TOUT EST DIT

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jeudi 30 mai 2013

Singin’ in the Rain

Singin’ in the Rain
L’optimiste pense qu’une nuit est entourée de deux jours, le pessimiste pense qu’un jour est entouré de deux nuits. C’est ce qu’écrivait Francis Picabia (1879-1953). Sur un thème aussi ancien que l’homme et qui a inspiré mille maximes, l’écrivain et peintre surréaliste a su faire comprendre d’un trait la profonde ambivalence de nos humeurs.
Les Français ont tendance, en toutes matières, à voir leur verre à moitié vide plutôt qu’à moitié plein. Crainte qui peut se comprendre au sein d’une population de buveurs. Dans cette idée passablement absurde qu’il y a de classer tout, y compris les états d’âme des populations du monde, nos compatriotes apparaissent en toute queue de peloton. Ils broient du noir et s’empiffrent d’antidépresseurs, et cela apparemment sans lien évident avec la couleur du ciel ni celle du gouvernement. Ce paradis singulier où l’on vivait « comme Dieu en France » ne serait plus qu’un souvenir nostalgique.
Quelque chose, tout de même, doit nous mettre la puce à l’oreille. Ce sont en effet les médias qui entonnent le plus souvent, à défaut de mieux, le grand air de la mélancolie hexagonale. Organes plus ou moins fiables qui ne passent pas pour être des spécialistes du bonheur. On ne fait pas l’actualité avec des bons sentiments et des trains ponctuels.
Il faut donc regarder ailleurs, aller écouter et voir soi-même ce qui se passe. Et là, stupeur ! Certes, les Français éprouvent des difficultés, la mère de toutes les amertumes étant le sous-emploi (pas seulement le chômage). Mais il se trouve aussi d’innombrables énergies créatives et autant de témoignages de confiance. Et c’est finalement assez rassurant : la confiance en soi et en l’avenir est plus banale qu’on ne le croit. Un indicateur en témoigne : les Français font des enfants, plus que la moyenne des Européens. Allez : « Chantons sous la pluie ! », en français si vous préférez, comme nous y invitait en 1952 la fameuse comédie musicale de Stanley Donen et Gene Kelly. 
Et notre pessimisme muet deviendra peut-être un optimisme parlant.

dimanche 11 novembre 2012

Un vrai mandat

Oui, le magnifique mandat de parlementaire est une mission à plein temps ! Non, le lourd travail d’élaboration et de vote des lois, ainsi que le contrôle de leurs effets trop souvent négligé, ne coupe pas nécessairement du terrain. Avec d’autres mots bien sûr, Lionel Jospin, au terme de sa mission sur la rénovation de la vie publique, a raison de rappeler ces évidences. Même et surtout si elles contrarient la pelote indémêlable d’intérêts croisés, de petites combines et de clientélisme à la papa devenus banals dans notre République.
Disons-le clairement : cumuler un exécutif de collectivité territoriale et une fonction parlementaire n’est pas raisonnable. Pas davantage que d’assumer un département ministériel tout en dirigeant une ville ou une région. La démocratie française s’honorerait à mettre fin à ces pratiques dépassées. Produire une meilleure législation, moins circonstancielle et plus régulièrement évaluée, ne peut être que le fait de personnes s’y engageant complètement. Les travées souvent désertées du Parlement, lorsque la télé n’est plus là, témoignent assez d’une faiblesse de notre vie politique que les citoyens commencent à bien percevoir et à rejeter. En filigrane, ce sont tout le fragile échafaudage des collectivités et l’enchevêtrement des responsabilités qui sont en cause. Les exécutifs territoriaux, faut-il le rappeler, souffrent tout autant des effets du cumul.
Le risque de perdre l’ancrage local, de s’éloigner de la réalité des Français, est souvent avancé, notamment par les sénateurs dont l’élection est indirecte. Cet argument n’est pas très convaincant. Rien n’empêche un député ou un sénateur d’aller à la rencontre des forces vives du pays, sociales, économiques ou associatives. Les parlementaires sont, en France, toujours reçus avec de grands égards. Ils en doivent autant en retour à leurs concitoyens en les écoutant, en travaillant leurs dossiers, en défendant leurs convictions… Et en votant de bonnes lois.
L’agenda infernal des cumulards, qui flatte leur ego, ne permet évidemment pas de concevoir pleinement ce rôle. Un mandat moderne devrait aussi prévoir un dispositif de réinsertion pour le parlementaire. Se trouvera-t-il une majorité pour voter pareille réforme ?

