TOUT EST DIT

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samedi 8 février 2014

La résistance passe d’abord par Molière


Face à la médiocrité et au relativisme érigés en dogme, on sort heureux, ébouriffé, réconforté de cette représentation du “Misanthrope”.
Il y avait longtemps, très longtemps même qu’Alceste n’avait pas porté ses rubans verts. Il était pourtant là, devant moi, au Théâtre Montansier, à Versailles, les cheveux longs comme aimaient à les porter les dévots affectés en signe de refus du monde, de ses tentations et de ses vanités, une face de carême passée au blanc de céruse pour mieux condamner le rouge dont précieuses et petits maîtres se barbouillaient à outrance avant de se précipiter au petit lever.
« Qu’est-ce donc ? Qu’avez-vous ? », s’inquiète l’aimable Philinte. « Laissez-moi, je vous prie », répond Alceste et tout est dit. Le jeu, la diction sont parfaits et le personnage dépouillé de l’interprétation romantique qui lui fut trop souvent imposée apparaît immédiatement dans la plénitude de sa folie baroque. Alceste a retrouvé ses rubans verts et il est bien le déséquilibré, le dépressif, “l’Atrabilaire amoureux”, sous-titre médical toujours oublié de la pièce de Molière. Quant à nous, nous sommes bien au théâtre, ce théâtre français dont des décennies de mises en scène aussi ennuyeuses que prétentieuses avaient fini par nous convaincre qu’il était moribond.
On sursaute en entendant Michel Fau, Alceste et metteur en scène, prononcer « le roué » pour le roi et l’on se dit qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire sur cette petite scène de théâtre. On y sert le texte et uniquement le texte, on ne cherche pas à lui faire dire autre chose que ce qu’il dit, on ne lui demande pas de nous parler de notre temps mais du sien et en cela, quoi qu’en pensent les fâcheux, il nous parle encore de nous, de notre humanité et de notre société qui est encore — et des événements comiques nous l’ont récemment rappelé — une société de cour.
Les costumes de David Belugou, flamboyants de goût et délicieux d’intelligence, sont un défi lancé au misérabilisme de la scène française. Comble de la provocation, Célimène, amusante Julie Depardieu, ne se roule pas nue sur la scène en prenant des poses obscènes, elle est coiffée comme un mignard de comédie et habillée avec une élégance de ruelle. On craint à tout instant qu’une intervention de la police culturelle vienne mettre un terme à ce délicieux scandale.
L’entrée d’Oronte, un Jean-Paul Muel étourdissant, vaudrait à elle seule la croix des Arts et Lettres si elle n’était depuis bien longtemps réservée aux petits marquis du théâtre subventionné. La scène du sonnet est d’anthologie, on croit assister à la résurrection de Philibert Gassot dit Du Croisy qui créa le rôle, et avec lui on se transporte au Palais-Royal le soir du 4 juin 1666. Molière n’est plus prisonnier de notre modernité fatigante, il est l’homme aux rubans verts.
Le public, essentiellement scolaire et adolescent, est conquis ; on sort heureux, ébouriffé et réconforté comme après un acte de résistance à la médiocrité érigée en dogme. La pièce se joue à Paris, au Théâtre de l’OEuvre, alors n’hésitez plus, faites de la résistance. Courez applaudir Molière.

jeudi 7 mars 2013

La réussite confrontée à l’arrogance


Scène anodine, avenue Montaigne, où l’on voit la vulgarité de l’argent roi discréditer la réussite des véritables décideurs…
Le restaurant où j’attends depuis quelques minutes, avenue Montaigne, relègue le Fouquet’s au rang de bouillon populaire. Le riche décor dans le goût un peu chargé de Süe et Mare vous donne le sentiment d’être installé dans la petite salle à manger des premières classes du Normandie. Un isolat luxueux dans une France maussade.
Le maître d’hôtel qui a cette tenue des grands liftiers d’autrefois m’indique ma table. D’un moment à l’autre, je dois être rejoint par un grand condottiere de l’audiovisuel français qui est parvenu à se tailler, en l’espace de quelques années, un empire médiatique considérable.
Pour l’heure, en face de moi, de l’autre côté de la salle, ce qui ressemble à une famille nombreuse est en train de s’installer. Un landau anglais chromé comme une voiture américaine, de très jeunes enfants donnent à la scène une note inattendue mais sympathique. Les adultes, eux, le sont déjà beaucoup moins. Le pater familias parle à haute voix. Il veut être écouté mais surtout entendu. Un jeune homme, peut-être un gendre, perdu dans un jean de grande marque, se lève pour répondre à des appels multiples en faisant les cent pas sous mon nez quand, enfin, l’arrivée de mon hôte me libère de ce va-et-vient incessant.
Le chef d’entreprise qui me rejoint a ce ton calme et posé qui est celui des véritables décideurs. Nous nous entretenons des équilibres fragiles d’un secteur industriel, l’audiovisuel, dont l’exiguïté économique est évidemment dissimulée par son immense visibilité. Il est soucieux. Il n’est malheureusement pas le seul…
En face de moi, les enfants commencent à s’agiter, courent d’une table à l’autre sous le regard navré d’un service impeccable pendant que les mères, elles, se perdent dans la contemplation extatique d’un amoncellement de sacs de shopping qui encombre les banquettes de velours rouge.
Une table vacille, un verre tombe, et là, dans un geste d’une incroyable brutalité, un des pères agrippe le bras de la nurse asiatique pour qu’elle fasse régner un ordre qu’il est lui-même incapable de faire respecter. La nurse baisse les yeux. Les enfants hurlent. Je reste sans voix.
L’homme qui est assis en face et qui ne voit pas la scène effarante en train de se jouer dans son dos incarne ces grandes aventures capitalistes qui font l’armature de notre économie. Derrière lui s’étale l’argent roi. Malheureusement, c’est à la réussite du premier que l’on veut aujourd’hui faire payer l’arrogance du second.