rassure sur son universalité. La liberté, il est possible qu'un proche avenir l'endorme ou l'étrangle. Mais elle aura percé une chape de plomb. L'espérance démocratique, si illusoire soit-elle, aura traversé de ses éclairs un espace stérile."La démocratie n'est pas dans la culture égyptienne", prédit Souleiman, homme lige de Moubarak. Possible ! Mais le souvenir de la révolte rôdera longtemps sous les casquettes des généraux et les keffiehs des princes.
D'autant que cet orage de liberté aura explosé sous la catalyse de trois phénomènes en expansion : une misère populaire aiguisée par la crise ; une jeunesse prolifique où les moins de 30 ans atteignent, ici ou là, la moitié des vivants ; le flux libertaire des télévisions, d'Internet, de Facebook et autres Twitter.
On y voit le monde en mouvement, l'éclosion de peuples délivrés du dénuement en Asie, en Amérique latine. La jeunesse, les femmes, la technologie répandent le mimétisme vertueux de la modernité. Et, du même coup, elles accusent la sclérose du système arabo-musulman. Dans sa culture de la soumission et du fatalisme, elles ouvrent une brèche. Peut-être un tunnel dont on ignore l'issue. Mais la brèche est faite.
Le vent qui s'y engouffre réveille une civilisation brillante mais éteinte et qui inflige à ses peuples le fiasco économique et moral. La loterie pétrolière et la bonne fortune de ses privilégiés n'y font qu'accuser l'incurie générale jusqu'à inventer, en Algérie, en Libye, des pays riches... à peuples pauvres.
La petite Tunisie, parce que mieux éduquée, laïcisée, occidentalisée, peut espérer tailler en pionnière sa route vers l'émancipation politique. Mais la bourrasque de liberté ne changera pas de sitôt le sort des 80 millions d'Egyptiens : 50 % d'analphabètes et 70 % de misérables à moins de 3 euros par jour. Du haut des pyramides, cinquante siècles contemplent ce fatal affaissement.
Si "fatal" que nombre d'historiens ont cherché, dans l'islam, sa cause première. Et dans l'empire d'Allah sur le gouvernement des hommes une inclination, en effet fatale, de la prosternation jusqu'à la soumission. C'est ce diagnostic - renforcé par l'avènement de la théocratie iranienne - qui aura présenté l'islam comme la seule solution alternative au despotisme. Un épouvantail pour l'Occident !
Sans optimisme naïf, on constate que l'islamisme radical, celui du djihad et de la guerre à l'Occident, n'a pas investi les luttes sociales et nationales du Maghreb et du Machrek. Et même que la réislamisation impressionnante de toute la région (port du voile, nombre de mosquées, prêches télévisuels) a plus concurrencé que nourri l'islamisme messianique."Le paradoxe de cette réislamisation, c'est qu'elle a largement dépolitisé l'islam", avance un expert réputé (2).
Conclusion : le sort du printemps arabe appartient à l'islam et à ses fidèles. Ils peuvent accueillir ou dévorer les enfants de la Révolution. Les partis islamiques - l'Ennhada tunisienne, les Frères musulmans d'Egypte - abordent un carrefour décisif. Voudront-ils un islam à la turque, apte à composer, sous contrôle militaire, avec la laïcité de l'Etat ? Ou un islam plus radical, qui, sans imposer la loi divine de la charia, en retiendrait l'esprit et divers codes moraux, au grand dam des laïques... et des femmes ? Leur direction se cherchera dans une mêlée encore inextricable. Pèseront les choix du sérail militaire, la dynamique laïque des nouveaux acteurs politiques, l'impatience de la misère populaire, le ressac de l'antisionisme et de la xénophobie, le remue-ménage externe des chiites et sunnites... Autant de tourbillons pour un fleuve jamais tranquille ! Il coule sous notre balcon.
1. Roger Pol-Droit. 2. Olivier Roy.
samedi 22 janvier 2011
La poudre et le jasmin
La Méditerranée ne s'échauffe pas du seul soleil cher au tourisme. Son Orient rôtit au feu palestinien. Son Sud maghrébin et égyptien couve des jeunesses prolifiques qu'empoisonne le chômage. La tunisienne vient d'exploser. Cette révolution éclate dans la liesse démocratique et le jasmin, mais son odeur de poudre flotte sur toutes les rives.
Premier chef d'Etat arabe destitué par la rue, Ben Ali annonce-t-il d'autres chutes dans la confrérie des despotes ? Quel avenir le Maghreb réserve-t-il à l'Europe et à la France ?
Car le Maghreb pèse lourd dans le souci français. Notre passé y bouge encore. Notre langue y survit, ses fils et petits-fils habitent par millions notre sol. Et cette intimité s'accroît des liens de famille, de cultures qu'entretiennent télés, portables et Internet. Ainsi la Méditerranée est-elle devenue le " quartier sensible " de la France et de l'Europe.