dimanche 26 août 2012

Un duo à accorder 


Avant même son élection, et juste après, Nicolas Sarkozy avait semblé incarner une proximité inédite, et pour tout dire décalée dans la V e République, du chef de l’exécutif avec les patrons. On se souvient que certains à-côtés de cet enthousiasme et leur excès d’affichage presque trivial ont refroidi certains chefs d’entreprise qui avaient indubitablement voté pour lui. Même la très affranchie Laurence Parisot, présidente du Medef, qui avait accueilli Nicolas Sarkozy à ses universités d’été avant et après l’élection, avait fini par comprendre la nécessité d’ajuster la distance et de préciser les rôles.
Et justement, l’édition 2012 du grand barnum intellectuel du Medef s’ouvre mercredi à Jouy-en-Josas. François Hollande n’y mettra pas les pieds, dit-on. Mais le chef du gouvernement intervient en ouverture, et de nombreux ministres sont annoncés, dont Moscovici, Sapin ou Cahuzac. Ils ont bien raison, car le mouvement patronal qui ne manque ni de têtes pensantes ni de sponsors dépensant fait bien les choses et favorise des échanges denses et de bonne tenue.
On ne pourra donc pas jauger, sur le campus d’HEC il est vrai mal desservi par les transports en commun, le niveau de compatibilité hollandaise avec les dirigeants économiques français. François Hollande, plus discret que son prédécesseur dans ce registre, dispose de relais personnels dans le patronat. Fidèle à sa manière, il vient de recevoir à l’Elysée, sans tam-tam, douze grands patrons. Autant d’apôtres de mesures favorisant la compétitivité des entreprises françaises. Une question clé qui n’a pas reçu, à ce jour, d’arbitrage ou de parti pris bien clair. Mais certaines décisions sont clairement perçues comme antiéconomiques par les entreprises.
La majorité sait très bien qu’il ne suffit pas d’aller prêcher la croissance à Bruxelles ou Berlin pour faire redémarrer l’économie française, seul aliment budgétaire possible. Il faudra bien, et le plus tôt serait le mieux pour le patronat, plonger les mains dans un cambouis politique qui s’appelle durée, coût et organisation du travail.

dimanche 15 juillet 2012

Deux modèles en panne 


Dans ce qui devient l’affaire PSA, choc social, politique et émotionnel bouleversant tout un pays, la tentation française sera certainement de renvoyer tous les acteurs dos à dos, face à leurs responsabilités. Les politiques, pour avoir accablé depuis trente ans le travail de charges. Les syndicats, pour leur intransigeant corporatisme. Les employeurs, soupçonnés de privilégier le profit à l’emploi. Et pourquoi pas, tant qu’on y est, les consommateurs, qui n’ont d’intelligence que pour les prix, aveuglés par le mirage du « low cost » et oublieux de ce qui les fait vivre.
L’importance de cette décision, son énormité à certains égards, son caractère d’échec collectif ne font aucun doute. Au micro des radios, dès hier, le patron de PSA n’a d’ailleurs pas vraiment nié que la décision, prise il y a plusieurs mois, avait été tenue sous le boisseau pour ne pas peser sur les joutes électorales. Il aurait pourtant été intéressant de confronter ce sujet avec les programmes des candidats…
La restructuration massive de la marque de Sochaux signe finalement la panne de deux modèles. Celui d’un groupe qui a un peu délocalisé et trop peu conquis de marchés extérieurs. Celui d’un pays, tout à son hédonisme tranquille, qui n’a pas voulu voir le sable sous les pieds de son industrie.
On est en droit de s’interroger sur la conduite du deuxième constructeur européen, encore porté par des actionnaires familiaux, qui s’est montré hésitant et même versatile dans sa stratégie internationale. Les salariés français vont payer très cher aujourd’hui sa modeste capitalisation et son isolement.
L’autre panne, plus inquiétante encore, est celle du modèle productif français. En refusant de s’attaquer, depuis dix ans, au problème parfaitement documenté du coût du travail, la France a décroché du peloton européen. Entre promesses de campagne et réalités des entreprises, le gouvernement devra arbitrer beaucoup plus vite qu’il ne le pensait. Et sous la pression de l’événement, source avérée de faute de conduite.

jeudi 18 août 2011

La boussole démographique

Hommes, femmes et enfants du monde se rappellent à notre bon souvenir ! L’actualité financière récente a construit l’image trompeuse d’une planète obsessionnelle, confuse et frénétique. Théâtre d’ombres affolé, offrant un contraste paradoxal entre la précision absurde de chiffres astronomiques, le désordre des politiques et l’érosion du sens. La démographie, elle aussi, se nourrit de nombres incessants (et fluctuants) mais son propos essentiel est fait de visages et de destins. En parler représente quelque chose de rassurant.