L'onde de choc de la révolution tunisienne déferle sur l'aire arabo-musulmane où les démocraties ne poussent pas. Des despotes plus ou moins éclairés gèrent ici des peuples écrasés de misère, là des monarchies comblées par le pétrole, voire, comme en Algérie, des pays riches à peuples pauvres. Bouteflika règne à Alger depuis onze ans, Moubarak, au Caire, depuis trente, Kadhafi, à Tripoli, depuis quarante. L'islam dispense l'onction du Ciel sur les fatalités d'ici-bas. Or voici que l'expulsion expéditive de Ben Ali donne des idées aux peuples et des frissons aux princes.
Les plus endurcis se rassurent avec cette conviction que Ben Ali fut moins victime du peuple que de son sérail militaire. Ils se disent que, chez eux, une répression massive - celle que l'armée de Tunis refusa - eût maté la rébellion.
Mais de plus avisés pressentent que l'idéal démocratique occidental menace inexorablement leur tutelle. Que le goût des libertés publiques gagnant, chez eux, l'homme de la rue ne pourra être indéfiniment contenu. Que des élections " arrangées " par l'interdiction des opposants et leur exil en Europe ne suffiront plus à maintenir le couvercle sur la marmite.
En Algérie, le suicide du Tunisien de Sidi Bouzid fait déjà des émules. En Egypte, au Yémen, en Jordanie, des audacieux applaudissent dans la rue la révolution de Tunis. Partout ailleurs, son écho se faufile entre échoppes et arrière-cours. Déjà, des pouvoirs, ainsi l'Egypte, soulèvent un peu le couvercle... Douteux répit !
D'autres concluent qu'un développement politique, propre à l'aire arabo-musulmane, doit s'établir hors du droit-de-l'hommisme occidental à prétention universelle. Dans cette voie, l'islam, seul principe unificateur des pays arabes, servirait ce mirobolant dessein. Un islam qui refuserait la violence de ses forcenés mais dont la mission, disons à la turque, conduirait une évolution tempérée sous la tutelle des régimes en place.
Entre une démocratie à l'occidentale et le grand rêve arabo-musulman, la Tunisie donnera le la. Privée des pactoles du sous-sol, elle voit son revenu par habitant défier celui des satrapies pétrolières : belle revanche de l'intelligence d'un peuple sur la loterie géologique. Uniques dans l'univers arabe : sa démographie maîtrisée, sa scolarisation record, le statut de sesfemmes, sa classe moyenne éduquée, laïcisée, bref, sa modernité.
Le choc de la crise mondiale a, depuis deux ans, perturbé une incontestable réussite qui crée des devoirs aux successeurs. Mais le saut brutal d'une crise sociale jusqu'à la crise de régime n'a qu'une seule explication : l'effet ravageur, chez une population éveillée, d'une suzeraineté cramponnée au pouvoir depuis vingt-trois ans. Avec deux grands stigmates : la privation des libertés publiques (la presse était moins libre à Tunis que dans le reste du Maghreb ou que chez les plus démunis des Etats d'Afrique noire) et l'emprise inouïe du népotisme familial. La lassitude du système Ben Ali, quels que soient ses mérites reconnus, et la haine montant contre les pillages du clan Trabelsi, celui de son épouse, allaient trouver, dans le suicide d'un jeune désespéré, l'étincelle du coup de grisou. Un héros martyr, une bastille familiale renversée, Tunis découvrait son " 1789 " ! La suite n'est pas écrite.
L'obsessive défense urbi et orbi de Ben Ali fut de se présenter en rempart décisif contre l'islamisme. Il fut en effet son pourfendeur brutal mais efficace dans une période critique. Aujourd'hui, chacun considère, à Tunis, l'islam sous deux faces. On constate d'abord son absence dans la rébellion démocratique. Et l'on constate aussi qu'un islam modéré, plus moraliste que politique, gagne, depuis plusieurs années, du terrain. Que les voiles chassés par Bourguiba refleurissent et qu'on écoute Al-Jazeera autant que les radios d'Occident.
Alors, nos Tunisiens, dans l'air vif de la liberté, se montreront-ils pieux mais attachés à la laïcité de l'Etat ? Ou bien militants d'une cause nouvelle ?
Allah reconnaîtra les siens.
La Méditerranée ne s'échauffe pas du seul soleil cher au tourisme. Son Orient rôtit au feu palestinien. Son Sud maghrébin et égyptien couve des jeunesses prolifiques qu'empoisonne le chômage. La tunisienne vient d'exploser. Cette révolution éclate dans la liesse démocratique et le jasmin, mais son odeur de poudre flotte sur toutes les rives.