L’Institut national d’études démographiques (INED) nous rappelle aujourd’hui que la population mondiale dépassera en 2011 le seuil des sept milliards d’hommes et de femmes. En l’espace de deux siècles, soit huit générations mais un laps de temps bien réduit au regard de l’histoire de l’humanité, ce chiffre a été multiplié par sept. Et le gain net sur douze ans, depuis 1999, est d’un milliard d’individus. D’après les démographes, le prochain milliard sera engrangé d’ici quatorze ans. L’incroyable accélération du peuplement humain atteindrait un plateau. D’ici la fin du XXI e siècle, notre famille humaine devrait plafonner à 9 ou 10 milliards de personnes. Qu’il faudra nourrir, éduquer, vêtir, dans un esprit de dignité.


La démographie est l’une des sciences humaines les plus prédictives qui soient, même si elle peine à anticiper les mouvements de population liés aux guerres et aux catastrophes naturelles. Les données disponibles de natalité, de mortalité et de niveau sanitaire, certes pas toujours exactes, permettent de prévoir assez justement le lent rééquilibrage des populations et les enjeux sociaux et politiques qui en découlent.


Ces changements de cap ne sont pas indifférents à l’horizon 2050, c’est-à-dire demain. Bien avant cette échéance, au rythme actuel, l’Inde, bien plus féconde, aura dépassé la Chine. Dans moins de quarante ans cette dernière aura perdu plus de 30 millions de personnes tandis que la péninsule indienne en aura gagné 450 millions.


Autre exemple, plus facile à appréhender pour nous. Plus choquant aussi, peut-être : au même horizon, la France aura surpassé, avec un gain de 9 millions d’habitants, sa très puissante voisine. L’Allemagne passera de près de 82 millions à 69 millions de personnes, la première économie européenne se voyant rétrogradée au troisième rang, devancée largement en population par la Grande-Bretagne et la France.


« Il n’est de richesse que d’hommes », ont coutume de rappeler les dirigeants d’entreprise qui veulent câliner leurs troupes. C’est en réalité bien plus vrai des nations. Comment ne pas s’interroger sur la Russie, véritable film catastrophe démographique, où l’espérance de vie est inférieure à celle de l’Égypte ou de l’Indonésie ? L’ensemble de l’Europe orientale est frappé d’atonie, appelé à perdre quelque 12 % de sa population d’ici 2050 ! Comme en Chine, le vieillissement de la population et la prise en charge de seniors seront problématiques.


A contrario, le XX e siècle sera africain. En dépit d’une espérance de vie réduite dans nombre de pays de ce continent et des ravages du VIH, l’Afrique devrait multiplier sa population par quatre d’ici 2100, soit 3,6 milliards d’habitants, un tiers de l’humanité, pour l’essentiel au sud du Sahara.

samedi 19 février 2011

Terre de tous les paradoxes


Londres a l’anniversaire de la reine et son inusable Trooping the Colour. Paris a son Salon de l’agriculture. Parmi les rites de réconfort qu’aiment mettre en scène les vieux pays bousculés par les nations émergentes figure le rendez-vous de la Porte de Versailles.


Hymne citadin au monde rural, la « plus grande ferme de France » tant célébrée joue certainement sa fonction de réassurance collective. Une des icônes de 2011, la jolie vache Vosgienne Candy, en robe haute couture noir et blanc, incarne à merveille ce rôle réconfortant. Avoir sauvé une race bovine de l’extinction réconcilie une certaine France avec elle-même. Et pourtant, comment comprendre que le pays du bien manger soit devenu déficitaire dans certaines filières, dont la viande ?


Au-delà du rituel sociopolitique, la grand-messe de l’agriculture française est l’occasion de s’interroger sur le monde que nous voulons. Il n’est rien de moins naturel que de produire avec régularité, à un bon standard de qualité et à un prix accessible au plus grand nombre la nourriture dont l’humanité a besoin. Qui peut oublier qu’un homme sur six souffre de la faim ? Ou que 18 millions de bébés naissent chaque année handicapés mentaux du seul fait de carences en iode ? Les pays avancés se pensent aujourd’hui à l’abri de la disette. En est-on tout à fait sûr ?


La satiété, voire l’excès, caractérise les économies développées, au point de considérer aujourd’hui l’obésité comme une épidémie. L’agriculture française a fait d’immenses progrès en quelques décennies. Sa part dans le produit national a été divisée par deux en trente ans, comme le nombre d’emplois qu’elle supporte. Mais quelle industrie peut prétendre à un pareil gain de productivité dans la même période ? Une mutation historique qui ne suffit pourtant pas à garantir l’équilibre du bol alimentaire proposé au plus grand nombre.


La planète agricole est terre de tous les paradoxes. Alors que l’on célèbre avec gourmandise l’inscription du repas gastronomique français au patrimoine mondial reconnu par l’Unesco, quelle est la proportion des Français accédant réellement à ce modèle d’équilibre entre bien manger et sociabilité ?