Premier chef d'Etat arabe destitué par la rue, Ben Ali annonce-t-il d'autres chutes dans la confrérie des despotes ? Quel avenir le Maghreb réserve-t-il à l'Europe et à la France ?
Car le Maghreb pèse lourd dans le souci français. Notre passé y bouge encore. Notre langue y survit, ses fils et petits-fils habitent par millions notre sol. Et cette intimité s'accroît des liens de famille, de cultures qu'entretiennent télés, portables et Internet. Ainsi la Méditerranée est-elle devenue le " quartier sensible " de la France et de l'Europe.
L'onde de choc de la révolution tunisienne déferle sur l'aire arabo-musulmane où les démocraties ne poussent pas. Des despotes plus ou moins éclairés gèrent ici des peuples écrasés de misère, là des monarchies comblées par le pétrole, voire, comme en Algérie, des pays riches à peuples pauvres. Bouteflika règne à Alger depuis onze ans, Moubarak, au Caire, depuis trente, Kadhafi, à Tripoli, depuis quarante. L'islam dispense l'onction du Ciel sur les fatalités d'ici-bas. Or voici que l'expulsion expéditive de Ben Ali donne des idées aux peuples et des frissons aux princes.
Les plus endurcis se rassurent avec cette conviction que Ben Ali fut moins victime du peuple que de son sérail militaire. Ils se disent que, chez eux, une répression massive - celle que l'armée de Tunis refusa - eût maté la rébellion.
Mais de plus avisés pressentent que l'idéal démocratique occidental menace inexorablement leur tutelle. Que le goût des libertés publiques gagnant, chez eux, l'homme de la rue ne pourra être indéfiniment contenu. Que des élections " arrangées " par l'interdiction des opposants et leur exil en Europe ne suffiront plus à maintenir le couvercle sur la marmite.
En Algérie, le suicide du Tunisien de Sidi Bouzid fait déjà des émules. En Egypte, au Yémen, en Jordanie, des audacieux applaudissent dans la rue la révolution de Tunis. Partout ailleurs, son écho se faufile entre échoppes et arrière-cours. Déjà, des pouvoirs, ainsi l'Egypte, soulèvent un peu le couvercle... Douteux répit !
D'autres concluent qu'un développement politique, propre à l'aire arabo-musulmane, doit s'établir hors du droit-de-l'hommisme occidental à prétention universelle. Dans cette voie, l'islam, seul principe unificateur des pays arabes, servirait ce mirobolant dessein. Un islam qui refuserait la violence de ses forcenés mais dont la mission, disons à la turque, conduirait une évolution tempérée sous la tutelle des régimes en place.
Entre une démocratie à l'occidentale et le grand rêve arabo-musulman, la Tunisie donnera le la. Privée des pactoles du sous-sol, elle voit son revenu par habitant défier celui des satrapies pétrolières : belle revanche de l'intelligence d'un peuple sur la loterie géologique. Uniques dans l'univers arabe : sa démographie maîtrisée, sa scolarisation record, le statut de sesfemmes, sa classe moyenne éduquée, laïcisée, bref, sa modernité.
Le choc de la crise mondiale a, depuis deux ans, perturbé une incontestable réussite qui crée des devoirs aux successeurs. Mais le saut brutal d'une crise sociale jusqu'à la crise de régime n'a qu'une seule explication : l'effet ravageur, chez une population éveillée, d'une suzeraineté cramponnée au pouvoir depuis vingt-trois ans. Avec deux grands stigmates : la privation des libertés publiques (la presse était moins libre à Tunis que dans le reste du Maghreb ou que chez les plus démunis des Etats d'Afrique noire) et l'emprise inouïe du népotisme familial. La lassitude du système Ben Ali, quels que soient ses mérites reconnus, et la haine montant contre les pillages du clan Trabelsi, celui de son épouse, allaient trouver, dans le suicide d'un jeune désespéré, l'étincelle du coup de grisou. Un héros martyr, une bastille familiale renversée, Tunis découvrait son " 1789 " ! La suite n'est pas écrite.
L'obsessive défense urbi et orbi de Ben Ali fut de se présenter en rempart décisif contre l'islamisme. Il fut en effet son pourfendeur brutal mais efficace dans une période critique. Aujourd'hui, chacun considère, à Tunis, l'islam sous deux faces. On constate d'abord son absence dans la rébellion démocratique. Et l'on constate aussi qu'un islam modéré, plus moraliste que politique, gagne, depuis plusieurs années, du terrain. Que les voiles chassés par Bourguiba refleurissent et qu'on écoute Al-Jazeera autant que les radios d'Occident.
Alors, nos Tunisiens, dans l'air vif de la liberté, se montreront-ils pieux mais attachés à la laïcité de l'Etat ? Ou bien militants d'une cause nouvelle ?
Allah reconnaîtra les siens.
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