Le modèle productiviste des grandes cultures a conquis la terre entière. Mais après les incendies russes, les inondations australiennes, la sécheresse chinoise et la spéculation commune, les cours des céréales crèvent les plafonds… Un accident climatique de plus et c’est la catastrophe, prédisent certains économistes.


À l’intérieur même du modèle hexagonal, la trame agricole est en lambeaux : les grands céréaliers se frottent les mains tandis que les éleveurs se tordent les leurs. Ils n’en peuvent plus de faire le grand écart, meurent de leur travail. Les prix consentis par l’industrie et la distribution ne couvrent plus les charges, un quart des exploitations porcines est menacé de disparition.


Le ministre Bruno Le Maire a noté ingénument que le bonheur des grandes cultures fait le malheur des éleveurs. On comprend qu’il prie pour qu’un accueil favorable soit réservé au président de la République. Nicolas Sarkozy, bien différent en cela de son prédécesseur, n’avait pas voulu inaugurer l’an dernier le salon, dans un contexte agricole tendu. Porteur d’une rhétorique de la régulation des marchés, le locataire de l’Élysée serait peut-être bien inspiré aujourd’hui d’aller tester quelques idées dans ce registre auprès des exploitants avant de les exposer au G 20.

vendredi 18 février 2011

Terre de tous les paradoxes

Londres a l’anniversaire de la reine et son inusable Trooping the Colour. Paris a son Salon de l’agriculture. Parmi les rites de réconfort qu’aiment mettre en scène les vieux pays bousculés par les nations émergentes figure le rendez-vous de la Porte de Versailles.

Hymne citadin au monde rural, la « plus grande ferme de France » tant célébrée joue certainement sa fonction de réassurance collective. Une des icônes de 2011, la jolie vache Vosgienne Candy, en robe haute couture noir et blanc, incarne à merveille ce rôle réconfortant. Avoir sauvé une race bovine de l’extinction réconcilie une certaine France avec elle-même. Et pourtant, comment comprendre que le pays du bien manger soit devenu déficitaire dans certaines filières, dont la viande ?

Au-delà du rituel sociopolitique, la grand-messe de l’agriculture française est l’occasion de s’interroger sur le monde que nous voulons. Il n’est rien de moins naturel que de produire avec régularité, à un bon standard de qualité et à un prix accessible au plus grand nombre la nourriture dont l’humanité a besoin. Qui peut oublier qu’un homme sur six souffre de la faim ? Ou que 18 millions de bébés naissent chaque année handicapés mentaux du seul fait de carences en iode ? Les pays avancés se pensent aujourd’hui à l’abri de la disette. En est-on tout à fait sûr ?

La satiété, voire l’excès, caractérise les économies développées, au point de considérer aujourd’hui l’obésité comme une épidémie. L’agriculture française a fait d’immenses progrès en quelques décennies. Sa part dans le produit national a été divisée par deux en trente ans, comme le nombre d’emplois qu’elle supporte. Mais quelle industrie peut prétendre à un pareil gain de productivité dans la même période ? Une mutation historique qui ne suffit pourtant pas à garantir l’équilibre du bol alimentaire proposé au plus grand nombre.

La planète agricole est terre de tous les paradoxes. Alors que l’on célèbre avec gourmandise l’inscription du repas gastronomique français au patrimoine mondial reconnu par l’Unesco, quelle est la proportion des Français accédant réellement à ce modèle d’équilibre entre bien manger et sociabilité ?

Le modèle productiviste des grandes cultures a conquis la terre entière. Mais après les incendies russes, les inondations australiennes, la sécheresse chinoise et la spéculation commune, les cours des céréales crèvent les plafonds… Un accident climatique de plus et c’est la catastrophe, prédisent certains économistes.

À l’intérieur même du modèle hexagonal, la trame agricole est en lambeaux : les grands céréaliers se frottent les mains tandis que les éleveurs se tordent les leurs. Ils n’en peuvent plus de faire le grand écart, meurent de leur travail. Les prix consentis par l’industrie et la distribution ne couvrent plus les charges, un quart des exploitations porcines est menacé de disparition.

Le ministre Bruno Le Maire a noté ingénument que le bonheur des grandes cultures fait le malheur des éleveurs. On comprend qu’il prie pour qu’un accueil favorable soit réservé au président de la République. Nicolas Sarkozy, bien différent en cela de son prédécesseur, n’avait pas voulu inaugurer l’an dernier le salon, dans un contexte agricole tendu. Porteur d’une rhétorique de la régulation des marchés, le locataire de l’Élysée serait peut-être bien inspiré aujourd’hui d’aller tester quelques idées dans ce registre auprès des exploitants avant de les exposer au G 20.